Blog de Robert Duguet - Avril 2018 /contact:

RAPPEL réunion-débat le samedi 28 avril prochain, de 14h à 17h au 40 rue de Malte Paris 11ème


Invitation envoyée :


- au site du POID,
- à la liste de diffusion de GDS et à G. Filoche,
- à Respublica,
- à André Bellon via Facebook,
- au site de La Riposte,
- au site d'Ensemble,
- au NPA mais la boite du site déconne.
- aux camarades Gutierrez et Boiron (La Riposte membres du WIN) avec mot perso,
- à Front social via facebook et perso à J. Chastaing

Chers camarades,


le blog "Arguments Pour la Lutte Sociale" et des membres fondateurs de l'association Espace Citoyen du Val d'Yerres organisent une réunion-débat le samedi 28 avril prochain, de 14h à 17h au 40 rue de Malte Paris 11° :

https://aplutsoc.wordpress.com/2018/04/06/28-avril-2018-libre-debat-pour-une-alternative-politique/

Les nombreuses mobilisations sociales actuelles nous semblent susciter le besoin, pour aller de l'avant, se généraliser et se centraliser, d'une perspective politique que les courants et militants des organisations issues du mouvement ouvrier ont la responsabilité de mettre en avant : s'unir pour chasser Macron et donc amorcer la discussion sur la vraie démocratie nécessaire.

Cest pourquoi nous vous invitons à venir présenter vos analyses, positions et propositions afin de contribuer à ce débat, comme indiqué dans le texte d'appel.

Vous pouvez nous contacter aux tél ou mails suivants : sv.presumey@wanadoo.fr ; rduguet@wanadoo.fr ; 06 32 71 06 97.

Salutations militantes.

 


 

Laïcité : Macron c’est Pétain, et Pétain c’est pas la France, par Robert Duguet



Le chef de l’Etat Français – remarquez que je ne parle pas du président de la République, je me demande si cela existe encore dans ce pays – vient de faire un discours devant la conférence des évêques de France qui renforce toute la répugnance qu’on peut ressentir en ces moments de mobilisations sociales intenses contre ce régime et de haine pour ce petit bonaparte « gazeux » qu’est Macron. Après avoir engagé sa blitzkrieg (heil !) contre tous les acquis ouvriers et démocratiques, c’est le tour de la laïcité. Cerise sur le gâteau !

Avec Sarkozy – le « pov’con » qui est aujourd’hui devant la justice de son pays pour trafic d’influence – la bourgeoisie française avait fait très fort en matière de reniement de la laïcité. Le titre de chanoine du Latran, paroisse de l’Etat du Vatican à Rome, était une distinction honorifique que l’église de France attribuait aux monarques de droit divin. En général les présidents de la République, y compris Pompidou et Mitterand, déclinèrent discrètement l’offre. Sarkozy avait fait un discours tonitruant où il portait une offensive contre la séparation des églises et de l’Etat, où il « prêchait » pourrait-on dire pour le retour du religieux dans le politique, et en faveur du « choc des civilisations » d’Huttington. La théorie de ce sociologue américain d’extrême droite reposait sur la confrontation entre la civilisation chrétienne et l’islam. Lui qui avait soi-disant en charge la laïcité de l’Etat, se permettait d’expliquer :

« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. »

Macron, lui, déclare tout de go devant des évêques satisfaits par cet enfant de la fille aînée de l’Eglise :
« Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, sans doute, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l'avons fait, c'est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l'Église et l'État s'est abîmé, et qu'il nous importe à vous comme à moi de le réparer. »

Non, ce n’est pas comme l’écrit Mélenchon dans un Twiter, « un délire métaphysique ». Le lien abîmé entre l’Eglise et l’Etat c’est la loi de séparation, qui tout en reconnaissant la liberté absolue de conscience, renvoyait les églises au statu d’associations privées. La République se proclamait indifférente aux options philosophiques, religieuses de chacun. Elle ne reconnaissait que des citoyens. Libres à eux de faire les choix personnels ou privés qu’ils entendaient faire. C’est cette grande loi, résultant d’un accord entre la bourgeoisie républicaine et le mouvement ouvrier, qui a permis durant des décennies une relative concorde civile que beaucoup nous enviaient. Des corréligionnaires pouvaient se réunir pour se convaincre que 1 + 1 = 3, pourvu que l’école républicaine s’appuie sur la science pour démontrer que 1 + 1 = 2. Les conflits politiques ou sociaux ne pouvaient plus se cacher sous le manteau des idées religieuses, comme au 16ème siècle avec la Réforme. Dans son combat pour la loi de séparation Jaurès, en tant que représentant du prolétariat, visait en dépouillant l’Etat de ses derniers oripeaux chrétiens, à dégager le terrain pour avancer sur la question sociale.

Macron remet l’Eglise catholique dans le champ politique, dont la hiérarchie encore dans une période qui n’est pas si ancienne de notre histoire,  a ouvertement soutenu le régime de Vichy  profasciste.  « Pétain, c’est la France ! et la France c’est Pétain ! » comme disait le monseigneur Gerlier, primat des Gaules. Et Macron dit : on va « réparer » ce qui a été « abimé ».

Mais entrons plus profondément dans les références du chef de l’Etat Français :

« Je suis convaincu que les liens les plus indestructibles entre la nation française et le catholicisme se sont forgés dans ces moments où est vérifiée la valeur réelle des hommes et des femmes. Il n'est pas besoin de remonter aux bâtisseurs de cathédrales et à Jeanne d'Arc: l'histoire récente nous offre mille exemples, depuis l'Union sacrée de 1914 »

L’Union sacrée de 1914, c’est l’épouvantable trahison de la social-démocratie, qui envoie les prolétaires français crever la paillasse des ouvriers allemands. La bourgeoisie « républicaine » se réconcilie avec les représentants des églises, dont la fonction au front sera de chanter « béni soit le seigneur, Dieu des armées », côté français et « Gott mit uns » de l’autre côté.  C’est aussi dès 1918 le temps des premières attaques contre la laïcité…

« …des pères de l'Europe aux inventeurs du syndicalisme moderne… »

Le choix du rapprochement n’a rien d’anodin. Les pères de l’Europe ont choisi, contre l’héritage de la grande révolution bourgeoise française, ce drapeau imprimant sur fond bleu la couronne d’étoiles blanches, symbole dans le rite catholique du culte marial (la « Sainte Vierge » pour ceux qui ne connaissent pas le vocabulaire théologique de la maison). Depuis tous les traités néo-libéraux depuis Maastricht n’ont rien trouvé de mieux, pour définir les rapports entre les nations et l’Europe – ce pouvoir impérial qui s’impose aux états-membres - que le principe de subsidiarité : référence à la doctrine économique de Thomas d’Acquin au XIIIème siècle. Le grand bond en avant !

Quant aux inventeurs du syndicalisme moderne – il s’agit de ceux qui, en opposition avec le mouvement syndical ouvrier confédéré né après 1880, œuvrent depuis « Rerum Novarum » de Léon XIII, à construire des œuvres sociales qui enseignent que nous sommes tous frères en Jésus Christ : patron d’entreprise comme prolétaires ; nous sommes tous membres « du corps mystique du Christ », ou dans sa version « laïque » de la même communauté de destin. Le « syndicalisme moderne », vous l’avez compris, c’est la CFDT, organisation dont le représentant Laurent Berger, malgré les distorsions terribles pour ses sphincters auxquelles il est contraint par sa base ouvrière, défend qu’il faut se concerter pour appliquer les réformes néo-libérale de Macron. Lorsque le gouvernement , écrivaient sur leurs pancartes les manifestants contre la loi El Khomri, rétablira l’esclavage, la CFDT négociera la longueur des chaines. Les racines « spirituelles » de Macron…

Sur les questions du mode de vie, Macron donne à l’Eglise toutes les garanties nécessaires, qui permettront à celle-ci de peser sur les décisions politiques (par exemple la question douloureuse des fins de vie), lorsqu’il écrit :

« Vous le savez, j'ai décidé que l'avis du Conseil consultatif national d'éthique (CCNE), monsieur le président, n'était pas suffisant et qu'il fallait l'enrichir d'avis de responsables religieux. Et j'ai souhaité aussi que ce travail sur les lois bioéthiques, que notre droit nous impose de revoir, puisse être nourri d'un débat organisé par le CCNE mais où toutes les familles - philosophique, religieuse, politique -, et notre société auront à s'exprimer de manière pleine et entière. C'est parce que je suis convaincu que nous ne sommes pas là face à un problème simple qui pourrait se trancher par une loi seule. Mais nous sommes parfois face à des débats moraux, éthiques profonds qui touchent au plus intime de chacun d'entre nous. »

On retombe sur la démarche classique du corporatisme : s’appuyer sur les conseils d’experts, intégrant en l’occurrence les représentants des cultes, contre le pouvoir politique des élus du suffrage universel…

Mais l’essentiel est dans la fin du discours qui porte sur l’appel à l’engagement. En gros Macron dit à la hiérarchie : vous vous occupez à travers un réseau associatif riche des déshérités de la terre. La charité, c’est bien ; les restaus du cœur aussi. Mais moi je vous appelle, au-delà de ces activités qui soignent les effets mais pas les causes, à l’engagement politique. Ce qui est investi à l’associatif est repris à la politique.

Il déclare :

« Or je crois que la politique, si décevante qu'elle ait pu être aux yeux de certains, si desséchante parfois, aux yeux d'autres, a besoin de l'énergie des engagés, de votre énergie. Elle a besoin de l'énergie de ceux qui donnent du sens à l'action et qui placent en son cœur une forme d'espérance.
Plus que jamais l'action politique a besoin de ce que la philosophe Simone Weil appelait l'effectivité. C'est-à-dire cette capacité à faire exister dans le réel les principes fondamentaux qui structurent la vie morale, intellectuelle et, dans le cas des croyants, spirituelle.
C'est ce qu'ont apporté à la politique française les grandes figures que furent le général de Gaulle, Georges Bidault, Robert Schuman, Jacques Delors… »

De Gaulle qui d’emblée, dès la naissance de la Vème république, octroie l’aide publique aux écoles confesionnelles catholiques : le bonapartisme a besoin d’un accord avec l’autel. Cette aide publique jamais remise en cause par « la gauche » ; le mitterandisme ayant au contraire organisé la déroute du camp laîque. Bidault qui prend la direction du CNR après la mort de Jean Moulin et qui fonde le MRP, parti clérical pivot de la IVème république parlementaire. Schuman, l’Europe démocrate-chrétienne. Jacques Delors, l’essence même du christianisme social européiste dans le parti de Mitterand. Voilà le fil de la continuité. Macron est l’enfant pourri au bout de la chaine…

Macron a un vrai problème politique : sa camarilla des marcheurs s’est construite sur l’effondrement des partis qui ont porté à bout de bras la crise de la Vème république ; le dégagisme a frappé à la fois le parti issu du gaullisme et celui de Mitterand. 30 ans de patience – « il faut laisser le temps au temps » - pour détruire le parti  socialiste. Mais En Marche c’est rien ! Une poussière d’appétits de carrière ! ça existe sur un vide et cela risque de ne pas tenir sur la crise sociale que nous traversons. Macron a besoin d’une représentation qui ait un tant soit peu d’unité doctrinale et d’une conception du monde. Et cette conception c’est le corporatisme, l’association Capital-travail, dans la réalité française assaisonnée à la mode Paul Ricoeur, Emmanuel Mounier et tous leurs saints… c’est le christianisme social. Il déclare :

« Le don de l'engagement que je vous demande, c'est celui-ci: ne restez pas au seuil. Ne renoncez pas à la République que vous avez si fortement contribué à forger. Ne renoncez pas à cette Europe, dont vous avez nourri le sens. Ne laissez pas en friche les terres que vous avez semées. Ne retirez pas à la République la rectitude précieuse que tant de fidèles anonymes apportent à leur vie de citoyen. »

Macron, la réaction sur toute la ligne...

Macron appelle à son secours ce vieux parti, qui a plus de 2000 ans d’états de service, qui a magnifié l’esclavage antique, sacralisé les rapports de dépendance « idylliques et patriarcaux » (Marx) du Moyen Age, qui a maudit le capitalisme moderne, parce que ce dernier en créant l’ouvrier moderne, a lui-même, et malgré lui, posé les bases de l’émancipation sociale…
Macron le dit certes dans des formes philosophiques, voire théologiques, mais cela veut bien dire : déconnez pas les curés, j’ai besoin de vous !

 

 


 

L'appel à une manifestation le 5 mai : débattons ! par Vincent Présumey

Source : Aplutsoc (Arguments pour la Lutte Sociale) : https://aplutsoc.wordpress.com/2018/04/08/lappel-a-une-manifestation-le-5-mai-debattons/


L'appel de l' "Assemblée générale" du 4 avril.

