Blog de Robert Duguet - Avril 2017 /contact:

Emmanuel Macron, qui s'essuie avec des lingettes après avoir serré la main des ouvriers...

« Peste ou choléra: Front social, c’est dans la rue que ça se gagne ! »

Par Robert Duguet




A la veille d’un premier mai, entre les deux tours de l’élection présidentielle, les organisations syndicales appellent à manifester en ordre complètement dispersé. La CFDT et l’UNSA appellent clairement à voter Macron, tandis que la CGT va se situer sur une ligne anti-FN. FO, refuse l’implication sur un mot d’ordre politique.

Entre la peste (brune) et le choléra (voir le programme totalement anti-ouvrier de Macron), les travailleurs vont très vraisemblablement dans leur majorité rester chez eux ou aller se ballader. Toutefois nous tenons à publier deux choses en cette veille de 1er mai : l’appel de syndicats CGT, SUD, FSU qui défileront sous la bannière : « Peste ou choléra: Front social, c’est dans la rue que ça se gagne ! »

Et un texte numérisé d’importance historique de Pierre Monatte, syndicaliste révolutionnaire (1881-1960) sur la signification du 1er mai. Cette conquête ouvrière internationale qui veut que dans tous les pays du monde les travailleurs chôment  et manifestent pour leurs droits et revendications. Monatte en dégage la signification révolutionnaire ; ce sont les ouvriers américains qui décident, sans s’en remettre aux pouvoirs en place et à la représentation parlementaire, de mettre en place directement à partir de leur propre mobilisation la journée de huit heures. Monatte brocarde quelque peu le mouvement ouvrier français, qui à l’époque, de manière cocardière, refuse d’en accorder la primeur à leurs frères américains. En fait Monatte souligne le fait que la social-démocratie naissante voulait enfermer la revendication ouvrière des huit heures dans le débat parlementaire. Tout en refusant aussi, la conception guesdiste qui voulait, tout en étant favorable au combat pour les huit heures, diriger comme fraction le syndicat.

Vieux débat ! pas tellement. La réaction ouvrière, aboutissant à l’institutionnalisation du 1er mai visait à faire reculer l’exploitation capitaliste en limitant la durée hebdomadaire du travail. Et à l'origine le mouvement ouvrier américain était sur une ligne révolutionnaire. Aujourd’hui il faudrait choisir entre le programme nationaliste réactionnaire et raciste de Marine Le Pen, et Macron, qui apporte dans ses bagages la remise en cause de toutes les conquêtes ouvrières et démocratiques issues de la grève générale de 1936 et du programme du CNR, élaboré en 1943 dans la lutte contre la peste brune. Imposture totale !


Des syndicats CGT, SUD, FSU appellent à battre « les deux candidats »

Source : leparisien.fr, 28 avril 2017




Des syndicats CGT, SUD et FSU vont défiler le 1er mai à Paris pour appeler « à battre les deux candidats » à la présidentielle, à contre-courant de leurs centrales nationales qui invitent les militants à « faire barrage » à Marine Le Pen.
Des syndicats CGT, SUD et FSU réunis dans le collectif « Front social », vont défiler le 1er mai à Paris pour appeler « à battre les deux candidats » à la présidentielle (AFP/GEORGES GOBET)

Ces organisations, réunies au sein d’un collectif fraîchement créé (« Front social »), défileront place de la République, aux côtés des centrales nationales CGT, FO, Solidaires et FSU.

Les quatre centrales réclameront qu’on en finisse « avec les reculs sociaux qui font le terreau de l’extrême droite ». Le collectif lui, défilera sous une banderole différente: « Peste ou choléra: Front social, c’est dans la rue que ça se gagne ».
« Nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde que nos confédérations, qui appellent à battre Marine Le Pen », déclare Romain Altmann, secrétaire général CGT Info’Com.

Il ne s’agit pas d’un mouvement syndical « dissident », a dit M. Altmann, mais d’un « syndicalisme horizontal où ce ne sont pas les chefs des confédérations qui décident ».

« Nous, on dit qu’il faut battre les deux candidats. Nous sommes contre le fascisme et contre la finance », ajoute-t-il.
Environ 70 organisations sont réunies au sein du Front social, dont de nombreux syndicats SUD et CGT d’entreprises ou structures locales (CGT Goodyear, CGT Info’Com, SUD Commerces, SUD Education, SUD PTT…), ainsi que des syndicats FSU, la CNT, le NPA, des collectifs et associations comme Droits Devant! ou le DAL (Droit au logement).

Ils organiseront également un rassemblement à Paris le 8 mai, à 14H00 place de la République, au lendemain du second tour de la présidentielle, pour protester contre la « régression sociale élue ».

Le collectif avait organisé un « 1er tour social » le 22 avril pour avertir « qu’il faudra faire avec la rue » après la présidentielle. Environ 2.000 personnes avaient manifesté.

 


Un document d'Histoire...

Histoire du premier mai, 1886-1906, par Pierre Monatte

(texte numérisé à partir de la photocopie du numéro 151 de la Révolution Prolétarienne juillet-août 1960)



 

Remontons le passé du Premier Mai, parcourons le chemin de son histoire. Ce chemin est plein d'intérêt ; il va droit, à travers le mouvement ouvrier de ces trente dernières années : bon petit chemin de plaine quand la classe ouvrière est sans confiance dans sa force, sans espoir dans son avenir ; au contraire, chemin de montagne, découvrant de larges horizons, quand la classe ouvrière a repris vigueur et qu'elle prépare la bataille.

Le sort du Premier Mai est lié à celui de la journée de huit heures. Depuis le 1er mai 1886, jour choisi par les ouvriers américains pour leur premier grand mouvement en faveur de la conquête par voie directe de la réduction des heures de travail, le Premier Mai a été comme un vaste rendez-vous des travailleurs décidés à obtenir une diminution de leur temps de travail.

Mais l'esprit qui animait les ouvriers américains se corrompit à traverser l'Océan sur la barque de la social-démocratie. Pour l'American Federation of Labor, la conquête de la journée de huit heures devait être le prix d'une bataille entre les ouvriers et les patrons. Conquête directe, là-bas; ici, conquête légale, sommation ou recours aux pouvoirs publics. Pour revenir à l'idée de la conquête directe, il a fallu en France l'expérience et la désillusion de quinze années de parlementarisme.

Le Premier Mai a Suivi ces oscillations de la conscience ouvrière. De 1886 à 1890, il a été marqué par de grandes grèves américaines. De 1890 à 1904, il ne l'a été que par des cortèges et des pétitions aux hôtels de ville. Depuis 1904, enfin, il a repris sa première forme et pour n'avoir pas revêtu l'ampleur du Premier Mai 1906, ceux qui ont suivi n'ont fait qu'appuyer l'affirmation énoncée au Congrès de Bourges que les travailleurs n'obtiendront que ce qu'ils seront capables d'imposer, ce qu'ils seront en mesure d'enlever par la vigueur de leurs organisations et de leur action.

Sur la démonstration du Premier Mai sont venus se brancher des événements extra économiques. On a presque oublié que toute la période terroriste anarchiste des années 1892, 1893, 1894, eut son point de départ, sa cause initiale dans l'un des incidents qui signalèrent le Premier Mai 1891, un incident passé à peu près inaperçu à l'époque, dans la tempête d'indignation que souleva le meurtre de Fourmies.

Il est impossible de ne pas situer ces événements à la place qui leur revient dans un historique du Premier Mai, si rapide soit-il, comme il est impossible de passer sous silence les premières batailles livrées pour la journée de huit heures par les ouvriers anglais, en 1833 et 1834.

 

 

I. La grève générale pour les huit heures en Angleterre (1833-1834)

 

Le premier mouvement pour la conquête des huit heures ne s'est pas produit aux Etats-Unis, mais en Angleterre, non pas en 1886, mais en 1833-34. Malheureusement, cette période de l'histoire de la classe ouvrière anglaise est fort mal connue. C'est la période du « chartisme ».

Engagée d'abord par les organisations composant l' Union générale des classes productrices , la lutte pour les huit heures coudoya la lutte pour le suffrage universel, marcha parallèlement et se confondit même avec elle, jusqu'au désastre qui les engloutit l'une et l'autre en 1848. Mais, dès 1844, l'agitation politique avait pris le pas sur l'agitation économique.
Il serait curieux, cependant, de faire revivre cette époque des débuts du mouvement ouvrier anglais, et de pouvoir connaître et examiner les causes qui en amenèrent exactement l'échec.


Une « rage de trade-unionisme » souffla sur les ouvriers, disent Béatrice et Sydney Webb :
Rien dans les annales de I‘Unionisme de notre pays n'égale en quelque manière la rapidité du développement qui s'ensuivit. En quelques semaines, nous voyons l'Union réunir un demi-million de membres, comprenant des dizaines de mille ouvriers des champs et des femmes ...

En 1833, on rapporte qu'il existe à peine une branche de métier dans l'ouest de l'Ecosse qui ne soit pas organisée en Union. Le Times rapporte que deux délégués venus à Hull enrôlèrent, dans une seule soirée, un millier d'hommes de différents métiers. A Exeter, les deux délégués furent arrêtés par la police et trouvés en possession de deux « haches de combat, de deux grands coutelas, deux masques, deux vêtements de robes d'étoffe blanche, une grande figure de la Mort avec sa faux et son sablier, une Bible et un Nouveau Testament ». Des employés de magasin, d'une part, de l'autre des ouvriers ramoneurs furent saisis dans le tourbillon. Les ébénistes de Belfast réclamèrent d'entrer dans la Trade-Union ou société amicale, qui a pour objet de réunir tous les ébénistes des trois royaumes. Nous entendons parler d' « Union des ouvriers des champs » jusqu'en Pertshire, et d'une « Union de tondeurs de laine » à Dundee. Et le caractère rural qu'avaient alors les faubourgs de la métropole nous est curieusement montré par l'annonce d'une « Union des ouvriers agricoles » de Kensigton, Walham, Green et Hammersmith.

Les femmes n'étaient pas mises de côté. La « Grande Loge des femmes de Grande-Bretagne et d'Irlande », et la « Loge des travailleurs » demandent avec indignation si l' « Ordre des travailleurs » a réellement l'intention d'interdire auxfemmes de faire des gilets. On ne sait pas trèsbien si la Grande Union nationale consolidée desmétiers eut quelque rapport avec les loges des « Femmes jardiniers » et des « Vieilles filles », qui,plus tard attirèrent l'attention en s'insurgeantpour réclamer la journée de huit heures, à Oldham.Comment les affaires de cette colossale fédérationétaient administrées, nous ne le savons pastrès bien. Une espèce de comité exécutif siégeaità Londres, avec quatre officiers payés. La nécessitéd'une administration d'Etat était certainementgrande. La politique avouée de la Fédération étaitd'inaugurer une grève générale des salariés danstout le pays (1).

De nombreux conflits éclatèrent dans tous les centres industriels ; l'un de ceux qui frappèrent le plus fortement l'opinion fut la grève des gaziers de Londres. Les ouvriers des diverses compagnies de gaz s'étaient organisés afin de poser ensemble leurs revendications et, celles-ci repoussées, de quitter ensemble le travail. Ce projet ne put aboutir que partiellement. Mises en éveil, les compagnies renouvelèrent leur personnel syndiqué. Au commencement de mars 1834, Westminster, durant plusieurs jours, fut plongé dans l'obscurité.

Les années 1829 et 1830 avaient été remplies d'émeutes de paysans contre les grands fermiers des comtés du Sud, accompagnées de bris de machines, d'incendies de meules. Cette révolte paysanne fut écrasée par la troupe et par la réunion d'une commission d'assises appelée à juger plus de 1.000 prisonniers.

En décembre 1833, une grande Union, celle des tailleurs de Londres, déclara la grève de la corporation afin d'obtenir une diminution des heures de travail. 20.000 ouvriers firent grève.

Les fileurs de coton, après une longue période d'agitation menée par Doherty et Fielden, décidaient une grève générale de tous les cotonniers pour le 1er mars 1834 afin d'obtenir les huit heures : « Le plan - écrit Fielden à Colbett – est que, vers le 1er mars prochain où le « bill » limite la durée du travail pour les enfants au-dessous de onze ans à huit heures par jour, ceux au-dessus de cet âge, jeunes gens et adultes, devraient réclamer la journée de huit heures et que leurs salaires hebdomadaires actuels pour une semaine de soixante-neuf heures fussent les salaires minima pour une semaine de quarante-huit heures après cette date. » Fielden ajoute que s'ils se proposent de l'obtenir par une grève plutôt que par la législation, c'est sur le conseil de Lord Althorpe qui les a convaincus qu'ils devaient la conquérir par eux-mêmes (2).
Doherty était l'un des propagandistes de la Société pour la régénération humaine , fondée en 1833 par Owen. Et c'est au grand socialiste anglais qu'il faut demander l'interprétation des grands espoirs qui soulevaient à ce moment toute la classe ouvrière britannique.
Dans un catéchisme à l'usage des travailleurs, il avait résumé les raisons qui militent en faveur de la journée de huit heures. Voici les réponses à la quatorzième question de ce catéchisme :

« 1. Parce que c'est la durée de travail la plus longue que l'espèce humaine - en tenant compte de la vigueur moyenne et en accordant aux faibles le droit à l'existence comme aux forts - puisse endurer et rester en bonne santé, intelligente et heureuse ;
2. Parce que les découvertes modernes en chimie et en mécanique suppriment la nécessité de demander un plus long effort physique ;
3. Parce que huit heures de travail et une bonne organisation du travail peuvent créer une surabondance de richesses pour tous ;
4. Parce que personne n'a le droit d'exiger de ses semblables un plus long travail que celui qui est en général nécessaire à la société, simplement dans le but de s'enrichir en faisant des pauvres ;
5. Parce que le véritable intérêt de chacun est que tous les êtres humains soient bien portants, intelligents, contents et riches.»

La conquête des huit heures ne formait pas l'unique objectif de ce hardi mouvement ; elle n'était que la première et la plus immédiate des améliorations. Le but était plus haut : transformer complètement la société, organiser la production. Les programmes politiques étaient vains. Vain aussi l'espoir en les députés ; les travailleurs devaient faire leurs affaires eux-mêmes.

Par ses leçons (d'Owen), les Trade-Unionistes arrivèrent à croire qu'il était possible, par l'action universelle et non politique de la masse des salariés, de faire monter les salaires et de diminuer les heures de travail « jusqu'à un point, affirme Place, qui, à une époque très peu éloignée, leur donnerait l'intégralité de leur travail ».

... Les capitalistes et les administrateurs actuels étaient considérés comme des usurpateurs à remplacer aussitôt que possible par des représentants élus des associations volontaires et sectionnelles de producteurs. Dans le système proposé par Owen, les instruments de production devaient devenir la propriété, non de toute la communauté, mais de la division particulière des travailleurs qui les utilisait. Les Trade-Unions devaient être transformées en Compagnies Nationales pour faire marcher toutes les manufactures. L'Union agricole devait prendre possession du sol, l'Union des mineurs, des mines, l'Union des textiles, des filatures. Chaque métier devait être exploité par sa propre Union professionnelle, centralisée en une « Grande Loge » (3).

Cet orgueilleux et vaste mouvement devait être brisé. La grève générale des cotonniers fixée au 1er mars 1834, fut remise au 2 juin, puis au 1er septembre. Finalement, elle n'eut pas lieu. Le lock-out du bâtiment, en juillet 1834, à Londres, ruina l'Union du Bâtiment. Les patrons londoniens, inquiets de la résistance opposée au marchandage et au travail aux pièces, à propos d'un insignifiant boycott d'une brasserie, décidèrent de frapper un grand coup. Les ouvriers résistèrent jusqu'en novembre. Mais ils durent retourner au travail en signant le « document » imposé par les entrepreneurs, par lequel ils s'engageaient à ne faire partie d'aucune Union.

Le patronat trouva auprès du gouvernement l'appui nécessaire pour vaincre l' Union générale des classes productrices :

« Quand nous primes nos fonctions en novembre dernier (1830), - écrit lord Melbourne, le secrétaire d'Etat whig de l'intérieur, à sir Herbert Taylor - les Unions corporatives du nord de l'Angleterre et d'autres parties du pays pour faire monter les salaires, etc., et l'Union générale, pour le même objet, me furent désignées par sir Robert Peel (le secrétaire d'Etat de l'intérieur tory sortant), dans une conversation que j'eus avec lui sur l'état présent du pays, comme la difficulté et le danger les plus formidables avec lesquels j'aurais à lutter ; et cela me frappa aussi bien que les autres personnes au service de Sa Majesté » (4).

Aucune mesure judiciaire ne fut trop rigoureuse contre ce « danger » ouvrier qu'il était assez plaisant de voir un ministre tory signaler à son successeur et ennemi politique, un ministre whig.

Une enquête gouvernementale recueillit les doléances patronales. Une répression implacable s'exerça. Le « picketing » (5) fut interdit. Dix-sept tanneurs de Bermondsey, en février 1834, furent condamnés à la prison « pour le crime d'avoir abandonné leur travail sans l'achever ». Une vieille loi punissant sévèrement ceux qui faisaientprêter serment pour une société illégalefut remise en vigueur et appliquée à six journaliersagricoles de Dorchester qui se virent infliger,eux qui n'avaient accompli aucun acte d'intimidationni de grève, sept années de déportation.Cette scandaleuse condamnation provoqua unegrandiose manifestation à Londres. Toutes lesUnions se resserrèrent pour ce jour autour deleur organisation centrale. Un cortège de 100.000ouvriers processionna. Ce fut la première desgrandes manifestations anglaises.

Ce fut l'apogée de l' Union générale des classes productrices. Elle fut disloquée par les échecs, par l'offensive patronale, par la répression gouvernementale. Ce merveilleux mouvement, cette formidable agitation en faveur de la journée de huit heures, de la grève générale, de la prise de possession des instruments de production sombraient pour ne plus remonter à la surface dans l'histoire du prolétariat anglais.

II. Le Premier Mai aux Etats-Unis (1886-1890)

 

C'est clans les pays d'émigration anglaise – en Australie et aux Etats-Unis - que se retrouvent après l'échec du chartisme, longtemps après, des tentatives en vue d'obtenir les huit heures.
Au premier « Congrès industriel des Etats-Unis », tenu à New-York, en 1845, il est question de la réduction légale à dix heures. Des grèves nombreuses éclatent ; quelques Etats accordent la loi. Mais la volonté d'arracher les huit heures ne s'éveille vraiment qu'au commencement de 1866, à la nouvelle que les ouvriers maçons de la colonie de Victoria, en Australie, l'ont imposée. Aussitôt, les ouvriers du bâtiment s'agitèrent pour l'obtenir aussi et le Congrès des Etats-Unis fut saisi de huit projets de loi tendant à donner à la journée de huit heures un caractère légal.


« Au printemps de la même année, les délégués de 60 organisations, les unes secrètes, les autres ouvertes, y compris une douzaine d'Unions nationales, tinrent à Baltimore le Congrès national du travail... Des comités furent nommés pour étudier la réduction de la journée de travail à huit heures, l'emploi de l'action politique et l'établissement d'une organisation nationale à l'état permanent » (6).

Jusqu'à la convention de Chicago (octobre 1884) la journée de huit heures fut inscrite parmi les réformes à attendre de la législation. Les Chevaliers du Travail, cependant, déclaraient qu'ils s'efforceraient de l'obtenir par le « refus général de travailler plus de huit heures ».

C'est à Chicago, au Congrès de la Fédération des Trade-Unions, qu'il fut décidé d'engager au 1er mai la lutte sur une grande échelle. Une propagande extrêmement active commença de suite. Il s'agissait tout d'abord de créer un puissant courant d'opinion. Parmi les principaux militants, l'un d'eux, Frank Poster, secrétaire du comité législatif en 1884 déclarait qu'il était inutile de compter sur la législation : « Une demande concertée, disait-il, et soutenue par une organisation complète produirait, plus d'effet que le vote de milliers de lois dont la mise en vigueur dépendra toujours du bon plaisir des politiciens ... L'esprit d'organisation est dans l'air, mais le faible montant des cotisations versées, le parti pris et le manque d'esprit pratique soulèvent de grands obstacles » (7).

Les ouvriers américains, conduits par l'expérience, arrivaient, au bout de vingt ans, à la confiance dans leurs seuls efforts. De suite, le jeune trade-unionisme anglais avait fait le départ entre le domaine politique et le domaine économique ; il avait proclamé, par la bouche d'Owen, son grand interprète, que les révolutions politiques n'apportent aucun changement à la situation de l'ouvrier et qu'elles sont incapables d'accroître son bien-être, même sa liberté, que le problème fondamental est une question d'organisation du travail.

Le trade-unionisme américain parvenait à une même sorte de self-help ouvrier, mais sans vues générales, sans visée de conquête des rouages industriels et commerciaux par le prolétariat. A côté de lui, en revanche, une organisation venait de se reconstituer qui n'aurait pas manqué de l'entrainer hors des limites du corporatisme, plus loin que la journée de huit heures. C'est l'Association internationale des travailleurs qui, dans son Congrès de Pittsburg (14 au 16 octobre 1883), sous l'influence d'Albert Parsons et d'Auguste Spies, abandonnait l'action politique et faisait appel à l'activité révolutionnaire pour la destruction de la société capitaliste et la constitution d'une société libre.

La résolution du Congrès trade-unioniste de Chicago portait que, « à partir du 1er mai 1886, la journée normale de travail serait fixée à huit heures et que toutes les organisations ouvrières se prépareraient à cet effet ». Elle fut renouvelée l'année suivante au Congrès de Washington (déc. 1885).

Pourquoi la date du 1er mai avait-elle été choisie ? Gabriel Deville en donne cette explication:

« Le premier mai 1886, dans la pensée de ceux qui choisirent cette date, devait être le point de départ, soit du régime des huit heures chez les employeurs qui se soumettraient à la décision prise à Chicago, soit de la suspension de travail chez ceux qui refuseraient de s'y soumettre. Et, si cette date fut choisie, il est à présumer, étant donnée la disposition d'esprit de ceux qui la choisirent, que cela tint à ce qu'il existait alors, comme pratique commune à diverses places, l'habitude pour les locations, baux, contrats, etc., de faire commencer et finir l'année à un jour déterminé par l'usage. Or, ce jour était, j'en ai la certitude pour l'Etat de New-York et la Pensylvanie, le 1er mai, qui était connu sous le nom de Mowing day. Quoique toujours pratiqué, le Mowing day tend, parait-il, à perdre l'importance qu'il a eue et qu'il avait encore il y a douze ans. Si ma supposition est fondée, ainsi que me porte à le croire l'impossibilité à laquelle je me suis heurté de me faire donner un motif quelconque de ce choix, les délégués à la Convention de Chicago ont, en fixant ce jour, obéi tout simplement à la même pensée qu'en établissant un assez long délai entre l'époque au vote de la résolution (octobre 1884) et celle de sa mise à exécution (1er mai 1886).

Par ce délai et par le terme même de ce délai - les engagements partant du 1er mai avec, Je cas échéant, modification dans les prix convenus jusqu'à cette date - toute surprise était évitée aux capitalistes. De la sorte, ils ne pouvaient arguer, contre la modification réclamée par les travailleurs, de leurs contrats conclus sur la base des anciennes conditions de travail, puisqu'ils avaient la possibilité de dresser leurs plans conformément aux conditions nouvelles pour tes contrats à conclure. » (8).

Les deux années qui séparèrent la décision de la mise à exécution furent activement employées. Des groupes locaux de propagande pour la journée de huit heures furent constitués dans tous les centres industriels. Toute action fut subordonnée au grand effort général qu'il allait falloir accomplir. Les meetings succédèrent aux meetings, les cortèges aux cortèges. Des masses de journaux et de brochures traitant la question furent répandus. Déjà les Trade-Unions possédaient une centaine de journaux corporatifs ; elles groupaient 380.000 travailleurs. Propagande individuelle, propagande collective, tout s'employa à faire du 1er mai 1886 une journée victorieuse.

Voici un manifeste lancé par l'Association des huit heures de Chicago :

« A toutes les associations ouvrières de Chicago et des villes d'Amérique
Compagnons de travail,
Le Premier Mai 1886 a été fixé pour l'inauguration générale, autant que possible, du système des huit heures. L'heure approche. L'assemblée des métiers et du travail de Chicago est depuis plusieurs années à la tête de ce mouvement. Elle doit marcher en avant. Aux autres organisations de suivre.
Plus de grèves partielles entrainant à leur suite des lock-out et pouvant faire avorter le mouvement des huit heures.
Union générale des différents corps de métiers pour amener la solution pacifique de la question par une entente, autant que possible universelle.
Compagnons, la victoire est assurée si nous agissons tous ensemble, judicieusement et résolument.
Le comité des Huit heures :
Charles W. Rowan. président,
William Hallister, secrétaire de l'assemblée des métiers et du travail (9). »

Chaque organisation prenait ses dispositions, indiquait la méthode à employer. La résolution suivante de la Chambre syndicale des charpentiers et des ébénistes de Chicago en définit le caractère :
A partir du 3 mai prochain, la journée de huit heures deviendra la journée normale ; tous les patrons et entrepreneurs seront avertis de cette décision par lettre imprimée.

A partir du 3 mai prochain, aucun membre de la chambre syndicale des charpentiers et ébénistes ne consentira à travailler dans un atelier où la journée de huit heures ne sera pas appliquée et n'entreprendra aucun travail avec un charpentier ou un ébéniste qui ne sera pas syndiqué (10).

Le mouvement avait pris une telle puissance que de nombreux patrons n'attendirent pas la date de l'échéance pour accorder les huit heures avec le même salaire qu'auparavant. Environ 32.000 travailleurs, dans le courant d'avril 1886, se virent concéder cette amélioration.

Arriva le 1er mai. Il y eut 5.000 grèves pour l'introduction de la journée de· huit heures pour tous les centres, les travailleurs de toutes professions suspendirent le travail. Partout d'importantes manifestations, avec ces mots de ralliement et de combat :

« A partir d'aujourd'hui
nul ouvrier ne doit travailler
plus de huit heures
par jour!
huit heures de travail !
huit heures de repos !
huit heures d'éducation »

Les résultats ? Dès le Premier Mai, 125.000 ouvriers obtenaient les huit heures. Au bout d'un mois, ils étaient 200.000.
De grandes grèves, comme celles des chemins de fer, paralysaient toute vie économique. Devant le soulèvement des « cheminots », l'incendie des dépôts de Saint-Louis et de Chicago, les Compagnies furent obligées d'entamer des négociations. Quelques métiers, dit Vigouroux (11), passèrent de 10 et 12 heures à 8 heures ; un grand nombre d'autres passèrent de 12 et 14 à 10 et 9, ou bien de 14 et 18 à 12. « On évaluait, paraît-il, à plus de 3.000.000 le nombre d'heures « épargnées » au travailleur ; et, par conséquent, des milliers de sans-travail avaient pu trouver de l'ouvrage ».
La Voix du Peuple (12) donne une liste plus longue, évidemment encore incomplète :

A New-York, les ouvriers en pianos conquirent la journée de huit heures, avec le même salaire qu'auparavant. De même les ouvriers ébénistes, les vernisseurs, les ouvriers de construction. Les boulangers, qui travaillaient seize heures, obtinrent la journée de dix heures, avec augmentation de salaire. Les brasseurs obtinrent la journée de dix heures, au lieu de quatorze, et eurent aussi une plus haute paye.

A Chicago, les emballeurs, les menuisiers, les coupeurs, les ouvriers de construction, les typographes, les mécaniciens, les forgerons, les employés de droguerie obtinrent la journée de huit heures, sans baisse de salaires. Les bouchers, les boulangers et les brasseurs obtinrent la journée de dix heures, avec une augmentation de 15 à 20 p. 100.
A Pittsburg, conquête presque complète de la journée de huit heures. Les épiceries et les magasins suivirent le même mouvement.

A Baltimore, les ouvriers en pianos-orgues, les potiers d'étain, les ébénistes gagnèrent les huit heures.

A Boston, les charpentiers, les peintres en bâtiment, les maçons ; à Louisville, les ouvriers en tabacs; à Saint-Louis, les ébénistes ; à Washington, les peintres en bâtiment ; à Newark, les chapeliers, les cigariers, les ouvriers en machines à coudre, conquirent la journée de huit heures.

Capitalistes et gouvernants, devant cette révolte des travailleurs, recoururent aux fusillades des miliciens. A Milwaukee, neuf personnes furent tuées.

Mais ce fut à Chicago que s'exerça la plus folle répression, Chicago qui avait pris la tête du mouvement et qui était le foyer le plus ardent du révolutionnarisme américain.

Il restait 35.000 à 40.000 grévistes le 3 mai. Les patrons avaient fait venir des scabs (jaunes) pour assurer le travail. Dans la soirée du 3 mai, une manifestation de 7 à 10.000 grévistes conspuait les scabs de la grande fabrique de machines agricoles Mac-Cormick, lorsqu'elle fut assaillie par une bande de policemen qui tirèrent sur la foule, tuèrent un gréviste et en blessèrent des centaines d'autres.

Pour protester contre cet assassinat, un meeting fut convoqué pour le lendemain. L'Arbeiter Zeitung (journal quotidien de langue allemande publié àChicago), lançait cet appel aux armes :

« La guerre de classes a commencé. Hier, on a fusillé les travailleurs en face de l'usine Mac-Cormick. Leur sang crie vengeance !
Qui pourrait douter que les tigres qui nous gouvernent sont avides du sang des travailleurs ! Mais les travailleurs ne sont pas des moutons. A la Terreur Blanche, ils répondront par la Terreur Rouge.
Mieux vaut la mort que la misère !
Si l'on fusille les travailleurs, répondons de telle façon que nos maîtres s'en souviennent longtemps.
C'est la nécessité qui nous fait crier : « Aux armes ! » ·
Hier, les femmes, les enfants de pauvres pleuraient leurs maris et leurs pères fusillés. Tandis que, dans les palais, les riches remplissaient leurs verres de vins coûteux et buvaient à la santé des bandits de l'ordre ...
Séchez vos pleurs, vous qui souffrez !
Ayez du cœur, esclaves ! Insurgez-vous ! »

15.000 travailleurs répondirent à cet appel. Place du Haymarket, du haut d'un char, les orateurs les plus populaires de Chicago, entre autres Spies, Parsons, Fielden, parlèrent. Le meeting allait prendre fin. La nuit tombait. Tout à coup, une troupe de 200 policiers fonça sur la foule. Avant qu'ils n'aient pu renouveler leur crime de la veille, une bombe (13) tombait dans leurs rangs et en couchait une vingtaine par terre. Mais, par derrière eux, d'autres escouades de policiers avançaient. La bataille s'engagea : fusils à répétition contre revolvers du peuple.

La bourgeoisie s'empara de ces troubles qu'elle avait provoqués et en fit le prétexte d'arrestations en masse. Tout le personne! de l'Arbeiter Zeitung, dont Auguste Spies était rédacteur en chef, fut arrêté : rédacteurs, employés de bureau, typographes.

Un tri savant fut fait. Le 21 juin, les huit principaux militants de Chicago comparaissaient devant la cour d'assises de Cook-County. C'étaient : Auguste Spies, Albert Parsons, Adolphe Fischer, Samuel Fielden, Georges Engel, Michel Schwab, Oscar Neebe et Louis Lingg, qu'on a appelés depuis, dans le mouvement anarchiste international, les huit martyrs de Chicago.

Spies dirigeait le quotidien de langue allemande, Arbeiter Zeitung, destiné aux émigrants allemands, et qui, d'abord exclusivement social-démocrate avec Grotkau, était passé à l'anarchisme. Parsons dirigeait I'Alarm. L'influence de ces hommes et de ces organes était considérable (14). Spies, Parsons, Fielden étaient constamment en tournées de propagande; ils avaient pris une grande part au mouvement pour les huit heures, en s'efforçant d'amener les ouvriers à regarder par-delà la réduction des heures de travail.

Parsons n'avait pu être arrêté le 4 mai et s'était réfugié chez des amis ; il n'aurait jamais été découvert. Cependant, le 21 juin, de lui-même, il se présenta dans la salle d'assises, se dirigea vers le banc de ses amis, leur serra les mains et prit place sur le banc des condamnés à mort.

Le procès fut laborieux. Le gouvernement voulait la mort. Cependant, rien n'établissait que l'homme qui avait lancé la bombe se trouvait parmi les huit accusés, Ce n'est qu'au 21ème jour que la liste des jurés put être dressée. On prouva, par la suite, par des dépositions d'hommes assermentés, que toutes mesures avaient été prises afin d'avoir un jury qui condamnerait à la pendaison. La sentence fut prononcée le 20 août.

Le 11 novembre 1887, après dix-huit mois de prison préventive, Parsons, Spies, Engell et Fisher furent pendus. Lingg, la veille de l'exécution, s'était fait sauter la tête avec un cigare de fulminate. Les peines de Fielden et de Schwab avaient été commuées en emprisonnement perpétuel ; celle de Neebe, en quinze ans de prison.

Un grand mouvement de protestation, auquel participèrent les fractions intellectuelles de la classe bourgeoise secoua toute l'Amérique du Nord, mais en vain ou presque.

Une réparation partielle intervint en 1893. A la suite d'une longue enquête, le gouverneur de l'Illinois, Altgeld, se convainquit de l'innocence des huit condamnés. Il fit remettre en liberté Fielden, Schwab et Neebe, et, dans les considérants du décret de grâce, proclama le crime des juges, des jurés et des faux témoins de la cour de Cook-County, et démontra que le verdict avait été prononcé par ordre.

Sans !a perte d'hommes comme Parsons, comme Spies, sans la désorganisation de la propagande socialiste-anarchiste et l'affaissement qui se produisit dans tous les centres révolutionnaires, qui sait si le Trade-unionisme n'eût pas débordé ses barrières corporatives et si après avoir adopté la méthode révolutionnaire de lutte, il n'eût pas acquis l'esprit et la volonté de faire la Révolution ?

En décembre 1886, s'était constituée l'American Federation of Labor (15), comprenant la Fédération des Trade-Unions et les dissidents des Chevaliers du Travail.

L'American Federation of Labor devait, au bout de deux années de répit, reprendre la lutte pour la généralisation et la conquête des huit heures.

Dans son Congrès de 1888, d'enthousiasme, elle en reprenait l'initiative. Les mêmes efforts de propagande plus vastes encore, furent dépensés.

Le 22 février 1889, des meetings en masse furent tenus dans 210 villes : le 4 juillet, il y en eut dans 311 villes et, le 2 septembre, dans 420. Le 22 février 1890, il y en eut dans 526 villes ... L'enthousiasme fut tel que Samuel Gompers fut obligé d'écrire à plusieurs unions nationales qu'il n'avait jamais été question d'ordonner une grève générale pour le 1er mai 1890, et que le but poursuivi était de concentrer les efforts des travailleurs sur un point donné, afin de les encourager à rester fidèles à leurs Unions ...

Afin de s'assurer toutes les chances de succès, la convention (congrès) laissa au conseil exécutif le soin de choisir le métier qui lui semblerait le mieux préparé pour obtenir la journée de huit heures et de concentrer les efforts de toutes les organisations affiliées sur ce métier.

Le 17 mars 1890, le conseil exécutif choisit la Fraternité unie des charpentiers et menuisiers de l'Amérique du Sud parmi les Unions nationales qui avaient demandé à porter le premier coup. Le choix était très judicieux car les charpentiers pouvaient compter en même temps sur l'appui des autres métiers du bâtiment.

En un an, 47.197 charpentiers, sans compter un nombre considérable d'autres ouvriers du bâtiment, bénéficièrent d'une réduction de la journée de travail dans 137 villes, d'après les statistiques publiées par l'Union des charpentiers. Dans presque tous les métiers, des réductions se produisirent.

Sur 1.163 grèves autorisées par les chefs des Unions nationales affiliées, 989 réussirent, 76 échouèrent et 98 finirent par un compromis. Un grand nombre d’Unions affiliées obtinrent gain de cause sans faire grève (16).
Ainsi, par deux vastes mouvements, soulevés à quatre années d'intervalle, les ouvriers américains, dans de nombreuses corporations, conquirent la journée de huit heures.

Voyons quels efforts ont été accomplis en France, où nous en sommes encore à regarder, comme Sœur Anne, si elle parait à l'horizon.

III - Le Premier Mai en France


Si ignorants que nous soyons généralement en France des mouvements qui se produisent hors de nos frontières, il n'est pas possible d'admettre que l'idée d'organiser ici de vastes manifestations en faveur de la journée de huit heures n'ait été empruntée aux ouvriers américains. Il est quelque peu puéril de prétendre que l'initiative prise par la Fédération nationale des Syndicats fut une manière de création ou d'invention.

La grande presse française ne passa pas sous silence le formidable mouvement américain de 1886, non plus que les discussions qui précédèrent le Congrès de Saint-Louis (déc. 1888) où l'American Federation of Labor décidait de recommencer l'agitation.

Aussi, faut-il supposer que Jean Dormoy, de Montluçon, puisa dans l'exemple américain l'idée de la résolution qu'il présenta et fit adopter au 3° Congrès de la Fédération nationale des Syndicats, tenu à Bordeaux-Bouscat, du 28 octobre au 4 novembre 1888 :

 

« Considérant que depuis bien longtemps les organisations ouvrières ont réclamé en toutes circonstances les réformes suivantes :
Limitation de Ja journée de travail à huit heures;
Minimum de salaire :
Interdiction du marchandage ;
Considérant que, jusqu'ici, les pouvoirs publics ont toujours passé outre à nos réclamations isolées dont ils se moquent et qu'il importe de faire cesser enfin cette situation en présentant nos revendications sous une nouvelle forme, sous la forme collective générale, plus importante ;
Qu'afin de donner une plus grande force à ce mouvement d'ensemble, il y a lieu de concentrer toute l'action des syndicats sur un nombre restreint de revendications les plus générales et les plus importantes, sans pour cela renoncer aux· autres ;
Le Congrès décide :
1.Le dimanche 10 février 1889, tous les syndicats et groupes corporatifs ouvriers de France devront envoyer, soit à la préfecture ou à la sous-préfecture, soit à la mairie de leur commune, une délégation chargée de réclamer les réformes suivantes :
Limitation à huit heures de la journée de travail ;
Fixation d'un minimum de salaire ; »

2.Le dimanche 24 février, la même délégation retournera chercher la réponse, appuyée autant que possible par une manifestation de la population ouvrière ; ·

3. Tous les délégués présents au Congrès s'engagent, dès leur retour, à s'occuper activement de préparer ce mouvement en vue de la date fixée.

La Fédération nationale des Syndicats, constituée au Congrès de Lyon (1886), était sous la tutelle du Parti ouvrier (guesdistes) et devait, d'ailleurs, dans l'avenir, tenir ses congrès dans la même ville et à la même époque que le Parti ouvrier.

La résolution de Bordeaux ne resta pas lettre morte. Les délégués des syndicats professionnels se rendirent aux hôtels de ville et aux préfectures d'une cinquantaine de villes industrielles, notamment à Lille, Roubaix, Saint-Quentin, Troyes, Reims, Montluçon, Roanne, Limoges, Bordeaux, Marseille, Cette, etc. Ils sommèrent les autorités de donner force de loi aux réformes formulées par les congrès ouvriers. « Une agitation considérable, dit Zévaès, était sortie de cette première démonstration, et c'est le succès qu'elle avait rencontré qui suggéra l'idée de tenter une manifestation analogue, mais cette fois internationale ». (Le Socialisme en France, p.110).

En juillet 1889, deux congrès internationaux socialistes se tenaient à Paris. L'un, rue de Lancry, organisé par la Fédération des travailleurs socialistes (possibilistes, Brousse) ; l'autre, salle Pétrelle, rueRochechouart, organisé par le Parti ouvrier (guesdistes), le Comité révolutionnaire central (blanquistes,Vaillant) et la Fédération des Syndicats.

C'est à ce dernier que fut reprise l'idée d'une démonstration en faveur de la loi sur la journée de huit heures, sur une proposition de Raymond Lavigne, de Bordeaux :

Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail, et d'appliquer les autres résolutions du Congrès international de Paris.
Attendu qu'une semblable manifestation a déjà été décidée pour le 1er mai 1890 par l'American Federation of Labor, dans son Congrès de décembre 1888, tenu à Saint-Louis, cette date est adoptée pour la manifestation internationale.
Les travailleurs des diverses nations auront à accomplir cette manifestation dans les conditions qui leur sont imposées par ta situation spéciale de leur pays.

Avant d'être déposée, la proposition Lavigne fut soumise à Guesde, déclare Deville dans son article du Devenir social. Elle ne comprenait d'abord que le premier paragraphe. C'est Bebel et Liebknecht qui ajoutèrent le troisième, laissant quelque latitude aux nationalités, en particulier aux Allemands.

La date n'était pas fixée. Elle fit l'objet du deuxième paragraphe. Sur la proposition de quel délégué adopta-t-on le 1er mai 1890, en rappelant qu'il avait déjà été choisi par les trade-unions américaines? Deville examine plusieurs hypothèses : Intervention d'un délégué américain ? Bien que président de la séance du Congrès où fut votée la résolution, il ne s'en souvient pas. Réminiscence d'une lettre de Gompers lue au Congrès, où il aurait demandé aux ouvriers européens de prêter leur appui moral au mouvement américain ? Il ne saurait se prononcer.

En tout cas, de quelque façon que soit venu le deuxième paragraphe, cela importe peu. Il fait corps avec la motion. Il déclare qu'en France, que par le monde socialiste, on va, au 1err mai 1890, faire une démonstration semblable à celle de l'American Federation of Labor,

Hélas, non ! Pour obtenir la journée de huit heures, les Américains comptent sur leurs organisations économiques et se préparent à la grève ; le congrès socialiste, au contraire, demande la journée de huit heures à la législation, aux pouvoirs publics ; il en fait une revendication politique.

Telle que l'avaient comprise ses initiateurs guesdistes, la proposition Lavigne devait, cependant, provoquer une émotion formidable. Sa mise à exécution stimula les efforts des militants ouvriers et socialistes. Il fallait, au 1er mai, donner à la bourgeoisie une impression de la puissance de la classe ouvrière, de sa cohésion et de sa volonté. Tous les révolutionnaires s'employèrent à ce que cette journée fût imposante par son chômage, par ses cortèges, par ses manifestations.

Evidemment, la propagande du Parti ouvrier occupait le premier plan. Pour cette tâche, il avait fondé un quotidien, Le Combat, qui parut durant quelques mois, sous la direction d'Antide Boyer.

A la Bourse du Travail de Paris, les militants guesdistes multiplièrent leurs efforts afin de faire participer les syndicats parisiens à la démonstration. Ils n’y parvinrent pas. Une proposition dans ce sens, déposée au Comité général, par Prévost (des Coiffeurs) n'obtint que 26 voix, contre 61 à une proposition d'André Gély (des Employés) qui préconisait le pétitionnement au lieu de la démonstration.

La Bourse du Travail, alors, se trouvait sous l'influence des possibilistes qui étaient hostiles au projet du 1er mai et ne s'en cachaient pas. Dans des interviews, tapageuses à l'époque, Joffrin, le député possibiliste de Clignancourt, et Basly, secrétaire du Syndicat des Mineurs du Pas-de-Calais, répudièrent la décision du Congrès international de Paris. Voici les déclarations de Joffrin au Temps (17) :

« ... Je suis persuadé que ce sera un « fiasco ». Il faut être Jules Guesde et ignorer comme lui ce qu'est un atelier français pour croire que deux cent mille ouvriers vont se promener dans les rues de Paris. Il ne faut pas tabler sur le tempérament français comme sur les tempéraments anglais et américain. Ces gens-là sont groupés, ont de puissantes sociétés ouvrières et sont soumis à une discipline qui ne peut pas exister chez nous.

Et puis, on a l'air d'oublier qu'il y avait à Paris, en 1889, deux congrès ouvriers internationaux. J'ai la prétention d’affirmer que le Congrès des possibilistes de la rue de Lancry, où étaient représentés tous les syndicats de Paris les trade-unions d'Angleterre, etc., était plus « ouvrier » que celui des marxistes, où il n'y avait que des états-majors et pas de troupes.

Les membres qu'ils avaient encore à ce Congrès et qui avaient quelque autorité sur les syndicats dissidents, comme MM. Boulé, Morin, Baudet et les membres de l'état-major blanquiste, ont passé depuis au boulangisme. Ils n'ont donc plus aucune influence sur les syndicats parisiens.

La manifestation aurait peut-être eu quelque chance de réussir si les marxistes s'étaient entendus avec nos chambres syndicales et nos groupements corporatifs.

Mais, je vous le déclare, si la question avait été soulevée à notre Congrès de la rue de Lancry, j'aurais pris la parole et j'aurais démontré qu'étant donnés notre tempérament et les habitudes de nos ateliers, il est impossible de faire cesser le travail au milieu de la semaine. J'aurais dit que si l'on avait pu faire sortir cent mille ouvriers à l'enterrement de Victor Noir, c'était le fait du dégoût de tout un peuple pour un régime oppresseur et non le fait de la manifestation d'une doctrine.

Je ne veux pas mettre en doute la grandeur de la question de la réduction de la journée de travail : j'ai, le premier de tous les socialistes élus, défendu dans un corps élu, au Conseil municipal, en 1882, la journée de huit heures. J'ai été appelé à cette époque à réclamer et à voter la journée de huit heures dans l'affaire du Métropolitain.

Je ne crois même pas que la manifestation du 1er mai réussisse en Allemagne. Je suis convaincu que les chefs du Parti socialiste allemand, tout en ayant voté au Congrès marxiste le repos du 1er mai, n'iront pas risquer dans les rues de Berlin les bénéfices du succès qu'ils viennent de remporter aux élections, et cela uniquement pour être agréables à M. Jules Guesde et à quelques-uns de ses amis qui, sous leurs lunettes, transforment les quelques centaines de partisans qu'ils avaient lors de leur congrès en centaines de mille de manifestants un jeudi l'après-midi.

Quant aux groupes du Parti ouvrier, syndicats, cercles d'études, etc., ils ne se mêleront pas à une échauffourée qui ne peut profiter ni à la réduction des heures de travail, ni à la République. »

Les éléments composant la Fédération des travailleurs socialistes ne jugeaient pas tous comme Joffrin. Les membres les plus influents de l'Union fédérative du Centre, Allemane, Paillet, J.-B. Clément, reprochèrent violemment à Brousse et à ses amis d'avoir « méprisé le bénéfice moral de la manifestation du 1er mai », et la scission qui devait survenir rencontra là une de ses causes.

Parmi les anarchistes, nombreux étaient ceux qui étaient partisans de participer à la démonstration. Une déclaration de Tortelier, dans une réunion tenue le 17 avril, montre quel sens ils attachaient à leur participation. « Ce n'est pas une manifestation pacifique que nous voulons, dit-il ; il faut que ce grand mouvement porte profit ; il faut qu'il en sorte l'idée d'une grève générale pour aboutir à la journée de huit heures en attendant mieux. N'allons pas voir les députés, c'est inutile ; ils ne feront jamais rien pour nous »(18).

Le Père pénard (dirigé par Pouget) était poursuivi pour un article « La manifestation du Premier mai ». et Weill, son gérant, condamné à dix-huit mois de prison.

L'émotion était, parait-il, aussi grande qu'au 1er mai 1906. La frayeur de la bourgeoisie était au paroxysme. Naturellement, la bonne presse bourgeoise y était pour quelque chose. Le matin du grand jour, le Petit Journal recommanda instamment à ses lecteurs de ne pas sortir de chez eux. Les départs pour la province et l'étranger furent extrêmement nombreux, Beaucoup de sociétés financières firent verser leur encaisse à la Banque. Le Salon des Artistes français fut fermé. Nombre de boutiquiers posèrent leurs volets. Comme la manifestation était pour l'après-midi, les garçons de recettes de la Banque de France et du Crédit Lyonnais rentrèrent à midi.

Paris était bourré de troupes : onze régiments d'infanterie ; 3e et 6e cuirassiers ; 8e, 27e et 28e dragons; 1er, 4e et 5e chasseurs ; 12e et 13e d’artillerie. Avec la garde républicaine, la gendarmerie et les 10.000 hommes de la police, il y avait, on le voit, des forces considérables pour barrer la route à l'émeute. Les Tuileries et le Bois de Boulogne avaient été plus particulièrement occupés.

Complétant ces mesures, M. Constans, ministre de l'Intérieur, ordonnait l'arrestation, le 29 avril, des principaux militants anarchistes. A Paris, Michel Zévaco, alors rédacteur en chef du quotidien révolutionnaire L'Egalité, Charles Malato et Gégout, qui venaient d'être condamnés tous deux à quinze mois de prison pour un article du bi -hebdomadaire l' Attaque, étaient saisis pour purger leur prison. A la suite d'une perquisition à l'imprimerie du Révolté, rue des Trois-Bornes. Jean Grave, Dumont, Cabot, Cuisse, Rodi, etc., étaient arrêtés et l'on annonçait que Je marquis de Morès, le tapageur antisémite, qui venait d'être arrêté, était aussi propriétaire de cette imprimerie. Arrêté aussi, Prévost, le secrétaire du Syndicat des Coiffeurs et de la Commission d'organisation de la manifestation, qui avait tenté d'entraîner, nous l'avons vu, les syndicats parisiens.

Trente-six arrestations étaient opérées à Lyon. Saint-Etienne, Roanne. Emprisonnés aussi Louise Michel, Tortelier, etc.
La presse bourgeoise applaudissait à ces arrestations.

« Le gouvernement, disait le Temps, vient de faire preuve d'intelligence et d'énergie en opérant une razzia parmi les agitateurs anarchistes et les entrepreneurs d'émeute et de révolution qui organisent avec un cynisme impudent, sous les yeux mêmes de la police et de l'opinion, une journée de violence pour le 1er mai. Il est toujours plus sage de prévenir le· désordre que de se laisser mettre dans la nécessité, parfois cruelle, d'avoir à le réprimer » (19).

Le point de concentration de la manifestation était rue Royale. De !à, une délégation devait se rendre à la Chambre des députés déposer les pétitions en faveur de la journée de huit heures. Il avait été décidé que la délégation serait composée du premier bureau de la Fédération des Syndicats, des délégués des Syndicats, enfin de la Commission d'organisations et des députés et conseillers municipaux socialistes en tout, une centaine de personnes. Mais M. Lozé, préfet de police, déclara, dès la veille, que pas un seul des manifestants non pourvus de titres officiels ne suivrait les députés et les conseillers municipaux. Cependant, après une lettre de Ferroul, député socialiste, au président de la Chambre, M. Floquet, une délégation régulière, composée des députés, des conseillers municipaux et de cinq ou six autres membres pris parmi les manifestants, fut acceptée.

Sur les deux heures, l'après-midi du 1er mai, la délégation, escortée de gardes municipaux, se dirigea vers le Palais-Bourbon. La place de la Concorde avait été balayée de tous les manifestants par des charges de cavalerie.
D'abord reçus par le questeur de la Chambre, à qui ils remettent les pétitions, les délégués sont ensuite introduits dans le cabinet de M. Floquet. Voici le texte de cette pétition :

« Manifestation internationale du 1er mai :
Pour la journée de huit heures et une législation protectrice au travail aboutissant, avec la journée de huit heures pour base essentielle, à la garantie d'un minimum de salaire, à la limitation du travail des femmes et des enfants, au repos d'un jour par semaine et à la suppression dit travail de nuit, des bureaux de placement et du marchandage.
Les syndicats et groupes soussignés réclament comme la plus urgente de toutes les réformes la réduction, par une loi, de la journée de travail à un maximum de huit heures ;
Parce que la journée de huit heures, c'est du travail et du pain pour quantité de travailleurs qui se pressent, le ventre vide, à la porte des ateliers ;
Parce que la journée de huit heures, c'est la fin des chômages périodiques que multiplient les progrès du machinisme ;
Parce que la journée de huit heures, c'est la hausse fatale des salaires par la suppression de la concurrence homicide que font les ouvriers inoccupés aux ouvriers en activité ;
Parce que la journée de huit heures, c'est avec huit heures de sommeil, huit heures de loisir, c'est-à-dire de vie, de liberté et d'action pour la classe machine;
Parce que la journée de huit heures bénéficiera au petit commerce lui-même, en augmentant la puissance de consommation et d'achat de sa clientèle ouvrière. »

A la suite de son entrevue avec le Président de la Chambre, la délégation rédigeait le procès-verbal suivant :

« Conformément à la décision prise hier soir en assemblée nationale des représentants des chambres syndicales parisiennes et des délégués au Congrès international de Paris, la délégation chargée de porter aux pouvoirs publics la pétition pour la journée de huit heures et les autres résolutions du Congrès international est partie à deux heures de la place de la Concorde et s'est rendue à la Chambre des députés. Elle a été reçue par le secrétaire général de la présidence, qui a enregistré les pétitions des chambres syndicales et des groupes socialistes de tous les points de la France, ainsi que les résolutions des Congrès en vue d'une législation nationale et internationale du travail.
Avis a été donné que ce pétitionnement collectif sera complété par les adhésions annoncées et pas encore reçues et continué par un pétitionnement individuel qui commence aujourd'hui dans la classe ouvrière. »
La délégation a été ensuite reçue par le président de la Chambre, qui a déclaré être pénétré de toute l'importance de la question et ne pas douter de l'intérêt avec lequel la majorité républicaine discutera les revendications formulées. En foi de quoi ont signé les délégués :
Gouzou, Guignet, Lacoste, Feline. Duluc, Lentz, J. Guesde. Vaillant, Baudin Ferroul, Thivrier. »

Les salles de réunions ayant été fermées par ordre administratif, divers meetings se tinrent néanmoins le soir dans des salles de cafés. Le chômage avait été important ; les boulevards avaient charrié une foule aussi dense qu'aux jours de mi-carême, et, sur divers points, des charges de cavalerie s'étaient produites contre des manifestants et même contre de simples promeneurs. Une centaine d'arrestations avaient été opérées.

En province, des cortèges avaient pu s'organiser. A Marseille, les délégués avaient été escortés par 50.000 camarades, à Lyon par 40.000, à Roubaix par 35.000, à Lille par 20.000, à Calais, à Saint-Quentin,par 15.000, etc.
Le chômage fut complet dans les centres miniers de la Loire, de l'Allier, du Gard, chez les tisseurs de la région de Roanne. Des grèves éclatèrent à Roubaix, à Alais, etc.

La première manifestation française du 1er mai n'avait manqué ni d'importance, ni d'éclat. Cependant, quels progrès avait fait l'application de la journée de huit heures ?

Le Congrès international de Paris n'avait prévu que la manifestation de 1890. Celle de 1891 fut décidée, pour la France, par le Congrès de Lille du Parti Ouvrier (11-12 octobre 1890), et par le Congrès de Calais de la Fédération des syndicats (14-19 octobre 1890). C'est le Congrès socialiste international de Bruxelles qui consacra le 1er mai comme manifestation annuelle et internationale :

« Le Congrès,
Afin de conserver au Premier Mai son véritable caractère économique de revendication de la journée de huit heures et d'affirmation de la lutte des classes,
Décide :
Qu'il y a lieu d'avoir une démonstration unique pour les travailleurs de tous les pays ; Que cette démonstration aura lieu le 1er mai ; Et recommande le chômage partout où cela n'est pas impossible (20).
Le 1er mai 1891 devait être plus agité que son devancier. A Paris, la délégation des syndicats et des groupes parisiens était grossie de vingt-huit délégués, venus de l'Allier, de l'Aude, des Bouches-du-Rhône, du Nord, du Pas-de-Calais, de la Seine-Inférieure, de la Loire, etc., et d'un membre socialiste de la Chambre des communes, Cuningham-Graham, qui avait tenu à se joindre « comme témoignage de l'union active des travailleurs d'Angleterre et de France en vue de la journée légale et internationale de huit heures ».

Les délégués ne furent pas reçus. Floquet leur ferma sa porte. Les brigades centrales les bousculèrent, les gardes les chargèrent comme de simples manifestants.

A Roanne, le secrétaire de la Bourse du travail de Lyon, Péronin, était arrêté. L'hôtel de ville de Troyes était occupé militairement par ordre du préfet. A Saint-Quentin, Langrand était arrêté et condamné à un an de prison. A Charleville, J.-B. Clément, à deux ans.

A Fourmies, dans cette petite ville de tisseurs, les fusils Lebel couchaient, sur la place de l'Eglise, 10 cadavres : Maria Blandeau (18 ans), Edmond Giloteau (19 ans), Emile Cornaille ( 11 ans), Gustave Pestiaux (13 ans), Félicie Pennelier (17 ans), Ernestine Diot (19 ans), Louise Hubbet (21 ans), Emile Segaux (30 ans), Charles Leroy (30 ans) et Camille Latour (50 ans). Plus de quatre-vingts personnes furent blessées. ·

Les groupes du Parti Ouvrier avaient organisé une manifestation locale auprès des pouvoirs publics. Le matin, quelques collisions s'étaient produites à la porte des usines entre les ouvriers qui voulaient chômer et ceux qui voulaient travailler. Des arrestations avaient été faites. Les gendarmes, arrivés pendant la nuit, avaient chargé les manifestants qui venaient demander la libération de leurs camarades. Culine, le secrétaire du Parti Ouvrier, s'était présenté comme délégué, mais on l'avait éconduit.

Les patrons de Fourmies, les jours précédents, avaient multiplié les démarches afin qu'on leur envoie des troupes. Un bataillon du 145e de ligne, sous les ordres du commandant Chapus, était arrivé, ainsi que deux compagnies du 84e de ligne. Dans certains villages du Nord, au 1er mai, d'après une vieille et poétique coutume, la jeunesse va cueillir le Mai verdoyant autour duquel on danse le soir.

Une troupe de jeunes gens revenant de cueillir le « Mai », Marie Blondeau en tête, portant la branche d'aubépine, Giloteau portant un drapeau tricolore, débouche place de l'Eglise, près de la mairie, gardée par les soldats. Le joyeux cortège veut passer ; les baïonnettes se croisent. Cris, rires, injures des jeunes gens. Le commandant Chapus y fait répondre par le feu des Lebels.

L'indignation fut grande par tout le pays, MM. Millerand, Pelletan et Clemenceau interpellèrent le gouvernement de M. Constans. La Chambre couvrit le ministre de l'Intérieur, le commandant Chapus et le sous-préfet d'Avesnes, Isaac.
Culine et Paul Lafargue, qui avaient préparé la manifestation du Premier Mai à Fourmies par une tournée dc conférences dans la région, furent poursuivis. La cour d'assises de Douai devant laquelle ils comparurent le 5 juillet, les condamna : Culine, à six ans de réclusion, Lafargue à un an d'emprisonnement.

Le 25 octobre, une élection législative complémentaire devait avoir lieu à Lille. Pour protester contre le crime de Fourmies et contre le verdict de Douai, le Parti Ouvrier présenta la candidature de Lafargue, qui fut élu au deuxième tour par 6.470 suffrages contre 5.175 à M. Hector Depasse.

Identique manifestation fut faite sur le nom de Culine, à Roubaix, aux élections du conseil d'arrondissement. L'élection fut annulée pour cause d'inéligibilité du candidat ; cinq fois de suite, Culine fut élu.

Le meurtre de Fourmies produisit une douloureuse impression dans tous les milieux ouvriers. Longtemps il retint l'attention. Un fait de beaucoup moindre importance, qui fut à peine signalé, qui ne provoqua pas d'interpellation au Parlement, qui ne donna lieu à aucune protestation électorale, devait avoir des conséquences infiniment plus graves : c'est la bagarre qui survint à Clichy entre des manifestants anarchistes et des sergents de ville.

...Le 1er mai 1891, un groupe de vingt personnes qui s'étaient réunies place de la République, à Levallois-Perret, à deux heures de l’après-midi, se dirigeait vers la commune de Clichy ; une femme marchait en tête, portant un drapeau rouge.
Le commissaire de police, M. Guilhem, fut prévenu et se mit aussitôt à la poursuite de ces « porteurs d'emblèmes séditieux ». Il partit, accompagné de son secrétaire et de trois agents du commissariat. En route, les trois gardiens de la paix, nommés Dufoulon, Magnier et Vernier, pour rattraper plus vite les manifestants, sautèrent dans une voiture qui passait, tandis que le commissaire de police continuait son chemin, au bras de son secrétaire.
Les trois sergents de ville rejoignirent la petite troupe au moment où elle venait de s'arrêter chez un marchand de vins du boulevard National. Ils passèrent le seuil de la boutique et l'un d'eux voulut saisir le drapeau rouge qu'on était en train de rouler dans un journal.

Un coup de feu retentit aussitôt, suivi de plusieurs autres. Manifestants et sergents de ville sortirent de l'établissement, et une bagarre sanglante commença : un agent fut atteint à la joue et à l'épaule, un autre au-dessous du sein gauche.
Au bruit des coups de feu, quatre gendarmes à cheval survinrent, qui tirèrent sur les manifestants. Tous s'enfuirent, à l'exception de Decamp, Dardare et Léveillé, qui résistèrent avec acharnement, malgré leurs blessures, mais qui, désarmés et ligotés, furent, au bout de quelques minutes, conduits au poste de police.

Là, ils furent « passés à tabac » selon toutes les règles de l'art ; ils avaient été amenés à coups de crosse et à coups de pied ; quand ils furent jetés dans le violon, saignants et exténués, les agents leur martelèrent la tête à coups de canon de revolver. Decamp, dont l'oreille avait été déchirée dans la lutte, eut la tempe ouverte et la figure labourée ; Léveillé, qui, sur le champ de bagarre, avait eu la cuisse trouée d'une balle, ne put obtenir une goutte d'eau pour laver sa plaie. Quant à Dardare, un des agents blessés, le nommé Dufoulon, voulut se jeter sur lui pour lui fendre la tête avec son sabre ; un de ses collègues du poste dut le prendre à bras-le-corps pour l'en empêcher. Tous trois, le lendemain, étaient dans un tel état que le premier soin du juge d'instruction, M. Couturier, en se transportant sur les lieux, fut de faire procéder à leur pansement avant de passer à leur interrogatoire (21).

Le procès Léveillé, Dardare et Decamp vint devant la cour d'assises de la Seine, le 28 août 1891. M. Benoît, conseiller à la Cour, dirigeait les débats. M. Bulot, avocat général, « prononça contre l'anarchie en général un réquisitoire d'une âpre énergie » (22).

Decamp fut condamné à cinq années de prison ; Dardare, à trois ans ; Léveillé fut acquitté.
Ce verdict, après les brutalités dont avaient souffert les trois anarchistes de Clichy, devait ouvrir la période terroriste de 1892-1894 :

A Saint-Ouen, à Saint-Denis, dans tous ces milieux où la misère· consciente devient facilement furieuse, on ne parla plus que des « martyrs » de Clichy. Dans les réunions, leur arrestation et leur procès servirent de thème aux discours les plus violents : on put appuyer d'un fait les épithètes surannées ; la haine s'étaya sur une histoire.
On déclara qu'il fallait venger les condamnés du 28 août sur le magistrat qui avait conduit les débats... On résolut de punir aussi l'avocat général qui avait si violemment requis contre l'anarchie (23).
Decamp fut condamné à cinq années de prison ; aussi, que des anarchistes de Saint-Denis recueillirent. Leurs femmes étaient dans la plus atroce misère. Tout cela entretint le souvenir du verdict et surexcita les haines. Ravachol, obligé de fuir de la Loire, où il avait assassiné et volé l'Ermite de Chamble, vint se réfugier à Saint-Denis, dans ce milieu où l'on ne parlait que de vengeance. Avec l'argent de son vol, il vint en aide aux familles de Decamp et de Dardare. Et il osa exécuter ce que tous ses camarades souhaitaient...

Le 11 mars 1892, la maison du boulevard Saint-Germain qu'habitait M. Benoît, le conseiller à la Cour, sautait ; le 27 mars, c'était l'immeuble de la rue de Clichy, où demeurait M. Bulot, l'avocat général.

Arrêté sur la dénonciation de Lhérot le garçon du restaurant Véry, Ravachol comparaissait le 26 avril devant la cour d'assises de la Seine, en compagnie de trois hommes : Simon, Chaumentin et Béala, et d'une femme : Mariette Soubert. Le matin même du procès, le restaurant Véry sautait. Il y avait deux morts, le patron Véry, un consommateur Hamonod. Les attentats de la rue de Clichy et du boulevard Saint-Germain n'avaient occasionné que des dégâts matériels.
Tous les débats du procès Ravachol roulèrent autour de l'affaire Dardare et Decamp. Béala, Chaumentin et Mariette Soubert turent acquittés. Ravachol et Simon, dit « Biscuit », un gavroche de dix-neuf ans, apprenti verrier, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

La chasse aux anarchistes, encouragée par les mille voix da la presse, gagna en fureur. On traqua et emprisonna de tous côtés. La bombe du restaurant Véry avait répondu à la dénonciation de Lhérot. D'autres la suivirent : celle de Vaillant au Palais-Bourbon, celles d'Emile Henry, au Terminus, au commissariat des Bons-Enfants ; enfin l'assassinat de Carnot.
Que devint le Premier Mai après 1891 ?

Le 1er mai 1892 coïncidait avec les élections municipales générales. La manifestation consista à se rendre aux urnes.
D'année en année, le Premier Mai perdit de son importance et modifia son caractère pour n'être plus qu'une journée de fête, mal chômée, d'ailleurs. On continua, dans certaines villes, à présenter aux municipalités les cahiers de revendications des travailleurs. Mais aucun élan vigoureux ne se manifestait dans la classe ouvrière. Elle avait cru à la possibilité de faire aboutir un projet de loi lui accordant la journée de huit heures. Cette croyance était morte. Le projet de loi déposé le 22 mai 1894 par Jules Guesde n'avait recueilli que les voix des députés socialistes. Plus d'espoir, partant plus de cortèges, plus de démonstrations, plus de chaleur.

Une loi sur les dix heures dans les ateliers mixtes entrait en application en 1901 ; mais pour en assurer l'application, encore fallait-il que les tisseurs du Nord déclarent la grève.

Les fêtes familiales remplaçaient, au Premier Mai, les mouvements de foules jetées dans la rue d'autrefois.
Le syndicalisme a tout un courant de désillusion à remonter, une classe ouvrière à ranimer, à rappeler à la conscience de sa force.

Il est né, en France, à l'heure où les militants du prolétariat ont eu épuisé leur confiance dans le parlementarisme. Mais l'action par soi-même, cette « libération des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », dont les parlementaires avaient souvent proclamé les mots, mais en les vidant de leur sens, réclame de l'énergie, de la ténacité et la foi de la classe ouvrière en ses destinées. Cette énergie, énervée par les manifestations platoniques sur le terrain de la législation, cette ténacité, rongée par quinze années d'attente stérile, cette foi, ruinée par l'idée d'une révolution politique qui « tomberait soudain sur la société comme un voleur dans la nuit » la classe ouvrière ne les a plus. Le syndicalisme s'attache à les lui redonner.

Constituée définitivement au Congrès de Paris (sept. 1900), la Confédération générale du Travail, avec son organe hebdomadaire, La Voix du Peuple, dont le premier numéro parut en décembre 1900, commença l'œuvre de relèvement.
Peu après, apparaît dans ses préoccupations l'idée d'entreprendre, par d'autres moyens que les sommations aux pouvoirs publics, la conquête de la journée de huit heures. Ce numéro de la Voix du Peuple du 1er mai 1901, que nous avons déjà souvent cité, consacrait un article à l' « Avenir du Premier Mai », dont les sous-titres étaient caractéristiques d'un nouvel état d'esprit : « Imitons les américains ! Voulons-nous la journée de huit heures ? ... si oui, imposons· la ! »
Le Premier Mai n'a plus aujourd'hui pour nous l'allure révolutionnaire qui nous enthousiasmait il y a quelques années : grâce au manque d'unité dans sa conception, grâce à l'absence d'une idée directrice qui le vivifie, il n’est prétexte qu’à agitations sans portée.

Nous avons indiqué les causes de cette dépression, et nous sommes convaincus qu'il est possible d'y remédier.
Imitons les Américains !

La tactique qui, en 1886, leur permit de réaliser rapidement la journée de huit heures est toujours excellente, elle est même la seule efficace. Elle consiste à vouloir et à agir !

Pendant onze ans, nous nous sommes épuisés sur le terrain mouvant de la politique et nous n'en avons retiré que des déceptions. Il n'est pas exagéré d'affirmer que si nous avions employé la même vigueur sur le terrain économique, nous n'aurions pas eu les désillusions dont nous souffrons.

Ce que nous avons négligé d'accomplir, il est de notre devoir, de notre intérêt de l'entreprendre.

Les travailleurs des Etats-Unis nous ont montré le chemin, sachons marcher sur leurs traces.

Unifions notre action ! Que désormais le Premier Mai n'ait plus pour nous les caractères incohérents qui lui ont enlevé toute portée. Qu'un objectif seul domine en ce jour :

La conquête de la journée de huit heures.

Certes, la journée de huit heures n'est pas un idéal, c’est une  étape. Franchissons-la.

Il est nécessaire de ne jamais perdre de vue que le but de l’action ouvrière est l'émancipation intégrale; mais il est aussi indispensable de ne pas se désintéresser du présent et de s'efforcer toujours d'améliorer nos conditions actuelles d'existence.

Entre les réformes immédiatement réalisables, la journée de huit heures est une des meilleures. Marchons à sa conquête ! N'attendons pas que les gouvernants nous l'octroient.

Quand les Américains voulurent ne plus travailler que huit heures, ils se fixèrent la date du 1er mai 1886 comme étant celle où cette réforme devait être appliquée et ils se promirent fermement de ne pas travailler plus de huit heures, à partir de ce jour.

Suivons leur exemple !

Fixons-nous une date et proclamons qu'à partir du jour que nous aurons choisi, pour rien au monde, nous ne consentirons à faire plus de huit heures.

On pourrait s'entendre pour que cette date soit celle du 1er mai 1902. Seulement, étant donné que nous sommes encore peu familiarisés avec les procédés américains, que nous sommes novices dans ces modes de propagande et qu'il nous faut faire l'apprentissage de notre Volonté, examinons s'il ne serait pas plus prudent de reculer la mise en pratique de la journée de huit heures au 1er mai 1903. Le congrès corporatif prochain, qui se tiendra à Lyon, en septembre, pourrait décider de la chose.

Le Congrès de Lyon, en effet, se trouva en présence d'un projet d'agitation en faveur des huit heures, soumis par le Syndicat des Mécaniciens de Lyon. Mais ce projet ne put être discuté ; d'ailleurs, les esprits n'y étaient pas préparés. Il fut décidé de le mettre à l'ordre du jour du congrès suivant : La journée de huit heures et l'action immédiate.

Mais le Congrès suivant (Montpellier, 1902), absorbé par la question de l'unité ouvrière, ne put étudier la question des huit heures. C'est à celui de Bourges, en 1904, qu'elle fit l'objet d'une importante discussion et qu'une décision fut prise. Voici les conclusions auxquelles aboutit une commission chargée d'établir un rapport sur les méthodes à employer:

Deux méthodes d'action ont été préconisées dans le sein de la commission :

L'une, tendant à demander que le congrès élabore un projet de loi, qui serait transmis aux pouvoirs publics par le comité confédéral, et à organiser des pétitions et des réunions publiques pour démontrer aux législateurs que cette réforme est réclamée par la grande majorité des travailleurs. ·

L'autre, tendant à se tenir à l'écart des pouvoirs publics, à exercer toute la pression possible sur nos adversaires, à les frapper avec tous les moyens qui sont à notre disposition.

« La commission s'est prononcée à l'unanimité moins trois voix pour cette dernière méthode ; elle considère que les errements du passé ont suffisamment duré et qu'à l'action platonique devait succéder une action plus efficace, capable de faire aboutir nos revendications.
…La commission demande au congrès que de grandes manifestations soient organisées dans toute la France pour le 1er mai 1905, et qu'ensuite une propagande active d'éducation soit engagée par le comité et !es sous-comités de propagande, pour préparer les esprits, afin qu'au 1er mai 1906 aucun ouvrier ne consente à travailler plus de huit heures par jour, ni à un salaire inférieur au minimum établi par les organisations intéressées.
...Et pour que les travailleurs fournissent le maximum d'agitation, il faut les convaincre qu'ils ne doivent pas compter sur les législateurs mais sur eux-mêmes, pour faire aboutir leurs revendications » (24).

L'effort déployé par le Comité des huit heures de la Confédération fut immense : affiches apposées par centaines de mille, brochures de propagande et numéros de la Voix du Peuple, répandus à profusion, meetings, tournées régionales de conférences, tout fut mis en œuvre. Durant un an, l'attention publique fut concentrée sur le mouvement.
A la veille de l'échéance, une conférence des Fédérations se tint à Paris, où furent examinées les promesses d'action qu'offrait chaque corporation. Rappelons quelques-unes des déclarations de Griffuelhes, alors secrétaire de la Confédération :

« ... On ne peut et il ne faut donc pas dire que si, au 1er mai 1906 la journée de huit heures n'est pas appliquée, ce sera un échec. Seuls, les adversaires de la journée de huit heures disent cela. Et si ces derniers entendent par-là suivre une tactique, qu'ils prennent garde qu'elle ne soit aussi dangereuse pour eux que pour ceux qu'ils prétendent combattre.
Qu'on ne se figure pas, parce que l'on aura entravé le mouvement des huit heures, qu'on a tué le mouvement. »
On se réserve certainement, dans la minorité de Bourges, de montrer au congrès d'Amiens l'échec des huit heures. Mais, pour qu'il soit impossible à certaines organisations de se dégager, il sera facile de leur démontrer ou· qu'elles ont fait trop peu pour que le mouvement produise son effet, ou qu'elles ont trop fait. Les brochures, affiches, etc., le démontreront.
Ce qui est certain, c'est que l'agitation n'a pas été menée avec toutes les organisations, la minorité de Bourges ayant en dessous combattu le mouvement.

... Je ne veux pas faire de politique, et si je suis obligé de mettre en cause les partis, c'est que chacun connait la lutte menée contre nous par le parti socialiste .

Certes, ce ne sont pas des manifestations bruyantes, mais une lutte sourde de tous les instants.

Partout, le P.S.U. essaie de démontrer aux ouvriers que la revendication des huit heures est une utopie. Et on tient ce raisonnement parce que cette réforme est une sorte de concurrence au P.S.U.

C'est là le grand crime du congrès de Bourges à qui, non pas les militants ouvriers, mais les têtes de file n'ont jamais pardonné de leur avoir ravi ce qui, pour eux, leur aurait été utile comme plateforme électorale.

... Il suffirait qu'au 1er mai, un fort mouvement se produisît sans trop de résultats appréciables pour que l'on se montre satisfait.

Ce serait la première fois qu'un parti, en France, aurait pu poursuivre pendant dix-huit mois une agitation et une propagande capables de mettre debout un nombre considérable de travailleurs, Ce serait la démonstration de notre force (25).

Le mouvement fut plus vaste qu'on ne l'escomptait. 150.000 travailleurs firent grève à Paris. En province, les grèves aussi, furent nombreuses. Inutile d'en donner l'énumération : ces faits sont trop près de nous. Nul n'a oublié la frayeur qui saisit la bourgeoisie ni les mesures que prit le gouvernement.