Relire le texte de l'appel sur ce site

Mercredi 4 avril, dans le contexte du démarrage puissant de la grève des cheminots, une "assemblée générale" se tenait à la bourse du travail de Paris, appelée par François Ruffin, député d'Amiens élu comme candidat unitaire de gauche, membre du groupe parlementaire "France insoumise", et Frédéric Lordon, essayiste en économie, qui en 2016 avait avec F. Ruffin lancé l'appel au mouvement "Nuit debout".

Elle réunissait plusieurs centaines de participants.

Après plusieurs interventions de syndicalistes et de travailleurs engagés dans des luttes sociales, comme Gaél Quirante, syndicaliste SUD de La Poste licencié sur intervention ministérielle, – la salle scande Grève générale après son intervention -, et Mirabelle Hann, femme de chambre au Holiday Inn de Clichy – 111 jours de grève, depuis le 19 octobre, qui ont arraché le relevé quotidien des heures travaillées avec 130 heures par mois a minima et une prime de panier de 7,14 euros - les deux personnalités appelantes ont sorti de leur chapeau la proposition d'une grande manifestation nationale le samedi 5 mai, complétée ensuite par celle de former partout des "comités du 5 mai", propositions validées à la "quasi-unanimité".

Nota Bene : j'ai mis ici "assemblée générale" entre guillemets pour la raison suivante : une "assemblée générale" à l'origine réunit les personnels d'une entreprise, d'un site, d'une administration ou les jeunes scolarisés d'un établissement ou d'une université, et n'est pas composée de gens venus individuellement de divers lieux : cette "assemblée générale" était en fait une réunion politique ne s'assumant pas pleinement comme telle, mue en cela par le désir de se poser en représentante, forcément autoproclamée, du "mouvement social"

Un tel appel fait écho à un vrai besoin.

Le texte-pétition parle de "mouvements dispersés" pour décrire la situation actuelle. Ce n'est déjà plus tout à fait vrai : la lame de fond qui monte a commencé à construire l'unité. Elle a fait des 15 et 22 mars des moments de rassemblement de tout le monde du travail, c'est elle qui a donné sa puissance au démarrage de la grève des cheminots, et elle a en outre imposé des prises de position, y compris communes, de soutien aux cheminots venant de la plupart des partis et organisations de gauche ou issues du mouvement ouvrier.

Et, de plus, se dessine un mouvement d'ensemble de la jeunesse étudiante et lycéenne, contre laquelle la violence de Parcoursup, concentré de la violence sociale dont elle est victime, va atteindre son plein régime en mai-juin.

Les cheminots ne gagneront pas tout seuls et ne peuvent porter à eux seuls, même avec les caisses de grève bien alimentées qui sont en train de se remplir, le poids de l'affrontement voulu par Macron.

Bref, le mouvement réel est en marche et il cherche à s'unir, c'est-à-dire à s'étendre et à se généraliser, en se centralisant contre l'adversaire d'où partent les coups : le pouvoir politique.

Une manifestation centrale commune est donc tout à fait bienvenue.

Pourquoi et comment réussir une manifestation centrale ?

Une manifestation centrale commune pour quoi faire ? - question qui conditionne sa réussite.

Elle ne peut avoir d'autre sens, et il faut donc le dire, que celui de réaliser l'unité pour battre et chasser Macron. Pour cette raison – parce que le mouvement réel des luttes sociales est politique, au plus haut point – les conditions de sa réussite passent par la réalisation de la grève unie, et une manifestation centrale affrontant directement le régime serait donc une manifestation se tenant en semaine, avec grève. Rappelons d'ailleurs que, malgré sa date tardive, la manifestation intersyndicale du mardi 14 juin 2016, qui a atteint quoi qu'on en dise le million de manifestants ou peu s'en faut, a été à ce jour ce qui s'en rapprochait le plus.

A défaut, une manifestation de démonstration politique appelant à réaliser cette unité pour chasser Macron, se trouve être appelée depuis des mois par un courant politique dont "l'audience" est moindre que celle des appelants de l' "assemblée générale" du 4 avril, mais qui s'est adressé aux courants politiques issus du mouvement ouvrier (dont l'ensemble des affiliés à l'"espace politique" de la France insoumise), à savoir la manifestation appelée par le "Comité pour la rupture avec la V° République et l'Union Européenne" constitué par le POID (Parti Ouvrier Indépendant et Démocratique) ... à la date du dimanche 13 mai.

Nul doute que les travailleurs et les jeunes de la base qui soutiennent l'appel au 5 mai et espèrent qu'il soit un point d'appui pour gagner, l'entendent comme un moment de centralisation et d'unité contre Macron, pour battre Macron, pour défaire Macron, pour chasser Macron.

Nul doute que lorsque les participants à l'"assemblée générale" du 4 mai ont scandé "Grève générale", tel était le sens de leur combat, tel était leur souhait.

Le 5 mai selon Ruffin et Lordon.

Qu'en disent Ruffin et Lordon et qu'en dit l'appel-pétition qu'ils ont lancé ?

« Il est probable que Macron ne se rende pas compte que, sous son règne, tout devient très clair, trop clair. Le moment est peut-être venu de lui faire savoir, pour notre part, où nous en sommes. Dans les ordonnances SNCF, se trouvent repliés tous les éléments d’un monde dont nous ne voulons pas. Si ce qui est clair pour nous ne l’est pas pour lui, rassemblons-nous donc pour le lui expliquer un peu plus nettement. Premier anniversaire à l’Elysée ? Qu’il sente non pas la bougie mais le vent du boulet. »

Il faut "faire sa fête" à Macron, titre l'appel. Le fêter ou le chasser – ou réaliser les conditions de l'unité pour le chasser ? D'après ce qu'en dit le texte lui-même, il s'agit de "lui faire savoir où nous en sommes". Sérieusement, en a-t-il vraiment besoin ? S'agit-il de rendre les choses "claires pour lui" ? De lui "expliquer" ? Et sentira-t-il vraiment le "vent du boulet" s'il n'a affaire qu'à un grand happening le conspuant, certes, tout en disant vouloir surmonter "la dispersion" qu'un tel type de manifestation serait le "seul moyen" de surmonter, comme si la grève unie (associant chômeurs et citoyens solidaires, bien entendu) n'était pas LE moyen réel par lequel cette dispersion commence à être surmontée sans attendre le 5 mai ?

Sous l'ambigüité de la formule "faire sa fête à Macron", vont s'organiser et monter à Paris des milliers qui veulent l'unité pour battre et chasser Macron, c'est une évidence, car autrement ce serait un bide. Ces formules peuvent passer pour des métaphores de ce contenu. Mais les initiateurs ne semblent pas vouloir d'explicitation de leurs métaphores et là, nous sommes au cœur des questions les plus politiques, de celles qu'il faut cesser d'esquiver.

Mais alors pourquoi ne pas dire ce qui est : qu'il faut faire l'unité pour chasser Macron, ce "Bonaparte gazeux" ?

Pourquoi ne pas faire de ceci le sens de la manifestation du 5 mai puisque c'est ce sens-là qui fera venir les gens ?

Pourquoi ne plus rien dire, d'ailleurs, de la question de la grève générale scandée par l' "AG" du 4 avril peu avant que la manif du 5 mai ne soit lancée ?

Le questionnement oh combien légitime de F. Ruffin.

Le sens politique effectif de la manifestation et la question "quoi faire après" sont liés.

Quoi faire après ? F. Ruffin s'interroge à haute voix : La plus grosse question, c'est : qu'est-ce qu'on fait le 5 mai au soir ? Il faut une inversion du rapport de force, que la peur change de camp, que le 5 mai au soir soit le point de départ.

On ne va pas refaire Nuit debout, déclare prudemment Frédéric Lordon.

De deux choses l'une : soit le 5 mai sera une vraie centralisation politique contre Macron et donc une étape dans la réalisation de l'unité, la vraie, et la question de la grève unie pour le battre, de la grève générale, non pas comme un mythe mais comme la centralisation-généralisation rapide et efficace, pourra être posée ouvertement, c'est-à-dire réalisée voire imposée aux directions syndicales, soit il sera un happening débouchant sur ... le questionnement de François Ruffin.

On sent qu'il n'a pas envie de réoccuper la place de la République pendant deux mois. Mais si le sens du 5 mai est d'affronter réellement Macron et pas de lui faire une "fête", fut-elle "sa" fête, la question de François Ruffin devrait et pourrait être notre question à tous. Quel débouché politique contre Macron ?

Quelle union, fédération, coalition, de forces et de courants politiques issus de la gauche et du mouvement ouvrier (ceux qui ont fait élire F. Ruffin à Amiens) pour être candidats au pouvoir, non pour s'en servir, mais pour libérer tout barrage à la démocratie, afin donc que le peuple, le vrai, élise une constituante, élise des députés mandatés, dotés d'un vrai pouvoir, responsables, révocables, pour que ceux-ci soient à son service et pas à celui du capital ?

Voila de vraies questions, des questions révolutionnaires, mais réalistes. Des questions qui ne doivent plus être esquivées, car leur simple débat ouvre des perspectives et contribue au développement des mobilisations, à leur extension.

Car la généralisation des luttes sociales, suscitée par la lame de fond qui monte d'en bas, lente mais puissante et sûre, qui a démarré avec les EHPAD et les retraités, qui s'étend aux jeunes, qui défend les écoles et les services publics, qui protège les cheminots, conduit à ces questions-là.

L'horizon alors ne réside plus dans les présidentielles de 2022, les municipales de 2020, les européennes de 2019, mais il est là, accessible, et il s'appelle démocratie !

"Syndicalo-syndicalisme, vous avez dit syndicalo-syndicalisme" ?

Sauf que s'il faut attendre, alors en effet la bamboula et le charivari sous les fenêtres à Macron (en fait loin d'elles, les cordons de CRS y veillant) c'est bien, mais quand arrive la soirée et que tombe le crépuscule, tombe aussi le spleen de François Ruffin : "et ce soir, et maintenant, on fait quoi les amis ?"

Frédéric Lordon, dans un article écrit quelques jours auparavant, pour le site du Diplo, Ordonnances SNCF : l'occasion, se livre à une critique très largement justifiée de l'orientation, et de la situation matérielle, des directions syndicales confédérales, pour aboutir à la conclusion que le problème de ce côté là est inextricable, car il n'y a, peut-on ainsi interpréter son article, pas seulement la "bureaucratie" (selon lui, d'ailleurs, chose inévitable), mais plus encore du "syndicalo-syndicalisme" à savoir la pratique quotidienne de résistance faite de petits gestes fondamentaux, de "petites" mais éprouvantes mobilisations, de compromis, de répression, des délégués et représentants syndicaux de "terrain".

Au moment précis où la mise bout à bout des revendications surgissant de ce syndicalisme-là, et sous lui, derrière lui, avec lui, des nappes profondes des personnels des EHPAD et des petites entreprises peu syndiquées mais pleines de rages, dessine son "'autre monde" – c'est-à-dire au moment précis où les revendications défensives se combinent à des revendications offensives : hausse des salaires, service public des déchets ...-, F. Lordon lui rédige son épitaphe : il est bon pour s'occuper du bifsteak, il faut qu'il le fasse mais il n'est bon à rien d'autre, il ne produit pas "de la cause commune" !

Il faudrait donc qu'il devienne, conclut-il, "politique, et pourquoi pas révolutionnaire" – on voit ici que pour F. Lordon, la lutte quotidienne pour le bifsteak n'est pas révolutionnaire ... et si l'on traduit en termes politiciens ces développements un tantinet nébuleux l'idée est en fait qu'il faudrait que nous ayions "un appel conjoint et paritaire CGT-FI".

Les mobilisations sociales ne consistent pas dans des mouvements de résistance au "néolibéralisme" mais elles partent des questions concrètes et matérielles que vivent les gens. Ils ne "produisent" pas un discours "antilibéral", ils se défendent – comme personnes, comme vendeurs de leur force de travail. Et cette lutte de classe organique est générale et quotidienne. Elle ne se heurte pas à une "classe nuisible" ou une "oligarchie", mais aux rapports quotidiens de l'échange et de la production marchandes dominées par le capital et engendrant le capital, et du même coup, souvent beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine, à son Etat. Au cours des derniers mois, depuis l'avènement de Macron, nous avons eu deux phases :

- à l'automne un pré-affrontement, vécu comme définitif par bien de gazeux macroniens et peut-être par Macron lui-même, avec les secteurs "traditionnels" et syndiqués, gagné par le pouvoir, qui en a déduit qu'il pourrait isoler et battre les cheminots pour avoir sa victoire à la Thatcher,

- et, cet hiver, non prévu ni par Macron, ni par la plupart des analystes, un ébranlement lent venu des profondeurs, arrivé par les EHPAD et les retraités, qui ont commencé à retourner toute la situation, développement qui s'amplifie aujourd'hui.