Notes:

(1) B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. fr. d'Albert Métln, pp 136, 137, 138.
(2) B. et S. Webb, Histoire du Trade-unionisme,
(3) B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. Fr., pp. 163-164.
(4) Cité par Webb.
(5) On appelle ainsi la surveillance organisée par les grévistes autour des établissements en grève, surveillance ayant pour objet d'empêcher l'entrée des supplanteurs.
(6) Vigouroux, La Concentration des forces ouvrières dans l’Amérique du Nord, p.108
(7) Cité par Vigouroux.
(8) Gabriel Deville, Historique du premier mai, (Le devenir social, avril 1896, pp. 291-292)
(9) Cité par la Voix du Peuple (n° du 1er mal 1901).
(10) Cité par la Voix du Peuple (n° du 1er mai 1901).
(11) Ouvrage déjà cité.
(12) N° du 1er mai 1901.
(13) Pendant longtemps, cette bombe a été considérée comme l'œuvre d'un policier. Dernièrement encore certains journaux ont répété cette affirmation. Elle est erronée. Ce qui a donné crédit à cette légende, c'est que l'anarchiste allemand qui lança la bombe ne fut pas arrêté. « On eut grand soin, dit la Voix du Peuple (1er mai 1901), de ne pas rechercher celui qui avait lancé la bombe ; son arrestation, en donnant à son acte un caractère Individuel, eût contrecarré l'abominable plan et rendu impossible la condamnation des huit propagandistes. Un détective ayant découvert le refuge de l'auteur de l'attentat ne put obtenir l'autorisation de l'arrêter; la police le laissa s'échapper, afin de pouvoir rendre responsables de son acte huit Innocents. Ce plan, monstrueusement machiavélique, ne fut dévoilé que plus tard par le détective lui-même. Il est inutile d'ajouter que l'auteur de l'attentat Ignora toutes ces abominables manœuvres ».
(14) « Le 22 mars 1879, un meeting monstre fut organisé dans les bâtiments de l'ancienne Exposition universelle. Ce meeting immense qui réunit entre trente et quarante mille personnes, dura toute la journée et une bonne partie de la nuit. On y recueillit une somme de 30.000 francs qui servirent à transformer l'Arbeiter Zeitung de journal tri-hebdomadaire en un organe quotidien. Le Congrès de Pittsburg fut aussitôt suivi à Chicago par la formation de plusieurs groupes de l'Internationale et par la création du journal de langue anglaise Alarm, dont Albert Parsons fut le rédacteur en chef. Cet organe fut publié jusqu'au 4 mai 1836, exerçant une influence considérable partout où il pénétrait et Il pénétra effectivement dans tous les centres industriels du pays ». (Rapport de W. Holmes sur l'Histoire du mouvement anarchiste aux Etats-Unis : Congrès antiparlementaire de Paris, 1900).
(15) Fédération américaine du travail.
(16) Vigouroux, ouvrage déjà cité, pp. 145, 146, 147.
(17) Temps n° du 12 avril 1890.
(18) Temps, n° du 19 avril 1890.
(19) Temps, n° du 30 avril 1890.
(20) Cette résolution fut confirmée et complétée au Congrès international socialiste de Zurich (11 août 1893).
(21) Henri Varennes, De Ravachol à Caserio, pp. 2 et 3. - Cet ouvrage est l'œuvre d'un chroniqueur judiciaire et non celle d'un propagandiste ou d'un ami de l'anarchisme.
(22) Varennes, même ouvrage, p. 5.
(23) Varennes, même ouvrage, pp. 5 et 6.
(24) Compte rendu du Congrès de Bourges (1904), pp. 205 et 207.
(25) Compte rendu de la Conférence des Fédérations (5 et 6 avril 1906), pp. 21, 22, 25.

 


La percée de Mélenchon, effet politiquement différé du combat contre la loi El Khomri, par Robert Duguet

Ni Le Pen, ni Macron, vive la sociale, vote blanc au second tour!



Encore une fois, le FN est-il un parti fasciste ?

La classe dominante, par le biais des canaux qui sont mis à sa disposition et qu’elle utilise pour faire élire Macron,  n’a aucun intérêt à peser en faveur de Marine Le Pen. Pour l’instant les partis de l’Internationale Socialiste lui donnent infiniment plus de satisfaction que les partis populistes d’extrême droite. Quant à nouveau établir un parallèle avec la situation allemande de 1932 cela ne tient pas la route : la montée des nationaux socialistes en Allemagne était déterminée, bien sûr par la division PC-PS, mais surtout par les conséquences catastrophiques de la crise de 1929 et la colère du peuple allemand contre les conditions qui avaient été imposée par le honteux traité de Versailles. Etablir cette comparaison relève de la continuité de l’imposture mitterrandiste, dont JC. Cambadélis assure la continuité, en allant puiser en faussaire qu’il est, mais en mauvais faussaire, vu ses piètres qualités intellectuelles, dans l’analyse que le trotskysme et Léon Trotsky avaient apporté au mouvement ouvrier sur la question du fascisme et la manière de le combattre. Ce qui ressort fondamentalement du point de vue de Trotsky et que je partage par ailleurs, c’est que le fascisme repose sur la volonté de détruire « à chaud » les organisations du mouvement ouvrier, partis et syndicats : je n’ai pas encore vu dans notre pays des milices de voyous qui s’attaquent à une manifestation ouvrière ou qui cassent du gréviste. En revanche nous avons connu depuis 1983, une véritable contre-révolution « à froid », pièce après pièce tous les acquis qui offraient à la population mieux de santé, plus de protection sociale, des retraites décentes, des services publics efficaces, une école qui instruise et garantisse l’égalité devant le savoir, un droit du travail qui limite l’exploitation patronale, bref tous les acquis démocratiques issus de la lutte contre le fascisme imposés au capital à l’issue de la guerre sont aujourd’hui démantelés.

Sur le PS

Bernard Fischer dans son blog écrit : « …le phénomène majeur des résultats du premier tour des élections présidentielles de 2017 est le suivant. Depuis des mois, les observateurs les plus sérieux et les plus attentifs, il y avait même un éditorial du Monde relatif à cette question, faisaient la comparaison entre la candidature de Gaston Defferre au premier tour des élections présidentielles de 1969 et la candidature de Benoît Hamon cette année. Nous y sommes. Gaston Defferre était en 1969 le dernier candidat de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO). Benoît Hamon est cette année le dernier candidat du Parti Socialiste. Nous sous estimions tous la crise du Parti Socialiste. » La culture révolutionnaire en France a été chloroformée par le mitterrandisme. Nous sommes au bout d’un cycle, le parti d’Epinay, par lequel ou dans lequel les élites de notre génération, celles et ceux qui ont eu 20 ans en 1968,  se sont perdues et nous ont fait perdre beaucoup de repères idéologiques. Aborder la question du rapport des révolutionnaires avec le PS, comme si ce dernier continuait de mener une politique réformistes, c’est-à-dire de moindre résistance face au capitalisme, c’était leurrer et « désespérer Billancourt » (Sartre). Le tournant c’est 1983, le plan Delors et la défaite laïque de 1984. Après c’est une autre histoire : donc la question du front unique devait être posée différemment. Dans cette campagne électorale une question a été réglée par les faits : fallait-il souscrire aux sirènes de ce que Denis Collin appelait les «  pleureuses de l’unité ». Mais quelle unité ? Malgré les résultats du premier tour qui indiquent que Mélenchon traduit sur le plan électoral le mouvement de la classe ouvrière et de la jeunesse et déculotte littéralement Hamon, la direction du POID écrit :

« Mélenchon échoue à passer au 2e tour. Son résultat (19,6%) ajouté à celui de Hamon (6,3%) qui s’étaient tous deux prononcés pour l’abrogation de la loi El Khomri, montre en creux qu’une candidature d’unité ouvrière – pour laquelle le POID s’était prononcée – avait toutes les chances de passer la barrière du 1er tour. » (Communiqué du mardi 25 avril)

Et Gérard Filoche en rajoute une louche : si Hamon et Mélenchon s’étaient mis d’accord, nous n’en serions pas là, nous serions au second tour. Mais pour faire quelle politique ? Avec Hamon comme premier ministre, emportant El Khomri dans ses bagages ? Avec une arrière-pensée des uns et des autres : l’unité, à condition que ce soit Hamon qui soit au poste de pilotage et que Mélenchon veuille bien se retirer. Drôles de trotskystes ces gens-là !

La campagne de JL Mélenchon fait exploser le jeu politique institutionnel…

…qui garantissait jusqu’à ce jour la continuité des institutions de la Vème République par l’alternance : le PS, qui a perdu son âme en prenant en charge les institutions du « coup d’état permanent » (Mitterand) s’effondre à 6%, tandis que les républicains, continuité pour le moins « vague » du gaullisme passe en 3ème position. Mélenchon fait exploser le jeu à son corps défendant pourrait-on dire, car le coup d’envoi de la campagne avec la manifestation du 18 mars, la forêt de drapeaux bleu-blanc-rouge aux accents de la marseillaise, se situe bien dans la continuité des élections bonapartistes sous la Vème république : le candidat-bonaparte parle directement au peuple par-dessus la tête de l’oligarchie. Remplacez « l’oligarchie » par « le régime des partis » et vous retrouvez la pensée du fondateur Charles de Gaulle.  La vérité c’est que le mouvement social, issu de la lutte contre la loi El Khomri, trouve en Mélenchon la possibilité d’une réponse politique. Le résultat du 23 avril est bien l’expression politiquement différée du mouvement contre la loi El Khomri. « Même si sa stratégie n’était pas de se positionner ainsi, Jean Luc Mélenchon est apparu pour de nombreux électeurs comme le vote de gauche, reléguant le socialiste Benoît Hamon très loin derrière, avec six pour cent des voix. » C’est une remarque très judicieuse du journaliste du Monde. Dans les rassemblements de masse qui ont lieu, la pensée du leader dès lors s’infléchit sur la gauche, le salariat et la jeunesse devient la force du peuple, donc la force motrice pouvant entraîner le peuple dans sa totalité. Le tribun est porté plus qu’il ne porte ! Dès les résultats du premier tour une campagne odieuse se développe contre Jean Luc Mélenchon pour qu’il appelle à voter contre Macron par « antifascisme » et se rallie au front républicain, forme politique qui permettra à Macron de faire passer les réformes réactionnaires contre la population. Alain Chicouard écrit :

« Le refus de Mélenchon de s'inscrire, dès le 23 au soir, dans une telle union nationale au nom du danger lepéniste – quelles que soient les prises de position ultérieures – doit être considéré comme un élément positif dans le combat pour préserver les acquis sociaux. »

Allons plus avant dans l’analyse : sur la montée du FN dans la représentation politique, encore faut-il établir la vérité devant l’histoire. C’est le mitterandisme qui porte une responsabilité écrasante : détenant le pouvoir d’Etat, il a étayé, permis et aidé à ce que le Front National se développe pour diviser la droite gaulliste républicaine. En refusant l’union nationale au nom du danger lepeniste, Mélenchon accomplit un acte de rupture avec le mitterandisme. Ce n’est pas rien. Il faut l’apprécier comme tel et comprendre que s’ouvre la possibilité de construire une force politique nouvelle. Avec ou sans lui ! Nul ne le sait. Jusqu’où ira-t-il dans la rupture ? Le marxisme n’est pas un art divinatoire : il faut partir de l’analyse concrète des rapports de force. Posons une question précise : la candidature de Jean Luc Mélenchon capitalise 7 millions de voix. C’est une percée considérable. Qu’en fera t’il ? En 2012, le candidat du Front De Gauche réalise un gain de 4 millions de voix. Qu’en a fait Jean Luc Mélenchon ? Que le PCF, en compagnie d’ailleurs de Christian Picquet (Gauche Unitaire), soit parti planté ses choux dans les élections locales avec le PS et ait refusé de sortir d’une conception purement électoral du Front pour aller à la construction d’une force politique de masse, en ouvrant le Front aux adhésions individuelles, c’est une certitude. Mais le PCF était-il en mesure de s’opposer à une volonté qui s’était par ailleurs exprimée dans la campagne de 2012. Le premier effet dévastateur qui a conduit à l’implosion du Front de Gauche fut la destruction du Parti de Gauche par ceux-là même, et Jean Luc Mélenchon en première ligne, qui avaient porté le nouveau-né sur les fonds baptismaux. Renoncement ! Dont acte ! Aujourd’hui ce sont 7 millions de voix qui traduisent non seulement une percée électorale contre le régime mais une colère sociale qui n’attendra pas ; qui s’exprimera forcément par la lutte des classes.

Demain, avec ou sans Mélenchon la question centrale est bien celle d’une construction politique nouvelle, dans laquelle les marxistes agissent comme réseau ou force de proposition. Bernard fischer écrit : « …le mouvement de Bernie Sanders aux Etats Unis, la gauche travailliste en Grande Bretagne et Podemos en Espagne, écrivent cette histoire. Nous verrons bien qui l’écrira en France. »  

Enfin sur la personnalité de Macron

Il me fait l’effet d’un petit jeune homme qui sortirait tout frais moulu d’HEC, avec cette arrogance de roquet se prenant pour un grand capitaine d’industrie. Il faut que la classe dominante de ce pays soit tombée bien bas pour remettre son destin dans les mains d’un homme révélant une telle fragilité. Il n’a aucune des qualités d’un homme d’état bourgeois. Mais après Fillon, concentré de la « république » des copains et des coquins, la bourgeoisie n’a plus que cela en arrière-cour. Le petit jeune homme qui s’essuie les mains avec des lingettes quand il sert la main des ouvriers… On va le pousser dans l’escalier !

Dans l’immédiat notre position ne peut être que l’appel au VOTE BLANC AU SECOND TOUR et de nous inscrire dans les mobilisations. Car la colère sociale monte et va s’exprimer, cela je n’en doute pas. Ce qui m’interpelle davantage c’est encore et toujours la question : quelle représentation politique nouvelle pour répondre à cette situation inédite et surprenante ?

 


Quand Gérard Filoche exécutait magistralement en 10 minutes la loi Macron

Source: de là-bas si j'y suis de Vimeo. url: https://vimeo.com/117912092


 


Au lendemain du premier tour des présidentielles… déjouer le piège Macron et Le Pen, par La Sociale

Source : http://la-sociale.viabloga.com/news/au-lendemain-du-premier-tour-des-presidentielles

Mardi 25/04/2017

Sommaire

Dès les résultats connus dimanche soir, plaçant en tête Macron devant Le Pen, une kyrielle d’inquiets pour leur poste se sont succédé sur toutes les chaînes de télévision pour venir prêter allégeance au vainqueur, sans vergogne, comme une prostituée venant jouer de ses charmes pour emballer le client. Avec une indécence, une impudeur, un cynisme sans mesure, c’est Benoit Hamon, un des organisateurs incontournables de la soirée, responsable de l’élimination de Jean Luc Mélenchon, qui a ouvert le concert des ralliements en direct. Puis Fillon lui a emboîté le pas. Puis Raffarin, puis Le Foll, puis tous les habitués PS ou LR de ce type de soirées, venus déclarer leur engagement derrière le candidat du Cac 40, des banquiers et de l’union européenne. Jusqu’à Pierre Laurent. Un peu plus tard, c’est Macron qui parlait. Un discours d’une telle vacuité qu’il rendait violente l’unanimité ordonnée sur les plateaux de télévision. Visiblement l’oligarchie politico-médiatique l’avait emporté. Le candidat désigné vainqueur par les médias et les instituts de sondage avant l’heure était bien à la place attendue, devant la « bête immonde » dont l’existence permettait ce cri unanime venu des bas-fonds des officines politiques : « je voterai Macron ». La cause serait donc entendue. Mais ce scénario déjà vu ne résiste pas à la réalité, beaucoup plus inquiétante en réalité pour tous les partisans du système qui malgré un résultat décevant craque de toutes parts.

La crise politique, quoi qu’il arrive, nous y sommes !

C’est la crise politique qui ressort de ce premier tour.

La 5ème république antidémocratique

La véritable signification de ce premier tour, le sens du vote Mélenchon

En guise de conclusion : Ne mourir ni de la peste, ni du choléra. Vivre et donc poursuivre, construire, s’élargir pour l’avenir.

La machine médiatique n’a pas fait long feu pour s’emballer contre Jean Luc Mélenchon le soir même des résultats du premier tour. L’accusation portée par les commentateurs, journalistes ou responsables politiques avait le mérite de remettre chacun à sa place. « Mélenchon ferait le jeu de Le Pen en n’appelant pas à voter Macron ». Macron candidat adoubé par le système, Le Pen l’épouvantail permettant par sa seule existence l’union nationale sur un programme de régression sociale sans limite.

Le crime dont Mélenchon est accusé, en n’appelant pas à voter Macron et en remettant tout choix dans la décision démocratique des Insoumis, n’est évidemment pas électoral. Les arrières pensées sont transparentes. L’oligarchie ne supporte pas pour l’avenir, pour les dangers que cela fait peser sur elle et ses intérêts, que l’indépendance du courant qui émerge dans ces élections soit préservée. Car derrière se profile une fantastique possibilité, la structuration d’un mouvement dont les preuves ont été faites dans la campagne électorale pour poursuivre durablement dans la bataille politique qui s’annonce. Tel est le défi qui aujourd’hui est posé à tous ceux qui n’ont voulu ni Macron, ni Le Pen et qui devront en affronter les orientations rapidement. Evidemment les élections législatives peuvent et doivent être un moment important de cette bataille.

Mais c’est ensuite, hors du cadre électoral que les questions se poseront. Permettre à des centaines de milliers de débattre, décider, centraliser leurs débats et décisions, fonctionner démocratiquement, condition d’un succès annoncé. Jean Luc Mélenchon est confronté à un nouveau défi : prendre l’initiative d’un regroupement durable, aux contours à discuter, d’une discussion à égalité, avec tous ceux qui y sont prêts.

 


Défaite historique du parti socialiste, par Bernard Fischer

Lundi 24 Avril 2017

Source : http://www.fischer02003.over-blog.com/2017/04/defaite-historique-du-parti-socialiste.html



Encore une fois, tout commence maintenant. Le jour d’après arrive enfin après la plus longue, la plus pénible et la plus spectaculaire campagne du premier tour des élections présidentielles françaises. 

Une majorité relative des citoyens et des électeurs français votera au début du mois de mai 2017 pour l’élection d’un jeune président de trente-neuf ans.

Comme je l’écrivais dans mon seul message de cette campagne électorale, Emmanuel Macron est le digne héritier et le parfait successeur de François Hollande.

Au-delà de son caractère apparemment spectaculaire et au-delà du dégagisme, selon la célèbre expression d’un non moins célèbre candidat, cette campagne électorale confirmait les deux plus grandes tendances de la vie politique française depuis plusieurs dizaines d’années.

Elle confirmait l’installation du Front National au centre de la vie politique française et elle accélérait la longue agonie du Parti Socialiste, sinon du bipartisme des institutions de la cinquième république. Les résultats du premier tour confirment totalement ce pronostic.

L’histoire est d’une cruelle ironie. En 2002, il y a quinze ans, presque jour pour jour, la qualification de Jean Marie Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles provoquait l’élimination du candidat de la gauche et ancien premier ministre Lionel Jospin. Quinze ans plus tard, la qualification de la fille de Jean Marie Le Pen provoque l’élimination du candidat de la droite républicaine et ancien premier ministre François Fillon.

Le phénomène majeur des résultats du premier tour des élections présidentielles de 2017 est le suivant. Depuis des mois, les observateurs les plus sérieux et les plus attentifs, il y avait même un éditorial du Monde relatif à cette question, faisaient la comparaison entre la candidature de Gaston Defferre au premier tour des élections présidentielles de 1969 et la candidature de Benoît Hamon cette année. Nous y sommes. Gaston Defferre était en 1969 le dernier candidat de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO). Benoît Hamon est cette année le dernier candidat du Parti Socialiste. Nous sous estimions tous la crise du Parti Socialiste.

L’autre phénomène majeur du premier tour des élections présidentielles de cette année est la candidature et la campagne de Jean Luc Mélenchon. En 2012, il y a cinq ans, il faisait onze pour cent des voix et il avait quatre millions d’électeurs. Il n’en faisait rien. Il refusait catégoriquement toute adhésion individuelle au Front De Gauche (FDG), la transformation d’un bulletin de vote en mouvement politique, comme diraient les espagnols.
Cinq ans plus tard, il fait dix-neuf pour cent des voix et il a sept millions d’électeurs. C’est une victoire politique personnelle considérable. Qu’en fera-t-il ? Nous aurons des premières réponses à cette question dans la campagne pour les deux tours des élections législatives du mois de juin 2017.

La gauche et l’extrême gauche française et européenne du vingtième siècle, le stalinisme et la sociale démocratie, n’apprenaient jamais rien et n’oubliaient jamais rien. Comme les dinosaures de la préhistoire, c’était finalement la cause la plus fondamentale de leur crise conjointe et de leur disparition.

La question centrale à l’ordre du jour est bien la question de l’invention d’une tactique et d’une stratégie démocratique et socialiste pour le vingt et unième siècle.  Le mouvement de Bernie Sanders aux Etats Unis, la gauche travailliste en Grande Bretagne et Podemos en Espagne, écrivent cette histoire. Nous verrons bien qui l’écrira en France.  

 


 

Après le 23 avril... Quelques remarques pour la discussion, par Alain Chicouard (Auxerre).

Source: échange de correspondance



Le 2e étage pour que l'opération Macron aille à son terme concernant les Présidentielles a été allumé aussitôt annoncés les résultats du 1er tour : au nom du barrage contre le danger lepéniste, un très large chœur obtempérait qu’il était impératif  de voter Macron le 7 mai. L'axe de l'opération Macron a toujours été la recherche de « l'unité républicaine », comme moyen le plus favorable pour amplifier les mesures antisociales et  accélérer leur mise en œuvre.

On ne reviendra pas ici sur le programme antisocial affiché par Macron, à commencer par la volonté de porter dès l'été de nouveaux coups contre le Code du travail. Il est significatif qu'immédiatement le MEDEF ait pris position pour le vote Macron le 7 mai.

Le spectacle, le soir du 23 avril, des intervenants  politiques et des journalistes   (évidemment en dehors des partisans affichés de Le Pen) fut entièrement centré sur : « alors, appelez-vous à voter Macron le 7 mai? »

Hamon et Fillon ont immédiatement pris position pour le vote Macron. On a eu droit, le soir même et le lendemain, à une avalanche de prises de position pour le vote Macron, présenté comme rempart pour la préservation de la démocratie.

Mais il y eut un scandale : Mélenchon et les porte-parole de ''la France insoumise '' ont refusé, malgré des pressions et des exigences plus qu'insistantes, de prendre position sur le champ pour le vote Macron.

Indépendamment des conclusions de la consultation des soutiens de ''la F.I.'', c'est de fait un point positif que ce refus de se soumettre à un véritable diktat des partisans du vote Macron.

Ceux qui ont tant contribué par leur politique antisociale et leurs manœuvres politiques au développement du lepénisme ont osé s'afficher en donneurs de leçons.

Ainsi M. Cambadélis, premier secrétaire du PS, déclare : ''ne pas appeler à battre Mme Le Pen est une faute et une position intenable quand on est de gauche''. Et la ministre du travail, Mme El Khomri, assurément la mieux placée avec sa loi destructrice pour lutter contre Le Pen, s'est cru autorisée à qualifier la décision de Mélenchon de ''faute'' et de ''déshonneur'' !!...   Sans commentaire !...

Par rapport aux intérêts des classes populaires et de la jeunesse, quelle position prendre en qui concerne le 7 mai ?

Bien sûr, dire avec force : ''pas une voix pour Le Pen !''

Les dirigeants des partis politiques Les Républicains et  Parti socialiste,  par la remise en cause systématique des droits sociaux et démocratiques, ont été les principaux pourvoyeurs du FN.  Dès lors, n'est-ce pas leur seule responsabilité qui est engagée au sujet des résultats électoraux du FN et des menaces du monstre qu'ils ont engendré ?

Ce n'est certainement pas avec  «l’union nationale» de tous les faillis de la Ve République autour de Macron, voulant en finir, fort du soutien du MEDEF et de la CFDT, avec le ''corset'' des acquis de 36 et de 45,  que peut être défendue la démocratie.

Le refus de Mélenchon de s'inscrire, dès le 23 au soir, dans une telle union nationale au nom du danger lepéniste – quelles que soient les prises de position ultérieures – doit être considéré comme un élément positif dans le combat pour préserver les acquis sociaux.

Ce qui demeure le plus important, au-delà des résultats électoraux des Présidentielles et des Législatives (malgré leur importance politique), c'est  d'œuvrer au regroupement de tous ceux qui veulent combattre pour l'abrogation de la loi El Khomri, pour la défense du Code du Travail et de la Sécurité Sociale et pour la reconquête et l'élargissement de tous les acquis de 36 et 45...

 


Eric Piolle, maire et liquidateurs en chef de services publics dans la ville de Grenoble...

Résultats du premier tour et situation à Grenoble, par Pierre Saccoman (Grenoble)

Source: échange de correspondance



Plusieurs questions :

1) La situation actuelle par rapport à 2002. La première différence  c'est que qu'on le veuille ou non, le Front National s'est installé complètement dans le "paysage politique français" : il a  encore progressé non seulement en pourcentage, mais en voix, il s'implante dans des zones précises : celles le plus marqué par la crise, les zones sinistrées par les politiques de la droite et du PS, leur capitulation face à la  financiarisation, la désindustrialisation, le chômage, l'absence de perspective et d'espoir. L'entrée des syndicats dans l'appareil d'Etat, les capitulations successives des partis "ouvriers" ont laissé les travailleurs démunis face à l'offensive du capital ces trente dernières années.
La deuxième différence, c'est la percée du vote Mélenchon. Quoi qu'on  pense du personnage, du fait que cette campagne s'est déroulée entièrement  dans la cadre bonapartiste de la Vème république et que les perspectives elles aussi ne sont pas claires (que peut vouloir dire la VIeme république ou une assemblée  constituante aujourd'hui ? Qu'apporter comme réponse aux chômeurs, aux travailleurs dans le cadre d'une économie entièrement dépendante de  la "mondialisation" ?). Le résultat est là : ce vote est en tête dans les banlieues, dans de grandes villes comme Marseille, et même dans des zones rurales voir dans l'Isère, les votes à Saint Pancrasse ou à Clavans. Et 7 millions et quelques de voix, ce n'est pas négligeable. On ne peut s'empêcher de penser que c'est là la suite et l'expression de la mobilisation contre la loi El Khomri....

2) La caractéristique du Front national ne change pas : on ne peut pas dire que c'est un parti fasciste (la jonction avec le grand Capital ne s'est pas encore faite, celui-ci a suffisamment de relais à droite comme à gauche ), amis tous les ingrédients y sont, et en cas de crise plus forte, en cas d'incapacité des partis traditionnels à gérer la crise, le FN est prêt à prendre le relais....De ce côté-là je partage entièrement l'analyse de Michel Broué.

3) Cela dit, il ne faut surtout pas taire les responsabilités. Les politiques suivies depuis 1983, par la "gauche" comme par la droite sont totalement responsables de la montée du FN. Chômage de masse, délocalisation des entreprises, destruction des forces productives et particulièrement de la classe des travailleurs, fin de la paysannerie,  atteintes irrémédiables à l'environnement, salaires invraisemblables des dirigeants de société et des hauts fonctionnaires, partage des privilèges etc...C'est le terreau du FN, surtout en l'absence de réponses et de combat de la part de ceux qui étaient censés défendre les travailleurs et les exploités.
Et c'est là que Macron ne tranche pas : non seulement il est dans la droite ligne des politiques suivies jusqu'à présent et qui mènent à la catastrophe, mais par sa défense de la loi El Khomri, il franchit la ligne rouge : on ne peut choisir entre le choléra et ceux qui l'inoculent...

4) C'est la que se pose le dilemme et il est de taille : ne pas voter (ou voter blanc) c'est faire passer Marine le Pen. C'est vrai qu'il y a un risque, faible, mais réel : une partie de la droite, les cathos intégristes, les Fillonistes aigris semblent s'orienter vers un vote Le Pen... Le précédent Trump existe... Je comprends personnellement  ceux qui veulent voter utile et barrer la route au FN, je ne suis pas prêt à les insulter, mais je me dois de réfléchir et de regarder où va l'intérêt de la classe laborieuse : Michel Broué cite Trotsky sur les alliances avec le diable...Seulement, les contre-exemples abondent. Je n'en retiendrai qu'un : les élections en Allemagne en 1932. Sur la base d'un développement de crise apocalyptique et d'une désunion  voire d'une  guerre entre le PC et le PS, Hitler monte inexorablement dans les élections. Le PS choisi de soutenir le vieux réac de maréchal Hindenbourg au lieu de s'allier au PC (qui refuse d'ailleurs cette alliance). L'argument : il n'y a pas d'autre choix pour barrer la route  à Hitler et Hindenbourg, quoique réac ne peut supporter  celui qu'il appelle le "petit caporal bohémien". Aux élections pour la présidence, Hindenbourg bat Hitler. Victoire ? Un an plus tard, le même Hindenbourg fait appel à Hitler pour devenir Chancelier !!!!

Conclusion provisoire :

actuellement, je préfère faire confiance au mouvement qui est né dans la lutte contre la loi travail, qui s'est poursuivie lors des "Nuits debout" qui s'est exprimé lors du premier tour et refuser de choisir entre Marine la peste et Macron porteur du virus.... J'ai clairement conscience que rien n'est facile. J'ai de fortes appréhensions sur Jean Luc Mélenchon : la réunion à Grenoble sur la culture ne m'a guère enthousiasmé et le fait que la direction nationale du PG ait soutenu la Mairie de Grenoble sur le plan de rigueur et les bibliothèques me posent problème.
Mais je suis pour la discussion et pour avancer et proposer...

 


Jean Luc Mélenchon fédère la contestation de gauche, par Raphaëlle Besse Desmoulières

Source : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/26/presidentielle-melenchon-federe-la-contestation-de-gauche_5117738_4854003.html

Mercredi 26 Avril 2017



 

Le score est historique pour sa famille politique. Avec vingt pour cent des suffrages, soit sept millions de voix, Jean-Luc Mélenchon a réussi à redonner des couleurs à la gauche radicale lors du premier tour des élections présidentielles du Dimanche 23 Avril 2017. Le candidat du Mouvement de la France Insoumise (MFI) améliore son résultat de plus de huit pour cent par rapport à 2012 et enregistre une progression de plus de trois millions de voix.
 
Avec sa campagne visant à fédérer le peuple contre l’oligarchie, le député européen a réussi son pari de rassembler largement. « C’est un mix de vote protestataire et de personnes qui donnent traditionnellement leur voix au Parti Socialiste », souligne Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Institut Français d'Opinion Publique (IFOP). Même si sa stratégie n’était pas de se positionner ainsi, Jean Luc Mélenchon est apparu pour de nombreux électeurs comme le vote de gauche, reléguant le socialiste Benoît Hamon très loin derrière, avec six pour cent des voix. Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean Luc Mélenchon, préfère souligner que « pour beaucoup, Jean Luc Mélenchon était celui qui était en capacité de répondre aux problématiques du quotidien ».
 
En regardant la cartographie du vote pour Jean Luc Mélenchon, plusieurs données frappent. S’il réalise des percées dans des zones rurales, c’est dans les grandes villes que Jean Luc Mélenchon recueille ses meilleures performances. A Lille, où Martine Aubry s’était rangée derrière Benoît Hamon, à Montpellier ou à Avignon, des villes du Parti Socialiste ou des divers gauches, il est en tête, autour de trente pour cent des voix. Plus surprenant, c’est aussi vrai pour des communes de droite.
 
A Marseille, Jean Luc Mélenchon, qui obtient vingt-cinq pour cent des voix, devance d’un cheveu Marine Le Pen, qui obtient vingt-quatre pour cent des voix. Il s’impose aussi à Toulouse, à Saint-Etienne, au Havre, à Tourcoing et à Roubaix.
 
L'ancien président de l’Union pour une Majorité Populaire (UMP), Jean-François Copé, a également dû avoir quelques sueurs froides en découvrant que ses administrés ont choisi de faire de l’ancien socialiste le numéro un dans sa ville de Meaux. A Paris, il finit derrière Emmanuel Macron et François Fillon mais il l’emporte dans le dix-neuvième et dans le vingtième arrondissement. Le cœur de son programme, l’environnement, a également séduit là où un maire écologiste est présent, comme à Grenoble, Eric Piolle, avait appelé à voter pour lui, à Grande-Synthe, à Sevran et à Bègles, le fief de Noël Mamère, qui soutenait Benoît Hamon.
 
Dans trois départements de métropole, dirigés par des socialistes, il a pris la première place, la Seine-Saint-Denis, la Dordogne et l’Ariège. De même en Martinique, où il s’est rendu au mois de décembre 2016, à la Réunion et à Mayotte, où il fait la course en tête. En Seine-Saint-Denis, longtemps détenu par le Parti Communiste Français (PCF), c’est un véritable raz-de-marée. Il y réalise trente-quatre pour cent des suffrages contre trente-neuf pour cent pour François Hollande en 2012, soit près de vingt pour cent de plus qu’il y a cinq ans.
 
Là encore, des villes de gauche comme de droite, dont plusieurs ont connu un maire PCF par le passé, l’ont placé devant. Parmi les communes socialistes, on trouve Clichy-sous-Bois, Les Lilas, Bagnolet, Pantin ou Le Pré-Saint-Gervais, où est implanté le président de l'assemblée nationale, Claude Bartolone. A droite, on compte Bobigny, Drancy, dont le patron de l’Union des Démocrates et des Indépendants (UDI), Jean-Christophe Lagarde, est maire, Aulnay-sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Montfermeil et Saint-Ouen.
 
Sans surprise, les communes communistes en ont fait leur candidat préféré et lui ont donné bien souvent des scores supérieurs à quarante pour cent des voix, à Nanterre, La Courneuve, Montreuil, Saint-Denis, Champigny-sur-Marne, Ivry-sur-Seine, Vénissieux, Saint-Pierre-des-Corps et Dieppe. La palme revient à Gennevilliers, où il réalise, avec quarante sept pour cent des suffrages, sa meilleure performance.
 
A noter cependant que certaines villes PCF ont choisi Marine Le Pen avant Jean-Luc Mélenchon. C’est notamment le cas de petites communes du Nord et du Pas-de-Calais mais aussi dans les Bouches-du-Rhône, à Arles, à Gardanne et à Martigues. Le PCF, qui dirige le Val-de-Marne, peut également s’inquiéter de la forte poussée d’Emmanuel Macron dans ce département, le seul qui lui reste. L'ancien ministre de l’économie y termine premier, devant leur candidat.
 
Un autre enseignement est que le leader du MFI a clairement réussi à contenir la poussée électorale de Marine Le Pen en captant une partie du vote protestataire. C’est particulièrement frappant dans les villes dirigées par le Front National où il se place systématiquement deuxième, derrière la candidate d’extrême droite, même si cette dernière est loin devant. Il y a une exception à Mantes-la-Ville, où il bat la présidente du Front National. Le raisonnement vaut pour la région des Hauts-de-France, où Jean Luc Mélenchon occupe la deuxième place, avec vingt pour cent des voix, derrière Marine Le Pen, avec trente et un pour cent des voix, en Seine-Maritime et dans les Bouches-du-Rhône.
 
Quant aux quartiers populaires, même si l’abstention y reste élevée, ils ont très majoritairement voté en faveur de Jean Luc Mélenchon quand ils avaient donné leurs voix à François Hollande en 2012. A Mantes-la-Jolie, qui avait voté à quarante-quatre pour cent, il y a cinq ans pour François Hollande, Jean Luc Mélenchon améliore son score de presque vingt pour cent, avec trente-quatre pour cent des voix, pour terminer premier. A Trappes, la ville des Yvelines où Benoît Hamon a été élu député, Jean Luc Mélenchon réalise trente-trois pour cent des voix contre vingt-quatre pour cent des voix pour Benoît Hamon. Ce dernier trouvera peut-être une consolation en regardant les résultats d’Evry, chez Manuel Valls en Essonne, où Jean Luc Mélenchon arrive en première position devant ses concurrents. La percée est tout aussi notable dans les quartiers nord de Marseille, à Vaulx-en-Velin, à Clichy-sous-Bois, à Garges-lès-Gonesse, à Sarcelles et à Villiers-le-Bel, où il passe presque toujours la barre des trente pour cent des voix pour finir en tête.
 
L'ancien sénateur obtient ses moins bonnes performances dans des départements comme le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, l’Aube, les Alpes-Maritimes et la Corse, où ses scores sont sous la barre des quinze pour cent des voix. Des résultats à nuancer car Jean Luc Mélenchon progresse partout par rapport à 2012.
 
Pour compléter ce tableau, nous pouvons ajouter que plusieurs sondages, réalisés le jour du vote, le donnent comme le candidat des jeunes entre dix-huit et vingt-quatre ans, devant Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Autant de succès qu’il faudra maintenant réussir à transformer aux élections législatives. Le plus dur ne fait que commencer.

 


Réflexions sur le premier tour de la présidentielle par Tony Andréani

Source : http://la-sociale.viabloga.com/news/reflexions-sur-le-premier-tour-de-la-presidentielle

Mercredi 26/04/2017



A mon tour de vous livrer quelques commentaires à chaud, en attente d'une analyse plus sérieuse.
Personnellement je trouve que le résultat de La France insoumise est remarquable. Je n'espérais pas mieux.

Pour qu'elle figurât au second tour de ce damné scrutin présidentiel, il aurait fallu que Hamon, dans les derniers jours de sa campagne et devant son peu de succès, invitât ses partisans à voter Mélenchon, sans rien cacher pour autant de ses divergences (sur l'Europe, sur la Constituante), comme l'avaient fait antérieurement les dirigeants communistes (quoique à contre cœur). et en en appelant à l'unité de la gauche - cet appel à l'unité dont les socialistes ont largement abusé quand elle était à leur avantage. Cela lui aurait évité une défaite humiliante, qu'il va payer cher, et aurait rouvert une perspective.
Mais cela n'aurait pas, je pense,  bouleversé la donne. En effet dans une finale Macron-Mélenchon (si ce dernier avait dépassé le score du FN et peut-être même viré en tête), Mélenchon aurait sans doute perdu, les électeurs FN s'abstenant en nombre et tous les "oligarques et médiacrates" (pour reprendre les termes de Mélenchon) faisant feu de tout bois en faveur de leur héros. Donc je n'ai pas trop de regrets.

Ma deuxième considération est que, factuellement, les électeurs dits de gauche sont plus minoritaires que jamais dans ce pays : Mélenchon + Hamon, cela ne fait que 26% dans le pays. Certes Mélenchon est arrivé en tête à Marseille, Lille, Grenoble, Montpellier et dans nombre de grandes villes, mais la France rurale et périphérique a voté massivement FN. Il y aura beaucoup de chemin à faire pour la reconquérir. Ce qui me frappe aussi est que énormément d'hésitants ont voté Macron, croyant bien faire et étant si mal informés. Mélenchon a pris ses désirs pour la réalité en assurant que le peuple français était l'un des plus instruits et éduqués. Pensons plutôt à tous ces gens qui n'ont pas trouvé 5 minutes pour lire attentivement les programmes, tant ils étaient bousculés par leur vie quotidienne, et qui n'avaient pas les moyens d'y déchiffrer le vrai du faux, le dit du non-dit. Ils n'ont pas compris que Macron était l'apôtre du libre-échange et de l'ubérisation, de l'allègement de la réglementation bancaire, de la suppression de l'ISF pour les actionnaires, de l'abolition complète de la hiérarchie des normes sociales, du contrôle accru des chômeurs, de la réduction des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires etc. Ce n'est pas leur faute, et une bonne campagne ne pouvait suffire pour leur ouvrir les yeux.

Ma troisième considération est que environ la moitié des électeurs ont voté contre l'Europe de "Bruxelles" (si l'on additionne Le FN, la France insoumise, Dupont-Aignan, Asselineau et Cheminade on obtient 45,8%, contre 44% si l'on additionne Macron+Fillon. Il faut ajouter Hamon aux europhiles pour dépasser de très peu les 50%). Autant dire que, dans les instances européennes, on a senti passer le vent du boulet. Alors voilà, paraît-il, comment ils entendent "relancer la construction européenne" : un socle de droits sociaux, mais facultatif, un SMIC européen, mais par pays (ce qui ne change rien), un "renforcement de la zone euro", qui en fera la chasse gardée des droites européennes, une défense commune, qui n'est pas moins inquiétante. Autrement dit de beaux jours devant eux pour les souverainistes. Reste à savoir lesquels.

Enfin deux mots sur l'Allemagne. J'ai été frappé par les opinions exprimées par des intellectuels allemands de renom dans le Monde du 20 avril. Habermas d'abord, qui voit bien que le gouvernement allemand a des responsabilités dans la crise européenne, mais qui continue à croire que Bruxelles n'y est pour rien et compte sur Macron pour opérer une recomposition des forces politiques en France. On ne peut qu'être frappé par une telle confusion mentale, preuve que l'agir communicationnel n'est pas la bonne méthode pour ouvrir les yeux. Ensuite un certain Peter Sloterdijk, qui voit dans le populisme une tare française, qu'il fait remonter à Sieyes et à sa défense du Tiers Etat contre les deux autres ordres (ce qui lui permet, au passage, un contresens total sur La Marseillaise et son "sang impur", que l'auteur de l'article croit être celui des nobles, alors qu'il est celui du peuple, prêt à verser son sang!). Cette méconnaissance totale de l'esprit de la Révolution française (que n'a-t-il  lu Kant!) le conduit logiquement à condamner toute opposition droite-gauche au profit d'un "compromis historique avec les fortunés" et à vanter les mérites de la social-démocratie. Il propose de réhabiliter Hollande  et voit en Macron le sauveur. Car, sinon, "La France se transformerait en un grand Venezuela". Si je me suis attardé sur ce monsieur, c'est qu'il reflète bien, me semble-t-il une opinion dominante en Allemagne (ce serait à des spécialistes de la confirmer ou de l'infirmer). Je suis frappé par ce que dit, dans un autre article, un sociologue allemand, Wolfgang Streek) : "en Allemagne celui qui se refuse à entonner le cantique de la citoyenneté mondiale est prestement excommunié". Et de plaindre, tout en les admirant, les Français obligés de choisir, entre "une marionnette de l'industrie financière et une prédicatrice de la haine". Alors, oui, il sera difficile de s'entendre avec cette Allemagne-là, si fière de sa soi-disant "économie sociale de marché".

Un dernier mot : le 7 mai, je voterai blanc, sans aucun état d'âme

 


Quatrième rapport du groupe de travail du cercle Podemos de Paris sur les élections présidentielles françaises

Source :  http://www.fischer02003.over-blog.com/2017/04/melenchon-contre-macron-et-le-pen.html


Lundi 24 Avril 2017
 




Tout est fait. Le lendemain du premier tour de ces élections atypiques ouvre un scénario politique inédit et très intéressant autour de trois domaines politiques en recomposition.
 
Aucun des deux blocs dominants de la droite et de la gauche qui ont régné au cours des dernières décennies n’a réussi à se qualifier et deux français sur trois ont voté pour de nouvelles options qui disent ne pas reconnaître les institutions de la cinquième république.
 
Le candidat Emmanuel Macron, qui n’a aucun sens en soi, est apparu au bon moment pour soutenir le système politique et la droite néo gaulliste et le Parti Socialiste ont été prompts à appeler à voter au second tour pour lui. La droite traditionnaliste de Sens Commun, qui s’est constituée dans la chaleur des mobilisations contre le mariage pour tous et qui était la principale base sociale du candidat François Fillon, s’est démarquée de ce front républicain. Emmanuel Macron apparaît clairement comme le candidat chargé de reconstruire un ordre en décomposition et les élites économiques et politiques l’ont compris ainsi. Le candidat contre le système doit reconstruire le système depuis l’extrême centre.
 
Le Front National, « premier parti de France », a finalement été le « deuxième », en grande partie grâce au Mouvement de la France Insoumise (MFI) qui lui a disputé le vote dans les zones de déploiement frontiste, au nord et à l'est du pays, en particulier, et aussi dans le sud, des territoires où Marine Le Pen a gagné, mais avec moins de clarté que prévu. En attendant une analyse plus précise de la géographie du vote, le MFI s’est imposé dans plusieurs départements, dans l’Ariège, en Seine-Saint-Denis, dans les Départements d’Outre Mer (DOM) et dans les Territoires d’Outre Mer (TOM), dans certaines grandes villes, à Marseille, à Toulouse et à Lille, et dans certaines grandes villes périphériques, dans la banlieue parisienne, dans l’agglomération de Lille, à Bordeaux et à Lyon, récupérant et amplifiant l’électorat du vieux Parti Communiste Français (PCF).
 
A moyen terme, la stratégie du MFI doit être sa consolidation territoriale dans les élections municipales qui se tiendront dans trois ans, génération de nouveaux dirigeants et dépassement définitif du Parti Socialiste, et le conflit idéologique contre le Front National dans les élections européennes. Ensuite, nous verrons si, au-delà de la candidature de Jean Luc Mélenchon, le MFI réussit à articuler et à consolider un mouvement réel de changement à long terme.
 
Le scénario pour le second tour est cependant le pire de tous, parce que nous sommes le seul camp qui n'a rien à gagner. Deux forces qui s’auto proclament comme rénovatrices ont construit un scénario de contestation politique du type front républicain contre xénophobie qui peut réellement être lu comme le désordre néo libéral contre l'ordre social autoritaire et xénophobe.
 
Ce scénario dessine en fait une fracture sociologique entre les gagnants et les perdants de la globalisation, qui est aussi une fracture géographique, l’est désindustrialisé contre l’ouest florissant,  les villes connectées au capitalisme mondialisé contre les périphéries péri urbaines, l’européanisme contre le souverainisme, l'individualisme contre le communautarisme et le marché contre la patrie.
 
Nous sommes confrontés au paradoxe suivant. D’une part, selon les sondages, Emmanuel Macron gagnerait facilement contre Marine Le Pen. D’autre part, Emmanuel Macron est son ennemi idéologique parfait, car il représente clairement tout ce qu'elle entend dénoncer et il sert à approfondir sa stratégie de construction du peuple contre les élites.
 
Il est difficile de prédire qui va gagner le second tour, bien que tous les sondages disent que Marine Le Pen a atteint son sommet. Si elle a atteint son sommet, c’est parce que Jean Luc Mélenchon l’a contesté sur son terrain avec ses propres armes. Nous avons vu depuis hier soir comment le front républicain commence à travailler en profondeur pour Emmanuel Macron.
 
Mais il ne faut pas oublier qu'il y a un troisième tour, ce sont les élections législatives dans lesquelles il y aura nécessairement un pacte de gouvernement pour rétablir le paysage politique dans lequel personne ne peut former une majorité à lui tout seul. Le jeu des alliances et le transfert des forces ne sont pas claires du tout. Le candidat Emmanuel Macron a répété que les listes du Mouvement En Marche aux élections législatives ne permettraient pas la double appartenance.
 
Ce qui voudrait dire que le Parti Socialiste se sépare d’une grande partie de ses cadres pour se rallier au vainqueur des élections présidentielles. Ce sera également l'occasion de tester la capacité à court terme du MFI de s’installer dans le paysage politique et d’incarner la bataille de la véritable opposition.
 

 


A propos de la position du POID sur la question du 1er tour des Présidentielles, par Alain Chicouard

Transmis le vendredi 21 avril 2017



Dans la continuité des éditoriaux de D. Gluckstein dans La Tribune des  Travailleurs, le Bureau national du POID, dans un double communiqué du 18 avril, déclare :

« [...] Cette continuité́ de la mobilisation de classe contre la loi El Khomri se reflété aussi dans l’affluence aux rassemblements de Jean-Luc Mélenchon. C’est un fait : deux candidats se prononcent pour l’abrogation de la loi El Khomri. C’est un fait : une majorité́ se prononce pour l’abrogation de la loi El Khomri. C’est un fait : l’unité́ entre les deux candidats pour s’accorder sur une candidature unique pour l’abrogation de la loi El Khomri avait de fortes chances de susciter un élan permettant à la majorité́ d’imposer sa volonté́ de rupture avec la politique des gouvernements successifs.

[...] Le fait est qu’aujourd’hui des millions de travailleurs et de jeunes s’apprêtent à voter Mélenchon, d’autres à voter Hamon. Tandis que d’autres encore, en l’absence d’une perspective claire fondée sur l’unité et la rupture, veulent exprimer par l’abstention leur rejet de ce régime agonisant. »

Le BN du POID ne prend pas, en tant que tel, position sur la question du vote le 23 avril. Il se limite à mettre sur le même plan l'abstention, le vote Hamon et le vote Mélenchon. Il concède que les rassemblements de masse de JL Mélenchon ont  reflété la continuité de la mobilisation contre la loi El Khomri. Mais il continue à promouvoir l'unité Hamon-Mélenchon, en mettant en avant  que Hamon se prononcerait, comme Mélenchon, pour l'abrogation de la loi El Khomri, ce qui est absolument faux (depuis les Primaires du PS, Hamon a abandonné toute velléité pour  une telle abrogation).

Au nom de la « vraie vie » et de la lutte des classes, le BN du POID, en mettant sur le même plan abstention (marquée cependant d'un signe positif), vote Hamon et vote Mélenchon, apporte ainsi sa modeste contribution à l'affaiblissement de la portée du vote Mélenchon. Qu'il faille souligner et critiquer les fortes limites de la démarche de Mélenchon et les grandes insuffisances ou erreurs de son programme politique est parfaitement légitime et nécessaire.

Mais refuser de prendre position et de mener un combat en faveur d'un vote massif en faveur de Mélenchon - vote qui, bien au-delà de la personnalité de Mélenchon, peut , malgré le caractère pourri et anti-démocratique par définition des élections présidentielles, peut contribuer à mettre en échec l'opération « union nationale » autour de Macron, champion du maintien et de l'élargissement de la loi El Khomri, n'est-ce pas en fin de compte, tout en se drapant dans de rigoureux propos « lutte de classe », renoncer à s'inscrire dans le mouvement réel immédiat de dizaines et dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes cherchant une issue politique et les moyens de défendre et reconquérir tous les acquis sociaux et démocratiques ?

 


Podemos prépare une internationale démocratique européenne pour lutter contre l'extrême droite et Donald Trump, par Alejandro Lopez de Miguel

Source : http://www.publico.es/politica/prepara-internacional-democratica-europea-combata.html

 
La formation violette défend la confluence des forces politiques et des organisations civiles aux élections européennes de 2019 et elle invite les partis sociaux-démocrates à cesser de soutenir les conservateurs, agissant comme des « institutions zombies ».

Samedi 8 Avril 2017



 
Contre Donald Trump d’un côté de l'Atlantique et plusieurs partis d'extrême-droite qui montent dans les sondages de l’autre côté, Podemos prépare un espace qui rassemble les forces progressistes européennes, une sorte d’internationale démocratique qui puisse résister à l’internationale réactionnaire de l'extrême droite, de la xénophobie et de l'austérité.  
 
Cet espace est destiné à inclure les partis politiques, les organisations sociales et d'autres parties prenantes, et à moyen terme pourrait se cristalliser dans la création d’une candidature majoritaire pour les élections européennes de 2019, selon les mots du porte-parole de Podemos au parlement européen et secrétaire européen de la formation, Miguel Urbán.  
 
Il précise que son objectif n’est pas seulement de regrouper des formations dans un même parti, un groupe parlementaire ou une candidature, mais de construire des canaux de communication entre les différentes réalités qui, selon lui, vont au-delà d'un groupe parlementaire.
 
« L'idée est de construire une structure, plus un mouvement qu’un parti, travaillant à la confluence et à la synergie, pour voir ce qui peut être fait », dit-il. Cet espace accueillerait des initiatives telles que le plan B, DIEM 25 et Blockupy. « À un certain moment, nous devons les mettre tous autour d’une table. L'idée est de parler à tout le monde », ajoute-t-il.  
 
Pour sa part, le député au congrès et secrétaire international du parti, Pablo Bustinduy, dit que dans le contexte actuel les européens estiment qu’ils doivent choisir « entre l'établissement, la grande coalition entre les sociaux-démocrates et les conservateurs et les formations d'extrême droite » comme le Front National de Marine le Pen en France.
 
Cependant, Pablo Bustinduy suppose qu'il y a « beaucoup de mouvement et d’agitation dans la gauche européenne », à l’intérieur de formations sociales démocrates en colère, comme dans les groupes verts et des secteurs du Mouvement Cinq Etoiles (MCE). « De la confluence de ces mouvements peut émerger un grand mouvement politique comme une alternative à la grande coalition et à l'extrême droite », ajoute-il. Il accuse également les grands partis européens de maintenir une attitude d’obéissance aveugle et de soumission à Bruxelles et aux politiques néo libérales européennes qui, selon lui, constituent un projet qui a échoué. « C’est le discours d'un européanisme vide, qui semble cynique », a-t-il noté.  
 
Miguel Urban et Pablo Bustinduy ont développé Vendredi 7 Avril 2017 à Madrid les idées qui sous-tendent la conférence internationale convoquée par la formation violette le 22 Avril 2017 au théâtre el Pavón de la capitale. C’est une réunion qui est un point de départ, « ce n’est pas une rencontre finale », a répété Miguel Urban, qui veut se servir de la force d’attraction de Podemos en Europe pour réunir les partis et les mouvements qui partagent l'analyse que cette année est une année cruciale pour le projet européen et pour « récupérer l’idée de respect et de bien-être des peuples », a déclaré Pablo Bustinduy.  
 
Le secrétaire international du parti violet soutient que Podemos devrait être l’avant-garde de la construction de ce mouvement international et le leader de la formation, Pablo Iglesias, participera au meeting de clôture de l’évènement.  
 
Les organisateurs annoncent également la participation de Marina Albiol, porte-parole d’Izquierda Unida au parlement européen, de Caterina Martins, coordinatrice générale du Bloco de Esquerda du Portugal, et de Winnie Wong, coordinatrice de People’s Summit et de People for Bernie. Il y aura aussi des surprises.
 
L'une des clés pour comprendre le scénario actuel est, de l'avis des deux leaders du parti violet, la situation des formations sociales démocrates de différents pays européens. Miguel Urbán fait valoir que, dans leur configuration actuelle, les partis sociaux-démocrates « font partie du problème de l’Europe et de la grande coalition ». Il affirme que ce sont aujourd'hui des « institutions zombies » et il fait valoir qu’elles doivent abandonner la voie de l'austérité et s’éloigner de la droite pour survivre. « Ou bien la sociale démocratie quitte la grande coalition, ou bien elle meurt », dit-il.
 
Selon lui, la situation est favorable en Espagne, avec un Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) sans leadership et sans volonté apparente d'aborder une réforme en profondeur de son projet politique, comme en Europe. Pablo Bustinduy rappelle que le PSOE, comme parti qui aspire à gouverner, « doit prendre le projet européen au sérieux » et il caractérise la situation actuelle de cette formation comme une « lutte de pouvoir sans divergence politique ». Dans ce contexte, il fait valoir que Pedro Sanchez, ancien secrétaire général et à nouveau candidat à la direction du PSOE, est devenu anti système depuis qu’il a perdu son poste. « C’est un outsider dans le PSOE », ajoute Miguel Urbán. La solution, insistent-ils, ne peut pas venir de la droite ni de la sociale démocratie qui a fusionné avec ceux qu’elle voulait combattre.

 


Débat. ¿Que podemos? Un parti en puissance, par Héloïse Nez

Publié par Alencontre le 15 - avril - 2017, source : http://www.alencontre.org/debats/debat-que-podemos-un-parti-en-puissance.html

(Article publié le 11 avril sur le site La Vie des Idées, Héloïse Nez, «¿Que podemos?. Un parti en puissance», La Vie des idées , 11 avril 2017. ISSN: 2105-3030. URL: http://www.laviedesidees.fr/Que-podemos.html)



Héloïse Nez est maître de conférences en sociologie à l’Université de Tours et chercheure à l’UMR Cités, Territoires, Environnement et Sociétés (CITERES). Ses travaux portent sur les savoirs citoyens, la démocratie participative et les mouvements sociaux en France et en Espagne. Son ouvrage « Podemos de l’indignation aux élections » avait particulièrement attiré notre attention : il s’agissait d’une enquête extrêmement précise sur l’histoire de Podemos et les contradictions politiques qui traversent ce nouveau parti en Espagne. Nous avions à l’époque fait un travail de contraction et de synthèse pour le proposer à nos lecteurs. Cet article de fond est un heureux complément. Les lignes de force qui traversent la nouvelle formation, née de la résistance des populations laborieuses au néo-libéralisme européen qui s’applique en Espagne et confronté aujourd’hui aux problèmes de son existence au sein des institutions représentatives de l’Etat espagnol, doit nous interpeller fortement comme militants français. Ligotés que nous sommes pour l’instant par l’agonie de la Vème république et un mouvement social qui ne parvient pas à s’appuyer sur une alternative politique en capacité de lui rendre force et espérance, le moins que l’on puisse dire, c’est que le peuple espagnol a plus qu’une longueur d’avance sur nous. Demain, quel que soit le résultat de l’élection présidentiel, nous serons confrontés à une crise de régime. Il faudra bien réfléchir et agir pour sortir de l’impasse. L’expérience espagnole doit nous interpeller. (RD)


La vitalité de Podemos fait figure d’exception en Europe. Le mouvement espagnol peut-il survivre à son institutionnalisation? Son positionnement au-dessus du clivage droite-gauche reste-t-il d’actualité? À ces questions, les militant·e·s du jeune parti offrent des réponses parfois contradictoires.

En trois ans, Podemos a connu une croissance fulgurante. Le projet d’un mouvement politique anti-austérité a été lancé le 17 janvier 2014 par un groupe d’universitaires et de militants qui se sont présentés aux élections européennes quelques mois plus tard. Il s’agissait, dans un contexte de forte crise économique, sociale et politique, de «convertir l’indignation en changement politique». Les fondateurs de Podemos cherchaient ainsi à donner une traduction électorale au mouvement des Indignés qui a émergé en Espagne à partir du 15 mai 2011 (le «15M»), en portant leurs revendications pour une «démocratie réelle» et plus de justice sociale à l’agenda institutionnel. Ils ont de cette manière contribué à l’exception espagnole, qui met au centre du débat public la lutte contre les inégalités et la corruption quand l’Europe se tourne vers l’extrême droite. Leur proposition a tout de suite reçu un écho considérable: des assemblées territoriales ou thématiques appelées « cercles » se sont multipliées à travers le pays, en s’appuyant sur la dynamique du 15M. Dans les urnes, Podemos a créé la surprise en remportant près de 8% des suffrages aux élections européennes du 25 mai 2014.

Un processus d’institutionnalisation s’est alors enclenché pour transformer le mouvement en parti politique et le doter de statuts. Leur rédaction a fait l’objet d’un important travail de démocratie interne, avec l’implication de nombreux militants dans l’élaboration de la charte d’éthique et des documents politique et organisationnel de la nouvelle formation. Différents projets ont ainsi été défendus lors du premier congrès de Podemos, «Vistalegre I», en octobre 2014. L’équipe formée autour du leader charismatique Pablo Iglesias est sortie largement vainqueur du vote, avec son projet de «machine de guerre électorale» visant à se mettre rapidement en ordre de marche pour les élections municipales, régionales et surtout législatives de 2015. Les résultats électoraux ont été impressionnants: Podemos a certes manqué son pari de «prendre d’assaut» le pouvoir à l’échelle nationale, mais il est entré dans de nombreuses institutions et s’est imposé comme troisième force politique en récoltant plus de 20% des voix aux législatives du 20 décembre 2015. Ce parti gouverne désormais les grandes villes du pays dans le cadre de coalitions d’unité populaire et forme l’une des principales forces d’opposition au Congrès des députés et dans les Parlements régionaux.

Alors que ce cycle électoral s’est aujourd’hui refermé, avec la réélection du conservateur Mariano Rajoy à la tête du gouvernement en octobre 2016 grâce à l’abstention des socialistes, Podemos se trouve confronté à de nouveaux défis. Les contradictions qui traversent ce jeune parti en attente de pouvoir ont été mises en évidence lors de son deuxième congrès national, qui a eu lieu les 11 et 12 février 2017 à Vistalegre («Vistalegre II»). Les médias en ont surtout retenu la «lutte fratricide» entre les numéros un et deux, Pablo Iglesias (secrétaire général) et Íñigo Errejón (secrétaire politique jusqu’au 18 février), en résumant l’événement à un combat d’ego [1]. Les conflits internes risquent effectivement d’affaiblir la jeune formation, qui n’a pas échappé à un processus de bureaucratisation éloignant des militants de base les élites et les permanents qui s’affrontent notamment pour la répartition des postes de pouvoir [2]. Cette disjonction entre les attentes et les intérêts des uns et des autres a été très visible lors du congrès: les militants des cercles présents dans le public ou à la tribune n’ont cessé de rappeler à l’ordre leurs dirigeants nationaux, en scandant «unidad» (unité) à chacune de leurs interventions. La lutte à laquelle se livrent les trois tendances développées ces derniers mois au sein de Podemos (les partisans de Pablo Iglesias, ceux d’Íñigo Errejón et les anticapitalistes) ne se résume pourtant pas à une querelle de personnes. Elle porte avant tout sur la nouvelle feuille de route que doit adopter le parti dans un contexte politique qui a changé.

Quatre principaux enjeux ont ainsi été posés à Vistalegre II: la redéfinition d’une stratégie politique à l’échelle nationale, l’épreuve du pouvoir dans les villes où Podemos gouverne avec d’autres formations politiques, la place des femmes au sein de l’organisation et la démocratisation du parti. Si l’objectif commun reste d’impulser un processus de transformation sociale en remportant les prochaines élections législatives, les stratégies divergent sur les moyens d’y parvenir. Faut-il privilégier le travail institutionnel ou investir davantage la rue pour contester les politiques de la droite? L’élargissement de la base électorale du parti passe-t-il toujours par un dépassement du clivage gauche / droite ou par un ancrage et des alliances plus marqués à gauche? Jusqu’où démocratiser l’organisation en interne et quel rôle donner au leader?

Un discours et des alliances ancrés à gauche

Les divergences politiques entre les deux noyaux fondateurs de Podemos – les professeurs de science politique de l’Université la Complutense à Madrid et les militants de la Gauche anticapitaliste [3] – datent du congrès fondateur du parti. Les premiers avaient alors cherché à exclure les seconds des organes de direction, en interdisant le double militantisme au sein de deux organisations distinctes, et réussi à imposer leur projet politique. Il s’agissait de mettre en place une «machine de guerre électorale» fondée sur une organisation centralisée et un discours qui dépasse les étiquettes de gauche et de droite. Cette quête de transversalité par l’élaboration de nouvelles lignes de clivage – entre «la caste» et «le peuple», «ceux d’en haut» et «ceux d’en bas» – était fortement portée par Íñigo Errejón. Le directeur des campagnes de Podemos en 2014 et 2015 s’inspirait ainsi des expériences de gouvernement en Amérique latine et des théories d’auteurs postmarxistes comme Ernesto Laclau et Chantal Mouffe [4]. Les anticapitalistes, alors associés au physicien Pablo Echenique, réclamaient davantage de démocratie interne et de pouvoir pour les cercles, tout en reconnaissant la nécessité de sortir du discours habituel de l’extrême gauche.

À partir des élections législatives du 20 décembre 2015, de nouvelles lignes de fracture sont apparues au sein de l’équipe dirigeante. Elles se sont accrues dans la phase de négociation pour tenter de former un gouvernement: alors que Pablo Iglesias attaquait durement le Parti socialiste, en dénonçant par exemple le terrorisme d’État du gouvernement de Felipe González au Pays basque, Íñigo Errejón était partisan d’une approche moins frontale. Le secrétaire général de Podemos, qui avait raillé pendant la campagne le drapeau rouge de la Gauche unie [5], qui l’éloignait de toute perspective de victoire électorale, n’a pas hésité à renouer avec cet héritage symbolique de la gauche dans ses premiers discours au Congrès des députés. Ceux-ci abondaient en références historiques à la guerre civile et au franquisme, et étaient associés à des symboles gestuels comme le poing levé dans l’hémicycle. Pablo Iglesias, qui a commencé à militer à 14 ans aux Jeunesses communistes, a ainsi en partie tourné le dos à la stratégie de communication mise en avant par son secrétaire politique. Il a aussi été l’artisan de l’alliance avec la Gauche unie pour les élections législatives répétées du 26 juin 2016, contre l’avis d’Íñigo Errejón qui cherchait toujours à dessiner l’image d’un parti au-dessus des clivages traditionnels.

Les différences de point de vue au sein de la direction nationale de Podemos se sont renforcées à l’issue de ces élections jugées décevantes, du fait de la perte d’un million de voix par rapport au précédent scrutin (si on additionne les scores de Podemos et de la Gauche unie). Elles sont perceptibles dans les documents politiques défendus par l’équipe de Pablo Iglesias, «Podemos para todas», et celle d’Íñigo Errejón, «Recuperar la ilusión». Les divergences concernent le discours, les alliances politiques et l’équilibre entre action institutionnelle et contestataire en vue de former un «mouvement populaire» capable de gagner les prochaines élections. Rejoignant ici le projet des anticapitalistes, Pablo Iglesias souhaite développer un «bloc historique populaire» avec d’autres «forces du changement» dont la Gauche unie et soutenir les luttes sociales:

«Podemos est né en comprenant qu’il fallait passer de la rue aux institutions, mais en sachant qu’il n’y a jamais eu de changement historique pour la majorité sans impulsion citoyenne. (Document politique de l’équipe «Podemos para todas»)

Les élus sont donc conçus comme des «activistes institutionnels» dont le rôle ne peut se limiter au travail parlementaire, mais suppose une «étroite collaboration avec [les mouvements sociaux]».

Le document d’Íñigo Errejón critique ouvertement «ces positions de résistance […] partisanes d’un agenda de revendications axées exclusivement sur les secteurs les plus appauvris, d’un agenda institutionnel qui fuit tout engagement et tout accord, et d’une ligne idéologique qui considère que la transversalité a donné tout ce qu’elle pouvait et que nous devons consacrer nos efforts à construire une force politique qui rassemble l’ensemble de la gauche». Il promeut, au contraire, le maintien d’un discours transversal pour attirer les secteurs de la population encore éloignés du vote Podemos (les femmes, les plus de 45 ans, les ouvriers et le monde rural) [6]: «L’unité du peuple est plus ambitieuse, radicale et transformatrice que l’unité de la gauche». Son projet politique, mis en minorité à Vistalegre II, relativise la portée des manifestations et donne la priorité à la constitution d’une force de changement crédible dans les institutions:

«Il faut récupérer l’initiative en démontrant que nous sommes capables de faire pression sur le gouvernement, de mener des accords ou de mettre des questions à l’agenda national. (Document politique de l’équipe «Recuperar la ilusiòn»)

Cette articulation entre l’action de rue et le travail institutionnel se pose à toute formation politique qui cherche à changer les choses en prenant le pouvoir. Elle a été théorisée par Joan Subirats, professeur de science politique et membre actif de Barcelona en Comú, la coalition citoyenne qui gère la ville de Barcelone depuis juin 2015. Selon lui, l’apparition de nouveaux partis comme Podemos correspond au «passage d’un processus destituant (de protestation et de dénonciation) à un processus constituant (visant à “occuper” les institutions)»:

«Avec le 15M, la crise de la forme partisane comme dispositif de médiation des demandes des citoyens s’est exprimée avec force. Mais les blocages institutionnels continus ont montré la nécessité de mettre en place des partis politiques d’une nouvelle génération.»

Cette tension entre l’intérieur et l’extérieur est au cœur des expériences des «mairies du changement» qui gouvernent désormais 20 % de la population [7].

L’épreuve du pouvoir municipal

Les élections municipales n’ont pas été définies comme une priorité lors du congrès fondateur de Podemos. Contre l’avis d’une partie des militants et de candidats concurrents, les universitaires de la Complutense craignaient alors que ces comices locaux, fixés en mai 2015, ne viennent perturber la dynamique nationale prévue pour la fin de l’année. Podemos ne s’est donc pas présenté en son nom, mais a intégré des coalitions d’unité populaire rassemblant des mouvements sociaux, des partis politiques et des citoyens non organisés. La victoire de ces listes citoyennes dans les deux plus grandes villes du pays (Madrid et Barcelone), mais aussi dans plusieurs capitales régionales et provinciales (Saragosse, Saint-Jacques de Compostelle, Valence, La Corogne, Cadix) et de plus petites villes, a été l’une des surprises du cycle électoral de 2015. Podemos a exploité cette dynamique municipale pour redonner du souffle à sa campagne pour les législatives, en organisant des meetings avec Ada Colau, la nouvelle maire de Barcelone issue du mouvement contre les expulsions de logement [8].

Ces coalitions d’unité populaire présentent une grande diversité de configurations. Podemos y joue parfois un rôle moteur, comme à Cadix où le maire est un ancien militant anticapitaliste. Dans d’autres cas, le parti occupe une position moins centrale au sein d’un regroupement dirigé par une figure qui lui est extérieure, comme à Madrid, Barcelone ou Valence.

Ces conquêtes municipales montrent qu’il est possible d’avoir une prise sur les institutions, en expérimentant de nouvelles pratiques démocratiques et en opposant à l’austérité des politiques sociales ambitieuses. À Barcelone et à Madrid, les équipes municipales ont lancé un important programme d’investissements et de dépenses sociales dans les quartiers populaires, qui s’étaient fortement mobilisés pour les élire.

En écho au slogan de campagne de Manuela Carmena «Gouverner en écoutant», la capitale a organisé la participation des citoyens à l’élaboration du budget et de certains projets de transformation urbaine. Ces politiques participatives marquent une rupture nette avec les 24 ans de gestion du Parti populaire, mais aussi avec les pratiques de participation ailleurs en Espagne. L’un des dispositifs les plus novateurs, inspiré des référendums d’initiative populaire, a été conçu par Pablo Soto, un informaticien qui s’est investi dans le 15M avant d’être élu adjoint à la participation. Il s’agit du site Decide Madrid qui permet aux citoyens de faire des propositions sur les politiques locales et de voter pour qu’elles fassent l’objet d’un débat et d’un référendum décisionnel – à partir du moment où elles reçoivent le soutien de 1% des Madrilènes de plus de 16 ans. Même dans les villes où ces coalitions ne sont pas arrivées au pouvoir, comme à Parla dans la banlieue de Madrid, les conseillers municipaux issus des listes citoyennes font pression sur les équipes en place pour promouvoir la transparence et la participation dans les politiques publiques.

Ces expériences municipales connaissent toutefois un certain nombre de difficultés. Le passage de dirigeants associatifs au gouvernement local risque tout d’abord d’affaiblir l’action collective, comme cela a été le cas lors des premières élections municipales au retour de la démocratie en 1979. Plusieurs porte-parole de la PAH, le collectif de lutte contre les expulsions de logement, ont ainsi rejoint les exécutifs locaux. Conscients de leurs compétences limitées, ces nouveaux élus encouragent les mouvements sociaux à maintenir la pression. Ada Colau a certes sanctionné financièrement les banques qui continuent à expulser des ménages, mais la résolution du problème du logement dépend d’une loi nationale. Certaines promesses de campagne, comme la remunicipalisation des services publics ou l’arrêt de projets urbanistiques d’ampleur, sont difficiles à tenir du fait des engagements pris auprès des entreprises par les équipes antérieures. La capacité d’action de ces coalitions citoyennes est limitée par leur position minoritaire au sein des conseils municipaux, qui les contraint à obtenir le soutien du Parti socialiste ou à gouverner par décret. Elle l’est aussi par la «loi Montoro», votée par le gouvernement de Mariano Rajoy en 2013, qui les oblige à consacrer tout excédent budgétaire au remboursement de la dette. Les nouvelles équipes municipales peuvent pourtant se vanter d’une gestion efficace, les dettes publiques ayant diminué en un an de 19,5 % à Madrid et de 10 % à Cadix. Dans son «Plan 2020 pour gagner face au Parti populaire et gouverner l’Espagne», Pablo Iglesias compte s’appuyer sur l’effet de démonstration de cette gestion locale:

«Dans chaque mairie du changement, nous démontrons, au jour le jour, que nous sommes prêts à affronter le défi de gouverner de manière cohérente et fiable.»

Féminiser la politique et le parti

Outre le fait de ne pas se limiter à un seul parti et d’avoir été élaborées de manière plus horizontale et participative, ces coalitions citoyennes à la tête des grandes villes du pays présentent une autre différence par rapport à Podemos: des leaderships féminins avec les figures emblématiques d’Ada Colau à Barcelone, de Manuela Carmena à Madrid et de Mònica Oltra à Valence. Ces trois femmes tiennent à incarner une autre manière de gouverner, comme l’explique Manuela Carmena:

«N’est-il pas temps de remplacer toutes ces valeurs verticales et rigides d’autorité, de force et de fermeté par celles, nettement plus horizontales et souples, de persuasion, de conviction et d’habileté dans la résolution des conflits? Des valeurs qui font partie de la culture féminine.» [9]

En comparaison, les dirigeants de Podemos représentent une conception masculine voire machiste du pouvoir, fondée sur la verticalité et la confrontation. Ada Colau a d’ailleurs cherché à se distancier d’un «certain style de Pablo et du noyau fondateur de Podemos dans lequel nous ne nous retrouvons pas […] dans l’arrogance, dans la manière de s’exprimer» [10]. Miguel Urbán avait lui-même déclaré, en plein conflit entre les deux leaders nationaux, qu’il fallait arrêter avec «ce feuilleton télévisé du mâle dominant auquel [il] participe».

La place des femmes a été une question centrale lors du deuxième congrès de Podemos, alors qu’elle n’avait été que très peu abordée lors du premier. En plus des trois textes fondateurs du parti (politique, organisationnel, éthique) déjà discutés et votés en 2014, un quatrième document «d’égalité» a été élaboré cette fois-ci par chaque équipe. Il a été présenté exclusivement par des femmes à la tribune, qui ont ainsi consacré plus de 30 minutes à la défense d’une organisation «féministe» et d’une «féminisation de la politique». Toutes équipes confondues, elles ont rendu hommage aux militantes «qui ont passé ces trois années à réaliser des tâches essentielles mais tout à fait invisibles et qui ont vu leurs camarades occuper les fonctions de porte-parole et les places à la tribune» et à «celles qui sont parties parce qu’elles en avaient ras le bol des meetings au lieu des assemblées, des interventions interminables, et que les décisions soient remises en cause dans les discussions au bar après les réunions». Clara Serra, membre de la direction nationale, a énuméré quelques mesures pour construire «un parti où le militantisme soit compatible avec la vie»: «Nous voulons des ludothèques dans nos manifestations et nos assemblées. Nous voulons des horaires pour les réunions, des horaires de début et des horaires de fin. Nous ne voulons pas d’une culture militante où tout se décide quand les femmes sont déjà rentrées chez elles.»

Ces thématiques ont été portées par de nombreux intervenants tout au long du congrès, des femmes et des hommes qui ont dénoncé la présence d’une culture machiste au sein de la société et de leur organisation. Certains ont fait référence aux violences dont sont victimes les femmes, d’autres ont remis en cause l’utilisation de métaphores guerrières dans le discours de Podemos: «la machine de guerre électorale», «les partisans», «la guerre de mouvement», etc. Pablo Iglesias, très friand de ce vocabulaire et amateur de la série télévisée Game of Thrones, a veillé comme les autres à utiliser systématiquement le genre féminin – une pratique courante dans les assemblées du 15M, qui vise à remettre en cause la domination masculine dans le discours. Il a ainsi introduit les débats:

«Aujourd’hui nous parlons aux ouvrières, aux précaires, aux chômeuses, aux indépendantes, aux étudiantes, aux petites entrepreneuses, aux grands-mères qui n’arrivent pas à la fin du mois avec leur retraite, aux exilées, aux mères qui ont des journées de 20 heures.»

Malgré ces avancées dans les discours, les inégalités demeurent dans les pratiques. La répartition des temps de parole était particulièrement déséquilibrée lors du congrès fondateur de Podemos, où les femmes étaient très minoritaires à la tribune [11]. À Vistalegre II, bien que certains candidats aient fait attention à ce que leurs documents soient présentés de manière paritaire, les hommes se sont à nouveau davantage exprimés. Surtout, ils ont exposé les documents les plus importants et polémiques, en prenant le double du temps de parole sur les enjeux politiques et organisationnels, alors que les femmes ont dominé la scène sur les questions d’égalité. Les trois principaux projets en concurrence étaient d’ailleurs portés par des hommes: Pablo Iglesias, Íñigo Errejón et Miguel Urbán. Certes, les candidates des cercles de Podemos pour le conseil citoyen national [12] étaient plus nombreuses (12) à la tribune que les hommes (9). Cependant, il n’y avait que deux candidats à la fonction de secrétaire général: Pablo Iglesias et Juan Moreno Yagüe.

Les inégalités entre hommes et femmes au sein de Podemos concernent donc aussi la répartition des postes de pouvoir. Jusqu’à la rénovation du conseil citoyen national le 18 février 2017, les principales fonctions au sein de la direction du parti étaient occupées par des hommes: Pablo Iglesias au secrétariat général, Íñigo Errejón comme secrétaire politique, Juan Carlos Monedero qui a été secrétaire du processus constituant et du programme jusqu’en avril 2015, Sergio Pascual puis Pablo Echenique au secrétariat d’organisation. Cette plus forte visibilité des leaders masculins explique les résultats du vote pour composer le nouveau conseil citoyen national: alors que les listes alternaient systématiquement un homme et une femme, seules deux femmes sont arrivées dans les dix premières positions. On repère toutefois des avancées dans les décisions prises à l’issue du congrès: les deux premiers postes restent occupés par Pablo Iglesias et Pablo Echenique, mais le conseil de coordination compte à présent plus de femmes (8) que d’hommes (7). Un secrétariat «d’égalité, féminismes et LGTB» a été créé. La fonction de porte-parole au Congrès des députés, jusque-là assurée par Ínigo Errejón, est désormais tenue par Irene Montero [très proche de P. Iglesias réd.]. La place des femmes est donc de plus en plus prise en compte dans le parti, qui reste néanmoins très masculin dans les formes et les leaderships.