Nous sommes quelques-uns à l'avoir senti, comme on sent des cors aux pieds. Jacques Chastaing, cité par Lordon qui cite aussi, à juste titre, l'émission de Cash Investifation sur Liddle, est de ceux-là, mais Lordon ne capte pas la portée immédiatement, directement politique de ce mouvement réel profond, dont la gestion immédiate relève pour lui de son fameux "syndicalo-syndicalisme", et il veut lui imposer sa médiation idéologique sans laquelle ces pauvres gens ne peuvent arriver à rien ...

En matière théorique nous avons là une petite leçon de chose : en ignorant le contenu concret de vieilles affirmations "marxistes" (Toute lutte de classe est une lutte politique – Marx), est postulé un "syndicalisme révolutionnaire" castré, sans la grève générale !

C'est en tant que "syndicalo-syndicaliste" et pas seulement comme militant analysant la situation d'ensemble que j'ai personnellement compris en janvier que quelque chose "d'autre" commençait à se passer, quelque chose qui vient de loin. Je suis responsable FSU. Quand quelqu'un qui ne relève pas de mon champ de syndicalisation m'appelle, pour être conseillée sur une grève, grève que les personnels de son EHPAD n'ont finalement pas faite, par peur, mais qu'à la place elles ont rédigé une remarquable liste "syndicalo-syndicaliste" de tout ce qui ne va pas dans leur travail, sans oublier les compresses et les bidets, ce qui veut dire qu'en cachette elles se sont réunies, alors je me suis dit "y 'a un truc". Ce que, depuis, a confirmé l'acharnement des parents d'élèves de plusieurs écoles à occuper celles-ci et à refuser ce qui est présenté comme décidé, normal, "équitable" et inévitable. Petites choses. Petits mouvements. Quotidien. "Syndicalo-syndicalisme" avec des gens réels, pas ceux du "peuple en construction", pas des "antilibéraux", des gens qui ne votent pas forcément à gauche, s'ils votent. Mouvement réel. Révolution.

Aspects politiciens.

F. Lordon critique à juste titre les calendriers et stratégie d'évitement des mouvements d'ensemble se centralisant, venant des directions syndicales. Il semble ne pas avoir compris pour autant que si la manifestation appelée par J.L. Mélenchon le 22 septembre dernier avait commencé à susciter réticences et résistances, ce n'est pas à cause du "syndicalo-syndicalisme" des délégués obtus qui ne "veulent pas faire de politique", ni à cause de la "charte d'Amiens" pourfendue par J.L. Mélenchon, ni à cause du PCF, mais parce que ce rassemblement couronnait un tel calendrier en appelant par avance à engager la lutte ... sans grève et une fois les ordonnances ratifiées !

Cette stratégie politique ne s'opposait pas à celle des "appareils syndicaux", elle complétait celle-ci tout en combattant le contenu politique en gestation dans la grève unitaire du 12 septembre contre les ordonnances.

Et ceci au nom d'une idéologie tendanciellement anti-syndicale, "populiste", visant à "construire le peuple" avec petits patrons et précaires contre les "fonctionnaires syndicaux", une dérive inquiétante avec laquelle J.L. Mélenchon joue avec cynisme, et à laquelle me semble faire écho, même si elle ne lui est pas identique, la perception condescendante du "syndicalo-syndicalisme" chez F. Lordon.

Cet automne, la "manifestation citoyenne le week-end" à la J.L. Mélenchon a pleinement participé des éléments ayant permis la victoire de la première manche par Macron. Mais, s'ajoutant aux problèmes politiques accumulés depuis la présidentielle, elle a aussi contribué à nourrir la méfiance des militants syndicalistes. De sorte que maintenant que la seconde vague, partie de bien plus importantes profondeurs, advient, il était impossible à J.L. Mélenchon de relancer la même opération. Au contraire la force du front unique, qui n'a rien de politicien mais qui est la force même du mouvement profond qui monte, l'a contraint à être respectueux et "sage" jusqu'à un certain point, contraint à apparaître comme soutenant les syndicats, se situant dans l'unité, "au service" du mouvement, voire un tantine gauchisant, mais pas trop ; ne parlons surtout pas de grève générale mais évoquons un "mai 68 perlé" !

Tout cela tout en rappelant le fond de son orientation sur d'autres sujets de manière de plus en plus déliquescente : soutien de fait aux massacres en Syrie à travers "le Média", dénonciation non du CRIF mais de "la communauté", sic, suite aux provocations du CRIF et de la LDJ, etc.

Avec l'appel à une manifestation le samedi 14 avril à Marseille, toutefois, commence à ressurgir la thématique visant à opposer à l'unité du salariat l'union "du peuple".

Là ou J.L. Mélenchon parle de "mai 68 perlé", F. Lordon parle de "débordement général". Pour l'un comme pour l'autre, grève générale, manifestation centrale pour en découdre avec Macron, sont des formules à éviter : s'en rapprocher en apparence, mais à éviter !

En outre, le court-circuitage de la manifestation du POID, susceptible dans le contexte présent d'avoir un relatif succès, a pu être aussi un mobile au niveau du noyau dirigeant de la FI qui vient d'appeler ses adhérents à se lancer dans les "comités du 5 mai".

Aider par la discussion politique la montée qui est en cours.

Si nous prenons un peu de recul, l'impression qui prévaut au moment présent est tout de même que la force de ce qui est en train de monter charrie avec elles bien des obstacles et impose l'unité. D'ici le 5 mai, il va y avoir d'autres moments de la grève des cheminots, d'autres évènements, les mouvements dans la jeunesse, etc., sans oublier, bien entendu, le 1° mai (une excellente occasion, au fait, pour les "non salariés" et "ceux qui ne peuvent pas faire grève", de manifester !).

Dans l'absolu la montée est trop lente, et le risque que prennent les fédérations de cheminots en installant ceux-ci, comme de bons soldats, dans la durée, est lourd. Mais le problème clef pour le pouvoir exécutif, comme pour toutes les manœuvres et contre-manœuvres, est que la montée est là, et que si je puis dire la montée monte, encore. Ce dont elle a besoin n'est pas de coups d'accélérateurs artificiels, mais de débat politique approfondi, donnant des perspectives qui l'aident à monter encore.

C'est de ce point de vue que les questions balayées dans la présente contribution ont de l'importance, et à cet égard la discussion de pourquoi faire une manifestation centrale et comment est une excellente opportunité. Constatons d'ailleurs que l'appel au 5 mais est essentiellement réceptionné ainsi : on ne bondit pas d'allégresse, on s'interroge, on discute. C'est ce qu'il faut faire.

Il faut que cette discussion contradictoire, démocratique, se poursuive, s'approfondisse : le présent texte doit dont être pris, ni plus ni moins, comme une contribution au débat que nous aurons notamment le samedi 28 avril prochain, de 14h à 17h au Maltais rouge, 40 rue de Malte Paris 11° (métro République ou Oberkampf).

VP, le 08/04/18.


Tract du

Comité de Soutien aux Cheminot·e·s et de Défense des Services Publics de Rouen


 

Salarié·e·s, chômeur·euse·s, précaires, étudiant·e·s ou retraité·e·s, nous affirmons notre pleine et entière solidarité avec les cheminot·e·s en lutte pour défendre le service public du rail.

Usager·e·s du train, nous refusons que nos besoins ou nos choix de déplacements soient instrumentalisés par une campagne idéologique antigrève et anti-SNCF.

Rétablissons les faits !

La dette est aujourd’hui brandie par le gouvernement pour justifier sa contre-réforme. Mais la dette est en réalité le produit du désengagement de l’Etat depuis des décennies et de choix de grandes infrastructures type lignes à grande vitesse imposés par les gouvernements successifs.

Le statut des cheminot·e·s est montré du doigt par le gouvernement. Mais le statut n’est pas responsable des retards, des dysfonctionnements, des pannes… Les chemi- not.e.s ne sont pas des privilégié.es, des nanti.es, ce sont des salarié.es qui travaillent dans des conditions pénibles (horaires décalés, loin de chez eux, la nuit, le week-end, les jours
fériés…), cotisent 42,5 ans pour une retraite à taux plein et touchent des salaires équivalents à ce qui se fait ailleurs. Le statut est au contraire la garantie d’une continuité et d’une stabilité dans le fonctionnement du service public. L’encadrement de la durée et de la pénibilité du travail est décisif du point de vue de la sécurité de tou·te·s.

La fermeture de 9000 km de lignes régionales est déléguée aux ré- gions. La suppression des lignes de desserte locale, au motif qu’elle ne seraient pas rentables, signe la fin de l’aménagement du territoire et du service public, elle ne peut que renforcer les inégalités et accroître la circulation automobile. Rappelons que dans le rapport Spinetta, Cherbourg n’est plus desservi par le train ! C’est une aberration sociale et écologique, et une énième attaque contre les territoires ruraux.

Le Fret est ouvert à la concurrence depuis plus de 10 ans. La part du transport de marchandise par le rail est tombé en dessous des 10 % au profit de la route. Pendant que des centaines de locomotives pourrissent à Sotteville, toujours plus de camions sur les routes, c’est toujours plus de pollution, de changement climatique, d’accidents…

La privatisation, mise en œuvre au Royaume-Uni s’est traduite par des accidents, des retards, des tarifs fortement augmentés et une désorganisation du service. Aujourd’hui les enquêtes d’opinion outre-manche montrent qu’une très large majorité de la population est favorable à une renationalisation. Le gouvernement français affirme que le changement de statut (d’EPIC à Société Anonyme) n’est pas la privatisation, pourtant les télécoms, la poste ou EDF sont déjà passés par là !

L’avenir de la SNCF nous concerne toutes et tous !

C’est la nature même de la société dans laquelle nous voulons vivre qui est en question.
La société de concurrence de tou·te·s contre tou·te·s voulue par Macron est une société où les
droits sociaux seraient réduits à néant, où les services publics auraient disparu, où l’inégalité
de traitement des territoires serait la règle.

De cette société, faisons entendre à Macron que nous n’en voulons pas !

La raison d’être des services publics n’est pas d’être rentables mais d’être socialement utiles.

Pour une société plus juste, plus solidaire, plus égalitaire nous voulons à la fois des droits sociaux protecteurs, une protection sociale étendue, des services publics de qualité…

Nous devons nous battre ENSEMBLE !

Le gouvernement Macron cible le « statut » des cheminot·e·s dans le but de remettre en cause toutes les garanties collectives, toutes les conquêtes sociales, dans le secteur privé tout autant que dans les services publics avec, par exemple, la santé indexée sur la rentabilité et la mise en place de la sélection pour l’entrée à l’université.

En s’en prenant aux cheminot·e·s, il espère faire un exemple, casser tout esprit de résistance
face à sa volonté de restructurer en profondeur la société française pour y appliquer les recettes néolibérales.

Après la loi travail qui a considérablement affaibli les droits des salarié·e·s du secteur privé, c’est maintenant au tour des salarié·e·s à statut, cheminot·e·s et fonctionnaires, d’être dans le viseur du gouvernement.

La lutte engagée est décisive pour la SNCF, pour les services publics, pour les droits collectifs de tou·te·s

Ce n’est qu’ensemble, uni·e·s et déterminé·e·s, que nous vaincrons.

Le Comité de Soutien aux Cheminot·e·s et de Défense des Services Publics appelle à participer massivement au

RASSEMBLEMENT UNITAIRE (CGT, SUD, UNSA, CFDT, FO)
samedi 14 avril 2018 à 10h30
Cours Clémenceau

 


Jordi Cuixart, président d’Omnium Cultural

Òmnium Cultural est une association qui œuvre pour la promotion de la langue et de la culture catalanes et pour l'identité nationale de la Catalogne. Actuellement, Òmnium Cultural compte 38 000 membres et dispose de 30 bureaux répartis sur tout le territoire de la Catalogne

L’expérience démocratique catalane, par Martí Caussa


Source : http://alencontre.org/europe/espagne/lexperience-democratique-catalane.html


Publié par Alencontre le 9 - avril - 2018


 

«Il ne s’agit pas de drapeaux ou de nationalisme, mais de démocratie» (Lettre de Jordi Cuixart, adressée le 17 mars 2018, lors de la manifestation des Madrilènes pour le Droit de Décider).

La naissance du processus catalan se situe généralement dans la consultation sur l’indépendance qui s’est tenue en 2009 dans la petite municipalité d’Arenys de Munt [dans la comarque de Maresme]. Mais la première des grandes mobilisations réunissant des centaines de milliers de personnes a eu lieu le 11 septembre 2012, deux ans après la décision de la Cour constitutionnelle contre le Statut de 2006. Entre ces deux dates, les grandes mobilisations ont commencé le 15 mars 2011.

Il a été dit à maintes reprises, à juste titre, que le 15-M [les Indignés] et le mouvement indépendantiste ont eu des origines, des dynamiques et des composantes très différentes, bien que les deux mouvements aient remis en question le régime de 1978. Je pense que nous devons maintenant souligner une caractéristique fondamentale commune: la critique de «la démocratie réellement existante» («Ils l’appellent démocratie et elle ne l’est pas») et l’exigence d’une régénération en profondeur.