Une démocratisation partielle de l’organisation

La démocratie interne avait été l’un des principaux enjeux de Vistalegre I. Plus que le document politique qui était alors assez consensuel, les fractures concernaient le texte organisationnel. Plusieurs équipes avaient promu une participation importante des cercles et une collégialité du pouvoir, en reprenant des principes du 15M. Le projet de Pablo Echenique et Teresa Rodríguez proposait ainsi un système de porte-parole multiples à tous les échelons de l’organisation et une implication des cercles dans les décisions stratégiques. Une autre candidature, portée par un militant de Barcelone issu du 15M, allait encore plus loin en ayant recours au tirage au sort pour élire les membres du conseil citoyen national. Mais l’équipe de la Complutense avait réussi à imposer une structure très verticale et centralisée, la succession de plusieurs scrutins décisifs en 2015 justifiant à ses yeux de sacrifier la démocratie interne au profit d’une organisation efficace.

Teresa Rodriguez et Miguel Urban

Les deux ans et demi d’activité de cette architecture ont montré de nombreux dysfonctionnements. Même ses promoteurs reconnaissent aujourd’hui que les risques pointés par leurs adversaires d’hier étaient justifiés, tout en soulignant que cette organisation leur a permis d’obtenir de très bons scores électoraux. La réduction du pouvoir des cercles a d’abord démobilisé des militants de base et affaibli la dynamique initiale du mouvement, dont l’originalité reposait sur l’auto-organisation d’assemblées à travers le pays. La forte centralisation du pouvoir dans les mains du secrétaire général a ensuite entraîné des décisions autoritaires comme la destitution de Sergio Pascual (secrétaire d’organisation jusqu’en mars 2016) ou de José Manuel López (porte-parole du Parlement régional à Madrid jusqu’en décembre 2016), qui ont accru les tensions internes. En outre, les consultations périodiques des inscrits [13] ont eu tendance à se transformer en plébiscites, au moment par exemple de ratifier les alliances électorales à l’échelle nationale. Pour Alfredo Ramos, un politiste qui a analysé les processus participatifs au Brésil et est aujourd’hui assistant parlementaire de Podemos à Madrid, ce parti est «devenu un modèle de césarisme plébiscitaire assez éloigné des idéaux démocratiques du 15M» [14].

À Vistalegre II, toutes les équipes ont mis en avant la nécessité de démocratiser l’organisation et de «transformer la machine de guerre électorale en mouvement populaire». Ce projet avait été initié avec la nomination de Pablo Echenique au secrétariat d’organisation en mars 2016, qui avait alors prévenu: «Ou nous avons une organisation radicalement distincte de ceux qui nous ont précédés […] ou notre destin sera inévitablement celui de la normalisation». La principale modification qu’il proposait et qui fait désormais consensus est la décentralisation de Podemos. Elle implique de donner plus de pouvoir et une autonomie financière aux conseils citoyens régionaux et municipaux, ainsi qu’aux cercles territoriaux et thématiques. Par exemple, les décisions concernant les élections municipales et régionales, qui étaient prises par la direction nationale, le seront à l’avenir par les organes de direction à l’échelle territoriale correspondante.

Les autres changements organisationnels ont été plus conflictuels. Une consultation en amont de Vistalegre II a concerné le mode d’élection du conseil citoyen national. Alors que Podemos défend une plus grande proportionnalité du système électoral espagnol, son organisation interne favorisait fortement l’équipe arrivée en tête.

Face à ce paradoxe, le projet d’Íñigo Errejón prévoyait une proportionnelle intégrale, mais l’option retenue a été une adaptation du système « Borda » proposée par Pablo Echenique: chaque électeur vote pour les candidats de son choix parmi une ou plusieurs listes en indiquant un ordre de préférence ; en résulte un classement établi à partir du nombre de points obtenus par chaque candidat. L’application de ce système à Vistalegre II montre le maintien d’effets majoritaires, qui a pénalisé la liste arrivée en troisième position [15].

Un autre sujet de désaccord concerne les procédures participatives internes. Si toutes les équipes affirment que la participation est un principe fondamental de Podemos, les mécanismes concrets diffèrent. Le document de Pablo Iglesias ne propose quasiment aucun changement par rapport aux dispositifs existants, qui se résument à des consultations périodiques des inscrits sur des questions mises à l’ordre du jour par la direction nationale. La seule adaptation est de diminuer le seuil du nombre d’inscrits pour que ces derniers puissent impulser un référendum décisionnel sur un enjeu politique majeur (10 % au lieu de 20 %) ou un processus de révocation d’un membre de la direction nationale (20 % au lieu de 25 %). Ces pourcentages élevés et l’absence de mise à jour des effectifs (plus de 480 000 inscrits en mars 2017) ont fait qu’aucune initiative de la base n’a pu aboutir jusqu’ici. C’est pourquoi l’équipe d’Íñigo Errejón envisageait de réduire ce seuil à 3 % des inscrits actifs pour les consultations générales et à 15 % pour le vote révocatoire. Elle proposait aussi d’introduire de nouveaux mécanismes de participation interne, comme les «consultations délibératives» pour que les référendums soient précédés d’une délibération ou les «laboratoires d’innovation politique» visant à organiser des débats sur certaines questions.

Comme lors du congrès fondateur, c’est le document organisationnel le moins démocratique qui a reçu le plus de votes. Il octroie toujours une place centrale au leader qui pourra continuer à profiter de sa forte médiatisation pour imposer ses idées lors des consultations auprès des inscrits – comme cela a été le cas lors de ce deuxième congrès. La place des militants a d’ailleurs été réduite dans cet événement qui relevait plus du meeting que de «l’assemblée citoyenne» annoncée. À Vistalegre I, la tribune était largement partagée entre les militants des cercles et les têtes visibles du parti, tandis que le public pouvait interagir avec les orateurs en posant des questions via une application en ligne. À Vistalegre II, une seule équipe composée de personnes non médiatiques («Podemos en equipo») est venue défendre ses textes à la tribune aux côtés des trois listes principales. La participation du public s’est résumée à un vote présentiel pour élire les quatre membres du conseil citoyen national issus des cercles – une vingtaine de militants de base ont ainsi eu une heure pour présenter leur candidature et défendre le message d’unité venu de la foule.

Quelle stratégie européenne?

«Unidad y humildad» (unité et humilité): le mot d’ordre sorti de Vistalegre II a été imposé par le public, formalisé dans une intervention très applaudie de Teresa Rodríguez [membre d’Anticapitalistas. Réd.], puis repris par Pablo Iglesias dans son discours final. La nouvelle répartition des responsabilités votée lors de la première réunion du conseil citoyen national le 18 février, suite à un accord entre Pablo Iglesias (qui a conforté son assise sur le parti) et Íñigo Errejón (qui a accepté de faire un pas en arrière sur le plan national pour se concentrer sur les prochaines élections régionales à Madrid), semble écarter pour un temps le risque d’enlisement dans des divisions internes. La responsabilité est grande: ce qui est en jeu n’est pas seulement le futur de Podemos, mais aussi celui des formations progressistes en Europe face à la montée des forces conservatrices et xénophobes. Miguel Urbán, nouveau secrétaire de Podemos sur les questions européennes, n’était pas le seul à l’affirmer à ce congrès:

«Nos ennemis sont les fantômes du fascisme, des fantômes qui s’appellent Trump et Le Pen et qui sont bien présents. […] Et l’antidote contre ces fascismes s’appelle Podemos!»

Reprenant la célèbre formule d’Antonio Gramsci, «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres», le député européen qui affirmait en novembre 2016 que:

«les monstres surgissent quand le champ de bataille politique se structure autour des questions d’identité ou d’appartenance nationale plutôt que de démocratie et de justice sociale.»

L’une des grandes différences entre l’Espagne et d’autres pays européens comme la France réside, en effet, dans les questions qui dominent le débat public national: ce ne sont pas la sécurité, l’immigration ou l’islam qui sont au centre de l’agenda médiatique et des conversations ordinaires en Espagne, mais la lutte contre la corruption et les inégalités sociales. Il s’agit d’un résultat majeur du processus de transformation politique et sociale que connaît le pays depuis 2011, avec le mouvement du 15M et l’émergence de formations politiques comme Podemos. C’est en cela que le nouveau parti peut constituer un rempart à la poussée de l’extrême droite en Europe, en proposant une autre lecture de la crise économique: la responsabilité des problèmes sociaux auxquels est confrontée la population n’est pas imputée au voisin étranger ou à «l’assisté» qui abuseraient des aides sociales, mais au banquier et à l’élu corrompu. L’Espagne est d’ailleurs l’un des rares pays européens où la crise n’a pas profité au développement de formations xénophobes: la tentative de créer un parti d’extrême droite fin 2013 s’est soldée par un cinglant échec, Vox n’ayant obtenu que 1,56 % des suffrages aux élections européennes de 2014 et 0,23 % aux législatives de 2015.

Pour que ce changement se traduise par une réorientation des politiques publiques, la stratégie européenne de Podemos serait toutefois à préciser et à renforcer. Dans les documents défendus à Vistalegre II, seuls les anticapitalistes font référence aux «leçons à tirer» de l’expérience grecque: constatant que «la stratégie de la négociation est condamnée à l’échec», ils défendent un «plan B» de désobéissance des traités européens. Alors que Pablo Iglesias continue à soutenir Alexis Tsipras, leur proposition reprend des revendications défendues par Podemos à ses débuts puis abandonnées, comme le moratoire et l’audit de la dette publique. La question qu’ils soulèvent se pose à tous les partis politiques qui visent une transformation sociale en Europe:

«Gagner pour quoi faire? […] [Il ne s’agit] pas seulement de gagner sur le terrain électoral, mais de livrer la bataille sur le terrain du pouvoir réel: là où le pouvoir du capital impose ses normes.»

 


Notes

[1] Le Monde caricature, par exemple, les oppositions entre une ligne « radicale » portée par un secrétaire général « agressif » et une autre « rassurante » incarnée par Íñigo Errejón.

[2] Robert Michels, Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Paris, Gallimard, 2015.

[3] Petite organisation affiliée à la 4e Internationale, dissoute suite au premier congrès de Podemos.

[4] Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009 ; Ernesto Laclau, La raison populiste, Paris, Seuil, 2008.

[5] Coalition de partis formée en 1986 autour du Parti communiste espagnol.

[6] Sur l’électorat de Podemos, voir José Fernández-Albertos, Los votantes de Podemos. Del partido de los indignados al partido de los excluidos, Madrid, Los libros de la Catarata, 2015.

[7] Sur ces expériences, voir le livre très bien documenté du journaliste Ludovic Lamant, qui suit l’actualité espagnole pour Mediapart : Squatter le pouvoir. Les mairies rebelles d’Espagne, Montréal, Lux Éditeur, 2016.

[8] Adrià Alemany et Ada Colau, Sí se puede ! Quand le peuple fait reculer les banques, Paris, Les Petits matins, 2014.

[9] Manuela Carmena, Parce que les choses peuvent être différentes…, Montpellier, Indigène Éditions, 2016, p. 132.

[10] Joan Serra Carnés, Ada, la rebel·lió democràtica. L’activista reinventada en alcadessa, Barcelone, Ara Llibres, 2016.

[11] Héloïse Nez, Podemos. De l’indignation aux élections, Paris, Les Petits Matins, 2015, p. 172-179.

[12] Organe de direction nationale de Podemos, au sein duquel est constitué l’exécutif du parti (conseil de coordination).

[13] Il suffit de s’inscrire sur le site web de Podemos, sans être forcément militant ou affilié de l’organisation, pour prendre part aux différents votes (primaires, consultations internes, etc.).

[14] Héloïse Nez, «Podemos et Barcelona en Comú: les citoyen-ne-s prennent le pouvoir?», Mediapart, 10 février 2017.

[15] L’équipe de Pablo Iglesias a remporté 50,8% des points et 59,7% des sièges (37 sur 62); celle d’Íñigo Errejón 33,7% des points et 37,1% des sièges (23) ; et celle de Miguel Urbán 13,1 % des points et seulement 3,2% des sièges (2).


 

Henri PENA-RUIZ, philosophe, auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité, Plon, 2014 et 2017 pour la dernière édition revue et augmentée.

Laïcité : une raison de plus de voter Mélenchon le 23 avril ! par Henri Pena-Ruiz et Jean-Paul Scot

Appel transmis par Henri Pena Ruiz

Jean-Paul SCOT, historien, auteur de « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ». Comprendre la loi de 1905, Points Histoire, Seuil, 2005 et 2015, et de Jaurès et le réformisme révolutionnaire, Le Seuil, 2014.         



La laïcité est un principe de droit politique qui assure indissociablement la liberté de conscience, l’égalité de traitement des convictions spirituelles, et l’orientation de la puissance publique vers le seul intérêt général. En phase avec le triptyque républicain, elle garantit la liberté de culte, mais aussi la liberté de pensée de tous les êtres humains, égaux en droits. Surtout elle fonde une émancipation individuelle et collective universelle en découplant la loi civile et la loi religieuse. Une loi religieuse trop souvent solidaire du patriarcat qui opprime les femmes et de traditions rétrogrades qui réduisent la sexualité à la procréation, véhiculent l’homophobie et stigmatisent l’ humanisme athée ou maçonnique. La défense et la promotion  de la laïcité doivent donc prendre toute leur place dans les choix déterminants que nous avons à faire dès le 23 avril.
         

Charlie Hebdo a demandé à tous les candidats de s’engager par écrit à « ne pas modifier la loi du 9 décembre 1905 sur la laïcité », à ne pas introduire des « aménagements particuliers à l’égard d’une communauté religieuse » et à ne pas tenter de rétablir le « délit de blasphème » aboli en France depuis 1789. Tous ceux qui ont répondu ont promis de défendre la laïcité. Mais nous ne sommes pas tenus de les croire sur parole car parfois leurs programmes et leurs actes contredisent leurs engagements écrits, que nous saurons rappeler à l’occasion.
         

Marine Le Pen, qui n’a eu la révélation laïque qu’en 2011, prétend non seulement défendre mais encore « promouvoir la laïcité ... et l’étendre à l’ensemble de l’espace public ». Méfions-nous des ouvriers de la vingt-cinquième heure !  Que dit le programme du Front National ? « Laïque, la République n'accepte aucune religion ni aucune idéologie d'Etat dans l'espace public. » Marine Le Pen est-elle donc prête à interdire les messes en plein air, les processions catholiques et les manifestations des intégristes chers à sa nièce qui ne se prive jamais d’affirmer en public ses convictions religieuses ? Non, car le programme du FN précise : « Laïque, la République [...] reconnait le rôle du christianisme en général et du catholicisme en particulier dans l'histoire de France et la construction de la civilisation française ». La contradiction est ici flagrante. Au passage une confusion de taille semble faite entre l’espace public civil et la sphère publique officielle de l’Etat. En réalité sous le nom de laïcité, idéal universaliste qui ne saurait privilégier une civilisation et une religion en les opposant aux autres, le FN cultive l’opposition entre le « eux » et le  « nous » chère à Carl Schmitt, penseur  d’un nationalisme d’exclusion que cultiva l’extrême droite allemande en 1930. Il reprend aussi à son compte le thème du prétendu « choc des civilisations » dont le penseur américain Samuel Huntington affirme la fatalité. Deux sources idéologiques hélas banalisées et totalement contradictoires avec l’universalisme laïque. Oublier les bûchers de l’Inquisition et la chasse aux sorcières pour ne s’en prendre qu’à un islamisme politique mal distingué de la religion musulmane ce n’est pas être laïque mais pratiquer l’histoire et la politique de façon discriminatoire. Une discrimination érigée en idéologie compensatoire qui flatte le peuple plutôt qu’il ne le défend. C’est tourner le dos à l’émancipation laïque et à la paix qu’elle rend possible. Champion des « racines chrétiennes de la France » le FN est si peu laïque qu’il réunit encore des intégristes hostiles au Concile Vatican II. Marine Le Pen a justifié sur France 2 l’installation d’une crèche chrétienne dans la mairie de Béziers par son ami Robert Ménard, qui simultanément interdit les paraboles sur les balcons! Privilège d’un côté, discrimination de l’autre ! Voilà bien l’usurpation que constitue l’invocation purement verbale de la laïcité ! Marine Le Pen prétend garantir la laïcité en faisant inscrire dans la Constitution la formule : « la République ne reconnait aucune communauté ». Ici l’ignorance le dispute à l’imposture ! En droit français, ne sont reconnus que des individus libres pouvant former des associations, y adhérer ou s’en retirer : en France, aucune « communauté », aucun corps intermédiaire, n’a d’existence légale depuis... 1789 ! Le paradoxe est que le FN dénonce sans cesse « toute forme de communautarisme qui favorise l'extension de modes de vie étrangers à la civilisation française » alors que lui-même entend imposer un modèle communautariste pour la France. Il dit rejeter « toutes les formes de discrimination positive » en faveur des « minorités » ; mais est-il prêt à abolir les subventions publiques aux écoles privées confessionnelles ? Il prône ouvertement l’« assimilation », et la « préférence nationale » en condamnant « la diversité, nouveau nom de la préférence immigrée ». Contradiction à nouveau. La laïcité dite « identitaire » du FN est le contraire de l’authentique laïcité fondée sur l’universalisme égalitaire des pères de la Loi de 1905. A force d’exalter un nationalisme d’exclusion,  ne  risque-t-on pas de nourrir  le racisme et la xénophobie ? Jean Marie Le Pen a d’ailleurs vendu la mèche en indiquant que selon lui l’invocation de la laïcité par sa fille était purement « contingente », donc sans nécessité pour l’idéologie du FN. Il est grand temps de dire haut et fort qu'il n'y a pas parti plus antilaïque que le Front National ! 
         

François Fillon admet que la loi de 1905 est « une loi de liberté » et qu’elle fonde la neutralité de l’Etat. Mais pour lui, le principe de laïcité « s’est forgé tout au long du XXe siècle » : pas question donc de remettre en cause le Concordat d’Alsace-Moselle, ni la loi Debré de 1959 qui seraient le fruit d’un « consensus au bénéfice de tous » ! Bigre ! A croire que pour lui la « protection apportée aux religions par la République » est plus importante que la liberté de conscience des agnostiques et des athées. L’égalité n’est pas respectée! Drôle de conception de la laïcité pour un candidat soutenu sans gène par  « Sens commun » et affichant sans retenue sa catholicité érigée en référence identitaire ! Il n’est pas sûr qu’il accorde les mêmes égards aux citoyens de confession musulmane. Il a beau jeu de dénoncer aujourd’hui, autant que Marine Le Pen, un « fondamentalisme musulman particulièrement préoccupant »! Mais dans cet esprit ses excellentes relations de naguère avec les Frères musulmans, l’UOIF, et les monarchies du Golfe paraissent bien paradoxales. Il est vrai que le néolibéralisme peut oublier les droits humains lorsque des marchés juteux se présentent. Soucieux de marquer son ancrage chrétien, François Fillon aspire à une démarche concordataire  de collaboration entre l’Etat et les « religions reconnues », comme sous Napoléon, car supposées d’utilité publique pour leur contribution à l’éducation, à l’intégration, à l’assistance, voire au maintien de l’ordre moral et politique. Tout le contraire de la laïcité, incompatible avec l’octroi de privilèges aux croyants.
         

Emmanuel Macron, dans sa réponse à Charlie, reconnaît que le principe de laïcité « a offert à notre société jusqu’à aujourd’hui 110 ans d’apaisement » grâce à la séparation des Eglises et de l’Etat. Son programme prétend l’appliquer strictement. Cela reste à voir ! Pour lui, une laïcité bien comprise suppose de développer « la connaissance des différentes religions à l’école en prévoyant un enseignement spécifique du fait religieux ». Un tel projet traite la spiritualité de façon discriminatoire, car il laisse de côté la connaissance des humanismes athée et agnostique, qui concernent aujourd’hui un Français sur deux. Mais surtout cet homme  qui se dit nouveau et prétend moraliser le capitalisme renoue par son néolibéralisme avec le capitalisme débridé des origines, en faisant de la religion le supplément d’âme d’un monde sans âme. Ministre des finances attentif aux intérêts des capitalistes, cet ancien banquier ne proposa pas d’autre idéal à la jeunesse que celui de « devenir  milliardaire ». Farouche partisan de la Loi El Khomeri qui rature le Code du travail, il veut d’ailleurs l’aggraver par ordonnance. Dans cet esprit il nie la lutte des classes, jugée stérile et dépassée, pour favoriser les religions  qui seraient seules capables de ré-enchanter le monde et de donner une espérance! Il affirmait en quittant son poste de ministre : « Les religions, notamment l’islam, offrent un accès à l’absolu ; elles proposent du sens … ». Libre au croyant d’affirmer ainsi sa foi, mais il est abusif de suggérer que sans la vertu théologale de l’espérance en l’au-delà le monde perd son sens. Un peu de considération pour celui qui ne croit pas au ciel et cultive l’espoir d’être heureux sur terre grâce à la justice sociale ! La maxime d’Emmanuel Macron, en somme, est typique du couplage propre au dix-neuvième siècle français : exploitation libre et charité ici-bas, compensation dans l’au-delà. Messieurs Rothschild et ses amis de la finance peuvent dormir tranquilles !
         

Benoit Hamon, curieusement, est optimiste : « je ne crois pas que la laïcité soit en danger ». Mais il fait fausse route dès lors qu’il veut voir dans la loi de 1905 un « riche compromis » entre les religions et l’Etat et non un principe de séparation et de neutralité. Aussi peut-on lui demander à quoi il s’engage quand il dit refuser « tout accommodement avec les pratiques culturelles ou cultuelles qui supposeraient de modifier la loi de 1905 ». Le fait est qu’il n’a pas dénoncé deux propositions antilaïques du groupe de travail « Cohésion républicaine » validées par le parti socialiste le 30 janvier 2015 : « recenser les besoins en lieux de culte et examiner les moyens de répondre aux manques dans certaines parties du territoire » et, « développer les établissements scolaires privés sous contrat. L’enseignement privé confessionnel musulman doit pouvoir se développer dans le respect des principes républicains ». Ce n’est pas le rôle de la République laïque de financer des lieux de culte, ni d’encourager le développement de l’enseignement privé sous contrat alors que l’Ecole publique manque de moyens pour assurer sa mission d’intérêt général. IL ne remet pas en cause les privilèges financiers de l’école privée confessionnelle, financée sur fonds publics alors que les religions n’engagent que les croyants. Il va même jusqu’à introniser l’enseignement privé comme partie prenante reconnue du service public d’éducation en prônant un partenariat privé-public ! Et il ne trouve pas grave l’interdiction de la présence féminine dans certains bars de Seine Saint-Denis !  Benoit Hamon serait-il un adepte inavoué d’une curieuse « laïcité multiculturelle » ?
         

Jean-Luc Mélenchon n’a pas de brevet de laïcité à présenter, mais c’est pourtant lui qui répond avec le plus de clarté et de précision à Charlie Hebdo. Pour lui la loi de séparation des Eglises et de l’Etat doit être appliquée sur tout le territoire, en Alsace-Moselle comme Outre-mer. Puisque tous les citoyens sont égaux devant la loi, « il ne peut être  question d’aménagement particulier pour telle ou telle religion ». Ce serait créer des discriminations entre croyants et non croyants et même entre croyants eux-mêmes. « Je m’engage donc, déclare Jean-Luc Mélenchon, à refuser les financements publics pour la construction des édifices religieux, des activités cultuelles et des établissements confessionnels. » Un engagement net, conforme à l’idéal républicain. Le principe laïque est clairement réaffirmé : consacrer l’argent public aux services publics de portée universelle. A notre sens cela implique de réserver l’effort de la nation à l’école publique. Ce qui suppose une remise en cause progressive de la loi Debré, non pour nuire à la liberté d’enseignement, mais pour réaffecter l’argent public à sa destination légitime : l’intérêt général, commun aux croyants et aux athées. Par ailleurs le candidat de la France Insoumise est le seul qui fasse ouvertement le lien entre la laïcité et les droits des femmes victimes des « prescriptions à caractère sexuel » de toutes les religions. Il considère donc à juste titre la laïcité comme un  principe d’émancipation » et pas seulement comme une simple sécularisation. « Aucune prescription religieuse, écrit-il, ne doit être imposée par la loi ». La religion relève de la sphère privée : elle ne doit donc engager que les croyants et eux seuls. La laïcité leur permet au demeurant de vivre librement leur éthique de vie dans le respect du droit commun. Voila pourquoi il entend « combattre tous les communautarismes et l’usage politique des religions ». Emancipatrice, la laïcité l’est à plusieurs titres. A chaque personne humaine, elle assure la  liberté de conscience  qui englobe entre autres la  liberté de culte, la liberté d’avoir une religion et d’en changer, ou de choisir un humanisme athée, et la liberté de pensée. Plus radicalement, elle permet à chacun la libre disposition de son corps et de ses actes, de son style de vie et de son être même. Comme elle lui assure le droit de mourir dans la dignité. Ainsi le cadre laïque rend possible la libre construction de l’identité individuelle. En fondant l’ordre public sur les droits humains et non sur les particularismes coutumiers et religieux la laïcité vaut principe de paix, d’intérêt général et d’émancipation.
         

Dès le 23 avril, pour défendre la laïcité en même temps que la justice sociale et la refondation écologique, votons Jean-Luc Mélenchon !

 



Je voterai Mélenchon… au premier et deuxième tour, par Jacques Cotta

Source: http://la-sociale.viabloga.com/news/je-voterai-melenchon-2

Lundi 17/04/2017



Sommaire

 
A une semaine du premier tour des présidentielles, il faut sortir des apparences, des petites phrases et des manœuvres multiples, pour se déterminer sans aveuglement, sans illusion, mais avec détermination. Quels sont les raisons qui peuvent amener à voter, et pour qui ? Un vote n’a de valeur que s’il présente la possibilité de modifier la réalité. A l’inverse si voter ne peut rien changer, alors pourquoi voter ? Tel est le critère principal. Voilà pourquoi je voterai Jean Luc Mélenchon au premier tour et au second ! Je voterai Jean Luc Mélenchon parce qu’un score le plus élevé possible du candidat de la « France Insoumise » portera un coup magistral à la 5ème république en pleine décomposition, à la pourriture qui s’étale sous nos yeux, notamment dans cette campagne électorale. Je voterai Jean Luc Mélenchon car quel que soit le résultat final, le parti socialiste qui porte une part essentielle des responsabilités dans la situation que nous connaissons ne se relèvera pas et que s’ouvrira de fait une nouvelle période de recomposition dans laquelle la démocratie devra être le cœur des préoccupations. Je voterai pour Jean Luc Mélenchon pour ce qu’il dit lorsque dans ses interventions il dégage les questions sociales, politiques et économiques incontournables.

Et je voterai aussi pour Jean Luc Mélenchon car ce vote est d’abord le moyen d’éviter le pire.

Je ne veux pas ici redévelopper les raisons pour lesquelles tous les autres candidats qui ne sont pas de simples candidats de témoignages poussent par leur présence et leur programme au choix de Mélenchon. Fillon et Le Pen bien sûr. Mais aussi :

Benoit Hamon candidat officiel du parti socialiste (si cela a encore un sens). Ses positions sont profondément réactionnaires. Elles concernent notamment l’Européisme, l’assistance en lieu et place du travail, le communautarisme… Le concernant, je renvoie à mon papier : « Hamon, Ha NON ! » qu’on trouvera en cliquant sur le lien :
http://la-sociale.viabloga.com/news/hamon-ha-non 

Emmanuel Macron, candidat de la mondialisation capitaliste sans limite, candidat attrape tout dont les partisans vont de Robert Hue à d’anciens ministres chiraquiens pour aboutir à Valls et autres ministres socialistes. Le concernant je renvoie à mon papier : « Macron, l’ombre portée de Hollande » qu’on trouvera en cliquant sur le lien :
http://la-sociale.viabloga.com/news/macron-l-ombre-portee-de-hollande

Si Jean Luc Mélenchon peut permettre par son élection d’éviter le pire, ce sont aussi ses positions qui justifie un choix clair et net.

 Au titre des aspects positifs, Jean Luc Mélenchon exprime des positions qui tranchent :

Sur la question des institutions d’abord, même si la proposition d’une constituante souveraine pour jeter à bas la 5ème république et pour établir les bases d’une 6ème république peut paraître complexe dans sa mise en œuvre à froid, sans processus révolutionnaire permettant d’en jeter les bases. Il aurait par exemple été possible de proposer dès son accession au pouvoir un toilettage constitutionnel avec suppression de l’article 16, du 49.3, de la coïncidence des calendriers électoraux, l’établissement de la proportionnel pour porter un coup fatal à « la république des copains et des coquins ». Retenons cependant que la constituante mise en avant par le candidat de la France Insoumise fait appel de fait à une mobilisation populaire et que là est sans doute son mérite essentiel.

Sur la défense des droits des travailleurs, la primauté de la loi sur le contrat, l’interdiction des licenciements, la liquidation de la loi El Khomri ….

Sur la laïcité. Il réclame – il est d’ailleurs le seul à le faire - la suppression du statut concordataire d’Alsace Moselle.

Sur l’école aussi, ou encore sur les services publics qu’il déclare vouloir sauvegarder, reconquérir et élargir lorsque le discours général qui annonce la liquidation de centaines de milliers de postes de fonctionnaires propose de toujours plus les sabrer.

Sur l’écologie, la question du nucléaire…

Sur la souffrance animale illustrée par les images qui circulent de certains abattoirs, sur la souffrance humaine qui lui est liée, sur le respect de la vie et de la mort…

Sur la culture et les arts…

Au titre des avancées incontestables de Jean Luc Mélenchon, sa position sur la Nation et sur la souveraineté :

Ainsi, le candidat de la France Insoumise exprime sans ambiguïté la nécessité de retrouver notre souveraineté sur le plan international notamment en quittant l’OTAN et en cessant donc de nous engager dans le dispositif militaire américain, dont les aventures menacent la paix du monde et donc du continent.

Il s’exprime pour le refus du CETA ce qui indiscutablement va dans le bon sens.

Mais sur la question de l’Union Européenne qui concerne notamment sur le fond la possibilité de mettre en œuvre les mesures sociales et économiques que lui-même préconise, sa position est plus floue et rappelle dangereusement l’épisode grec.

D’une part il préconise « un plan A » visant à renégocier les traités pour garantir à chaque nation le droit de mener la politique économique et sociale décidée par le peuple. Cela pour « refonder l’union européenne ». Discours qui en soi rappelle les diverses variantes chères à « la gauche » d’une « autre Europe » ou encore « d’une Europe sociale ».

Mais d’autre part, il évoque la possibilité (plus que vraisemblable) que cette renégociation échoue et envisage donc un « plan B » visant à refuser au nom de la France d’appliquer la discipline de l’union européenne. Cette formulation est nouvelle. Cette position est indiscutablement une avancée, mais présente des dangers réels dont le candidat de la « France Insoumise » se veut conscient puisqu’il déclare lui-même « je ne suis pas Tsipras », comme une garantie qu’il ne cédera pas sur les engagements pris comme l’a fait à l’époque le leader de Syriza.

En même temps qu’il mobilise des dizaines de milliers dans ses réunions publiques, qu’un mouvement réel se dessine, une dynamique qui peut mener à la victoire, Jean Luc Mélenchon devient la cible privilégiée de tout ce qui est attaché au maintien du système. Après Gattaz, le responsable du MEDEF, après Berger celui de la CFDT, c’est François Hollande qui s’y met, condamnant le candidat de la France Insoumise sur sa position européenne qui « mène à quitter l’union européenne ». Argument identique de tous les affolés, Hamon, Macron, Fillon. Pour cette fois, Hollande et les autres sont perspicaces.

Plan A ou plan B, le processus annoncé par Jean Luc Mélenchon ne peut en effet mener qu’à la fin du pacte de stabilité, qu’à la fin de l’euro, qu’au retour aux monnaies nationales et la fin de la dictature de la BCE et de l’UE sur les nations.

Alexis Tsipras une fois élu en Grèce a capitulé à l’époque sur ses propres engagements au prétexte de « sauver l’euro », cela sous la pression conjointe de Merkel et Hollande. La référence à la Grèce du candidat de la France Insoumise se veut rassurante, indiquant qu’une fois porté au pouvoir il ne cédera pas et ne capitulera pas, comme Tsipras en Grèce, face à l’union européenne.

Certains partisans de la rupture avec l’UE et avec l’euro trouvent la position de Jean Luc Mélenchon qui ne dit pas clairement « qu’il sortira de l’UE » trop timorée pour ne pas lui apporter leur soutien. C’est nier un processus réel que le candidat lui-même revendique en affirmant, une fois encore, qu’il n’est pas Tsipras.

Au final, le programme de la « France Insoumise » se revendique de l’héritage d’un républicanisme social sérieusement réformiste. De tous les candidats susceptibles de présenter un peu plus qu’une candidature de témoignage, il est, à l’heure actuelle, le seul auquel il est utile d’apporter un soutien électoral. Cela pour le coup porté à la cinquième république, à ses partis phares dont le parti socialiste, et enfin pour la situation radicalement nouvelle qu’ouvrira le succès du candidat de la « France Insoumise ».

La dynamique actuelle suscitée par la candidature de Jean Luc Mélenchon est indiscutable. Le talent personnel du candidat y contribue mais contrairement aux apparences n’est pas l’essentiel. Au point de départ se trouve la volonté de millions de citoyens de balayer une oligarchie aux mains pleines lorsque la pauvreté grandit, une caste politique qui se présente et fait la morale continuellement lorsqu’elle est prise la main dans le sac, une politique de sacrifices redoublés pour les plus démunis, une injustice insupportable, une caste médiatique qui comme aux plus beaux jours de 2005 mène une campagne de propagande sans retenue, une caste « syndicale » où se retrouvent côte à côte les Gattaz du Medef et Berger de la CFDT . En d’autres mots, dans la dynamique en cours qui mobilise des franges importantes de la jeunesse notamment, s’exprime la volonté d’en finir avec ce vieux monde, ces institutions de la cinquième république antidémocratiques et la soumission à l’union européenne qui évince le peuple de tout pouvoir de décision pour les affaires qui le concerne.

Dans ses interventions Jean Luc Mélenchon invite à se méfier de toute conception « sauveur suprême ». Une des questions qu’il pose –et qui demeure sans réponse- est donc celle d’un regroupement permettant un fonctionnement démocratique, permettant un débat large et des prises de décision collectives….
« C’est vous, les gens, qui ferez l’avenir » affirme-t-il à juste titre.

L’avenir… Les élections trouveront inévitablement leur prolongement demain sur le terrain de la réalité sociale et politique, dans la vie, dans les quartiers, dans les entreprises… C’est aussi dans cette perspective que le vote Mélenchon trouve toute son importance.         
 


Quels sont les enjeux décisifs de l'heure ? Pourquoi voter Mélenchon ? par Alain Chicouard

Source : transmis par mail

Le 16 avril 2017.




Bien au-delà des bavardages électoraux, les questions majeures de la situation sociale et politique sont clairement établies dans les déclarations dépourvues de toute ambiguïté , des Fillon, Macron, Gattaz, Kessler (cf annexe 1). En finir avec le Code du Travail et les conventions collectives, en finir avec la Sécu fondée sur les cotisations sociales, tels sont, entre autres, les objectifs affichés....

C'est, avant tout, par rapport à ces enjeux décisifs qu'un débat sur la position à prendre le 23 avril au premier tour des Présidentielles s'impose.

Certes, ce n'est certainement pas sur le terrain de ces élections que se régleront les questions sociales en jeu. Pour autant, ce serait une position purement doctrinaire et idéologique que de se contenter à répéter ce fait  et de se mettre sur l'Aventin en se limitant à la réaffirmation de la nature bonapartiste de telles élections pour justifier aujourd'hui une position abstentionniste.

Jusqu'au début avril, je demeurais convaincu, vu l'impasse politique, qu'en fin de compte, l'abstention était la seule position acceptable. Les développements de ces dernières semaines et de ces derniers jours m'ont amené à reprendre l'analyse de la situation et à changer d'angle.

La déclaration largement médiatisée de L. Berger, secrétaire général de la CFDT, du 8 avril, qui a joué un rôle pivot dans l'adoption des contre-réformes de Hollande, au premier chef de la loi El Khomri, appelant à combattre la candidature Mélenchon, qualifiée de « menace totalitaire » est, entre autres éléments, un facteur éclairant.

Il existe aujourd'hui une donnée incontournable : bien au-delà de sa personnalité et de son programme, Mélenchon est, pour les partisans de la loi El Khomri et de la remise en cause des acquis sociaux, l'homme à abattre. Pourquoi ?

Il n'y a aucune illusion à avoir sur Mélenchon : même s'il est très positif qu'il se prononce notamment pour l'abrogation de la loi El Khomri et pour l'élection d'une Assemblée Consituante, il demeure, sur le fond, un « mitterrandiste »  convaincu (cf annexe 2). Et on peut estimer que l'abandon du drapeau rouge et de l'Internationale au bénéfice du drapeau tricolore et de la Marseillaise est beaucoup plus qu'un choix symbolique...

En fait, ce qui inquiète le MEDEF et les milieux financiers, ainsi que leurs porte-parole politiques, ce n'est pas le tonitruant tribun Mélenchon, c'est le mouvement qui s'est enclenché autour de sa candidature. L'inquiétude, c'est qu’indépendamment de ses fortes limites, ce mouvement rassemble et mobilise une force cherchant à faire échec aux mesures et aux projets anti-sociaux, une force qui menace l'opération ''Union républicaine'' autour de Macron, une force qui annonce que - quelle que soit d'ailleurs l'issue de ces Présidentielles - la résistance  ouvrière et populaire sera farouche.

A  cette inquiétude s'en rattache une autre, celle exprimée très directement dans cette interrogation du journaliste du Figaro en direction de D. Kessler (cf annexe 1) prônant « un traitement de choc »:« Les Français accepteront-ils des réformes aussi profondes, ou tout cela ne finira-t-il pas dans la rue ? »

Bref, décider de voter et d'appeler à voter Mélenchon le 23 avril ne relève pas d'un choix tactique électoral. Il s'agit d'un choix politique concret refusant le confort « idéologique » d'une position apparemment plus radicale (telle que l'abstention ou encore le vote Arthaud ou Poutou) pour s'inscrire (sans illusion, mais avec détermination!) dans un mouvement qui, dans l'immédiat sur le terrain miné des Présidentielles et surtout demain dans les luttes sociales inévitables, peut contribuer au rassemblement de tous ceux qui veulent défendre et reconquérir tous les acquis sociaux et démocratiques.

Annexe 1.  Déclarations de Fillon, Macron, Gattaz, Kessler.
 
Ainsi « François Fillon comme Emmanuel Macron jugent que l’emploi souffre d’un manque de souplesse. [Il faut] changer les règles pour donner plus de flexibilité aux employeurs. » (Le Monde -11 avril)

Dans un entretien au Journal du dimanche du 9 avril, E. Macron définit ses objectifs :

- « procéder de manière rapide et efficace » en légiférant par ordonnances. 
-  présenter dès l'été, « un projet de loi d’habilitation pour simplifier le droit du travail et décentraliser la négociation ».
- «donner plus de place à l’accord majoritaire d’entreprise ou de branche, d’une part, encadrer les décisions des prud’hommes d’autre part ».

De son côté, Pierre Gattaz, président du Medef, dans Le Parisien du 9 avril, déclare :

L’un de nos « deux problèmes fondamentaux » se situe dans « la rigidité de notre code du travail » (le second étant la « compétitivité des entreprises »). [...] « Ce qui est important, ce sont les mesures. Et celles qui sont les plus détaillées, ce sont celles de Fillon, même si celles de Macron vont dans le bon sens. Lorsqu’on a la légitimité d’une élection, il faut aller très vite, car il y a une vraie urgence. On a six mois, on doit faire passer des ordonnances. »

Denis Kessler , PDG de la société de réassurance SCOR, l'un des principaux porte-parole des milieux financiers, connu pour ses déclarations antérieures sur la nécessité de détricoter tous les acquis sociaux de la Libération, a accordé  une longue interview au Figaro (le 8 avril) :

« Le prochain quinquennat sera décisif (…). La France a besoin d’un traitement de fond et de choc ! » […]. [Il faut] « une véritable réforme de toute notre organisation collective, État en tête . (…) La protection sociale doit être du ressort de l’État » (càd qu'il faut en finir avec la Sécu fondée en 45 avec le financement par les cotisations sociales). [...] « Il faut dénationaliser les relations du travail» (donc en finir avec le Code du travail et les conventions collectives) et donner « aux partenaires sociaux la liberté de négocier dans l’entreprise toutes les questions relatives à la durée ou à l’organisation du travail dans le cadre de l’ordre public défini au niveau européen ».

Le Figaro interroge avec inquiétude l’ancien vice-président du Medef : « Les Français accepteront-ils des réformes aussi profondes, ou tout cela ne finira-t-il pas dans la rue ? »

Telle est bien la question qui explique les angoisses et les attaques au sujet de Mélenchon de tous les partisans du maintien et de l'élargissement de la loi El Khomri, et en particulier de ceux qui œuvrent à une « recomposition » autour de Macron....

Annexe 2.  A propos de Mélenchon.

Le 30 janvier dernier était diffusé à la télévision un documentaire de Gérard Miller sur J-L. Mélenchon, lors duquel ce dernier se prêtait à une large confession. Il s'y affichait comme un ardent mitterrandiste, affirmant avec émotion que Mitterrand était son maître en politique et son « grand homme ». Il se disait aussi très satisfait et fier de sa participation au gouvernement Jospin (champion en privatisations, rappelons-le), l'un  des meilleurs moments de sa vie politique, disait-il...

Après ce documentaire, je notais ce 30 janvier : « Fondamentalement, il demeure un carriériste mégalo, cherchant à chevaucher un mouvement voulant défendre les acquis sociaux et démocratiques. Il dénonce en termes fort éloquents la financiarisation, la recherche à tout prix du profit et du fric. Mais que propose-t-il ? Jamais rien de précis dans ses propos pour porter effectivement atteinte à la domination des banques et des sociétés financières et pour mettre fin à la spéculation financière. Rien sur la nationalisation sans indemnité des grandes banques et sociétés financières.... »

Tout cela demeure vrai. La critique des « limites » (euphémisme!) des positions politiques et du programme électoral de Mélanchon est aisée. Pour autant, peut-on s'en satisfaire, compte tenu du mouvement en cours à propos de la candidature Mélenchon et de ce qu'il signifie sur le plan politique et social, pour éviter de prendre une position concrète immédiate, au nom d' une sorte d'absolu doctrinaire ?

 


Votons Mélenchon, par Robert Duguet




J’écrivais dans mes notes à la date du 5 avril à propos de la campagne présidentielle cette conclusion :

« Je ne sais pas si je voterai dans cette élection d’où rien de bon ne sortira. J’observe que de nombreux citoyens vont s’abstenir, que même des groupes sociaux s’organisent pour agir en faveur de l’abstention. C’est un mouvement que je comprends. Par ailleurs une fraction importante de l’électorat de gauche, effet politiquement différé du mouvement social contre la loi  ElKhomri, se regroupe derrière Mélenchon, bien que ce dernier ait fait tout ce qui était en son pouvoir de faire, pour que son mouvement « France Insoumise », suite à la destruction du Parti de Gauche, échappe au contrôle de ceux et celles qui soutiennent sa candidature. Si je vote Mélenchon au premier tour ce sera sur une motivation très précise : tout ce qui concourt à la destruction du Parti d’Epinay est un bien pour les salariés et la jeunesse. Malgré lui, car n’oublions pas que la référence au mitterandisme chez lui n’a rien de sentimental, Mélenchon ne peut réaliser son ambition qu’en marchant sur les os du parti d’Epinay. Que le PS ne soit plus le parti en capacité d’assurer la survie des institutions de la Vème république intéresse tous ceux et celles qui veulent renverser ce régime pourri. On peut donc faire l’effort de voter Mélenchon. »

Le caractère très mouvant de la situation politique, la percée de Mélenchon qui rallie aujourd’hui des secteurs importants de la classe ouvrière et de la jeunesse, le mouvement de ceux et celles qui jusqu’à ce jour envisageaient l’abstention ou le vote blanc et qui sont conduits à voter pour le candidat de « France insoumise », sans le plus souvent partager ses positions, doit nous conduire à modifier notre propre appréciation. Ainsi la position des amis de Gérard Filoche exprimée dans « Démocratie et Socialisme », qui se sont battus avec acharnement pour l’unité Hamon-Mélenchon, fondée d’ailleurs sur le retrait de Mélenchon, est hautement significative. Aujourd’hui ils écrivent : «Jean-Luc Mélenchon est devenu le vote utile à gauche. » Mais laissons un instant de côté le théâtre d’ombre de l’électoralisme dans la Vème république et revenons à la méthode que nous donne le marxisme pour apprécier la situation présente. La survie de la Vème république a été assurée par l’alternance et la capacité du parti de Mitterand d’en assurer la continuité. S’il n’y a plus demain de parti du président, ni à droite, ni à gauche, le mouvement social qui monte en puissance depuis la bataille contre la loi El Khomeri, s’engouffrera dans la brèche. Nous sommes à un moment où la crise du régime va libérer une situation de nature pré-révolutionnaire : même avec les pauvres outils que laisse au peuple les institutions de la Vème république pour exprimer ses aspirations, la percée de la candidature Mélenchon est aujourd’hui significative de ce mouvement profond. Malgré la forêt de drapeau bleu-blanc-rouge, malgré la Marseillaise, malgré le caractère bonapartiste de sa candidature, malgré sa politique à l’international, malgré tout ce qui peut aujourd’hui nous opposer idéologiquement à lui, il est porté par un mouvement qui dépasse de très loin sa propre personne, et sa volonté de devenir un président-bonaparte de la fin de la Vème république.

Apprécions que tout ce qui peut permettre d’hâter la crise finale de la Vème république est bon à prendre, et celle non moins appréciable de la fin du parti d'Epinay, qui a assumé toutes les turpitudes et toutes les trahisons des intérêts vitaux de la classe laborieuse depuis 1983.

Alors votons Mélenchon !

 


Les proches de Gérard Filoche appellent à voter pour Jean Luc Mélenchon au premier tour des élections présidentielles, par Jean-Jacques Chavigné

Source : http://www.democratie-socialisme.org/spip.php?article4040

Samedi 15 Avril 2017


 



Voici l’appel de Jean-Jacques Chavigné, militant socialiste picard bien connu à Amiens, paru dans la revue Démocratie et Socialisme qu’il anime avec Gérard Filoche, ancien inspecteur du travail et membre du bureau national du Parti Socialiste, avec qui il a notamment écrit le remarquable ouvrage « SOS Sécurité Sociale ».
 
Pour permettre à la gauche d’être au second tour des élections présidentielles
 
Benoît Hamon devrait se désister en faveur de Jean-Luc Mélenchon

J’ai milité pour des élections primaires de toute la gauche et des écologistes, allant du président de la république à Jean-Luc Mélenchon.
 
J’ai persévéré dans cette voie après que François Hollande ait jeté l’éponge.
 
Bien que mon candidat, Gérard Filoche, ait été éliminé de l’élection primaire de la gauche, sous le prétexte de règles de parrainage à géométrie très variable, je suis allé voter à l’élection primaire. Au premier tour, j’ai glissé un bulletin Arnaud Montebourg dans l’urne, après avoir appelé à voter pour ce candidat. Au second tour, j’ai appelé à battre Manuel Valls et j’ai glissé un bulletin Benoît Hamon dans l’urne après avoir appelé à voter pour ce dernier.
 
Fort de la victoire de Benoît Hamon et de sa promesse de proposer l’unité à Jean-Luc-Mélenchon, j’ai milité pour une candidature unitaire de la gauche sur un programme commun, déjà en grande partie écrit par les deux candidats, tant leurs convergences étaient grandes.
 
J’estimais, alors, que le candidat à la présidence de la république devait être Benoît Hamon et que Jean-Luc Mélenchon devrait être premier ministre. Parce que Benoît Hamon l’avait emporté dans une élection primaire à laquelle avait participé plus de deux millions d’électeurs de gauche et que sa position, plus centrale au sein de la gauche, me paraissait faire de lui le plus apte à unifier la gauche et à incarner le vote utile.
 
J’ai, en même temps, écrit de nombreux articles pour décortiquer les programmes de François Fillon et de Marine Le Pen. Pour montrer, aussi, en quoi le soi disant candidat « de droite et de gauche », Emmanuel Macron, était un candidat de droite et un néo libéral de la plus belle eau cherchant, à grand peine, à le dissimuler sous une peau d’agneau, pourtant taillée à sa mesure par les médias dominants.
 
Deux faits m’ont amené à changer d’avis, concernant la forme que prenait l’unité de la gauche.
 
Le premier est le peu de succès des lettres, des pétitions et des rassemblements en faveur de l’unité des deux candidats de gauche, alors que soixante quinze à soixante dix huit pour cent des électeurs de gauche souhaitent un candidat commun.
 
Le second est la montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon dans des sondages de plus en plus fiables au fur et à mesure que s’approche le scrutin du premier tour. En une semaine, Jean-Luc Mélenchon atteint dix neuf pour cent des intentions de vote, fait jeu égal puis dépasse François Fillon, alors que Benoît Hamon se retrouve à neuf pour cent des voix.
 
J’ai alors compris que les électeurs de gauche avaient parfaitement conscience des enjeux du scrutin et qu’ils ne voulaient pas subir pendant cinq ans les attaques de l’extrême droite ou de la droite, que cette dernière porte le visage de François Fillon ou celui d’Emmanuel Macron.
 
J’ai compris, également, que ces électeurs avaient parfaitement conscience qu’avec deux candidats à douze ou à treize pour cent des voix au premier tour des élections présidentielles, la gauche n’avait pas la moindre chance d’être présente au second tour. Le nombre d’électeurs socialistes déplaçant leur intention de vote de Benoît Hamon vers Jean Luc Mélenchon progresse. Les électeurs de gauche sont donc en train d’imposer, à leur façon, dans les faits, avec une rare intelligence et avec le seul moyen dont ils disposent, leur bulletin de vote, un candidat unique de la gauche qui n’était pas le mien, Jean-Luc Mélenchon.
 
Ce qui m’importe, au total, dans cette élections décisive, est qu’un candidat de gauche soit au second tour, batte Marine Le Pen et emporte les élections présidentielles.
 
Je suis donc bien obligé de constater que les neuf pour cent de voix dont Benoît Hamon est crédité dans les sondages ne serviront à rien. Jean-Luc Mélenchon est devenu le vote utile à gauche. Il suffirait que la moitié des électeurs de Benoît Hamon votent pour Jean-Luc Mélenchon et ce dernier serait présent au second tour, en passe d’emporter les élections présidentielles.
 
Je suis donc obligé de tirer la seule conclusion qui s’impose. Benoît Hamon devrait se désister en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Et il devrait le faire de tout urgence pour créer une dynamique de rassemblement de la gauche, ramener à gauche tous ceux qui, en désespoir de cause, voulaient voter pour Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen et encourager à retrouver le chemin du vote tous les électeurs de gauche qui s’abstiennent depuis 2013.

 


De toutes les forces de la gauche, avec Jean-Luc Mélenchon.

dimanche 16 avril 2017.
 
Communiqué de Ensemble !



Dans une situation troublée, les dangers menacent en nombre à l’occasion de la prochaine présidentielle.

La droite s’est extrémisée avec François Fillon, un candidat par ailleurs mis en examen, entre autres, pour détournement de fonds publics et qui promet une politique purement réactionnaire sur les plans sociaux et sociétaux.

L’extrême droite de Marine Le Pen est plus menaçante que jamais, ajoutant à ses options antipopulaires et à son islamophobie violente, les vieux relents antisémites qu’elle cherchait à masquer.

L’extrême centre de Macron, vraie droite en réalité, nous promet la systématisation des politiques austéritaires, en ligne directe avec les injonctions de la Commission Européenne, en vue de détruire à la racine ce qui reste de décennies d’acquis sociaux.

Mais, pour la première fois depuis des décennies, la campagne et le programme de Jean-Luc Mélenchon offrent la possibilité de s’y opposer avec un projet démocratique, social, écologique qui permettrait enfin de tourner la page du passé et de s’orienter radicalement vers un avenir nécessaire. C’est la raison pour laquelle monte le soutien à cette candidature, dans les quartiers populaires comme dans toute la population. La gauche est diverse, elle le restera, et de nombreuses questions animent légitimement ses débats. C’est ce qui fait sa tradition et sa richesse.

Mais cette occasion de déjouer les scénarios écrits d’avance, personne ne doit la laisser passer !

Il nous reste une poignée de jours pour convaincre celles et ceux qui hésitent encore.

De toutes les forces de la gauche, renforçons le vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon !

Le 13 avril 2017.

 


La vraie vie, c'est la lutte des classes, par Daniel Gluckstein

Editorial de la Tribune des Travailleurs

12 avril 2017

Source : https://latribunedestravailleurs.files.wordpress.com/20l7/04/lerepage-tt84.jpg)



Un même drapeau tricolore flotte sur les meetings des cinq « grands candidats ». Une même Marseillaise les conclut. Tous Français, sans distinction : tel est le message suggéré...

Une manière d'exorciser la lutte de classe pour l'évacuer du débat présidentiel.

Mais pendant le cirque électoral, la vraie vie continue. Et la vraie vie, c'est la lutte des classes.

Faire travailler les ouvriers quinze jours supplémentaires par an, gratuitement, dans une entreprise d'Eure-et-Loir : c'est possible et légal, c'est la loi El Khomri.

Liquider les centres de protection maternelle et infantile dans le département le plus pauvre de France : c'est possible et légal, c'est l'application du pacte de responsabilité.

Dans tous les domaines, les travailleurs subissent les attaques les plus brutales de ce gouvernement qui poursuit la politique du précédent et prépare celle du suivant.

Dans tous les domaines, les travailleurs sont contraints de dresser leur propre lutte de classe avec leurs organisations syndicales, parfois même avec leurs comités de délégués unis avec les syndicats.

L'âpreté de la lutte de classe contraste avec un débat électoral convenu et aseptisé.

L'âpreté de la lutte de classe, c'est le prolongement de la mobilisation de millions contre la loi El Khomri.

Une mobilisation qui trouve une expression déformée et partielle dans la progression des intentions de vote…

Pour autant, il faut constater que plus les intentions de vote en sa faveur augmentent, plus Mélenchon tient un discours éloigné de la lutte de classe.

Fidèle à sa propre formule selon laquelle la notion d'intérêt de classe n'est plus à l'ordre du jour (Le Parisien, 23 mars), il adopte une posture de plus en plus bonapartiste, avec une pincée de social ici, une poignée d’écologisme là, mais surtout aucune référence à la lutte de classe, ni à l'Union européenne, ni à la Ve République, ni à la rupture, ni même à ses propres mots d'ordre d'Assemblée constituante et de VIe République… On comprend dans ces conditions qu'une partie des travailleurs et des jeunes emprunte la voie de l'abstention, tandis qu'une autre partie place ses espoirs malgré tout dans Mélenchon.

Il reste que la loi El Khomri s'applique. Il reste que dans la période qui vient, quel que soit le résultat de l'élection, les travailleurs auront besoin, pour combattre (en particulier pour l'abrogation de cette loi infâme), de disposer d'organisations de classe indépendantes des patrons et du gouvernement. Et cela, au plan syndical comme au plan politique.

Dans une situation où beaucoup de choses peuvent basculer, le libre débat est indispensable.

Le Parti ouvrier indépendant démocratique combat pour un gouvernement ouvrier qui prenne les nécessaires mesures de rupture. Préparant son IIe Congrès, il invite sans préalable à participer à la discussion les travailleurs et militants de toutes tendances qui refusent de renoncer à la lutte de classe et au drapeau rouge des prolétaires.


Réponse de Patrick Albert, militant syndicaliste et ex-PG à Daniel Glückstein



 

Daniel,

Je viens de recevoir la Tribune des Travailleurs et j'ai lu ton éditorial qui m'a mis particulièrement en colère pour ne pas dire plus. En effet, j'ai le sentiment que l'ennemi dans ces élections est Melenchon ... Depuis plusieurs semaines, le POID explique que l'unité doit se réaliser entre Hamon et Melenchon sur la base simplement de l'abrogation de la loi El Khomri car l'un comme, l'autre c'est la même chose. Mais que l'on le veuille ou l'autre il n'y a pas un signe égale entre les deux. Hamon a gagné la primaire non pas sur son programme mais sur le rejet de Valls et de sa clique.

Hamon n'a pas jeté l'éponge comme tu le dis. Dès le lendemain de son investiture, il a essayé d'avoir le soutien de la droite du PS en capitulant sur son propre programme. D'ailleurs à l'inverse de ce qui est affirmé il ne demande pas l'abrogation de la loi El Khomri  mais  le changement de « la loi travail pour protéger les droits des travailleurs » (Loi travail Hamon). Par ailleurs, c'est omettre qu'il a été ministre des gouvernements Ayrault (mise en place du CICE entre autre) et Valls, qu'il est l'instigateur de la réforme des rythmes scolaires, qu'il n'a pas voté les motions de censure qui auraient pu faire tomber le gouvernement Valls... Si dans les sondages il y a un basculement sur Melenchon, c'est que les travailleurs ne s'y trompe pas et compris qu'il était déjà en train de capituler avant même d'être élu.

Quant à Mélenchon pour lequel je n'ai pas particulièrement d'estime pour avoir était exclu du PG, je partage totalement l'analyse sur l'aspect bonapartiste de sa candidature, que son discours fait abstraction de la lutte des classes et la remplace par la notion de peuple, que la Marseillaise a remplacé l'International, les drapeaux rouge ou partitaire sont remplacés par les drapeaux tricolores, qu'un certain nombre de positions sont discutables... Mais il est un fait. Une mobilisation dans la progression des intentions de vote en faveur de Melenchon existe parce que un certain nombre de travailleurs vont essayer de se saisir de ce vote dans l'espoir que cesse l'ensemble des attaques qu'ils subissent depuis des années et en particulier avec la loi El Khomri.

Alors tu pars du discours de Marseille pour expliquer que Mélenchon a renoncé à ses propres mots d'ordre. Outre que l'article de la page 3 polémique sur la question du rameau avec cette allusion au catholicisme. Le rameau d'olivier est apparu déjà dans la mythologie grec et représente le symbole de la paix. Par ailleurs, lors du débat à 11, il me semble qu'il a été clair par rapport aux religions et à la laïcité. Ce type de polémique ne fait rien avancer.

Donc, prenant acte de ce que tu écris et écoutant régulièrement les discours de Mélenchon, je me suis dit que tu avais peut être raison et j'ai écouté celui postérieur à Marseille qui s'est déroulé  à Lille. Il est un fait que chaque discours de Melenchon n'est pas identique au précédent.

J'ai écouté attentivement le meeting de Lille. Je te joins le lien Meeting Lille et pour te faciliter une écoute de 2h12 mm. Je t'ai positionné les endroits sur lesquels il ne me semble pas avoir renoncé.

Dans le discours de Lille, Melenchon dit qu'il « est le candidat qui veut abolir la monarchie présidentielle et instaurer la sixième république » (40 mm), « sortie de l'Otan » (40mm55s), « la loi El Khomri que nous abrogerons » (1h09mm30s), « la loi El Kromri que nous allons supprimer » (1h58mm40s), « nous rétablirons le pouvoir de la commune et sa liberté de s'associer librement. La base de la démocratie française c'est la commune »(1h24mm30s), « nous reviendrons sur la réforme du collège... et pareil pour les rythmes scolaires » (1h28mm10s), à propos de l'Europe « il faut sortir de ses traités » (1h29mm10s).

Donc cet édito n'est pas honnête et laisse entendre certaines choses qui ne sont pas vrais. Effectivement, même si la probabilité est faible (en 2012, les sondages donnaient 16% et il a terminé à 11%), je pense que Melenchon n'est pas Hamon et que son élection serait, entre autre, une porte ouverte pour les travailleurs pour l'abrogation de la loi El Khombri. Pour que les choses soient claires, je n'ai aucune illusion sur Melenchon mais cela serait un point d'appui pour la classe ouvrière.

J'ai le sentiment que vous militez pour l'abstention. Si tel est le cas, il faut le dire clairement. L'ennemi aujourd'hui n'est pas Mélenchon mais Macron, Fillon, Le Pen car ce sont des plans meurtriers qui se préparent contre la classe ouvrière.
Par contre, pour ne pas être totalement négatif, je partage totalement le paragraphe « Il reste que...syndical comme au plan politique ».

Amicalement

 


Victor Barthélémy (1906-1985), ancien du PPF de Doriot, participe à l'organisation de la rafle du Vel d'Hiv et joue après 1974 un rôle central aux côtés de Jean Marie Le Pen à l'organisation du Front National...

Parmi les auxiliaires de la rafle du Vélodrome d'Hiver, un futur numéro deux du Front National, par Nicolas Lebourg
 
Lundi 10 Avril 2017

Source : http://www.slate.fr/story/143267/victor-barthelemy-rafle-vel-hiv-le-pen



Pour Pessah, la Pâque juive, Marine Le Pen a décidé d'ouvrir une polémique sur la rafle du Vélodrome d'Hiver, dont elle a estimé que la France n'était pas responsable. Ce thème lui permet de s'adresser à l'électorat conservateur sur un segment qui lui convient, la grandeur de la France contre la repentance, alors que cet électorat s'avère rétif à son programme économique et européen. Le débat des onze candidats avait vu la présidente du Front National perdre son rôle de candidate contre le système. Les sondages placent désormais quatre candidats dans la marge d'erreur donnant un ticket pour le second tour. Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé et Manuel Valls n'étant pas là, le débat porte sur l'économique et le social et non sur les burkinis. Marine Le Pen avait donc besoin d'une polémique a minima. Il lui fallait se resituer comme candidate seule contre tous et ses soutiens dépensent leur énergie sur les réseaux sociaux à essayer de faire prendre la polémique.
 
Cette dernière est quelque peu vintage car, aujourd'hui, ce n'est plus Vichy mais la guerre d'Algérie qui sert de base au régime mémoriel. Mais les lepénistes, voulant peut-être maladroitement préempter le souvenir gaulliste pour l'entre-deux tours, rappellent ainsi à notre souvenir un homme clef de cette période, Victor Barthélémy. Car la rafle du Vélodrome d'Hiver ne fut pas faite que par la police française, cette dernière était aidée, les 16 et 17 juillet 1942, par plusieurs centaines d'hommes du Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, PPF dont Victor Barthélémy était alors le numéro deux, avant de devenir, trente ans plus tard, le numéro deux du Front National. Son trajet est celui d'un siècle.
 
Du communisme au fascisme
 
Né en 1906, Victor Barthélémy provient d’une famille de gauche. Républicain varois, son grand-père est déporté en Algérie après le coup d'état de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851. Pacifiste et socialiste, son père s’enthousiasme pour la révolution russe de 1917. Le jeune Victor Barthélémy partage sa foi enthousiaste quoiqu’il ne dédaigne pas, en plus de l'Humanité, la lecture de l'Action Française de Charles Maurras. Il adhère à la Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC), ancêtre du Parti Communiste Français (PCF). Après avoir eu pour mission de mener une agitation antimilitariste et anticolonialiste à Marseille, il est envoyé suivre à Bruxelles un stage de formation de l'internationale communiste. Il poursuit ensuite, en 1928, sa formation à Moscou.
 
En 1935, la signature du pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique entre Joseph Staline et le ministre des affaires étrangères Pierre Laval est suivie de déclarations de foi patriotique et de soutien à l’armée de la part du PCF. Pour Victor Barthélémy, pareils légalisme et soumission à l’ordre induisent que l’horizon révolutionnaire n’est plus qu’un leurre. Que faire ? Il cherche la révolution ailleurs et il songe que, somme toute, « le fascisme était un socialisme qui se réalisait ». Quand, en 1936, Jacques Doriot fonde le PPF, Victor Barthélémy participe à l'aventure et devient son bras droit. Dans les débats du conseil national du PPF, il synthétise ce que doit être l'action, « les moyens doivent être simples, catégoriques et violents ».
 
Le basculement a lieu quand l'Allemagne rentre en guerre contre l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) à l'été 1941. Jacques Doriot pousse à la constitution de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) et il s'y engage. Il charge Victor Barthélémy de porter à l'ambassade d'Allemagne une lettre de remerciements à Adolf Hitler, ainsi que de faire fonctionner le parti pendant son absence. Victor Barthélémy synthétise en quelques mots les nouveaux objectifs, « pour une politique intérieure antiparlementaire, antidémocratique, antijuive, antimaçonnique et hardiment socialiste dans le cadre d’un état totalitaire et pour une politique extérieure de reconstruction européenne par la réconciliation franco-allemande et la collaboration avec tous les états d’Europe ».
 
À la fin de la guerre, il se réfugie en Allemagne, puis en Italie. Il tente de mettre en place des commandos à introduire en France. Arrêté le 2 mai 1945, il est renvoyé dans son pays. Il obtient d’être traduit devant un tribunal militaire, lui qui fut toujours un civil, et il n’est condamné qu’à quelques mois d’emprisonnement.
 
Reconstruire l'extrême droite
 
Très lié aux néofascistes italiens, Victor Barthélémy est de toutes les tentatives de reconstruction de l'extrême droite radicale à l'échelle européenne. En France, la guerre d'Algérie paraît pouvoir redonner des perspectives. Victor Barthélémy entre donc au comité directeur du Front National pour l'Algérie Française fondé par Jean-Marie Le Pen en 1960. Ce dernier anime la campagne de Jean-Louis Tixier-Vignancour au premier tour des élections présidentielles de 1965 et, là encore, l'ancien du PPF participe à la direction. Face à l'insuccès, Victor Barthélémy s'efface et il ne réapparaît que lorsque le mouvement néo-fasciste Ordre Nouveau décide de lancer le Front National au mois d'octobre 1972.
 
Entre les jeunes radicaux et le président du parti, le courant passe mal. Victor Barthélémy est l'homme qui arrange la situation, faisant des allers et des retours de conciliation. Au mois d'avril 1973, une convocation interne à Ordre Nouveau invite ainsi les militants à une conférence sur le PPF présidée par lui et qu’il anime avec André Dufraisse, un ancien de la LVF. Il n'y a rien de nostalgique, mais une perspective fonctionnelle, « il ne s’agit pas pour les nationalistes en 1973 d’évoquer les expériences passées, mais d’analyser les causes de l’échec de notre famille politique, afin d’en tirer un enseignement indispensable à tout engagement politique ». Le mois suivant, Jean-Marie Le Pen tente d'éviter l'explosion de l'alliage entre le Front National et Ordre Nouveau en déclarant lors d'un meeting que « vous maurassiens, vous intégristes, vous anciens fascistes, laissez de côté vos querelles, venez sous la bannière du Front National défendre la droite nationale, sociale et populaire ».
 
Rien n'y fait. Après la dissolution par l'état d'Ordre Nouveau au mois de juin 1973, le conflit entre le président du Front National et l'ancienne équipe d'Ordre Nouveau finit devant les tribunaux pour savoir à qui appartient le nom du mouvement. Victor Barthélémy choisit de soutenir le président plutôt que les jeunes néo-fascistes. Secrétaire administratif du Front National depuis 1973, il occupait en fait des fonctions de secrétaire général qu'il obtient officiellement au congrès de 1975. Pour Jean-Marie Le Pen, c'était là un choix logique, « dans mon esprit, le Front National visait à rassembler les patriotes, qu’elles qu’aient été leurs options personnelles, politiques ou historiques précédentes, à condition qu’ils n’aient pas agi par esprit de lucre, ni qu’ils aient servi d’autres pays que le leur », m'expliquait-il en 2012, ainsi qu'à Joseph Beauregard, pour notre livre « dans l'ombre des Le Pen, une histoire des numéros deux du Front National ». « Victor Barthélémy est disponible, à la retraite et il a une connaissance technique de la marche d’un mouvement, modéré et efficace, se faisant accepter de gens plus jeunes que lui. C’était un bon organisateur et un bon technicien qui avait une expérience politique et révolutionnaire d’abord, qui avait exercé des responsabilités nationales dans un grand parti politique et qui n’essayait pas de faire prévaloir son passé politique mais qui se mettait à la disposition des initiatives nouvelles ».
 
Il est vrai que Victor Barthélémy n'est pas enfermé dans le passé. Alors que l’immigration n'est pas la préoccupation essentielle du Front National à sa naissance en 1972, il tenait déjà, quant à lui, à expliquer qu’il s’y opposait par solidarité avec les immigrés. En effet, il affirmait alors qu'elle les transformerait « en sous-hommes victimes de l’exploitation des négriers, coupés la plupart du temps de leurs familles et isolés dans des ghettos, ils n’ont pas la possibilité de s’épanouir, tout en constituant une menace pour la sécurité dans de nombreux quartiers ». Défense des identités, lien entre immigration et insécurité urbaine, le discours dépréciant la promiscuité inter ethnique se réinventait et cet homme qui n'était plus jeune était à l'avant-garde de ces discours-là.
 
Victor Barthélémy reprend donc les structures du PPF pour réorganiser le Front National. Il crée des fédérations départementales et des inspections régionales et il met en place en 1975 une série de commissions. Il dote le parti d’institutions, un comité central et un bureau politique, dont les dénominations sont évocatrices du mouvement ouvrier. Il met en place avec André Dufraisse des associations destinées à servir de courroies de transmission au Front National, sur le modèle de l’action du PCF. Il élimine toute trace de collégialité pour faire remonter toutes les structures au président.
 
L’homogénéité interne va de pair avec une unification externe. C’en est fini des affiches où le nom de Le Pen se mêle à celui d’autres orateurs. Toute la propagande est personnalisée autour du tribun, le Front National doit être identifié comme le parti de Jean-Marie Le Pen. À l’intérieur il faut un chef, aux masses il faut présenter un sauveur.
 
En 1976, Victor Barthélémy se retire dans le midi de la France. Il rédige son autobiographie publiée en 1978, y faisant montre d’une plume élégante et de fortes amnésies, sur la question de l’antisémitisme tout particulièrement.
 
Il meurt en 1985. S’il est trop sulfureux pour que le Front National puisse évoquer son souvenir, il ne disparaît pas pour autant totalement des esprits.
 
Jean-Marie Le Pen n’est pas homme à abandonner la mémoire de ses amis. Quand, en 1994, il prononce l’hommage funèbre d’André Dufraisse, il déclare, « tu marches avec les anges et avec tes copains disparus. Ceux de ta jeunesse et de ton âge mûr, Jacques Doriot, Victor Barthélémy, Pierre Bousquet et puis d’autres, encore plus près, François Duprat et Jean-Pierre Stirbois ». Jacques Doriot, Victor Barthélémy, le premier trésorier du Front National Pierre Bousquet, François Duprat et Jean-Pierre Stirbois, nous ne sommes pas certains qu'aucun de ceux-là auraient défendu une position gaulliste sur la responsabilité de Vichy et du PPF dans la rafle du Vélodrome d’Hiver, autres temps, autres mœurs.

 


Centenaire de la révolution de 1917

Les cahiers du mouvement ouvrier (CMO) publient le premier numéro spécial consacré à la révolution de Février 1917


Le paradoxe de février, extraits de la présentation de Jean Jacques Marie

…Le 2 mars se constitue un gouvernement provisoire présidé par le prince Lvov, grand propriétaire terrien, qui décide de poursuivre la guerre. Le gouvernement provisoire est censé émaner de la Douma élue pour quatre ans en 1912 et dont Nicolas II a arbitrairement prorogé l'existence par décret pour éviter en pleine guerre des élections grosses d'une déroute politique. Ce même 2 mars, le tsar abdique... La monarchie s'effondre. Le 9, le synode de l'Eglise orthodoxe, que le tsar a tant engraissé, voit dans son abdication « la volonté de Dieu ».

Pour les mencheviks et les S-R, la révolution démocratique en cours a pour seul but de liquider les vestiges du féodalisme en Russie pour y permettre l'épanouissement du capitalisme ; il ne faut donc pas toucher à la propriété privée de la terre et des moyens de production et le pouvoir doit revenir à la bourgeoisie. Les mencheviks et les S-R majoritaires au soviet, le remettent aux fantômes de la Douma. C'est le paradoxe de février que le ministre Goutchkov exprime en disant « Le gouvernement provisoire n'existe qu'autant que le permet le soviet. » L'avocat travailliste « Kerensky », proche des S-R et membre du soviet, nommé ministre de la Justice à titre personnel, donne au gouvernement la caution publique du soviet. Les ouvriers, ouvrières et soldats qui ont renversé la monarchie ne font en effet confiance qu'au seul soviet dont les dirigeants soutiennent à bout de bras le gouvernement provisoire en critiquant telle ou telle de ses décisions, le contrôlent, voire le censurent. Une commission de « contact » constituée à cette fin officialise le double pouvoir, état de déséquilibre permanent, donc nécessairement provisoire. Les mencheviks et les S-R y voient un équilibre fondé sur la conciliation puis la coopération entre le soviet et le gouvernement provisoire.

Pour se procurer les Cahiers, écrire à Hélène Stern, 18 rue Ferrus, Paris 75014

La manifestation des femmes de Pétrograd le 8 mars 1917...

 


Podemos prépare une internationale démocratique européenne pour lutter contre l'extrême droite et Donald Trump, par Alejandro Lopez de Miguel

Source : http://www.publico.es/politica/prepara-internacional-democratica-europea-combata.html

Samedi 8 Avril 2017



 
La formation violette défend la confluence des forces politiques et des organisations civiles aux élections européennes de 2019 et elle invite les partis sociaux-démocrates à cesser de soutenir les conservateurs, agissant comme des « institutions zombies ». 
 
Contre Donald Trump d’un côté de l'Atlantique et plusieurs partis d'extrême-droite qui montent dans les sondages de l’autre côté, Podemos prépare un espace qui rassemble les forces progressistes européennes, une sorte d’internationale démocratique qui puisse résister à l’internationale réactionnaire de l'extrême droite, de la xénophobie et de l'austérité.
 
 Cet espace est destiné à inclure les partis politiques, les organisations sociales et d'autres parties prenantes, et à moyen terme pourrait se cristalliser dans la création d’une candidature majoritaire pour les élections européennes de 2019, selon les mots du porte-parole de Podemos au parlement européen et secrétaire européen de la formation, Miguel Urbán.
 
 Il précise que son objectif n’est pas seulement de regrouper des formations dans un même parti, un groupe parlementaire ou une candidature, mais de construire des canaux de communication entre les différentes réalités qui, selon lui, vont au-delà d'un groupe parlementaire.
 
« L'idée est de construire une structure, plus un mouvement qu’un parti, travaillant à la confluence et à la synergie, pour voir ce qui peut être fait », dit-il. Cet espace accueillerait des initiatives telles que le plan B, DIEM 25 et Blockupy. « À un certain moment, nous devons les mettre tous autour d’une table. L'idée est de parler à tout le monde », ajoute-t-il.
 
 Pour sa part, le député au congrès et secrétaire international du parti, Pablo Bustinduy, dit que dans le contexte actuel les européens estiment qu’ils doivent choisir « entre l'établissement, la grande coalition entre les sociaux-démocrates et les conservateurs et les formations d'extrême droite » comme le Front National de Marine le Pen en France.
 
Cependant, Pablo Bustinduy suppose qu'il y a « beaucoup de mouvement et d’agitation dans la gauche européenne », à l’intérieur de formations sociales démocrates en colère, comme dans les groupes verts et des secteurs du Mouvement Cinq Etoiles (MCE). « De la confluence de ces mouvements peut émerger un grand mouvement politique comme une alternative à la grande coalition et à l'extrême droite », ajoute-il. Il accuse également les grands partis européens de maintenir une attitude d’obéissance aveugle et de soumission à Bruxelles et aux politiques néo libérales européennes qui, selon lui, constituent un projet qui a échoué. « C’est le discours d'un européanisme vide, qui semble cynique », a-t-il noté.
 
 Miguel Urban et Pablo Bustinduy ont développé Vendredi 7 Avril 2017 à Madrid les idées qui sous-tendent la conférence internationale convoquée par la formation violette le 22 Avril 2017 au théâtre el Pavón de la capitale. C’est une réunion qui est un point de départ, « ce n’est pas une rencontre finale », a répété Miguel Urban, qui veut se servir de la force d’attraction de Podemos en Europe pour réunir les partis et les mouvements qui partagent l'analyse que cette année est une année cruciale pour le projet européen et pour « récupérer l’idée de respect et de bien-être des peuples », a déclaré Pablo Bustinduy.
 
Le secrétaire international du parti violet soutient que Podemos devrait être l’avant-garde de la construction de ce mouvement international et le leader de la formation, Pablo Iglesias, participera au meeting de clôture de l’évènement.
 