A partir de 2012, le processus catalan peut être analysé comme un grand mouvement de masse qui, à travers des zigzags, des doutes et des erreurs, s’est transformé en une révolution démocratique naissante qui a été interrompue, au moins jusqu’à présent, par la brutalité répressive de l’Etat à travers la police, la Garde civile et les tribunaux. Cette interruption a également été alimentée par les indécisions et les insuffisances stratégiques de ses principaux dirigeants.

Ces dernières années, le processus catalan a apporté d’importantes contributions à la lutte pour la démocratie. Le présent document vise à donner une brève présentation et une évaluation de certains d’entre eux.

Ce que nous entendons par démocratie

Il est courant d’entendre dire qu’il n’y a pas de démocratie sans respect de la Constitution. C’est pourquoi il est intéressant de citer Castoriadis (1993) pour rappeler le sens véritable du mot démocratie et comment les régimes qui se déclarent démocratiques y sont liés:

«Le mot démocratie est simple dans son sens et son intention centrale. Les Grecs ont inventé ce terme en même temps qu’ils ont inventé la chose, la réalité à laquelle elle appartenait. Démocratie: ni plus ni moins que le pouvoir du peuple. Il n’y a pas de place pour les jeux philosophiques ou herméneutiques. La démocratie est le pouvoir du peuple.

Il est donc honteux et hypocrite de dire aujourd’hui qu’il y a un pays sur cette planète où les gens détiennent le pouvoir.

Pensez aux régimes politiques des pays occidentaux. Si nous regardons non pas la lettre des constitutions, mais le fonctionnement réel des sociétés politiques, nous voyons immédiatement qu’il s’agit de régimes d’oligarchies libérales. Aucun philosophe politique du passé digne de ce nom n’aurait jamais pensé à appeler ces systèmes démocratie. Immédiatement, il aurait découvert qu’il y avait là une oligarchie qui était obligée d’accepter certaines limites à ses pouvoirs, laissant quelques libertés au citoyen.» (Traduit du castillan, conférence donnée en 1993 à l’Université de Buenos Aires)

Si nous acceptons cette définition simple et radicale de la démocratie en tant que pouvoir du peuple, nous disposerons également d’un critère pour évaluer une démocratie particulière. Plus elle se rapprochera de cette définition, meilleure sera la qualité. Il y aura des progrès démocratiques lorsqu’il y aura des pas en avant, aussi petits soient-ils, pour accroître le pouvoir du peuple. Pour autant que nous considérions que le peuple est constitué de tous ceux qui vivent dans un territoire avec une certaine stabilité, et non pas seulement une partie d’entre eux. C’est une différence radicale par rapport à la Grèce antique, où les femmes, les esclaves et les étrangers étaient exclus de la démocratie. Et aussi par rapport aux démocraties d’aujourd’hui, où seuls les nationaux, ceux qui ont la nationalité d’un État particulier – mais pas d’autres personnes, comme les migrant·e·s qui n’ont pas obtenu la nationalité alors qu’ils vivent dans le pays depuis des années – disposent de droits.

Avec ces critères, la consultation des 9-N 2014 [9 novembre 2014] peut être considérée comme une avancée démocratique: parce qu’elle a répondu à une exigence fortement ressentie. Elle a étendu le droit de vote à toutes les personnes âgées de plus de 16 ans, à tous les citoyens de l’Union européenne [vivant en Catalogne] qui jusqu’alors ne pouvaient voter qu’aux élections municipales et à tous les résidents de pays tiers qui pouvaient prouver leur résidence en Catalogne par l’intermédiaire de la NIE [certificat de résidence], qui jusque-là n’avaient jamais été en mesure de voter. Ce n’était pas toute la ville, mais c’était plus que jamais, et c’était un pas dans la bonne direction. Pour ceux qui identifient la démocratie au respect de la Constitution, le 9-N est un acte contre la démocratie et, en son nom, ils [le pouvoir central de l’État espagnol] poursuivent ses responsables pour désobéissance et prévarication.


Marti Caussa, militant trotskyste catalan....


Droit de décider

Ces mots expriment les sentiments profonds d’une très large majorité du peuple catalan et sont au cœur du conflit avec l’État espagnol. La revendication massive pour ce droit est née de la décision de la Cour constitutionnelle d’annuler des parties substantielles du Statut de 2006. L’approbation du Statut a suivi toutes les procédures constitutionnelles: la proposition du Parlement a reçu le soutien de tous les groupes à l’exception du PP [Parti populaire]; elle a été approuvée par le Congrès et le Sénat après l’avoir considérablement réduit et, enfin, le Statut a été approuvé par le peuple catalan lors d’un référendum. La décision de la Cour constitutionnelle, à la demande du PP, peut être considérée comme un acte unilatéral de l’État en contradiction flagrante avec le pacte constitutionnel. C’est pourquoi Javier Pérez Royo l’a décrite comme une rupture avec la constitution territoriale de 1978.

Depuis lors, la revendication du droit de décider a été et continue d’être la revendication majoritaire écrasante du peuple catalan. La revendication d’indépendance s’est également développée de manière très importante, mais est toujours restée loin derrière le droit de décider.

Au début, le droit de décider était synonyme de droit à l’autodétermination, une façon plus prévenante et plus populaire de le formuler. Mais progressivement, dans la pratique, elle est devenue le moyen démocratique d’exercer l’autodétermination, parce que le discours et les actions de ses défenseurs ont toujours suivi la voie démocratique. Il s’agit d’une contribution déjà reconnue en dehors de la Catalogne. C’est ainsi que le fait Ramón Zallo (2018):

«Le droit de décider repose sur un fait et un principe national et le rend dépendant du principe démocratique, en tant que formule visant à légitimer un projet politique d’une communauté qui est subjectivement constituée comme nation. Il s’agit d’exercer la souveraineté de façon démocratique.»

Contrairement aux nations centrales dans l’histoire – qui ont été constituées par des guerres, par les armes ou par la force, construisant d’abord l’État et ensuite la nation en général – le droit de décider d’une nation sans État se doit d’arrimer la forme de construction politique de la nation au vote de la majorité de son dèmos. D’où sa grandeur démocratique face aux récits du fait accompli et aux arguments forts des États qui se permettent cyniquement de donner des leçons.

Jaume López (2017) souligne également l’originalité du droit de décider et son potentiel:

«Le principe du droit de décider est aussi, à ce stade, unique et aux débuts du potentiel qu’il peut développer… Le droit de décider stipule qu’au XXIe siècle, aucune décision collective ne peut rester hors de portée de la démocratie parce que le contraire reviendrait à condamner la citoyenneté à la soumission. Et cela doit inclure la délimitation des États, qui ne sont rien de plus qu’un outil pour le bien public, et non l’expression la plus élevée (presque sacrée) des nations préexistantes (presque indépendante de la volonté des individus).»

Le référendum comme forme démocratique de prise de décision

Un autre consensus important dans la société catalane est que le droit de décider doit être exercé par référendum: tous les sondages ont placé cet accord entre soixante-dix et quatre-vingts pour cent, selon la date et les auteurs de l’enquête.

Lorsque le président Carles Puigdemont a promis un référendum ou offert au gouvernement espagnol un référendum au moyen d’un pacte sur tous les points importants: la question posée, la date, le quorum requis, le temps qui devrait s’écouler avant un nouveau référendum et la gestion des résultats. La seule chose qui n’a pas pu être négociée, c’est de consulter directement la population, c’est-à-dire d’exercer la démocratie. Peu après, en décembre 2016, le Pacte national pour le référendum a été lancé. Il a rassemblé plus de 4000 entités de toutes sortes en faveur de la consultation, y compris celles qui ne l’acceptaient que dans la mesure où un pacte avait été passé.

Le PP, Ciudadanos et le PSOE se sont opposés à la tenue d’un référendum au motif que la Constitution ne le permettait pas. Mais de nombreux juristes ont soutenu que c’était faux. Le professeur Andrés Boix Palop s’en est souvenu (2014) :

«Pratiquement, n’importe quel juriste qui a exprimé son opinion a dit qu’une compréhension correcte de la question démontre, au contraire, que la Constitution, bien sûr (et c’est une bonne chose), permet aux citoyens de donner leur opinion sur cette question et bien d’autres choses.

Il ne sert à rien de donner une liste de noms, mais il suffit de rappeler les déclarations répétées à cet égard, depuis un certain temps, par l’ancien président du Conseil d’État… Il faudrait simplement afin d’effectuer cette consultation (et il est vrai que le régime de 1978 est beaucoup plus restrictif de ce qui est la norme dans presque tous les pays démocratiques)  que le gouvernement du Royaume d’Espagne l’autorise…

Nous ne sommes donc pas confrontés à un refus qui a un rapport avec des raisons juridiques, mais des raisons d’ordre politique. En définitive, il faut constater que ce que presque tout le monde essaie de vendre aux citoyens et citoyennes comme “la Constitution ne le permet pas” est, en réalité, comme le savent ceux qui le font, un “nous n’en avons pas envie et nous ne voulons pas et taisez-vous”.»

Le gouvernement de la Generalitat a toujours maintenu son offre de négociation: il était prêt à aller au référendum même s’il savait qu’il pouvait le perdre. En Catalogne, les partisans de l’indépendance et les opposants sont en nombre très proches. Dans le sondage de juin 2017, du Centre d’Estudis d’Opinio (CEO), le dernier avant 1-O [1er octobre 2017], 41,1% étaient en faveur de l’indépendance et 49,4% contre. Mais l’État ne voulait pas d’un référendum, même s’il pouvait le gagner.

Le refus répété de l’État créait une situation se réduisant à l’alternative suivante: reporter indéfiniment le référendum, malgré les souhaits de la majorité de la population, ou le réaliser sous les auspices de l’initiative de la majorité absolue du Parlement. Dans le sondage de CEO, que nous venons de mentionner, 71,4% ont accepté de tenir le référendum, 23,4% seulement s’il a été convenu avec le gouvernement espagnol et 48% même si ce n’était pas le cas. Mais 67,5 % ont dit qu’ils voteraient le 1er octobre, même si le gouvernement espagnol n’était pas d’accord.

Pour que ce pourcentage diminue de manière significative, le gouvernement PP a dû recourir à toutes ses armes, y compris la brutalité policière. Malgré cela, malgré les raids dans les écoles [un des lieux de vote] et les urnes réquisitionnées, 43 % des électeurs sont allés voter, la majorité en faveur de l’indépendance, mais avec près de 10 % des votes étaient contre l’indépendance ou en blanc.

Si la démocratie est le pouvoir du peuple, le 1-O a été un exercice de démocratie impressionnant. Et ce fut un choix en faveur l’une des deux légalités en conflit: l’obéissance à l’autorité légitime de la Catalogne représentée par le Parlement et la désobéissance au gouvernement de l’Espagne et à la Cour constitutionnelle qui a refusé le droit de décider.

Le cœur du problème n’était pas, ni est, l’indépendance oui ou non, mais qui doit décider: le peuple pour (et par) la démocratie directe, comme lors du 1-O; ou l’oligarchie néolibérale qui contrôle les institutions de l’État, comme dans la réforme de l’article 135 de la Constitution [la règle d’or budgétaire qui s’impose à toutes les entités; similaire au dit frein à l’endettement en Suisse].

Processus constitutif avec participation populaire

Comme on l’entend en Catalogne, le processus constitutif implique la participation démocratique du peuple à l’élaboration de la constitution, et pas seulement à sa ratification.

En ce sens, il diffère profondément des processus d’approbation de la Constitution de 1978 ou du Statut de 1979 [statut d’autonomie de la Catalogne]. Dans les deux cas, une commission parlementaire (les sept «pères» de la première ou les 19 pères et une mère du Statut de Sau – du nom du lieu, dans la comarque d’Osona, où a été élaboré le projet de Statut) a d’abord préparé un avant-projet. Il a été discuté et amendé par les membres des parlements respectifs et finalement soumis à un référendum. La seule participation possible du peuple était de voter oui ou non, ou blanc ou nul.

L’idée du processus constituant populaire est d’abord apparue comme un écho des expériences du Venezuela (1999), de l’Équateur (2007-2008), de la Bolivie (2007-2009) et de l’Islande (2010-2012). Plus tard, il s’agissait d’une discussion sur le mouvement des 15-M. Et il a acquis une popularité remarquable à partir de 2013, lorsque Arcadi Oliveres [économiste et animateur de l’Association Justice et Paix] et Teresa Forcades [religieuse et théologienne féministe] ont lancé le manifeste pour la convocation d’un processus constitutif, qui a recueilli près de 50’000 signatures en quelques semaines. En mai 2015, Reinicia Catalunya a été présentée, une plateforme qui cherchait à rassembler toutes les initiatives qui avaient déjà émergé pour assurer que la constitution du nouveau pays soit démocratique non seulement en termes de contenu. Mais aussi en termes de processus d’élaboration. Parmi ses membres se trouvaient l’ANC [Assemblée nationale catalane], Òmnium, Procés Constituent, Súmate, Súmate, etc. En mars 2016, Reinicia a présenté sa proposition pour une Convention citoyenne constituante, un processus ouvert et participatif pour définir les bases constitutionnelles du nouveau pays. Un processus qui visait à inclure à la fois ceux et celles qui sont en faveur de l’indépendance et ceux et celles qui s’y opposent, les invitant à débattre sur 14 thèmes thématiques et lors de plus de 100 «congrès» territoriaux. Le résultat final devrait être un livre de propositions du «pays-peuple», constitué par sujet et un projet de constitution.