Les organisateurs annoncent également la participation de Marina Albiol, porte-parole d’Izquierda Unida au parlement européen, de Caterina Martins, coordinatrice générale du Bloco de Esquerda du Portugal, et de Winnie Wong, coordinatrice de People’s Summit et de People for Bernie. Il y aura aussi des surprises.
 
L'une des clés pour comprendre le scénario actuel est, de l'avis des deux leaders du parti violet, la situation des formations sociales démocrates de différents pays européens. Miguel Urbán fait valoir que, dans leur configuration actuelle, les partis sociaux-démocrates « font partie du problème de l’Europe et de la grande coalition ». Il affirme que ce sont aujourd'hui des « institutions zombies » et il fait valoir qu’elles doivent abandonner la voie de l'austérité et s’éloigner de la droite pour survivre. « Ou bien la sociale démocratie quitte la grande coalition, ou bien elle meurt », dit-il.
 
Selon lui, la situation est favorable en Espagne, avec un Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) sans leadership et sans volonté apparente d'aborder une réforme en profondeur de son projet politique, comme en Europe. Pablo Bustinduy rappelle que le PSOE, comme parti qui aspire à gouverner, « doit prendre le projet européen au sérieux » et il caractérise la situation actuelle de cette formation comme une « lutte de pouvoir sans divergence politique ». Dans ce contexte, il fait valoir que Pedro Sanchez, ancien secrétaire général et à nouveau candidat à la direction du PSOE, est devenu anti système depuis qu’il a perdu son poste. « C’est un outsider dans le PSOE », ajoute Miguel Urbán. La solution, insistent-ils, ne peut pas venir de la droite ni de la sociale démocratie qui a fusionné avec ceux qu’elle voulait combattre.

 


Philippe Poutou et Nathalie Arthaud à l’offensive sur les affaires, par Jean-Baptiste de Montvalon

Le leader du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et la candidate de Lutte Ouvrière n’ont pas été relayés par les autres candidats sur cette question.

Source : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/05/debat-presidentiel-nous-on-n-a-pas-d-immunite-ouvriere_5106148_4854003.html



 

Etrange omerta que ce silence persistant sur les affaires, dont une accablante litanie rythme pourtant la campagne présidentielle depuis des semaines. Lors du premier débat télévisé, qui avait réuni les cinq principaux candidats sur la première chaîne de la télévision française, le Lundi 20 Mars 2017, Jean-Luc Mélenchon avait été le seul à briser le non-dit régnant sur le plateau en moquant les pudeurs de gazelle des journalistes qui venaient d’évoquer, sans plus de précision, le climat des affaires. « Ici, il n’y a que deux personnes qui sont concernées, François Fillon et Marine Le Pen. Nous n’avons rien à voir avec tout cela. Alors, s’il vous plaît, ne nous mettez pas dans le même sac », avait souligné le candidat du Mouvement de la France Insoumise.
 
S’il n’a assurément pas contribué à clarifier les positions des uns et des autres, le deuxième débat élargi aux onze candidats aura au moins permis aux téléspectateurs d’entendre des mots nettement plus clairs à ce sujet. Nous les devons à certains de ces petits candidats, les recalés du Lundi 20 Mars 2017, généralement ignorés, souvent moqués et parfois méprisés lorsqu’ils accèdent à l’antenne à une heure tardive. Un statut peu enviable, mais qu’ils ont retourné à leur profit, Mardi 4 Avril 2017, en faisant preuve d’une singulière et salutaire liberté de style et de paroles. Dans ce registre, Philippe Poutou s’est montré particulièrement efficace.
 
En refusant de poser pour la photo de groupe, le candidat du NPA a marqué d’emblée sa différence. « Je suis ouvrier à l’usine Ford de Bordeaux. A part Nathalie Arthaud, je crois que je suis le seul à avoir un travail normal », a-t-il indiqué au moment de se présenter. Lorsque fut abordée la question de l’exemplarité en politique, c’est ce petit candidat en polo, comme égaré au milieu d’une flopée de costumes et de cravates, qui a rhabillé pour l’hiver certains de ses adversaires en mode très direct. « Depuis le mois de janvier 2017, c’est le régal. François Fillon, que des histoires, plus on fouille et plus on sent la corruption et la triche. Nous avons aussi Marine Le Pen, c’est pareil, on pique dans les caisses publiques et le Front National, qui est antisystème, ne s’emmerde pas car il se protège grâce à l’immunité parlementaire, donc peinard ».
 
Marine Le Pen et François Fillon, ce dernier marmonnant « je vais vous foutre un procès, vous », ont tenté de l’interrompre. Mais le candidat du NPA a poursuivi sur sa lancée, jusqu’à ce scud qui fera date, « nous, quand nous sommes convoqués par la police, nous n'avons pas d’immunité ouvrière ». Pour la présidente du Front National, qui use de son immunité parlementaire pour refuser de se rendre à toute convocation policière ou judiciaire, le coup, salué par des applaudissements nourris dans le public, était rude et à double tranchant, côté pile, les affaires et, surtout, côté face, la remise en cause d’une candidate qui se veut la porte-parole des oubliés.
 
Nathalie Arthaud a pris le relais en s’en prenant au candidat de la droite. « Quand on est élu, on a plus de devoirs que les autres et on ne devrait pas avoir tous ces privilèges et ces passe-droits », a-t-elle souligné. « Quand nous entendons François Fillon s’en prendre aux privilèges des cheminots quand lui-même s’accorde des largesses, cela choque. Je ne trouve pas cela normal. Quand on est travailleur, qu’on est ouvrier et qu’on est au chômage, des comptes, on en rend tous les jours. Quand on est au Revenu de Solidarité Active (RSA), là aussi, il y a des contrôleurs qui viennent. Et dans une entreprise, la caissière qui récupère un bon d’achat, elle est licenciée. Vous avez admis des erreurs mais, pour moins que cela, les gens sont mis à la porte », a-t-elle conclu en s’adressant directement à François Fillon.
 
Faute d’avoir été relayés par de plus grands candidats, ces quelques rappels à la réalité n’ont pas suffi à déstabiliser l’ancien premier ministre.
 
Mis en examen, notamment pour détournement de fonds publics, François Fillon a pu filer une anaphore un brin surréaliste, « moi, président exemplaire ». Après une brève relance de l’une des journalistes, le candidat des Républicains a opposé une fin de non-recevoir, « je refuse de répondre aux journalistes qui, pendant deux mois et demi, ont fait mon procès. On a voulu me faire taire et on a voulu m’éliminer, je suis toujours là, personne ne viendra m’intimider. Ce sont les français qui porteront un jugement dans un peu moins de trois semaines ».


 

Fantasme... Le Pen et les Fillon au violon...

Quelques notes sur l’évolution de la campagne présidentielle, par Robert Duguet

05/04/2017



La stratégie purement électoraliste de Mélenchon autour de son ambition présidentielle, son refus en 2008 de construire un parti, son repli sur « France Insoumise » petit appareil des fidèles ou clients, la destruction du Parti de Gauche par ceux-là même qui l’ont porté sur les fonds baptismaux, n’augure rien de positif pour l’après présidentielle : dès les résultats, et quelles que soient les résultats, chacun reprendra ses billes et la décomposition va s’accélérer. Le modèle c’est l’attitude du PCF après la présidentielle de 2012. Le mouvement Ensemble qui représentait la gauche du Front de Gauche, est éclaté entre trois orientations politiques différentes. Avec les législatives qui suivront l’élection présidentielle, la décomposition va donc s’amplifier à gauche.

Il n’est pas sûr du tout que le programme économique du Front National corresponde aux intérêts du capitalisme français. Entre un Fillon, candidat du parti naturel de la Vème république, éclaboussé par les affaires, suscitant le dégoût dans une partie de l’électorat de droite et un Macron qui n’a pas l’étoffe d’un bonapartiste, la classe dominante est en face d’une impasse politique et institutionnelle. Par ailleurs celui ou celle qui sortira vainqueur à droite en mai prochain, sera lui aussi confronté à un éclatement de la représentation dans les législatives qui suivront. Le prolongement logique des mécanismes institutionnels de la Vème république, qui fonde sa prétendue stabilité, c’est une représentation majoritaire, ombre portée du candidat-bonaparte plébiscité par l’élection au suffrage universel. Nous assistons aux processus politique et institutionnels, effets déformés des rapports entre les classes, par lesquels les mécanismes de la Vème république ne peuvent plus fonctionner. "Bien creusé, vieille taupe!" (Karl Marx)

Les meetings de masse autour de la candidature de Mélenchon traduisent le fait qu’il y a, d’une part un mouvement de la classe ouvrière depuis la résistance à la loi El Khomri qui se manifeste dans de multiples conflits dans des secteurs professionnels divers et d’autre part une volonté de chercher un débouché politique. Par débouché je n’entends pas seulement une traduction dans les urnes : aujourd’hui c’est la lutte des classes qui va reprendre ses droits, parce que les forces politiques institutionnelles ont toutes prouvé qu’elles ne pouvaient pas satisfaire les problèmes de la classe laborieuse. Donc la question d’une représentation appuyée sur les luttes sociales et reconstruisant la société sur d’autres bases va forcément se trouver posée.

Le mouvement massif qui se déploie autour de la candidature de Mélenchon, quelles que soient par ailleurs les propositions qu’il avance, la pauvreté de la campagne de Benoit Hamon, fait, à mon sens, litière de la ligne défendue par un certain nombre de représentants ou forces organisées : la ligne de l’unité Hamon-Mélenchon, simple copier-coller d’une orientation fondée sur une référence lointaine, vraiment très lointaine, à Léon Trotsky et au Front Unique Ouvrier, de Présumey à Filoche, et de Jacques Kirsner à Cambadélis et jusqu'au …POID, les faits qui, comme disait d’ailleurs Trotsky, « sont têtus », se sont chargés d’en démontrer l’absurdité. Hamon traine derrière lui l’héritage de la politique de Hollande, il voudrait bien comme son maître Emmanuelli qui sauve le PS après le combat pour le non à l’Union Européenne en 2005, sauver lui aussi « la vieille maison ». Le vote utile, traduction électorale des institutions réactionnaires de la Vème république, qui avait marché en 2012 et minimisé la montée de Mélenchon, ne marche plus.

La commune de Paris, précisément parce qu’elle était “la forme enfin découverte de l’émancipation du travail” (Karl Marx), a vu se déployer contre elle une contre-révolution à chaud, c’est à dire par les moyens de la guerre civile.  A la libération, il a fallu la force massive du PCF, représentation conquise dans la lutte armée contre le fascisme, pour neutraliser à froid l’aspiration à la république sociale. De même en 1968 ; lors des présidentielles de 1969, le PCF est à 21% de l’électorat, mais il ne cessera depuis de perdre ses positions. Puis viendra l’implosion de l’URSS et de ses satellites. Il fallait une autre force politique pour étayer la Vème république. Le mitterandisme doit être caractérisée comme une contre-révolution à froid : pas une goutte de sang n’a été versée, ou si peu, dans les affrontements sociaux depuis 1981, mais la classe ouvrière a essuyé de profondes défaites sociales et démocratiques. Aujourd’hui on est au bout d’un cycle : le PS, avec tous ses reniements, trahisons diverses, s’ajoutant aujourd’hui le soutien à l’Union Européenne malgré les désaveux du peuple français, n’est plus en capacité de tenir ce rôle. Cela ne peut plus durer. Il faudra bien que cela casse.

Faut-il s'interroger sur la nécessité de voter dans cette élection d'où rien de bon ne sortira? J’observe que de nombreux citoyens vont s’abstenir, que même des groupes sociaux s’organisent pour agir en faveur de l’abstention. C’est un mouvement que je comprends. Par ailleurs une fraction importante de l’électorat de gauche, effet politiquement différé du mouvement social contre la loi  ElKhomri, se regroupe derrière Mélenchon, bien que ce dernier ait fait tout ce qui était en son pouvoir de faire, pour que son mouvement « France Insoumise », suite à la destruction du Parti de Gauche, échappe au contrôle de ceux et celles qui soutiennent sa candidature. Si je vote Mélenchon au premier tour ce sera sur une motivation très précise : tout ce qui concourt à la destruction du Parti d’Epinay est un bien pour les salariés et la jeunesse. Malgré lui, car n’oublions pas que la référence au mitterandisme chez lui n’a rien de sentimental, Mélenchon ne peut réaliser son ambition qu’en marchant sur les os du parti d’Epinay. Que le PS ne soit plus le parti en capacité d’assurer la survie des institutions de la Vème république intéresse tous ceux et celles qui veulent renverser ce régime pourri. On peut donc faire l’effort de voter Mélenchon. Sans aucune illusion.

 


Christian Laval et Pierre Dardot

Urgence démocratique et front commun, Pierre Dardot et de Christian Laval
 
Les problèmes non résolus de la candidature de Jean Luc Mélenchon

Source : https://www.mediapart.fr/journal/france/250317/l-urgence-democratique?onglet=full

05/04/2017



La stratégie révolutionnaire de Jean Luc Mélenchon est en réalité strictement électorale. Si au départ il était question de composer un large bloc social et idéologique autour de l’élaboration collective d’un programme, la voie suivie a plutôt consisté à parier sur l’adhésion des masses à un leader charismatique prêtant son verbe haut à un peuple révolté. À la grande différence de Podemos, parti qui s’est appuyé sur un collectif de jeunes dirigeants et a été porté par des vagues contestataires, le Mouvement de la France Insoumise repose sur l’identification à un homme exceptionnel, dont la puissance de persuasion tient à ses qualités personnelles et surtout à l’éloquence rare des tribuns d’autrefois.
 
La radicalité mélenchonienne est cependant loin du socialisme d’antan. Il n'est plus question de socialisation des forces productives ou d’autogestion. L’essentiel du message est mis sur les institutions politiques, regardées comme la clé de toute transformation. D’où la centralité de la question de la souveraineté, de là les emblèmes républicains et nationaux, drapeaux tricolores, bonnets phrygiens, Marseillaise, assemblée constituante et autre levée en masse des citoyens rassemblés place de la Bastille et place de la République.
 
Cette candidature pose un certain nombre de problèmes non résolus, comment passer à la sixième république en jouant la personnalisation à outrance et en flirtant dangereusement avec la démocratie plébiscitaire ? Comment croire à la maturation collective d’un projet de société en alimentant la pulsion politiquement ambiguë du dégagisme ? En tout cas, puisque cette candidature d’incarnation du peuple est au-dessus des partis, il ne saurait être question du moindre arrangement avec les autres formations de gauche, traité avec mépris de carabistouilles. Qui m’aime me suive.
 
L’entreprise de Benoît Hamon n’est pas plus encourageante. À beaucoup d’égards, elle l’est moins. Le candidat socialiste ne sait sur quel pied danser, faute d’avoir changé de terrain. Plutôt que d’afficher sa rupture avec le quinquennat néo libéral, il manœuvre et il esquive. Comme s’il y avait encore quelque chose à attendre d’un appareil et d’élus qui veulent le noyer au plus vite dans les eaux fétides des accommodements et des résignations.
 
Pourtant, déjà trop à gauche pour l’appareil, qu’aurait-il eu à perdre en restant fidèle à ses convictions de l'élection primaire ? Il aurait évidemment fallu lever toute ambiguïté envers l’Union Européenne, sa logique de l’austérité et son dumping fiscal et social. Mais c’était tellement contraire à ses appels piteux au rassemblement de la famille socialiste, qu’il n’a pas pu aller bien loin en ce sens. Il aurait dû savoir que beaucoup d’électeurs de gauche ne sont plus du tout disposés à lui faire une confiance aveugle, après s’être fait berner par François Hollande, Emmanuel Macron et Manuel Valls comme ils l’ont été. Faire acclamer par vingt mille personnes les noms de François Hollande, de Bernard Cazeneuve et de Jean Yves Le Drian lors de son meeting à Bercy le Dimanche 19 Mars 2017 est le signe même que sa double position à l’égard du quinquennat, critique et élogieuse, est proprement intenable.
 
Benoît Hamon enlisé dans l’héritage
 
Pour surmonter ses contradictions, il a cru bon, lors des primaires, de se projeter dix ou vingt ans en avant, en envisageant à l’avenir une raréfaction de l’emploi qui venait ainsi justifier sa proposition de revenu universel. Diversion qui lui a permis un moment d’obtenir un brevet d’utopie auprès d’une fraction des électeurs de gauche. Si cette utopie ne lui permet pas de renouer avec les classes populaires, dont les membres au chômage veulent un vrai travail, elle lui a permis au moins de ne pas aborder de front les questions éminemment urgentes de la politique économique et de l’Europe. En un mot, enlisé dans l’héritage, il n’espère plus guère qu’un nouveau rapport de forces à l’intérieur du Parti Socialiste.
 
En réalité, les deux candidats, et ils ne s’en cachent guère, se sont résignés à l’échec de la gauche. Et ne semblent plus rivaliser que pour savoir qui des deux sera le quatrième et le cinquième dans la course électorale. Objectif dérisoire aux yeux des électeurs de gauche, compte tenu des enjeux historiques de cette élection, mais d’une importance majeure pour les militants les plus convaincus ou les plus sectaires.
 
Il est d’ailleurs fort inquiétant que certains d’entre eux, mi-cyniques mi-calculateurs, s’en fassent aussi vite une raison. C’est plié, glissent en aparté certains d’entre eux. Seule compterait la recomposition future de la gauche. D’où l’étrange indifférence affichée face aux sondages décevants et d’où cet aveuglement quant aux conséquences de la division.
 
Sans doute Benoît Hamon et Jean Luc Mélenchon ont-ils fait semblant de se parler. En réalité ni l’un ni l’autre ne tenait à quelque rapprochement que ce soit. La division va sans doute permettre à l’oligarchie d’élus qui tient le Parti Socialiste d’en reprendre le contrôle après la parenthèse de la candidature de Benoît Hamon. Mais elle va surtout laisser face à face la candidate du néo fascisme réchauffé et le candidat du néo libéralisme rajeuni. Qu’à la fin, cela doive se conclure aussi lamentablement a de quoi détacher beaucoup d’électeurs de la gauche et peut-être même de les dégoûter de la politique. L’amertume, de toute manière, sera au rendez-vous, et ce n’est pas avec elle que l’on reconstruit.
 
Quelle unité ?
 
Le néo libéralisme a fait des ravages et continuera d’en faire, on le sait. L’un d’entre eux, le plus pressant dans la conjoncture, c’est la progression du néo fascisme. Les salariés les plus dominés, et d’autres catégories avec eux, enragent et croient voir en Marine Le Pen leur ultime recours. Tout semble fait pour renforcer son image sociale. Son hold up sur les thèmes sociaux, retraite, protection sociale et plein emploi national, dont la gauche a eu longtemps une sorte de monopole, est en train de réussir au-delà de toutes ses espérances, du fait même de leur abandon par la gauche gouvernementale.
 
Emboîtant le pas à un Nicolas Sarkozy qui dénonçait naguère le programme économique du Front National comme un programme d'extrême gauche, nombreux sont les journalistes qui l’aident à accomplir son forfait. Dès qu’un candidat de gauche ou d’extrême gauche ose avancer une mesure sociale, en prônant la retraite à soixante ans ou la suppression de la loi travail par exemple, on s’empresse de l’accuser d’imiter Marine Le Pen.
 
Comment conjurer la catastrophe démocratique qui menace, selon la formule de Laurent Mauduit ? Beaucoup, désolés du spectacle à gauche, voudraient l’unité. Leur appel mérite le respect, notamment celui, dramatique, du maire communiste de Grigny, Philippe Rio. Mais en appeler à l’unité des deux candidats ne sert malheureusement pas à grand-chose dans la situation actuelle. Ils se maintiendront, enfermés l’un et l’autre dans leur logique propre. Ils paieront le prix, et nous avec eux, de l’auto destruction du socialisme durant ces trente ou quarante dernières années, faute d’avoir voulu et pu surmonter ce désastre historique. Personne pourtant n’est propriétaire de l’unité. Aucun appareil, aucun responsable, ne devrait avoir le droit d’en décider sur un coin de table de restaurant.
 
Mais surtout, comment ne pas voir que, si l’on désire vraiment refonder la gauche, le temps des appareils dominateurs et des leaders solitaires est passé ? Comment ne pas comprendre que toute transformation sociale réelle passe désormais par la libération des énergies démocratiques et par une déverticalisation effective de l’action politique ? Jean Luc Mélenchon a certes compris que le temps des vieux partis était passé, mais il a reverticalisé encore plus la relation personnelle qu’il veut entretenir avec le peuple, selon le schéma douteux et dangereux d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe.
 
De ce point de vue, la dette proclamée à l’égard de la révolution bolivarienne d’Hugo Chavez est passablement inquiétante. Insistons là-dessus encore une fois. La prétendue démocratie plébiscitaire n’est en rien une forme particulière de démocratie, elle est la négation pure et simple de la démocratie comprise comme exercice effectif du pouvoir politique par le peuple, au moins sous la forme d’un contrôle actif sur les détenteurs du pouvoir exécutif.
 
Quel contraste avec le foisonnement des pratiques innovantes et des idées nouvelles en matière démocratique dont a témoigné le mouvement des Nuits Debout. Il suffit d’être à l’écoute de toutes les expérimentations pratiques et de toutes les discussions théoriques qui ont lieu depuis des années dans ce pays et dans d’autres, dont l’Espagne, pour se rendre compte du caractère archaïque des manières de faire dans la gauche politique française.
 
Aucune refondation de la gauche n’aura lieu tant que l’on dissociera la parole et l’action, le projet et l’organisation. Les ficelles du passé sont trop grosses aujourd’hui pour la sensibilité politique des gens de gauche qui veulent prendre part. Et il est une autre condition et elle est élémentaire. Nous l'avons dit, la lutte séculaire pour l’égalité sociale a été trahie par la gauche de gouvernement et cette trahison a conduit à la désertion des classes populaires et au succès du néo fascisme. Remettre au centre de l’activité politique l’égalité sociale et faire que cette politique égalitaire commence dans les dispositifs organisationnels eux mêmes est la seule voie concevable pour que la gauche survive et se reconstitue. La transformation sociale désirée à gauche commence donc par soi-même.
 
Urgence démocratique et front commun
 
Il faut agir vite pour que dès les élections législatives le sort de la gauche anti néo libérale ne soit pas entièrement condamné. Avec qui faire l’unité demain et comment ? Nous ne devons nous faire aucune illusion sur la nature du Parti Socialiste et nous savons parfaitement quel obstacle il est par lui-même devenu à toute politique de rupture avec l’ordre existant. Compte tenu de la décomposition de la gauche actuelle, il importe de réfléchir à la constitution rapide d’un vaste bloc démocratique anti néo libéral, rassemblant de multiples composantes politiques, syndicales et associatives, d’accord pour faire front commun contre les deux ennemis aux destins inséparables que sont le néo fascisme et le néo libéralisme.
 
La gauche de gauche française a pris un retard considérable et déçu les attentes de beaucoup, sauf lorsqu’elle s’est unie durant une trop brève période sous la forme d’un cartel d’organisations. Rappelons-nous. Entre 1995 et 2005, c'est la première période de luttes massives contre les politiques néo libérales et c'est l'émergence de l’alter mondialisme. Entre 2005 et 2009, c'est le cafouillage sectaire et l'incapacité des forces politiques de gauche de donner une forme politique nouvelle aux résistances sociales. Entre 2009 et 2016, c'est la vie et la mort du FDG, seule tentative, mais avortée, de coalition de la gauche de gauche.
 
Le dépassement  du FDG voulu par Jean Luc Mélenchon en 2016 débouchera-t-il, comme il le souhaite, sur une nouvelle force parlementaire ou bien sur le vide ? La désunion se paie en tout cas aujourd’hui au prix fort. La responsabilité est sans doute partagée entre les appareils, mais elle est lourde pour chacun et n’en épargne aucun. Soit le sectarisme d’appareil se prolonge et ce sera la fin pour longtemps de la gauche critique et radicale, soit il peut être dépassé par la création d’une nouvelle formation à la fois unitaire et diverse et le couple infernal de ses deux ennemis pourra alors être combattu et vaincu.
 
Cette dynamique unitaire est d’ailleurs la condition pour que le Parti Socialiste éclate entre ses deux pôles artificiellement réunis aujourd’hui sous un même chapeau. Si un groupe de frondeurs, sociaux démocrates à l’ancienne, parvenait à se reconstituer sur les ruines du hollandisme, il pourrait participer au front commun.
 
Mais nous n’en sommes pas encore là. La dynamique actuelle de division risque fort d’offrir au second tour des élections présidentielles le choix entre Marine Le Pen et François Fillon ou, plus probablement, entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Si tous les appels à l’unité sont restés vains et si nous ne pouvons plus rien empêcher, en tout état de cause, après les élections, il restera l'urgence démocratique de faire face au néo fascisme, fruit d’un désespoir doublement alimenté par le néo libéralisme et l’absence d’une vraie alternative politique. Car il ne faut pas s’y tromper, la menace du néo fascisme est une menace de guerre civile. C’est donc dès maintenant, si l’on veut vraiment éviter que le pire n’advienne, qu’il faut penser et expérimenter les formes d’un front commun démocratique.

 


Porte-parole de la délégation guyanaise...

La grève générale qui paralyse la Guyane est inédite,  par Isabelle Hidair

Source : Europe Solidaire Sans Frontières, https://www.anti-k.org/2017/04/03/greve-generale-paralyse-guyane-inedite-on-a-aujourdhui-revolution-participative/

05/04/2017




L’anthropologue Isabelle Hidair revient sur les causes du blocage de ce département d’outre-mer alors que deux ministres ont tenté d’engager jeudi des négociations avec les grévistes.

Propos recueillis par Antoine Flandrin, journaliste au Monde.

Depuis le 27 mars, des milliers de grévistes bloquent la Guyane. Le 28 a été déclaré « journée morte » ; les ministres de l’intérieur, Matthias Fekl, et des outre-mer, Ericka Bareigts, sont arrivés à Cayenne le lendemain. Les manifestants réclament un renforcement de la sécurité, un meilleur accès à la santé et l’éducation, et le respect du principe de l’égalité républicaine sur le territoire. Entretien avec l’anthropologue ­sociale et ethnologue Isabelle Hidair, maîtresse de conférences à l’université de Guyane, qui analyse les causes de ce malaise.

Pendant les près de trois siècles de la période coloniale (1676-1946), la France a envoyé des esclaves, des bagnards, des colons et des fonctionnaires pour peupler et développer la Guyane, où vivaient des Amérindiens. En 1946, au moment de la départementalisation, les descendants d’esclaves sont devenus des citoyens à part entière, accédant aux responsabilités politiques.

Depuis les années 1960, ce département d’outre-mer, grand comme le Portugal, recouvert à 80 % par des espaces naturels, a accueilli à Kourou un centre spatial, et a connu une ­véritable explosion démographique, sur fond d’une immigration en provenance du Brésil, du Suriname et de Haïti. Aujourd’hui, les tensions intercommunautaires se durcissent, une crise économique frappe le territoire, et surtout la violence s’installe : criminalité en hausse, délinquance, insécurité.

Antoine Flandrin – Pourquoi la criminalité et la délinquance ont-elles atteint des taux records en Guyane ?

Isabelle Hidair: Depuis plusieurs années, la Guyane est confrontée à une grande insécurité. Le nombre des coups et blessures volontaires, des cambriolages et des vols avec armes est deux à trois fois plus élevé que la moyenne en France métropolitaine. De plus en plus de jeunes tombent dans le trafic de drogue. Les braquages devant les distributeurs automatiques sont fréquents.

Si vous ne donnez pas 20 euros, vous pouvez perdre la vie. Ces derniers mois, des personnalités guyanaises ont été tuées chez elles, sans motif apparent : le meurtre, en novembre 2016, de Patrice Clet, secrétaire général adjoint du parti divers gauche Walwari, fondé par Christiane Taubira, a beaucoup choqué la population.

Les raisons de cette délinquance et de cette criminalité sont multiples. Il y a une grande détresse chez les jeunes, qui représentent 50 % de la population. Actuellement, nous formons des chômeurs. Seuls 12 % des 15-24 ans sont des bacheliers. La violence a germé dans la société guyanaise lentement mais sûrement, alors que le taux d’échec scolaire n’a jamais fait l’objet d’une étude précise pour pouvoir l’enrayer.

En Guyane, la lutte pour le principe de l’égalité républicaine est ancienne. Dans quelle mesure cette grève générale est-elle inédite ?

Isabelle Hidair: Les Guyanais ont longtemps cru que cette égalité était possible. La population attendait beaucoup de la transformation de la colonie en département, en 1946. La reconnaissance à part entière de l’appartenance des Guyanais à la nation française, l’égalité des droits et des devoirs avec les citoyens de la métropole et les promesses de développement économique du territoire, tout cela a fait qu’il n’était pas question de remettre en cause cette départementalisation. Différentes grèves ont déjà bloqué la Guyane, notamment en 2008.

Mais la grève générale qui la paralyse aujourd’hui est inédite. C’est la première fois que la route menant au centre spatial de Kourou, pôle économique majeur du département, est barrée. Seconde nouveauté : naguère, on faisait appel aux élus locaux pour jouer le rôle de porte-parole des revendications. Là, on a une révolution « participative ». Les grévistes guyanais disent : « Nous avons les réponses et nous pouvons négocier directement avec les ministères parce que nous savons ce que nous voulons et que nos élus ne sont pas à la hauteur. Nous tiendrons le temps qu’il faudra. »

La forte croissance démographique, portée entre autres par la hausse des naissances et de l’immigration, a-t-elle changé le visage de la Guyane ?

Isabelle Hidair: Depuis le XIXe siècle, la Guyane a connu de nombreuses vagues d’immigration : chinoise, hmong ou libanaise… Ces immigrations organisées par l’Etat français n’ont pas réussi à pallier les difficultés de peuplement de la Guyane. La construction du centre spatial à Kourou, dans les années 1960, a ensuite permis d’attirer de nombreux immigrés brésiliens, haïtiens et surinamiens.

Aujourd’hui, avec une population de 250 000 habitants, et un taux de croissance de 3,8 %, la densité reste la plus faible de tous les départements français. Malgré tout, l’accueil de nouveaux migrants venus du Brésil, du Suriname et de Haïti est très compliqué. Bien que la population ait doublé en vingt ans, le département est sous-équipé, en particulier au niveau des infrastructures, des écoles et des hôpitaux. Par ailleurs, les migrants qui arrivent n’ont pas les moyens de se payer des logements. Donc, ils s’installent dans des habitats insalubres, qui se développent en périphérie des villes. Les jeunes qui grandissent dans ces quartiers tombent facilement dans la délinquance.

Des tensions intercommunautaires sont apparues. Les créoles (ceux dont les ancêtres ont connu l’esclavagisme), autrefois majoritaires, ne voient pas tous d’un bon œil l’arrivée de ces migrants. Jusqu’ici la Guyane avait toujours réussi à intégrer les nouveaux arrivants, mais l’absence de conditions favorables a créé du rejet, de la xénophobie, du racisme. C’est dans ce contexte que le Front national a pu poser pour la première fois un pied en Guyane, en décembre dernier. C’est très inquiétant.

L’activité d’extraction d’or est-elle un facteur de déstabilisation de la Guyane ?

Isabelle Hidair: L’orpaillage à l’intérieur de la Guyane est une activité très ancienne, qui remonte à la fin XIXe siècle. Après un ralentissement, l’extraction est repartie à la fin des années 1960. Depuis les années 1980, une activité minière illégale qui rapporte énormément d’argent s’est développée dans la forêt. Des groupes clandestins armés, venus notamment du Brésil ou du Pérou, ont pris le contrôle de nombreuses ressources. Les techniques d’extraction qu’ils utilisent polluent les eaux des affluents de l’Amazone, mettant en souffrance les populations locales qui vivent de la pêche.

Cette criminalité renforce le sentiment d’insécurité. D’autant plus que l’or fait partie intégrante de l’identité des Guyanais. Dans les familles, les bijoux en or sont offerts à toutes les étapes de la vie. Aujourd’hui, toute une partie de la population ne porte plus ses bijoux, de peur de se les faire voler. Ça devient une vraie souffrance du point de vue identitaire.

L’économie guyanaise est très dépendante de la métropole. Pourquoi le territoire guyanais est-il resté si faiblement intégré au continent sud-américain ?

Isabelle Hidair: Parce que la Guyane applique les réglementations commerciales de l’Union européenne. De ce fait, les échanges commerciaux entre la Guyane et ses voisins sont très faibles. Nous ne pouvons importer les produits du continent parce qu’ils ne sont pas aux normes européennes, c’est le cas de la viande brésilienne, considérée comme impropre à la consommation. Nos voisins brésiliens et surinamiens ne peuvent acheter nos produits parce qu’ils sont trop chers, le revenu moyen par habitant en Guyane étant largement supérieur.

Les voies routières, maritimes et aériennes reliant la Guyane à ses voisins sont peu développées. Depuis peu, le pont sur l’Oyapock permet d’aller au Brésil. Pour se rendre au Suriname, il faut prendre un bac. On attend tout de l’Europe, et pourtant les voisins ont suffisamment de possibilités pour nous aider, même en matière de santé : le Brésil a des médecins tout à fait performants. Mais on ne peut se soigner de l’autre côté du pont, parce qu’on ne sera pas remboursé. Pour se soigner, certains doivent prendre l’avion pour Paris. Cela crée une frustration. La Guyane se trouve sur un continent, mais elle est isolée. C’est comme si nous étions une île.

 


La belle brochette que voilà...

À défaut de l’adhésion des peuples, l’Union Européenne aura la bénédiction papale ! par  Charles Arambourou

5 avril 2017

Source : UFAL, http://www.ufal.org/laicite/a-defaut-de-ladhesion-des-peuples-lunion-europeenne-aura-la-benediction-papale/?utm_source=mailup&utm_medium=courriel&utm_campaign=flash#prettyPhoto  


On croyait l’Union européenne débarrassée de ses « racines chrétiennes » par la formule fourre-tout « héritages culturels, religieux et humanistes »(1) du Traité de Lisbonne. Quelle erreur ! Pour fêter le 60e anniversaire du Traité de Rome, les chefs d’Etats de l’UE (27 après Brexit) n’ont eu rien de plus pressé que de se rendre le 25 mars en pèlerinage au Vatican, pour entendre la bonne parole du chef de l’Église catholique, et recevoir l’onction pontificale.

Atteinte à la liberté de conscience

Au-delà du ridicule bondieusard, il s’agit d’une atteinte flagrante à la liberté de conscience – la première des libertés –, donc aux « droits inviolables et inaliénables de la personne humaine » dont se gargarise l’UE ! « Le christianisme », invoqué à tort comme racine de l’Europe, est au moins divisé en trois courants principaux (catholique, protestant, orthodoxe), lesquels se subdivisent eux-mêmes : uniates, « chrétiens d’Orient », « évangéliques », de plus en plus nombreux et inclassables ni chez les luthériens ni chez les calvinistes. Et encore, les anglicans nous quittent !

Quant aux autres religions, elles ne seraient pas incluses dans les « racines » de l’Europe ? Ce qui relève de l’ignorance la plus crasse pour le judaïsme, et l’islam (vecteur unique pendant longtemps de la pensée grecque antique en Europe !). Certes, l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, etc. sont des produits d’importation : ils n’en constituent pas moins des « religions », terme qui ne connaît aucune définition juridique, et qui inclut donc également le pastafarisme(2) ou le jediisme(3).

Et ceux qui ne se réclament d’aucune religion, ils n’existent pas ? Ils sont pourtant majoritaires en Europe ! Selon une enquête WIN/Gallup d’avril 2015, 51 % des Européens de l’Ouest sont sans religion ou athées : 78 % et 77 % pour les Suédois et les Tchèques, 66 % pour les Néerlandais, 48 % pour les Belges. En France métropolitaine, l’étude de l’INED Trajectoire et Origines dénombrait, en octobre 2015, 45 % d’incroyants, et 12 % complètement détachés des religions – soit 57 % non concernés par un culte !

…Mais à quoi bon invoquer la réalité des chiffres ? N’y aurait-il qu’un seul incroyant sur les 510 Millions d’habitants de l’Union européenne (Royaume-Uni compris), le principe de liberté de conscience imposerait toujours qu’il soit traité à égalité avec tous les autres citoyens par les pouvoirs publics européens ! Autrement dit, que les chefs d’Etat, censés représenter l’intérêt général, ne privilégient aucune conviction religieuse particulière, quelle qu’elle soit.

Le Président de la République française, quant à lui, était en état de péché mortel – plus sérieusement, d’infraction au principe constitutionnel de laïcité, qui lui interdit de « reconnaître » aucun culte !

Retour au péché originel de l’Union : le cléricalisme

Passons sur les titres de la presse (Paris-Match) évoquant le renouvellement par les chefs d’Etats de « leurs vœux de mariage, malgré le divorce » du Royaume-Uni : c’est oublier qu’en France, depuis le 20 septembre 1792, le mariage, acte civil, ne nécessite plus une bénédiction religieuse. Pourtant, ce titre niais est assez fidèle à l’initiative des dirigeants européens, qui renoue avec les origines cléricales de l’Union. Origines qu’illustre son drapeau, inspiré, selon son dessinateur lui-même, d’une médaille de la Vierge (la couronne mariale, avec 12 étoiles ne varietur, comme 12 apôtres…). Mais les vrais enjeux sont ailleurs, excellemment mis en lumière par le discours prononcé à cette occasion par le pape.

Jorge Mario Bergoglio a égrené les citations de ceux qu’il appelle les « Pères fondateurs » (comme on dit « les Pères de l’Eglise »), il y a 60 ans : P.-H. Spaak, A. de Gasperi, J. Luns, K. Adenauer – la fine fleur de la démocratie chrétienne ! En effet, le baptême du Traité de Rome fut arrosé d’eau bénite. De Gasperi jurait que la Communauté Economique Européenne était fondée sur « la personne humaine avec son ferment de fraternité évangélique » (sic), ce qui permet au pape de renchérir sur « sa dignité transcendante et inaliénable ». Bref, l’évangile et la transcendance servent de suppléments d’âme à l’Europe des marchands : la finance et le goupillon ! Il faut, dit le pape, qu’en plaçant « l’homme au centre de ses préoccupations », «  l’Europe retrouve l’espérance » ‑éminente vertu théologale, mais bien peu séculière (les autres sont : la foi et la charité) !

Or les faits démentent ce personnalisme chrétien de façade : 60 ans plus tard, aucune construction politique « immanente », ni aucune citoyenneté européenne n’ont encore émergé. Faute d’aimer l’Europe, certains la quittent, d’autres y songent…

Fonder ainsi le lien politique sur la religion relève de la pure régression intellectuelle. C’est ignorer volontairement ce que sont, depuis au moins Spinoza et Locke, les « bases politiques, juridiques et sociales de notre civilisation » (Joseph Luns), dont pourtant affirme se réclamer le pape ! C’est nier la sécularisation progressive et irréversible des institutions, voire la laïcité dans certains pays.

Prosélytisme et récupération

Mais non content de bénir le temple de la « concurrence libre et non faussée », l’évêque de Rome en a profité pour se livrer à un peu de prosélytisme – lui, au moins, était dans son rôle ! Il professe que « la Bible nous offre une méthode pédagogique » qui permet de comprendre le temps que nous vivons grâce au passé. Tiens ? Se fonder pour cela sur l’histoire serait donc le propre des mécréants ?

Et revoilà les « racines chrétiennes » ! Le pontife cite de Gasperi (1954) : « à l’origine de la civilisation européenne se trouve le christianisme », sans lequel, ajoute-t-il, « les valeurs occidentales (…) deviennent complètement incompréhensibles. » Suit une citation du pape Wojtyla (dit Saint Jean-Paul II) définissant « l’âme de l’Europe » par les « valeurs chrétiennes et humaines, (…) de la dignité de la personne humaine, du profond sentiment de la justice et de la liberté, du travail, de l’esprit d’initiative, de l’amour de la famille, du respect de la vie, de la tolérance, du désir de coopération et de paix ».

On sourira au dépassement de toute lutte des classes par la formule « le travail, l’esprit d’initiative » – mais l’on s’inquiètera de ce que recouvrent « l’amour de la famille », « le respect de la vie », « la dignité de la personne humaine ». Traduisons donc, pour les lecteurs angéliques qui seraient tentés de ne pas voir en quoi le pontife actuel reprend dans bien des domaines la ligne de ses prédécesseurs. « L’amour de la famille » (« première et fondamentale cellule de la société » précise Mgr Bergoglio) nous a valu en France « la manif pour tous » contre les droits des couples de même sexe (et probablement la victoire de François Fillon à la primaire de la droite). Quant au « respect de la vie », et à la « dignité de la personne humaine », ils servent d’alibis à la lutte farouche contre l’IVG et les droits des femmes que mène l’Eglise catholique, notamment au niveau de l’Union européenne, où elle a pignon sur rue. En effet, pour le Vatican, la vie commence dès la conception, et le fœtus est une personne humaine réelle…

Certes, on ne peut que saluer l’incitation papale à l’ouverture aux migrants, mais comment ne pas dénoncer, une fois de plus, la savante et impudique récupération par la hiérarchie catholique de thèmes apparemment humanistes, mais habilement détournés de leur signification historique ? La civilisation dite occidentale s’est formée de façon à peu près constante contre la domination spirituelle et temporelle de l’Eglise : humanisme, Réforme, Lumières, Révolution(s), République, socialisme : autant de moments émancipateurs pour « la personne humaine » qui se sont vus fustigés, condamnés, ou combattus par le Vatican.

L’onction pontificale ne suscitera certes pas le « désir d’Europe » des peuples de l’Union largement sécularisés, et il est douteux que la démarche cléricale de leurs dirigeants contribue à renforcer leur confiance dans leurs personnes, et dans les institutions qu’ils représentent. Aucune construction durable et démocratique ne peut se faire contre la liberté de conscience !


Notes


1.Préambule du Traité sur l’Union Européenne : « s’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’Etat de droit »

2.Religion proclamant (histoire de dénoncer le créationnisme) que le monde aurait été créé par un monstre volant fait en spaghettis : pour l’honorer, ses adeptes sont tenus de se coiffer d’une passoire.

3.Religion inspirée de Star Wars, dont les adeptes « jedis » célèbrent « la Force ». Mention spéciale à l’Ordre Jedi de Metz (Moselle) qui « dénonce la confusion entre croire et savoir », et demande son intégration dans les initiatives « interreligieuses » prises en terre concordataire.


La plaque commémorative au Père Lachaise...

La Commune de Paris, leçons de la première prise de pouvoir par le prolétariat, par Pauline Mériot

Source : http://www.anti-k.org/2017/03/30/commune-de-paris-lecons-de-premiere-prise-de-pouvoir-proletariat/

05/04/2017


Pour l’anniversaire de la Commune de Paris de 1871, expérience centrale du mouvement ouvrier, le site antiK republie un texte du 29 mai 2009… A l’heure où un certain commémore la Commune née le 18 mars 1971 au milieu d’une forêt de drapeau bleu blanc rouge et au chant de la Marseillaise, il est utile de revenir à sa signification profonde. (RD)


Le 28 mai 1871 les dernières barricades de la Commune de Paris tombent. Le 30 mai, Marx signe La Guerre civile en France. C’est la première fois qu’il pose de manière aussi évidente la nécessité d’un État ouvrier transitoire.

Il est important aujourd’hui de tirer les leçons de la Commune de Paris. Dès son livre Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Marx avait commencé à comprendre la nécessité pour la classe ouvrière de détruire la machine de l’État bourgeois, marquant par là une avancée sur le Manifeste du Parti communiste qui, lui, ne posait pas encore la question d’un État ouvrier. Pour Marx, l’expérience de la Commune est la confirmation historique de ce qu’il avait conçu.

Nous allons tâcher, par ce compte-rendu de lecture, de montrer en quoi l’expérience de la Commune de Paris demeure aujourd’hui une expérience centrale du mouvement ouvrier. Elle a tout d’abord prouvé que les travailleurs étaient capables de diriger leur propre gouvernement : « De simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels » , les possédants. » Mais elle a aussi et surtout montré de façon vivante que, pour y parvenir, les ouvriers ne pouvaient pas reprendre la machine de l’État bourgeois, mais devaient au contraire la détruire et construire leur propre État de transition vers le socialisme.

Le contexte

Le 19 juillet en 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse et moins de deux mois plus tard (le 2 septembre) l’armée française est défaite et Paris assiégé. L’empereur est fait prisonnier. Le gouvernement de Louis Napoléon Bonaparte a perdu toute crédibilité dans sa défaite face à la Prusse. Le 4 septembre, les ouvriers de Paris se soulèvent contre l’Empire. Les républicains bourgeois, si peu vindicatifs sous la dictature de Napoléon III, s’empressent de faire proclamer la République pour canaliser le mécontentement ouvrier et populaire dans le cadre du capitalisme. Selon la même logique, ils refusent de capituler face à la Prusse. Vu le nombre de soldats prisonniers, ils ne peuvent assurer la poursuite de la guerre et notamment défendre Paris sans armer les ouvriers. Ce simple changement de régime dans le cadre de l’État bourgeois s’accompagne donc de l’armement du peuple. Mais, une fois le peuple armé, il commence à être un danger pour la bourgeoisie toute entière.

Les hommes qui viennent de parvenir à la tête de cette nouvelle République vont donc avoir comme principal enjeu d’ôter le pouvoir au peuple, c’est-à-dire le priver de sa force de résistance, ses armes.

La défaite de la République et avec elle de la Révolution sera leur objectif, même s’ils doivent l’atteindre au prix de la capitulation pure et simple de la France face à la Prusse.

La bourgeoisie se trouve alors divisée. La frange républicaine (à commencer par le « gouvernement de défense nationale » du 4 septembre) entend mener la « guerre à outrance » contre la Prusse. L’autre fraction, plus réactionnaire, entend, elle, mettre en œuvre tout ce qui est en son pouvoir pour faire entrer les troupes prussiennes dans Paris afin de détruire la République. Mais pour ce faire, elle a besoin d’une nouvelle légitimité. Elle va donc organiser des élections. La France, dont plus d’un tiers est occupé par la Prusse et dont les départements sont entièrement coupés de la capitale, est dans un tel état qu’il aurait fallu prévoir des mois de campagne pour se donner les moyens d’élections véritablement démocratiques même d’un point de vue bourgeois. Avides d’une nouvelle légitimité qui leur est désormais vitale, Thiers et les autres « usurpateurs du 4 septembre » décident de les organiser en huit jours ! Le nouveau gouvernement aurait la seule tâche de « décider de la paix ou de la guerre ». L’assemblée élue est composée de 400 députés monarchistes sur près de 650. À une époque où la population est très largement rurale, ce vote s’explique par le poids des notables et des curés dans la paysannerie, mais également par le mot d’ordre de paix immédiate mis en avant par les monarchistes, qui représente l’aspiration d’une grande partie de la population, dont en particulier la bourgeoisie (de la petite à la grande) et la paysannerie.

À peine élue, l’assemblée nomme Thiers chef du gouvernement. Il vote le 28 janvier la capitulation de la France, via un « traité de paix » qui consiste à accepter toutes les concessions que demande Bismarck, y compris financières (annexion de l’Alsace-Moselle et versement de 5 milliards de francs-or).

Paris, déserté par la bourgeoisie et devenu essentiellement populaire et ouvrier, se tient alors sur le qui-vive. Se mettent en place des comités de vigilance animés par des révolutionnaires (membres de l’AIT donc « internationalistes », jacobins, blanquistes…) qui désignent le « comité central des vingt arrondissements », préconisant la guerre à outrance et un gouvernement démocratique et social. Une fédération de bataillons de la garde nationale se forme dans le peuple au moment des élections de février. La garde nationale élit un comité central pour assurer l’organisation.

« Paris en armes était le seul obstacle sérieux sur la route du complot contre-révolutionnaire. » Rendre les armes consisterait simplement pour les ouvriers de Paris à rendre le pouvoir à la bourgeoisie. Jugeant Paris assez affaibli après des mois de siège, Thiers ouvre donc la guerre civile en attaquant la nuit du 17 mars la garde nationale qui résiste héroïquement. Prenant ce courage des ouvriers pour un acte de faiblesse et de désespoir, il croit opportun d’envoyer le 18 mars ses troupes à Montmartre, en les chargeant de récupérer les canons aux mains de la classe ouvrière. Mais la bourgeoisie a alors entièrement sous-estimé la puissance de la classe ouvrière, qu’elle croit débile et sans défense. Les ouvriers et ouvrières de Paris se livrent alors spontanément à un combat d’un grand courage, et fraternisent avec nombre des soldats, qu’ils rallient à leur cause. Claude Lecomte et Clément Thomas, deux généraux, sont fusillés par l’armée mutinée.

Thiers et son gouvernement, suivis par des dizaines de milliers de Parisiens (des quartiers les plus chics), décident de s’installer à Versailles et comprennent qu’il leur faut constituer une nouvelle armée puisque l’armée bonapartiste est presque entièrement prisonnière de la Prusse. Ils engagent donc les 300 000 membres de la garde nationale à les rejoindre. Seuls 300 répondent positivement.

La naissance d’un État ouvrier

Si Marx avait déjà clairement dégagé que la tâche centrale du prolétariat était la conquête du pouvoir politique et l’avait inscrit au cœur du Manifeste et des statuts de l’A.I.T., il n’avait en revanche pas théorisé comment cela se ferait. S’il avait déjà posé l’idée générique de « dictature du prolétariat », il n’avait pas encore élaboré la forme concrète qu’elle prendrait, celle d’un État ouvrier. Il ne s’est donc pas agi de réaliser un projet longuement mûri et pensé. Les ouvriers ont commencé par imposer un changement de République, sans remettre l’État bourgeois en cause dans ses fondements. C’est en réaction à la totale défaillance de la bourgeoisie que la classe ouvrière a mis en place son propre État. Marx s’efforce de tirer les leçons des événements de la Commune et de la créativité révolutionnaire du prolétariat en précisant sa pensée sur la conquête du pouvoir politique : «  La classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte. » La classe dominante a mis en place des institutions pour répondre directement à ses besoins. Sa hiérarchie, son système d’élections, sa « séparation des pouvoirs », tous ces éléments sont là pour défendre ses intérêts. L’État bourgeois est lui-même le fruit de la lutte de classes qui a porté la bourgeoisie au pouvoir. Jamais cet État ne saurait être mis au service d’une autre classe.

Les ouvriers de la Commune comprennent cela quand ils déclarent, dans le manifeste du 18 mars du comité central :

« Les prolétaires de la capitale au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques […] Le prolétariat […] a compris qu’il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d’en assurer le triomphe en s’emparant du pouvoir. »

Un État d’un nouveau type

« S’emparer du pouvoir » pour le prolétariat signifie qu’il cesse de compter sur les institutions en place, qu’il les détruit et qu’il crée les siennes propres.

Le premier décret de la Commune consiste à entériner le remplacement de l’armée permanente par des milices populaires : au lieu de prétendre « démocratiser » l’armée sans toucher à son essence, la Commune décide de dissoudre ce corps spécial composé d’hommes armés, instrument décisif de l’exploitation et de l’oppression de l’immense majorité au profit d’une infime minorité de capitalistes et de propriétaires fonciers ; elle lui oppose l’armement du peuple tout entier, seule garantie sérieuse de sa liberté et de la défense de ses intérêts de classe.

Ensuite elle décide que tous les membres du nouvel État (la police, les magistrats, etc.) soient élus, responsables et révocables à tout moment. C’est-à-dire qu’ils doivent rendre des comptes. Le comité central rend publique la moindre de ses décisions, la moindre de ses hésitations.

La Commune abolit également la séparation des pouvoirs. « La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois. » Pourquoi cette décision ? On apprend à l’école que l’un des critères de démocratie d’un régime est la séparation des pouvoirs. En fait, si l’on y regarde de plus près, cette prétendue « séparation des pouvoirs » consiste en réalité à faire élire par l’ensemble de la population des « moulins à parole » (Lénine) et à donner les tâches exécutives (c’est-à-dire réellement politiques) à une caste de fonctionnaires qui ne sont pas eux soumis au suffrage universel (hautes administration, magistrats, police, armée, etc.). Dans L’État et la Révolution, Lénine explique :

« Au parlementarisme vénal, pourri jusqu’à la moelle, de la société bourgeoise, la Commune substitue des organismes où la liberté d’opinion et de discussion ne dégénère pas en duperie, car les parlementaires doivent travailler eux-mêmes, appliquer eux-mêmes leurs lois, en vérifier eux-mêmes les effets, en répondre eux-mêmes directement devant leurs électeurs. Les organismes représentatifs demeurent, mais le parlementarisme comme système spécial, comme division du travail législatif et exécutif, comme situation privilégiée pour les députés, n’est plus. »

L’État cesse d’être une institution morale, qui se voudrait au-dessus des classes ; il devient un simple outil, et s’assume comme tel.

La Commune instaure aussi la séparation de l’Église et de l’État, les prêtres devant désormais vivre de l’aumône des fidèles, et non plus des subventions de l’État. De pair avec cette résolution, l’instruction devient gratuite, entièrement ouverte au peuple, et sans ingérence de l’Église. Elle met en place un moratoire sur les échéances des petits commerçants, la réquisition des logements vacants et la restitution gratuite d’objets déposés au mont-de-piété.

La Commune n’eut pas le temps d’étendre son modèle à la France entière, mais c’est bien sûr ce à quoi elle aspirait (il y a eu néanmoins des communes à Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Narbonne, Toulouse). Elle publia un décret en ce sens, qui disait que son modèle devait être appliqué même au plus petit hameau en France.

« Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. »

Nous y reviendrons plus loin, mais la Commune est en ce sens un modèle de centralisme, et non pas un exemple de fédéralisme, comme certains le prétendent.

Un État réellement démocratique

« L’unité de la nation […] devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’État qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n’en était qu’une excroissance parasitaire. Tandis qu’il importait d’amputer les organes purement répressifs de l’ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société. »

L’idéologie bourgeoise tend à faire croire que l’État serait une entité neutre, garante d’intérêts fondamentaux de l’Homme, qu’il planerait au-dessus des intérêts de classe et même de la société en général. Il n’en est rien. L’État est essentiellement un organe de domination d’une classe sur une autre. Les prolétaires de la Commune eux n’ont jamais nié que l’État qu’ils mettaient en place devait servir leurs intérêts contre ceux de l’ancienne classe dominante. Il était donc normal que les membres de cet État doivent rendre des comptes, pour que l’on s’assure des intérêts qu’ils servent.

« La Commune ne prétendait pas à l’infaillibilité, ce que font sans exception tous les gouvernements du type ancien. Elle publiait tous ses actes et ses paroles, elle mettait le public au courant de toutes ses imperfections. »

On le voit bien, les ouvriers de la Commune n’ont pas agi en idéalistes indomptables, comptant sur la seule honnêteté de l’être humain, comme on caricature bien souvent les communistes. Ils ont simplement mis en place un État à même de servir leurs intérêts. Personne n’a alors parlé de faire confiance aux ouvriers qu’on élisait, parce qu’ils étaient « bons » par nature. Bien au contraire, la Commune a tout de suite mis en place une structure qui rende chacun responsable, notamment en faisant de chaque membre de l’administration une personne révocable et sous mandat, chargée de rendre des comptes. La Commune se gardait bien de compter sur la « nature humaine », en se berçant d’illusions sur la bonté naturelle de l’humain.

Des avancées internationalistes et féministes

À l’époque, les Allemands sont stigmatisés et victimes d’une xénophobie exacerbée par la guerre. La Commune de Paris n’hésite pourtant pas à nommer un ouvrier allemand comme ministre (« Le drapeau de la Commune est celui de la République universelle »). Dans un État où la classe dominante n’a plus besoin d’exacerber le sentiment national pour faire avaler des couleuvres à la population, le racisme et la xénophobie finissent par disparaître. De même l’oppression des femmes tend à s’amenuiser. Les femmes ont joué un rôle central lors de la Commune de Paris : la classe ouvrière avait davantage d’intérêts à ce que les femmes soient sur les barricades plutôt qu’elles ne demeurent à s’occuper du foyer et des enfants, rôle auquel la bourgeoisie les avait cantonnées. Enfin les vols et les agressions avaient presque disparu et ne revinrent qu’avec le retour des Versaillais.

Classe ouvrière et « classe moyenne »

Marx insiste sur la centralité de la classe ouvrière et il explique comment elle peut sur la base de son propre programme politique s’allier la paysannerie et les « classes moyennes » de la ville (boutiquiers, commerçants, négociants).

Par son rôle dans la production, la classe ouvrière est la seule à avoir des intérêts entièrement antagonistes à ceux de la bourgeoisie. C’est la seule classe qui peut être capable d’arracher le pouvoir à la classe dominante. La petite-bourgeoisie, classe de petits propriétaires, est foncièrement attachée à la propriété privée des moyens de production. Cependant, en tant que petits propriétaires, ils subissent le fardeau du capitalisme toujours avantageux aux grands propriétaires des moyens de production. Mais, en raison à la fois de leur caractère de propriétaires de leurs moyens de production et de leur dispersion, ils sont incapables de se forger une conscience de classe propre : ils ne peuvent qu’osciller entre les deux classes sociales fondamentales, la bourgeoisie et le prolétariat. Dans son chemin vers la victoire, la classe ouvrière doit faire de toutes les classes intermédiaires ses alliées. Cette union a commencé à se réaliser lors de la Commune, où les ouvriers de Paris étaient en train de gagner le soutien de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie, avant que le gouvernement de Versailles ne parvienne à isoler Paris.

En 1848, ces classes intermédiaires se sont alliées à la bourgeoisie pour défaire la classe ouvrière qui se révoltait. Ils ont élu Louis Napoléon Bonaparte. Mais il n’a pas tenu le programme dans lequel les classes intermédiaires avaient foi : l’éducation avait été remise aux mains des prêtres ; la guerre contre la Prusse avait ruiné et humilié la France ; en outre, les paysans se trouvaient imposés pour financer les frais de cette guerre dont ils ne voulaient pas. La Commune, quant à elle, a décrété que devaient payer les frais de la guerre ceux qui l’avaient engendrée, et donc supprima son impôt à la paysannerie. Ce type de mesures concrètes, de même que la séparation de l’Église et de l’État, qui impliquait que le paysan n’avait plus à payer pour entretenir le prêtre, ont pu faire dire avec raison à la Commune s’adressant aux paysans : « notre victoire est votre seule espérance ».

Pour essayer de nous faire croire que les idées de Marx et le marxisme seraient dépassées, on nous raconte aujourd’hui qu’à l’époque où Marx écrivait, tout était plus simple : il n’y aurait eu que deux classes sociales, le prolétariat et la bourgeoisie. Les choses seraient devenues beaucoup plus complexes aujourd’hui avec le « développement de la classe moyenne ». Cette simplification extrême conduit à la conclusion que l’analyse de classes n’est plus d’actualité, que le monde a changé. Certes le monde a changé, mais il y avait bien à l’époque déjà une classe moyenne (créanciers, petits commerçants, etc.) et une paysannerie. La problématique de leur ralliement à la Révolution se posait déjà. Ce que dit Marx, ce n’est pas qu’il n’y a que des prolétaires et des bourgeois : il explique simplement que la société est dominée par la bourgeoisie, et que la seule classe qui soit capable de prendre le pouvoir et de construire une société nouvelle, débarrassée de l’exploitation et de l’oppression (c’est-à-dire de faire la Révolution) est la classe ouvrière. Quand la paysannerie ou la petite-bourgeoisie tentent de prendre la tête d’une révolution, ils ne peuvent en fait s’en remettre qu’aux intérêts de l’une ou de l’autre des deux grandes classes antagonistes. En 1848, ces classes intermédiaires s’étaient ralliées à la bourgeoisie ; en voyant que cette dernière a trahi leurs intérêts, elles tendent à se rallier en 1871 aux ouvriers de Paris. Il n’y a que la classe ouvrière qui peut poser dans sa lutte la question du pouvoir. Les classes intermédiaires, quant à elles, se posent la question d’un changement de régime, mais pas de leur propre gouvernement.

La guerre civile finit par avoir raison de la Commune

Les Versaillais ont d’ailleurs fini par prendre conscience de la nécessité de couper Paris du reste de la France. Ils prirent la décision d’organiser de nouvelles élections pour tenter d’isoler Paris encore plus qu’ils ne le faisaient déjà (en plus de l’état de siège, le gouvernement réfugié à Versailles veillait à ce que la presse de la Commune, ses décrets, ses décisions, ne parviennent pas au reste la France). Malgré toutes les précautions et leurs promesses (ô combien mensongères) d’être cléments envers Paris et de ne jamais les réprimer dans le sang, les Versaillais perdent les élections (orléanistes et bonapartistes réunis obtinrent 8 000 conseillers municipaux sur 700 000).

Face à cet échec cuisant, il ne restait plus aux Versaillais qu’à s’en remettre à la Prusse pour venir à bout par la force de la Commune de Paris. « La domination de classe ne peut plus se cacher sous un uniforme national, les gouvernements nationaux ne font qu’un contre le prolétariat ! » On envoya deux émissaires discuter avec Bismarck : la France paierait ses dettes plus rapidement, en échange de quoi Bismarck acceptait de libérer l’armée bonapartiste, c’est-à-dire de donner une armée aux Versaillais pour exterminer Paris. Le 18 mai, ce « traité de paix » avec la Prusse est ratifié par l’Assemblée nationale siégeant à Versailles et le 22, Thiers annonce à l’Assemblée : « L’ordre, la justice, la civilisation ont enfin remporté la victoire ».

Les Communards combattirent avec un courage héroïque, tenant près de 500 barricades, dont les dernières tombèrent huit jours plus tard. 30 000 morts dont au moins 20 000 prisonniers fusillés sans jugement, 36 000 prisonniers, 10 000 condamnés, des communards tués à la baïonnette dans leur sommeil… Telle fut la victoire de « l’ordre, la justice et la civilisation » : « la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi » (Marx).

Quelles leçons pour le mouvement ouvrier aujourd’hui ?

La bourgeoisie n’est pas expropriée

La principale limite de ce gouvernement ouvrier est qu’il ne se pose pas la question de l’expropriation de la bourgeoisie. Contrairement aux révolutions du XXe siècle, et principalement à la Révolution russe, la Commune de Paris ne fait pas suite à une grève générale. Le processus révolutionnaire ne naît donc pas dans un contexte de remise en question de la propriété privée capitaliste. C’est face à la défaillance du gouvernement bourgeois que les ouvriers décident de mettre en place leur propre gouvernement. Ils le font en outre en s’alliant avec des bourgeois républicains (« de gauche »), qui eux n’ont pas pour objectif l’émancipation de la classe ouvrière.

Lors des élections, la fraction la plus réactionnaire de la bourgeoisie est vaincue, mais ces élections ne représentent pas pour autant une victoire proprement ouvrière. À cette époque, la classe ouvrière n’a pas en France de parti qui la représente et qui défende ses intérêts. Cela explique entre autres éléments les limites de ce gouvernement ouvrier.

Les illusions petites-bourgeoises d’une révolution qui ne soit pas une guerre civile

Le comité central a commis la funeste erreur de ne pas marcher sur Versailles quand cela lui était encore possible. Cette décision reflétait l’illusion typiquement petite-bourgeoise selon laquelle la révolution pouvait se faire en trouvant un compromis pacifique avec la bourgeoisie. C’était au fond la négation de la réalité de la lutte de classes, car la logique de cette dernière est que la bourgeoisie luttera jusqu’au bout et par tous les moyens pour préserver son pouvoir et ses profits. Il dit aux Versaillais qu’il rendrait « œil pour œil, dent pour dent », mais n’en fit rien. Dès que les ennemis s’en rendirent compte, ils reprirent les tortures et les exécutions qu’ils avaient interrompues par peur de la menace. Quand ils virent qu’ils pouvaient entrer dans Paris en dissimulant des armes, et pris sur le vif de leur trahison, étaient relâchés par les ouvriers de Paris qui ne voulaient pas s’adonner à cette basse besogne répressive, alors rien n’arrêta plus leur cruauté. La Commune abattit pourtant un général (suite à la mutinerie de ses soldats qui refusaient de tirer sur la foule comme on le leur ordonnait) ainsi que 64 otages, dont l’archevêque de Paris. Mais la valeur symbolique de cette exécution arrangea bien les affaires de la bourgeoisie. Elle exacerba l’événement pour faire des Communards d’infâmes assassins. La seule libération de Blanqui aurait délivré tous ces otages, mais les Versaillais préféraient largement sacrifier un évêque plutôt que de rendre un dirigeant ouvrier tel que Blanqui.

Par ce rappel de l’indulgence des Communards, nous n’entendons pas faire une apologie du pacifisme. Au contraire, il s’agit de comprendre, par l’expérience historique, l’illusion qui consiste à croire que la révolution n’impliquerait pas une guerre civile entre le prolétariat et ses alliés contre la bourgeoisie et les siens. Si le prolétariat n’a pas une claire conscience de cela, il sera toujours et partout vaincu. Les conséquences furent tout simplement l’écrasement de cette Révolution ouvrière qui commençait. Si les Versaillais avaient été éliminés avant qu’ils ne constituent une armée, l’issue aurait pu être tout autre.

La nécessité d’un État ouvrier

Que signifie historiquement la création d’un État ouvrier ? L’expérience de la Commune revêt deux aspects fondamentaux. Il dit aux réformistes de tout poil : non, l’État bourgeois ne peut pas être mis au service de la classe ouvrière, celle-ci a besoin de son propre État ; pour cela, elle doit d’abord détruire le vieil État, machine au service de la bourgeoisie. Mais il dit à la fois aux anarchistes : non, tant que les classes sociales n’auront pas disparu, l’État ne pourra pas disparaître ; État bourgeois ou État ouvrier, dictature du capital ou dictature du prolétariat, telle est l’alternative ; refuser l’institution d’un État ouvrier, c’est se condamner à laisser exister ou se reconstituer l’État bourgeois, c’est tout simplement renoncer à la révolution.

Pourtant beaucoup de militants anarchistes revendiquent l’héritage de la Commune. Or il n’était pas davantage possible pour les ouvriers de Paris de se passer d’un État que de faire marcher l’État bourgeois à leur service. Les tâches de coordination et d’organisation d’un État demeuraient nécessaires. Lénine l’explique : « Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne « rêvons » pas de nous passer d’emblée de toute administration, de toute subordination ; ces rêves anarchistes, fondés sur l’incompréhension des tâches qui incombent à la dictature du prolétariat, sont foncièrement étrangers au marxisme et ne servent en réalité qu’à différer la révolution socialiste jusqu’au jour où les hommes auront changé. Nous, nous voulons la révolution socialiste avec les hommes tels qu’ils sont aujourd’hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contrôle, “de surveillants et de comptables ».

Quand les ouvriers déclarent la Commune libre de Paris en 1871, ils cherchent spontanément la meilleure forme d’organisation possible, celle qui leur permettra de lutter contre la bourgeoisie qui les livre à l’armée prussienne, mais également de fonctionner entre eux. Ils mettent donc en place tout ce que nous avons décrit plus haut (juges révocables, milices armées, comité central, etc.) et que nous appelons un « État ouvrier ». Un « semi-État », précisera Lénine, puisqu’il s’agit d’un État temporaire voué à dépérir, dans la mesure où il a pour but la destruction de la base même de l’État, la division de la société en classes sociales aux intérêts antagonistes. L’État ouvrier, en contribuant à la lutte contre les exploiteurs, à l’extension internationale de la révolution, à l’appropriation sociale des moyens de production et à la réorganisation de la production sous la direction des travailleurs eux-mêmes, sape ainsi lui-même sa propre base. Mais ce sera tout de même un État, au service du prolétariat, dans la mesure où la victoire de la révolution, qui plus est dans un seul pays, ne met pas fin à la division de la société en classes et par conséquent à la lutte de classes.

Cet outil, puisqu’il s’agit bien de ça, se doit d’avoir un pouvoir centralisé. Jamais la Commune n’a promu le modèle du fédéralisme.

La Commune et la dictature du prolétariat

Pourtant, nous dira-t-on, le comité central a bien organisé des élections au suffrage universel dans Paris. Ce fait tend à contredire l’idée qu’une « dictature du prolétariat » se mettait en place : sociaux-démocrates et anarchistes se servent de cet argument pour remettre en question la centralité ouvrière, puisque même la Commune aurait mis tous les « êtres humains » sur le même plan. Nous l’avons dit plus haut, le Paris où s’organisent ces élections est un Paris ouvrier, déserté par la bourgeoisie dans son ensemble. Non seulement ses dirigeants sont réfugiés à Versailles mais encore ce sont des dizaines de milliers de bourgeois qui fuient la guerre et les ouvriers qui s’y sont réfugiés. La Commune aurait peut-être réfléchi à deux fois avant de consulter la bourgeoisie sur la manière de s’émancipe.

La nécessité d’un parti révolutionnaire

Enfin, il a manqué au prolétariat un authentique parti révolutionnaire. Les efforts déployés par Marx et Engels pour la constitution de la classe ouvrière en un grand parti des travailleurs, en particulier la fondation en 1864 de la Ière Internationale ou Association Internationale des Travailleurs, avaient certes contribué à avancer vers un tel objectif. Cependant, l’organisation politique de la classe ouvrière restait à cette époque encore trop embryonnaire pour lui permettre de renverser durablement la bourgeoisie. En France, c’était encore les proudhoniens, c’est-à-dire une des variétés de l’anarchisme, fondamentalement crypto-réformiste, et les blanquistes, parti consciemment prolétarien, mais croyant pouvoir substituer l’action d’une minorité à l’action de la classe sous la direction de son avant-garde, qui dominaient. Les militants de l’A.I.T. se reconnaissant d’une façon générale dans les idées de Marx et d’Engels étaient non seulement peu nombreux, mais surtout même pas encore réellement organisés en parti politique au sens étroit du terme. C’est précisément le mérite des bolcheviks, sous l’impulsion de Lénine, d’avoir su non seulement se consacrer de façon patiente à la construction d’une telle organisation révolutionnaire solide avant que la révolution n’éclate, mais aussi d’avoir su, lors de la révolution de 1917, mener une politique montrant qu’ils avaient tiré à la fois dans la théorie, mais aussi dans la pratique, les leçons de la défaite de la Commune.

 


Susana Diaz, plutôt s'abstenir devant la droite que gouverner avec Podemos...

 

Le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) au bord de l’éclatement, par Sandrine Morel

correspondante permanente du Monde à Madrid

Source: http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/04/03/les-socialistes-espagnols-au-bord-de-l-eclatement_5104946_3214.html

Lundi 3 Avril 2017

Pedro Sanchez, représentant de l'aile gauche du parti...


 



Sera-t-il possible de reconstruire le PSOE après les élections primaires internes ? C’est la question qui agite la formation, appelée à désigner son prochain secrétaire général le 21 mai 2017. Cerné sur sa gauche par le parti anti-austérité Podemos et sur sa droite par le parti centriste et libéral Ciudadanos, le PSOE doit définir son orientation pour les prochaines années alors qu’il traverse une crise profonde, qu'il a obtenu un piètre résultat aux élections législatives du mois de juin 2016, vingt-deux pour cent des voix, et qu'il a perdu six millions d’électeurs depuis 2008.
 
Or les élections primaires pourraient rouvrir de vieilles blessures. Cinq candidats ont annoncé leur pré-candidature, dont l’ancien président basque Patxi Lopez, la puissante baronne andalouse Susana Diaz ou encore l'ancien secrétaire général évincé au mois d'octobre 2016, Pedro Sanchez. Mais c’est un duel entre ces deux derniers, rivaux irréconciliables, représentant deux visions diamétralement opposées du parti, qui est attendu.
 
Tous deux s’étaient déjà affrontés au mois d'octobre 2016 quand plusieurs ténors régionaux et cadres du parti, menés par la présidente andalouse, avaient brutalement poussé Pedro Sanchez à la démission. Ils ne toléraient plus ses tentatives de sceller un accord de gouvernement avec le parti de la gauche radicale Podemos et les indépendantistes catalans.
 
Tenante de la ligne de l'ancien premier ministre Felipe Gonzalez, Susana Diaz, qui gouverne l’Andalousie grâce au soutien de Ciudadanos, estimait qu’il valait mieux faciliter un deuxième mandat du conservateur Mariano Rajoy au lieu de tenter de former un gouvernement Frankenstein ou d’aller vers de troisièmes élections. Pedro Sanchez, lui, ne démordait pas de son mantra, le no es no à Mariano Rajoy, et se posait en représentant des militants de gauche face aux cadres du parti dont il dénonçait le virage à droite.
 
Susana Diaz a remporté la bataille. Une direction intérimaire qui lui est favorable a pris les rênes du parti il y a six mois, Mariano Rajoy a obtenu l’investiture du parlement grâce à l’abstention des députés du PSOE et Pedro Sanchez a perdu la plupart de ses soutiens parmi les cadres du PSOE. Mais gagnera-t-elle la guerre ?
 
À quarante-deux ans, Susana Diaz part favorite et ne se serait pas présentée si elle n’était pas convaincue qu’elle allait l’emporter, elle qui prépare son ascension à la tête du PSOE depuis des années. Adoubée Dimanche 26 Mars 2017 lors d’un meeting à Madrid par les principales figures du PSOE, des anciens présidents du gouvernement Felipe Gonzalez ou José Luis Rodriguez Zapatero à la majorité des présidents des fédérations régionales, elle contrôle l’appareil du PSOE.
 
« En se présentant ainsi entourée, elle a transmis un avertissement à ceux qui pourraient être derrière Pedro Sanchez. S’il gagne, le parti perd. C’est un jeu dangereux et plein de risques », souligne le politologue Fernando Vallespin dans le Pais. « Le grand défi de Susana Diaz si elle remporte les primaires n’est pas tant de ressouder l’organisation que de montrer si elle est capable d’apporter de la valeur ajoutée à un parti qui traverse le pire moment électoral depuis la transition ».
 
« Si Susana Diaz l’emporte, il est possible que se produise une scission de la gauche du PSOE. Si c’est Pedro Sanchez, il aura de grandes difficultés pour obtenir un soutien interne », ajoute le politologue Pablo Simon, professeur d’université et cofondateur du think tank Politikon. « Mais la vraie question n’est pas abordée par le PSOE qui ne cesse de perdre des voix depuis 2011. Il a un concurrent à gauche qui rogne sur son électorat jeune et urbain. Il a de graves difficultés pour rénover ses cadres vieillissants et attirer des jeunes talents. Or, d’un côté, Pedro Sanchez paraît être mû par la vengeance et, de l’autre côté, les barons régionaux pensent qu’il faut opter pour le repli sur soi pour attendre que passe la tempête ».
 
Pour le politologue, Pedro Sanchez peut encore créer la surprise. Car si le vote des élections primaires était ouvert aux électeurs du PSOE, il aurait de grandes chances de l’emporter. « Il est de loin le préféré des électeurs du PSOE, selon les sondages, alors que Susana Diaz est celle qui provoque le plus de rejet », souligne Pablo Simon. Cependant, le vote est limité aux quelque cent soixante-dix mille militants dont le principal vivier est l’Andalousie, le fief de Susana Diaz. Aucun sondage ne permet de connaître leurs préférences. Mais il ne faut pas minimiser la force de Pedro Sanchez, qui se pose en Spartacus, seul face à Rome, comme l’a souligné le chroniqueur politique Ruben Amon dans le Pais.
 
Consciente de sa mauvaise image, Susana Diaz ne cesse de répéter qu’il « n’y a pas de bons ni de mauvais socialistes au PSOE » et elle demande, face au « vote de la rancœur », le vote « de l’espoir et de l’avenir, de tourner la page et rendre la confiance en soi à une organisation qui a donné les meilleures années à ce pays ». Elle se définit comme « cent pour cent socialiste, sans additif ». Car face à elle, Pedro Sanchez, qui est parvenu à récolter cent mille euros en un mois par financement participatif et qui parcourt l’Espagne à la rencontre des bases socialistes, remplissant les salles, se définit comme le « candidat des militants, capable de récupérer le vrai PSOE ».
 
Depuis six mois, la direction intérimaire du PSOE tentait de recoller les morceaux et elle semblait sur la bonne voie, ayant renoué les liens avec le Parti Socialiste Catalan (PSC) qui avait refusé de faciliter l’investiture de Mariano Rajoy, démontrant que le PSOE pouvait faire une opposition utile au parlement, imposant au gouvernement de Mariano Rajoy des réformes telles que la hausse du salaire minimum ou l’augmentation des congés paternité ou lançant des propositions de loi pour abroger les mesures les plus polémiques de la précédente législature, telle que la loi de sécurité, dite loi bâillon. Dans les sondages, le PSOE commence tout juste à remonter.

 

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