Toutefois, les conclusions de la commission parlementaire sur le processus constituant n’ont tenu compte que d’une manière très générale et partielle des propositions précédentes. Elles pouvaient néanmoins, en l’état, constituer la base d’un processus constituant citoyen, d’autant plus qu’elles prévoient une première phase d’un processus participatif populaire dont les conclusions devraient être contraignantes pour les membres de la future Assemblée constituante. La résolution 263/XI, adoptée par le Parlement le 27 juillet 2016 se lit comme suit au point 6:

«Le processus participatif précédent doit avoir comme organe principal un Forum social constituant composé de représentant·e·s de la société civile organisée et des partis politiques. Le Forum social constituant doit débattre et formuler un ensemble de questions sur le contenu concret de la future constitution, qui doit être tranché par les citoyens à travers un processus de participation citoyenne. Le résultat de cette participation citoyenne constituera un mandat contraignant pour les membres de l’assemblée constituante, qui devront les incorporer dans le texte du projet de constitution.»

S’il y avait eu une réelle volonté de la part du gouvernement JuntsxSí [coalition à laquelle participe le parti de Puigdemont, le parti conservateur PdeCat-Parti démocrate européen catalan et Candidature d’unité populaire] de mettre en œuvre cette phase participative avant le référendum, comme cela avait été promis, de nombreuses lacunes et contraintes auraient pu être surmontées. Par exemple, en convoquant un Forum social puissant et représentatif du pays, en mettant en mouvement plus d’une centaine de réunions territoriales pour que le débat puisse atteindre l’ensemble du territoire, en stimulant la participation indépendamment de l’opinion sur l’indépendance, etc.

Le problème était que cette phase participative n’a jamais été mise en mouvement car, à partir de septembre 2016, lorsque Puigdemont a obtenu le vote de confiance et a fixé une date limite pour le référendum, tous les partis parlementaires indépendantistes ont oublié le processus constituant. Il en va de même pour les adresses de l’ANC et de l’Òmnium. C’était une grave erreur, car cela aurait permis à une République catalane conçue avec la participation populaire d’obtenir beaucoup de soutien. Les conséquences ont pu en être mesurées surtout après 1-O.

Néanmoins, la revendication d’un processus constituant populaire est toujours présente (dans les Comité de Défense de la République, dans ANC, dans les négociations pour former un gouvernement, etc.). Toutefois, le contexte est aujourd’hui beaucoup plus défavorable.

Le droit de décider au-delà de l’indépendance

Un processus constituant populaire signifie attribuer au droit de décider un au-delà à celui de l’indépendance, au oui ou non à cette question. Ce droit de décider implique de l’étendre pour décider de quel pays et société nous voulons, non seulement dans le domaine politique, mais aussi dans le domaine social, culturel, etc.

Le fait qu’il n’a pas été mis en œuvre à l’échelle nationale n’a pas permis de montrer tout son potentiel. Mais les centaines d’articles, de conférences, d’exposés et de débats qui ont eu lieu nous montrent quelques tendances. L’accord le plus large était que la Catalogne devrait être une république. Selon de nombreux articles et certains projets de constitution, cette république ne devrait pas avoir d’armée. L’idée était très populaire selon laquelle les initiatives législatives populaires (ILP) devraient avoir un caractère de mandat impératif pour le Parlement et que des référendums obligatoires devraient être utilisés pour adopter certaines lois, en abroger d’autres ou encore révoquer des représentants élus. La CUP a proposé que les deux propositions majoritaires dans chaque question débattue lors de la phase participative soient soumises pour consultation dans le cadre d’un référendum multiple.

De nombreuses autres questions ont fait l’objet de débats: quels droits des femmes devraient être inclus dans la constitution; comment garantir efficacement les droits sociaux tels que l’éducation, la santé ou le logement; quels droits les immigré·e·s devraient avoir; quels mécanismes devraient exister pour contrôler l’administration publique et lutter contre la corruption; comment assurer une information objective, accessible et véridique dans les délibérations avant un référendum; comment réformer le système électoral, etc.

La défense du droit de décider du pays que nous voulons est aussi théoriquement assumée par des organisations non indépendantistes comme Catalunya en Comú Podem. Dans son programme pour le 21-D (élections du 21 décembre 2017), il était affirmé:

«Nous proposons de créer en Catalogne un réseau d’assemblées citoyennes de débat constituant, avec une base locale, qui, en impliquant le plus grand nombre possible d’organisations sociales et politiques, favorisera un large débat citoyen sur le modèle de pays que nous voulons, et établira ainsi les bases du nouvel agenda social et constitutif de la Catalogne […] Sur cette base, le Parlement de Catalogne aura pour tâche d’élaborer un texte constituant, allant au-delà du cadre statutaire, pour définir à la fois le nouveau modèle de pays et le nouveau cadre des relations bilatérales entre la Catalogne et l’Espagne.»

Il y a donc les bases d’un éventuel accord entre indépendantistes et non indépendantistes pour un processus constituant populaire. Bien qu’il soit vrai que, jusqu’à présent, l’accord théorique des communes n’a pas été ratifié dans la pratique: Catalunya Si Que Es Pot [coalition électorale analogue à Barcelona en Comu qui s’est présentée en 2015 à Barcelone] a voté contre les conclusions de la commission d’étude du Parlament. Ni Catalunya en Comú, ni Podem n’ont participé à aucune des activités centrales de promotion du processus et n’ont jusqu’à présent proposé aucune initiative pratique pour le faire avancer.

L’héritage de l’expérience catalane

Toutes les grandes mobilisations de masse laissent un héritage positif pour les autres mouvements et pour les communautés [autonomes]. Le processus catalan l’a fait dans le domaine de la démocratie. Je suggérerais que cet héritage incorpore les éléments suivants.

1° L’alternative à la crise du régime de 1978 ne devrait pas être une réforme du régime monarchique, mais une forme républicaine. Le discours du roi le 3 octobre 2017 a marqué un tournant dans ce que l’on peut attendre de la monarchie.

2° Le droit des peuples à décider est une revendication qui s’étend au-delà des nationalités habituellement considérées comme «historiques», bien que toutes les solutions proposées ne débouchent pas nécessairement sur l’indépendance.

3° Le référendum en tant que forme démocratique de décider de la relation d’une communauté territoriale avec l’Etat sera vigoureusement exigé et, peut-être, remis en pratique même si la Cour constitutionnelle continue à maintenir sa doctrine.

4° La revendication de processus constituants populaires se renforcera, non seulement comme substitut à l’improbable réforme constitutionnelle de 1978, mais aussi comme alternative aux constitutions rédigées exclusivement par les parlementaires.

Si certains de ces référendums et processus constituants – pour lesquels nous avons vu qu’aucune solidarité n’est à attendre de l’UE (Union européenne) ou des États membres les plus importants – peuvent être imposés, les résultats détermineront les formes de république les plus conformes aux souhaits des différents peuples de l’État. Il me semble peu probable que ces désirs puissent être réconciliés dans une république unitaire.

Dans le cas de la Catalogne, les options qui offrent le plus de possibilités me semblent être la république indépendante ou une forme de confédération qui garantit un pacte entre égaux.

En tout état de cause, pour construire une alternative au régime monarchique, il faudra, d’une part, remporter les élections: les succès du processus catalan ne peuvent être établis sans la majorité obtenue au Parlement et dans une grande partie des conseils municipaux de la Catalogne. Mais, d’autre part et surtout, cela nécessitera l’existence d’organisations puissantes, autonomes par rapport au gouvernement, avec des objectifs clairs et capables d’appeler à des mobilisations massives. Dans ce dernier domaine, le processus catalan a montré l’énorme potentiel des mobilisations non-violentes et l’utilisation des places comme lieux d’organisation (comme il l’avait déjà fait le 15-M).

Le premier symptôme de la transmission de l’héritage de l’expérience démocratique catalane est le début, en dehors de la Catalogne, d’importantes mobilisations pour la liberté des prisonniers politiques, le retour des exilés, la fin des procès politiques et l’abrogation de l’article 155.

Ce sera comme une approbation collective de paroles de Jordi Cuixart: «il en va de la démocratie».

(Article qui doit être publié dans le prochain numéro de la revue imprimée Viento Sur; traduction A l’Encontre)


Références

Boix, A. (2014) «La consulta y la intransigencia», el diario.es, 26/07/2014. • Castoriadis, C. (1993) «La cuestión de la democracia». López, J. (2017).
«El derecho a decidir no es un eufemismo», Viento Sur, 20/09/2017.
Zallo, R. (2018) «Pertinencia del derecho a decidir», Viento Sur, 13/02/2018.

 


6 avril 1941 Georges Guingouin constitue le premier maquis de résistance en France, Par Magali Jauffret.

18 juin 1940 Georges Guingouin commence la résistance (Jacques Serieys)

lundi 9 avril 2018.

Source : http://humanite.fr/07_07_2010-georges-guingouin-%C2%AB-le-pr%C3%A9fet-du-maquis-%C2%BB-449406


 
Chef de la Résistance du Limousin, maire de Limoges, décédé en 2005, il était un personnage de légende, héroïque et désobéissant.


Il ne se soumettra pas, d’ailleurs, aux directives du Parti communiste lorsqu’elles lui sembleront injustifiées, ce qui lui vaudra d’être évincé pour n’être réhabilité qu’en 1998.

Nous sommes en février 1941. Il vient d’avoir vingt-huit ans. À quoi pense Georges Guingouin, caché dans la cabane souterraine d’une sapinière du mont Gargan, en ce Limousin boisé et peuplé de croquants, pour échapper aux Allemands et à la milice ? S’autorise-t-il même à penser, à rêver alors que le temps dicte de faire entrer les paroles dans la vie?  Il faut faire tourner la ronéo pour sortir l’Humanité clandestine, imaginer un plan pour nourrir le maquis, trouver de quoi imprimer de faux papiers, arriver à saboter les batteuses. Empêcher la livraison de blé à Hitler sera de la première importance…

Les soirs de combat, quand la mort rôde trop, après avoir assisté les blessés, accompagné les mourants, des vers de Victor Hugo, appris par cœur à l’école à Bellac, puis transmis aux enfants du temps où il était instituteur à Saint-Gilles-les-Forêts, remontent le fil de sa mémoire et calment son envie de hurler. Dans ces moments-là, toucher ainsi à la fragilité de l’humain le rapproche de son père qu’il n’a pas eu le temps de connaître et qui repose, avec sept cents de ses camarades, dans la fosse commune d’un village du Nord.

Évoquer Georges Guingouin, c’est explorer les qualités de désobéissance, d’héroïsme, de loyauté de l’homme, lorsqu’il est à son meilleur niveau. C’est aussi comprendre la singularité fondatrice de ce Limousin rouge qui, après avoir bercé de nombreux communards, offre à la nation de sacrés maquisards.

Juste après ce 18 juin 1940, blessé, mais déterminé à ne pas être fait prisonnier par les Allemands, Guingouin s’enfuit de l’hôpital Sainte-Madeleine de Moulins. Il est l’un des premiers à penser la nécessité de créer un réseau clandestin contre Vichy. Il n’a aucun mal à convaincre les paysans communistes de la région d’Eymoutiers, parmi lesquels Andrée Audouin, qui deviendra journaliste à l’Humanité, de grimper avec lui dans la montagne avec des fusils. « Tu as été le seul normalien de Limoges à participer à la grève du 12 février 1934, lui disent-ils. Tu es solide. On te suit. »

Les années passent. Le charisme, l’intelligence terrienne de Georges Guingouin s’affirment. Chef de la résistance civile dans la région, il est capable de diriger, à l’apogée de la lutte, des hommes aussi différents que 8 750 FTP, 4 100 membres de l’Armée secrète, 1 000 membres de l’organisation Résistance armée, 300 républicains espagnols et 500 ex-Vlassov. Cerveau de nombreux sabotages, il multiplie les coups gagnants contre l’économie de guerre, contre les lignes de communication de l’armée allemande. Ce faisant, il ne néglige pas la lutte des classes et s’allie les paysans en leur permettant de garder le fourrage et le blé, en rémunérant correctement les produits agricoles, en faisant revenir le pain blanc sur les tables grâce à des décrets signés « le préfet du maquis ».

Enfin, on le découvre stratège. La capture, le 9 juin 1944, du Sturmbannführer Kämpfe, « héros » de la division d’élite SS Das Reich, retarde cette dernière de deux jours, dans sa mise en mouvement vers la Normandie. Le général Eisenhower reconnaît que ce retard a sauvé la tête de pont alliée. Mais ce n’est pas tout. Le 3 août, procédant à une manœuvre d’encerclement de Limoges, il obtient sans effusion de sang la capitulation du général Geiniger. Mieux : des escadrons de gendarmes et de gardes mobiles, qui se terraient dans la campagne limousine, se rendent à lui après l’avoir pourchassé.

Les années passant, l’isolement gagnant, Georges Guingouin, sans contacts ni directives, prend insensiblement ses distances avec les décisions du Parti qui ne lui semblent pas opportunes. Lorsqu’il ne partage pas les mêmes analyses, lorsque les directives lui semblent aventureuses, lorsque le coût en vies humaines lui paraît trop élevé, il désobéit. Son personnage n’en finit pas de soulever la controverse. Prend-il conscience que pareilles libertés, insoumissions, prises de distance avec l’appareil sont inconcevables dans un contexte de guerre froide, d’adhésion à la IIIe Internationale, de culte de la personnalité ? En tout cas, le portrait dressé de lui, à l’époque, est terriblement schizophrénique. Surnommé affectueusement Lou Grand à l’intérieur du maquis, il est, à l’extérieur, traité de « fou qui vit dans les bois, se levant la nuit pour écraser des chiens ».

Guingouin l’ignore, mais il est déjà diabolisé, pris dans les mâchoires d’une étrange et double tenaille, étranglé par les manœuvres conjointes de socialistes, de vichystes revanchards, mais aussi des siens, qui l’accusent de « travail fractionnel », d’« acceptation sans protestation des éloges de la presse américaine », de razzia sur les fonds secrets de la Résistance ! Deux exclusions valant mieux qu’une, un procès de Moscou est en marche dans le Limousin contre celui qui devient maire communiste de Limoges de 1945 à 1947 et que de Gaulle élève au grade de compagnon de la Libération. Un grave accident automobile, une machination judiciaire qui l’envoie en prison, dans le coma et en hôpital psychiatrique parachèvent ce tableau de l’indignité.

Georges Guingouin, finalement réhabilité par le secrétaire national du PCF d’alors, Robert Hue, en février 1998, est l’honneur des communistes français. Anticipant la déstalinisation, sa vie atteste que les valeurs communistes se valident à l’aune d’une liberté ressentie, questionnée en permanence et nourrie de l’humain. En 1964, il rédige une adresse aux membres du 17e Congrès du Parti communiste français. Se plaignant de la rupture entre les paroles et les actes au détriment de l’idéal proclamé, il conclut par ces mots? : « Au soir des combats, j’ai bercé dans mes bras des mourants (...), j’ai tenté des actions désespérées pour sauver ceux qui étaient destinés aux fours crématoires et au poteau d’exécution. Croyez-moi, c’est cette vertu de compréhension qu’il faut pratiquer pour trouver l’art d’avancer. »

 


La concertation Macron...

425 enseignants dénoncent une "réforme absurde" et expliquent pourquoi ils soutiennent les étudiants contestataires.


Nous, enseignants à l'université, soutenons et accompagnons les étudiants dans leur contestation de la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE) et de Parcoursup depuis le début de leur mouvement.

Notre prise de position s'explique d'abord par notre rejet de toute forme de sélection à l'entrée de l'université. Or, la nouvelle loi instaure une sélection hypocrite. D'un côté, les responsables gouvernementaux refusent catégoriquement d'utiliser ce mot. Mais, de l'autre, on nous demande de classer les candidatures de sorte qu'un couperet tombera une fois les capacités d'accueil des filières saturées. Parcoursup est en effet conçu de telle façon qu'on ne peut y introduire des ex æquo, sauf à déployer des trésors d'ingéniosité informatique.

"Un mode de sélection se substitue à un autre"

Le gouvernement défend sa loi en invoquant une politique d'orientation destinée à pallier les échecs en premier cycle. Mais il ne donne aucun moyen pour mettre en place les cours de mise à niveau, dont il annonce unilatéralement la mise en place.

L'affirmation récente de Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, qui évoque un milliard d'euros destiné à la refonte du premier cycle est une "fake news" - c'est-à-dire, en réalité et en français, de la propagande.

Un milliard d'euros représente 7,5% du budget total 2018 de l'Enseignement supérieur (13,4 milliards d'euros). Une dotation supplémentaire d'un milliard d'euros, rien que pour le premier cycle, devrait être largement visible, ce qui n'est pas le cas. Et, à notre connaissance, aucune loi rectificative du budget n'est annoncée.

 Autre argument utilisé par le gouvernement : rien ne serait pire que le tirage au sort pratiqué l'année dernière via le logiciel admission post-bac (APB) pour 1% des bacheliers dans les filières en tension. En réalité, le système APB a révélé l'impossibilité d'accueillir tous les étudiants, faute de place et de moyens. En juillet 2017, le ministère a reconnu que 87 000 demandes d'inscription n'étaient pas satisfaites, soit plus du quart du total des nouveaux entrants à l'université en 2016 ! Le fait qu'un mode de sélection (sur dossier, pour tous les bacheliers) se substitue à un autre a pour objectif presque avoué de différer, sinon d'écarter dans l'immédiat, un certain nombre de candidats.

Le problème posé par le nombre de candidatures n'a pas disparu. Au contraire, on sait, pour des raisons démographiques, qu'il va se tendre davantage. L'année 2018-2019 correspond au baby boom de l'an 2000 et se traduit par une explosion démographique prévisible depuis longtemps.

Le gouvernement préfère la sélection au financement des universités à la hauteur des besoins.

Or, toute la politique du gouvernement est fondée sur la volonté de ne pas donner davantage de moyens à l'Enseignement supérieur, malgré les difficultés auxquelles il est confronté depuis des années.

"Elever le niveau de ceux qui ne l'ont pas encore"

Si nous soutenons les étudiants, c'est enfin parce que nous assistons, impuissants, à une inexorable dégradation de l'enseignement supérieur depuis une vingtaine d'années. Les dix dernières années ont été marquées par la réduction drastique des budgets et le gel des créations de postes à l'université. N'oublions pas que la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007 a donné lieu en 2009 à une grève de plusieurs semaines dans l'enseignement supérieur, la plus longue jamais enregistrée. Depuis, la situation n'a cessé d'empirer. 

Le service public de l'enseignement supérieur se dégrade autant, sinon plus, que celui du transport ferroviaire ou des hôpitaux.

Il serait vain, nous dit-on, d'accueillir davantage d'étudiants à l'université dès lors qu'ils n'ont pas le niveau. Ce serait un gaspillage des deniers publics ! Mais la finalité de l'Education nationale n'est-elle pas d'éduquer et de former ? Ce qui fait la noblesse de notre métier n'est-il pas d'élever le niveau de ceux qui ne l'ont pas, c'est-à-dire pas encore ? Quel serait notre rôle s'il s'agissait seulement de dispenser des cours à ceux qui n'ont aucun problème et qui ont la chance d'avoir le niveau et d'être doués pour les études supérieures ?

Qui prétendrait avoir trouvé son chemin à 16 ans ou 18 ans comme l'imposent Parcoursup et la loi ORE ?

 


 

Macron face à l'aide soignante du CHU de Rouen refusant de lui serrer la main...

"Le voici Néron, ivre de brûler Rome, brûler une civilisation. Brûler cette civilisation sociale que les luttes d’hier ont conquise; que les militants d’hier par leurs sacrifices, leurs peines, ont conquise; que, tous mêlés, les militants ouvriers d’autrefois ont conquise." Christian de Montlibert

28 avril 2018 : Libre débat pour une alternative politique

Appel à l'initiative de:


Arguments pour la lutte sociale, https://aplutsoc.wordpress.com/2018/04/06/28-avril-2018-libre-debat-pour-une-alternative-politique/

Le blog de Robert Duguet



Tous les secteurs du salariat, actifs, chômeurs et retraités, et la jeunesse, sont en train de chercher voies et moyens pour affronter le pouvoir exécutif "macronien".

Celui-ci en effet, après avoir remporté une première victoire contre les droits sociaux et démocratiques par ses ordonnances contre le code du travail, a désigné les cheminots comme la cible à abattre, au compte du capital dans son ensemble.

Mais une lame de fond s'est progressivement levée à partir des mouvements des EHPAD et des retraités, notamment.

C'est cette lame de fond qui a donné un caractère général, c'est-à-dire un caractère politique d'affrontement avec le pouvoir, à la grève appelée par la majorité des fédérations de la fonction publique le 22 mars dernier, et elle s'est du même coup étendue et approfondie.

C'est cette lame de fond qui, en faisant en sorte que les cheminots ne soient pas isolés, a conféré force et puissance au début de leur grève le 3 avril.

C'est cette lame de fond qui porte la mobilisation progressive de la jeunesse étudiante et lycéenne, qui a été confrontée à plusieurs agressions et provocations d'extrême-droite suite au 22 mars.

C'est à présent cette lame de fond qui soulève les questions politiques essentielles : combattre l'ensemble de la politique de Macron, construire dans l'unité et dans la lutte une alternative, réaliser l'unité dans la grève. Ces besoins politiques sont liés entre eux.

Nous n'en sommes donc plus au moment de la prise de conscience de la généralité des attaques menées par ce gouvernement et ce président et l'assemblée-bidon qui les accompagne, même s'il existe des inégalités d'un secteur à un autre. En attaquant tous azimuts, l'exécutif macronien de la V° République suscite le besoin politique d'une lutte sociale se généralisant en se centralisant contre lui.

Il en va de l'avenir des enfants et des jeunes à commencer par leur droit aux études, il en va du traitement accordé aux vieux, il en va de ces éléments de civilisation que sont le droit du travail, les services publics, les statuts de la fonction publique et de la SNCF, la protection sociale, la laïcité, et cette défensive devient offensive en exigeant l'extension des services publics et non leur atrophie, la hausse des salaires, retraites, pensions et minima sociaux et non leur baisse réelle.

Les données d'un affrontement général, d'une explication d'ensemble classe contre classe, majorité contre minorité capitaliste, se mettent en place. Nous n'allons pas plus vite que la musique en disant cela : notre propos n'est pas d'accélérer à tout prix l'affrontement, qui aura lieu, qui germe et qui monte, notre propos concerne les conditions de sa victoire, ou non.

Car non seulement l'exécutif macronien de la V° République annonce et assume un avenir bouché pour le plus grand nombre, fait de petits boulots, d'ubérisation et de non-droits, mais, comme l'indiquent les nombreux "incidents" liés à l'ultra-droite depuis l'affaire de Montpellier du 23 mars dernier, il nourrit la pire réaction : sa victoire conduirait soit à l'arrivée au pouvoir de cette dernière, soit à l'installation d'un macronisme pérenne et autoritaire dans une société brisée.

Il est évident que l'immense majorité n'en veut pas et que ce qui est, de plus en plus, à l'ordre-du-jour, n'est pas ce mauvais scenario, mais l'affirmation démocratique de l'affrontement social nécessaire et salutaire.

Le blog Arguments pour la lutte sociale et deux camarades, Robert Duguet et Philippe de Maistre, membres fondateurs d’une association qui était en octobre en voie de se constituer : l’Espace Citoyen du Val d’Yerres (91), ont participé le 22 octobre à une rencontre sur le thème : "constituer une perspective politique, nécessairement pluraliste et démocratique, qui représente les salariés, actifs, chômeurs, retraités, jeunes, alternative à Macron, pour le chasser lui et la V° République.", à laquelle avaient notamment participé des représentants du courant ayant depuis constitué la Gauche démocratique et sociale, composé surtout d'anciens militants du PS

Constituer une telle perspective politique, cet objectif n'a-t-il pas plus d'actualité, d'urgence, à présent ? Sans aucun doute.

Et ce n'est pas un objectif séparé de celui visant à réaliser l'unité, la centralisation et donc la généralisation des luttes sociales contre le patronat et l'exécutif. Les cheminots seuls n'y arriveront pas et ils ne seraient pas entrés en grève avec une telle force s'ils avaient été isolés. La question de la vraie grève générale, courte et unie, se pose à présent, et elle pose à son tour la question : chasser Macron, et quoi ensuite ?

Les journées d'action interprofessionnelles annoncées (dont de larges secteurs vont bien sûr se saisir) ne répondent pas à ces questions. Mais plus les forces, courants et militants se situant sur le terrain du mouvement ouvrier et du débat démocratique s'associeront, débattront publiquement des perspectives et affirmeront leur volonté à construire, sur la base des mobilisations, l'alternative politique démocratique à ce pouvoir et à ce régime, plus se renforceront les chances d'un mouvement général et centralisé pour gagner.

C'est pourquoi nous invitons ceux et celles qui, tout en participant aux combats sociaux du moment, veulent avancer sur cette question, à une assemblée-débat le samedi 28 avril, de 14h à 17h à la salle de réunion du "Maltais rouge", 40 rue de Malte Paris 11° (métro République ou Oberkampf). Nous remercions d'ailleurs l'association qui gère cet espace car trouver un lieu de réunion à Paris est un vrai problème démocratique, qui a contribué à retarder notre initiative.

Notre invitation s'adresse à toutes et à tous :

les militants syndicalistes qui cherchent la centralisation et l'extension des luttes sociales actuelles,
les jeunes qui refusent l'avenir "uber-blanquérisé" que l'on veut leur imposer et parmi eux les syndicalistes étudiants et lycéens,

les militants et citoyens mobilisés sur l'appel lancé par F. Ruffin et F. Lordon à un "débordement général" pour "faire sa fête à Macron" le 5 mai prochain.

Nous savons bien qu'à partir de nos seules forces nous n'allons pas par miracle associer les milliers et les milliers concernés par ces enjeux, mais, sans aucune exclusive, notre invitation s'adresse tout particulièrement aux courants politiques ou syndicalistes qui, d'une façon ou d'une autre, mettent en avant la nécessité de l'unité pour chasser Macron sans s'aligner sur le calendrier électoral officiel (présidentielle en 2022, municipales en 2020 et européennes en 2019 !) et saisissent ou tendent à saisir comme une question politique à traiter maintenant celle de l'unité et de l'alternative à Macron et à la V° République et donc le débat sur le régime, la constituante, le gouvernement démocratiques nécessaires :

Nous proposons de donner à la réunion du 28 avril le caractère d'une réunion-débat dans laquelle chaque courant ou organisation représenté pourra, pour commencer, présenter ses positions et propositions en une courte intervention liminaire de 10 mn. Le but est d'avoir un débat politique de fond, en prise sur le réel : ni prise de tête, ni happening, mais libre débat entre militants ouvriers, ça urge aujourd'hui !

 


Samedi 5 mai : faire sa fête à Macron !

Source: https://reporterre.net/ Lancement-dans-l-enthousiasme- du-Grand-debordement-du-5-mai


 

Les personnes présentes au meeting de la Bourse du travail ont adopté à l’unanimité le principe d’une grande manifestation le samedi 5 mai. Voici le texte de l’appel à cette manifestation, sous forme d’une pétition. Autres infos sur cette page.

Ce mercredi 4 avril, la Bourse du Travail à Paris était pleine à craquer, plus de 600 citoyens, syndicalistes, étudiantes, cheminots, etc. rassemblés. Et plus de 1200 autres personnes, à l’extérieur, qui n’ont pu rentrer.

A la quasi-unanimité, ces deux assemblées improvisées ont voté pour une manifestation nationale, à Paris, le samedi 5 mai.

Nous, signataires de cet appel, demandons :

1 – que tous les syndicats, associations, partis, mettent ce rassemblement du samedi 5 mai en débat en leur sein, tant au niveau local que national ;
2 – que se montent localement, dans les villes, dans les facs, des « comités 5 mai » ;
3 - que la jonction, la discussion soient recherchées à tout moment et en tout endroit : 14 avril, 1er mai, etc. Et notamment que le jeudi 19 avril, au soir, devant leur gare, les citoyens organisent des AG communes aux cheminots, étudiants, hôpitaux, etc.
4 - que chacune, chacun, témoigne en une vidéo d’une minute du pourquoi il viendra le samedi 5 mai et le partage sur les réseaux, que cette manif ait mille visages, mille raisons ;
5 - que les artistes, chanteurs, musiciens, peintres, acteurs, metteurs en scène, nous rejoignent et rendent cette manif encore plus vivante, inédite, surprenante.

Samedi 5 mai : faire sa fête à Macron !

Faut-il dresser la liste ?
Elle est longue.
Trop longue.

Ordonnances travail et « nouveau pacte ferroviaire », hausse de la CSG pour les retraités, pour les étudiants, la sélection à l’université, pour les futurs licenciés, ceux de Carrefour, Pimkie et tant d’autres, plafonnement des indemnités, « maltraitance institutionnelle » dans les Ehpad, sans que la ministre de la Santé trouve autre chose à y répliquer que : « La France n’a pas les moyens budgétaires. »

Cette même France du président Macron qui a supprimé l’Impôt sur la fortune pour les actionnaires et plafonné l’impôt sur le capital : les « moyens budgétaires », elle les a trouvés, en milliards et en urgence. Cette même France où les firmes du CAC40 accumulent près de cent milliards de profits, du jamais vu depuis 2007. Cette même France qui vient d’offrir aux multinationales opacité et impunité grâce au « secret des affaires ».

En résumé : tout pour ceux qui ont déjà tout ; rien pour ceux « qui ne sont rien ».
Mais tout ne se passe pas aussi tranquillement. Partout ça résiste : les cheminots évidemment, les facs également, Air France, les hôpitaux, les éboueurs, les caissières, les électriciens... Mais en ordre dispersé, sans leur trait d’union. Si ces ruisseaux de colère convergeaient, quel fleuve puissant ne formeraient-ils pas.

Il y a autre chose aussi, moins visible, plus souterrain, mais plus massif, plus explosif : quelque chose qui ressemble à un vaste désir d’autre chose. Quoi ? On ne sait pas, ou pas encore. Mais autre chose que cet économisme étroit, cette bureaucratie patronale qui contrôle, qui « manage », qui évalue sans relâche, qui maltraite aussi. Et ne connaît rien d’autre que ses ratios.

Le texte du projet de loi sur la SNCF contient 84 fois le mot « concurrence ». Mais 0 fois « climat », « réchauffement », « biodiversité ». Leur projet de société ? Un dogme sans autre finalité que produire et vendre. Sans bonheur commun, sans solidarité, sans avenir ensemble. Les sans-statut dressés contre ceux qui en ont un afin de protéger ceux qui ont tout.

Il est probable que Macron ne se rende pas compte que, sous son règne, tout devient très clair, trop clair. Le moment est peut-être venu de lui faire savoir, pour notre part, où nous en sommes. Dans les ordonnances SNCF, se trouvent repliés tous les éléments d’un monde dont nous ne voulons pas. Si ce qui est clair pour nous ne l’est pas pour lui, rassemblons-nous donc pour le lui expliquer un peu plus nettement. Premier anniversaire à l’Elysée ? Qu’il sente non pas la bougie mais le vent du boulet.

La conscience grandit que cette affaire des cheminots nous concerne tous. Et par conséquent que la dispersion des luttes nous fera tous perdre. Nous pensons qu’il n’y a pas d’autre moyen de le dire qu’une grande manifestation nationale à Paris.
Que ce samedi 5 mai signale aux puissances d’argent qu’elles n’ont pas gagné, et que le plus grand nombre ne veut pas de leur monde. Et que le 5 mai, ce grand nombre… se met en marche !

Pour participer à#LaFeteaMacron, écris nous à contact@lafeteamacron.org »


Monique Dabat (SUD-Rail) anime l'AG à la gare du Nord, le 4 avril

A propos du texte de Frédéric Lordon, ouvrir la discussion sur la perspective politique, par Robert Duguet



Le texte de l’économiste Lordon, appelant par ailleurs à une réunion unitaire le vendredi 6 à Paris, a le mérite d’ouvrir une discussion, même si les éléments d’analyse sont justes, la perspective politique en revanche est pour le moins contestable.

D’abord sur la question des syndicats, il faut avoir le courage politique d’aller au bout de l’analyse, même si cette analyse provoque une discussion qui fâche. Lordon a raison quand il dit que les appareils confédéraux, compte tenu que le taux de syndicalisation de la classe ouvrière, ne leur permet pas d’être indépendants, sont aujourd’hui dépendants financièrement de l’appareil d’Etat. Lordon prend l’exemple de la CGT : les cotisations des salariés couvrent 30% de son budget, le reste procède forcément d’un financement public. Il faut ajouter que la perte de syndicalisation est liée aux stratégies syndicales suivies depuis quelques décennies, qui sont des stratégies relevant des courants politiques qui traversent le mouvement ouvrier français depuis 1945. C’est vrai, pour reprendre le dernier texte de Trotsky à la veille de son assassinat en août 1940, qu’à l’âge du crépuscule de la société bourgeoise, les appareils syndicaux ont une tendance organique à s’inféoder aux appareils d’Etat. C’est plus qu’évident pour une confédération comme la CFDT, constituée sur une fausse déconfessionnalisation de la CFTC, qui se fonde sur les principes sociaux du Christianisme, et dont on a vu le rôle nocif qu’elle a joué dans les trois dernières décennies. C’est la capitulation en rase campagne d’un Jean Claude Mailly, dont les positions sur les ordonnances, est un reniement complet des positions classiquement réformistes de la confédération FO.

Quant à la CGT, je m’excuse, la stratégie adoptée sur la question du mouvement des cheminots en défense du service public, et donc aussi du statut de leur profession qui fonde ce service public, des journées de grève perlée, a été présentée par les médias, par ailleurs aux ordres du macronisme, comme novatrice. Tiens donc ! C’est la continuation classique des journées d’action « saute-moutons » qui sont faites pour perdre. Quant à la position de Sud Rail d’aller vers une grève reconductible maintenant, autant je comprends cette aspiration qui recueille un écho important dans la profession, autant je pense que le problème et l’obstacle est, non pas syndical mais politique. D’ailleurs cette déclaration du syndicat pointe sans le dire sur cette question :
« La grève reconductible reste le seul moyen pour faire capituler le gouvernement, mais il faut trouver le bon moment. On ne se sent pas encore assez en confiance pour se lancer. »
Lordon dit en gros que c’est aux confédérations d’organiser ce « débordement général ». Si l’on suit sa pensée c’est Martinez qui a aujourd’hui les cartes en main pour réaliser le « tous ensemble » pour virer Macron. Or Martinez n’est pas sur cette ligne. Il ne viendra sur cette ligne, du moins le temps que passe le vent du boulet, que si le mouvement de jonction entre les secteurs en lutte contre Macron, se centralise et s’organise. Ce sont ces éléments là qui se coagulent aujourd’hui et le mouvement de la jeunesse – d’une jeunesse sans avenir dans cette société – qui entre aujourd’hui dans la danse. Et là, du sommet de l’Etat aux dirigeants syndicaux, ils ont tous la trouille !

Le problème est donc celui du rassemblement politique pour virer Macron, sans attendre l’échéance de quelque calendrier électoral que ce soit. Et d’écarter les fausses sorties politiques, qui sont des obstacles à la confrontation avec Macron, pour une société libérée du néo-libéralisme et de son « horreur économique ». Lordon, qui comprend bien ce problème, cherche une sortie politique vers un accord France Insoumise-CGT pour une marche d’un million un dimanche vers l’Elysée. Je ne sais pas s’il faut dire que la position de Lordon, rallié à la proposition d’un million de salarié contre Macron, relève « d’un rêve néo-lambertiste », comme l’explique mon camarade Emile Fabrol. Le courant lambertiste en France – le POI maintenu, membre aujourd’hui de l’espace politique de la France Insoumise - dans son adaptation à l’appareil confédéral de Force Ouvrière et au PS de François Mitterand, a très largement rompu avec le trotskysme. Observons aujourd’hui, que les positions du POID, sur la Catalogne et le droit des peuples à l’autodétermination, sur la défense de l’enseignement public et contre la réforme du baccalauréat, pour une manifestation unitaire le 13 mai, reconstitue une organisation politique dans la tradition du trotskysme. Sans doute la critique du rôle joué par le dirigeant historique Pierre Lambert est loin d’avoir été menée jusqu’au bout, mais c’est un élément à prendre en compte pour un front politique commun.

Nous avons besoin d’un outil politique commun.

Quant à France Insoumise, il faut être clair : la social-démocratie, du moins le peu qu’il en restait avec le parti d’Epinay de 1971, a perdu son âme en exerçant le pouvoir et en s’adaptant à la forme de l’Etat bonapartiste issu du coup d’état gaulliste de 1958. Il n’y a pas « d’ère populiste », au sens où l’entend Chantal Mouffe, ralliée par Mélenchon. Les dérives « populistes » sont l’enfant pourri d’une « social-démocratie » qui s’est reniée. Il y a l’adaptation corporatiste à l’Etat. C’est cette ligne qu’adopte Mélenchon, avec l’éclatement du Front de Gauche, à l’automne 2014. Jusqu’où ira cette adaptation ? A lui, comme aux autres, la classe ouvrière lui bottera le cul ! Mais c’est vrai, que l’effondrement possible de Macron, rendra nécessaire un recours politique. C’est là-dessus que joue le fondateur de France Insoumise. Mais ce n’est en aucune manière l’alternative à laquelle nous voulons travailler…

Les forêts de drapeaux bleu-blanc-rouge et les coups de marseillaise les 18 mars, jour anniversaire de notre Commune de Paris, ce n’est pas vraiment notre tasse de thé !

 


La problématique de l'heure, par Emile Fabrol



Impossible de vaincre le pouvoir néo-libéral (et son discours qui pénètre toutes les couches de la société) sans la coagulation des luttes élémentaires dans un mouvement social et politique qui ne demande pas à la classe dominante de satisfaire ses revendications MAIS qui met à l'ordre du jour la nécessaire transformation de la société. Cela passera par tout un ensemble de mouvements dans lesquels il faudra trouver les médiations pour faire émerger la question des communs.

Aux questions économiques s’agglomèrent celles de la démocratie, de l'écologie et des multiples oppressions. Cela demande quelques efforts intellectuels pour ne prioriser aucunes de ces questions en mettant en avant la question de l'émancipation du genre humain. Cela demande de dépasser le clivage absurde entre politique et social, clivage qui favorise la classe dominante. Cela demande d'en finir avec cette tendance lourde d'attendre que le pouvoir formule une agression spécifique (code du travail, SNCF, sélection à l'Université, retraite, etc) pour se limiter à réagir à chacune des agressions en manifestant pour son retrait puis son abrogation, ce qui met tout mouvement de ce type dans la posture de défendre l'existant (de plus en plus pas brillant). Dans une posture de réaction à l'action du pouvoir, c'est toujours lui (avec l'aide de ses sbires médiatiques et de ses experts) qui  tire les ficelles et qui gagne à la fin. En ce sens Vincent [Présumey]voit juste quand il écrit :

« C'est ce combat qui demande un regroupement politique et qui demande aussi l'indépendance syndicale rétablie envers l’État (...) Quant au regroupement politique, certes il doit soutenir les cheminots, certes il faut multiplier les comités populaires de soutien aux cheminots et de défense du service public, et pour tout cela, à partir de tout cela, appeler à l'unité pour battre Macron et s'affirmer comme volonté politique alternative, sans attendre les présidentielles de 2022, les municipales de 2020 ou les européennes de 2019. »

Et cela est bien plus large (et prometteur) que le rêve néo-lambertiste de Lordon avec son appel CGT-FI à une manifestation d'un million.

 


"Le voici Néron, ivre de brûler Rome, brûler une civilisation. Brûler cette civilisation sociale que les luttes d’hier ont conquise; que les militants d’hier par leurs sacrifices, leurs peines, ont conquise; que, tous mêlés, les militants ouvriers d’autrefois ont conquise." Christian de Montlibert

Lutte des cheminots, des énergéticiens, etc.. En quoi la lutte pour les services publics relève-t-elle d’un enjeu de civilisation? Christian de Montlibert Sociologue

Source : https://www.humanite.fr/lutte-des-cheminots-des-energeticiens-etc-en-quoi-la-lutte-pour-les-services-publics-releve-t-elle


Rappel des faits Avec les réformes annoncées dans le ferroviaire, des catégories sociales sont attaquées. En se mobilisant, elles posent la question de l’intérêt humain.

Les modernisations libérales décivilisent, les grèves civilisent
Ce ne sont pas les grévistes qui, par plaisir, font grève; ce sont les agressions libérales, en rendant les métiers et les vies impossibles, qui déclenchent les grèves. Les grèves ne paralysent pas, au contraire elles débloquent des situations intenables. Les grèves ne sont pas violences, au contraire elles empêchent les surcroîts de violences qu’imposent aux salariés ces dirigeants d’entreprise qui peuplent les ministères, avant de repartir vers les directions d’entreprise ou de banque. Nous connaissions Macron en Brutus, poignardant son père politique. Nous l’avons vu briser le Code du travail, chantant au Medef: «Je serai l’ombre de ton ombre/l’ombre de ta main/l’ombre de ton chien.» Le voici Néron, ivre de brûler Rome, brûler une civilisation. Brûler cette civilisation sociale que les luttes d’hier ont conquise; que les militants d’hier par leurs sacrifices, leurs peines, ont conquise; que, tous mêlés, les militants ouvriers d’autrefois ont conquise.

Nous avons, chacune, chacun, leurs visages en nous, leurs voix résolues et inquiètes en nous, leurs yeux rieurs, remplis de larmes, leur courage, leur souffle, leur vie donnée, licenciée, ruinée, mais debout, toujours debout. C’est pourquoi la lutte qui vient ne nous appartient pas. Cette lutte va au-delà de nous-mêmes, nous n’avons pas le droit de la perdre.

Les modernisations libérales décivilisent. Elles exaspèrent les concurrences dans et pour l’emploi. Elles insécurisent les carrières, les avenirs. Elles explosent les collectifs de travail, séparent, isolent les souffrances. Elles empêchent qu’entre salariés se forge l’intérêt commun qui, hier, faisait voir le collègue, les jeunes, les travailleurs immigrés comme des semblables.

Les «décideurs» restent invisibles. Mais, au travail, où individuellement chacun se sent menacé et sans prise sur la menace, les plus proches, les voisins d’atelier ou de bureau devenus rivaux, localisables mais méconnus, inquiètent. Aux guichets des services publics, la détresse et la rage d’usagers démunis qui, depuis des mois, attendent pour n’obtenir rien rencontrent la lassitude d’agents surchargés, empêchés d’aider. S’avive ainsi, en milieux populaires, le chacun seul, un «chacun sa merde» vécu dans l’impuissance amère, un sauve-qui-peut général.

Les grèves civilisent. Sans elles, ni congés payés, ni Code du travail, ni Smic, pas de limites aux heures de travail, des licenciements sans entrave, les protections sociales cédées aux assurances, les services publics d’aide sociale réduits à zéro et privatisés.

Fini le statut des fonctionnaires, qui garantit leur indépendance vis-à-vis des puissants. Paraphrasant Pierre Bourdieu, qui évoquait le mouvement des chômeurs, dans Normale Sup occupée, il faut dire ceci: la première conquête des grèves, ce sont les grèves elles-mêmes, leur existence même. Elles arrachent les travailleurs, toujours plus précaires, à l’invisibilité, à l’isolement, au silence.

En affirmant leurs droits, les grévistes ramènent à une certaine fierté ceux qui sont pressurés, abattus, voués à la fermer et rester à leur place.

Dans les grèves seulement, les apéros, les assemblées générales, les manifestations, se fabriquent des perceptions nouvelles de nos intérêts communs, des diagnostics partagés sur ce qui casse nos vies.

Dans les grèves seulement, se reconstruisent, coude-à-coude, l’entre-soi et les solidarités populaires. Dans les grèves seulement, gagnent en estime d’eux-mêmes ceux que la noblesse d’argent ignore et méprise.

Manifester, c’est défendre un système de lutte contre l’insécurité sociale

On n’a pas manifesté le 22 mars seulement pour défendre la situation de catégories de salariés mise à mal par les politiques gouvernementales. Les manifestations défendaient aussi les services publics, les systèmes de retraite, la Sécurité sociale, tout ce qui institue la solidarité.

En s’opposant à une croyance qui veut que la conception néolibérale de l’économie soit rationnelle et la seule possible, elles défendaient l’idée qu’une société n’est pas une collection d’individus qui s’assemblent au gré de leurs intérêts. Ce faisant, elles défendaient un mode de vie, et plus encore une «civilisation», qui s’oppose à l’insécurité sociale. L’ensemble de ces manifestations, cinquante ans après celles de 1968, rappellent également que la détermination paye: les 10 millions de grévistes de 1968 ont permis d’obtenir des avantages sociaux considérables – ainsi en est-il de l’accord interprofessionnel sur la sécurité de l’emploi, des quatre semaines de congés payés, de la transformation du Smig en Smic, de la mensualisation, des indemnités de maternité, des accords sur la formation continue, sur la formation professionnelle, sur la durée maximale du travail, des préretraites indemnisées à 70 % du salaire, de l’accession des immigrés aux élections professionnelles, de l’interdiction du travail clandestin, de la généralisation des retraites complémentaires, de la mise en place des garanties pour les salariés d’une entreprise placée en liquidation judiciaire, de l’indemnisation du chômage.

Depuis, le patronat s’efforce de reprendre ce qu’il a dû concéder, avec l’aide aujourd’hui d’un gouvernement qui camoufle son adhésion au néolibéralisme sous le couvert d’une expertise rationnelle. D’une certaine façon, ces manifestations honorent la mémoire de ceux et celles qui se sont battus, depuis l’expansion du capitalisme, pour inventer des systèmes mettant en actes l’égalité et la fraternité.

De fait, le développement des services publics n’a pu se mettre en place qu’après des luttes importantes entraînant souvent une répression des militants: il suffit de rappeler les décisions du cabinet de Clemenceau qui, en 1908, fit tirer sur les manifestants grévistes de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges et arrêter 31 dirigeants de la CGT, ou celles de Daladier, qui fit promulguer, le 12 octobre 1938, 32 décrets-lois qui, non seulement, revenaient sur tous les acquis du Front populaire de 1936, mais, en plus, permettaient la chasse aux étrangers clandestins et la répression de la mobilisation ouvrière ou, aujourd’hui, les poursuites pénales contre des militants.

Manifester, c’est défendre un système de lutte contre l’insécurité sociale dont le développement a été très lent tant les classes dominantes s’y opposaient: il faudra dix-huit ans avant que le projet de loi sur les accidents du travail, qui entraîne de facto une limitation du pouvoir patronal, ne soit voté! Ce développement resta contesté: la loi Loucheur du 5 avril 1928, qui créait un système d’assurances sociales obligatoires donnant droit à des aides en cas de maladie, d’invalidité ou de maternité, étendues aux travailleurs agricoles en 1930 en permettant à l’État de compenser la faiblesse des cotisations des ouvriers agricoles par une dotation complémentaire, a été très violemment attaquée par les représentants des classes dominantes.

Ce développement, enfin, reste limité. Pourtant, l’expérience de ces quarante dernières années est venue vérifier l’hypothèse du progrès de l’égalité: même si l’intervention de l’État en matière de logement a été tardive, maladroite, très incomplète, l’amélioration du logement, tant que dure «l’aide à la pierre», n’en a pas été moins réelle.

Même si l’intervention de l’État en matière scolaire est le plus souvent limitée par l’étroitesse des budgets, l’accession d’un plus grand nombre d’enfants à une culture générale et technique n’en est pas moins réelle. Même si l’intervention de l’État en matière de protection sociale a été souvent désordonnée et toujours freinée par les exigences patronales, il n’en est pas moins résulté, après des luttes sociales intenses il est vrai, jusque vers le milieu des années 1970, un appareillage efficace: en témoignent la généralisation de la Sécurité sociale, l’amélioration des retraites, la création du Smic, l’autorisation administrative de licenciement…Or, c’est ce système que les défenseurs du libéralisme mettent en cause. De fait, il s’agit surtout d’une régression. Sur le seul point des effets du statut des personnels, la comparaison que l’on pouvait établir entre les «gens du public» et les «gens du privé» le fait bien comprendre.

Les fonctionnaires se caractérisaient, il y a peu encore, par un moindre taux de suicide, un moindre taux de maladies mentales, une moindre condamnation pénale, une meilleure réussite scolaire et une meilleure intégration sociale de leurs enfants.

Il n’est pas jusqu’à la durée de vie qui, à situation professionnelle comparable, ne manifestait des différences à leur avantage. On comprend que les salariés du privé aient souhaité la généralisation de ces conditions d’existence et que, à l’inverse, vouloir aujourd’hui étendre les conditions d’existence du secteur privé au secteur public soit ressenti comme rétrograde. Vouloir, en plus, présenter cette régression comme un progrès relève d’autant plus de la duplicité des défenseurs des classes dirigeantes que l’on sait déjà ce qu’il en est des conditions de travail et des conditions d’existence, faute d’y avoir créé des postes de fonctionnaires: des milliers de précaires, intérimaires, contractuels, vacataires dans la fonction publique et dans les collectivités territoriales et hospitalières.

Manifester pour les services publics, c’est défendre une «civilisation», car soumettre «l’État social» au régime du secteur privé, c’est, d’une certaine façon, contribuer au relâchement des systèmes d’interdépendance liant les groupes professionnels et les individus les uns aux autres, en favorisant le repli sur soi.

C’est aussi réduire la possibilité d’une symbolisation des intérêts personnels et ainsi libérer l’agressivité. C’est dire que, dans ces conditions, la probabilité de tensions et de violences interpersonnelles et intergroupales augmente considérablement, tout comme les chances de stigmatisation des catégories jugées «infâmes».

Manifester pour les services publics c’est, enfin, militer en faveur non seulement de leur maintien, mais aussi de leur extension.

C’est dire qu’il faut pousser l’État, pour espérer plus d’égalité et de fraternité, à réduire l’efficacité des mécanismes sociaux producteurs d’inégalités, en particulier en contribuant à réduire la violence propre aux mécanismes de marchés (du travail, du logement, etc.), mais aussi créer une gestion démocratique pour réduire les violences qui peuvent s’exercer dans les lieux de travail, les espaces d’habitat, les institutions de contrôle social… Mais cela n’est possible qu’en freinant la propension des classes dominantes à s’approprier les avantages procurés par le marché.


Grande rencontre unitaire en soutien des grèves, coorganisée par la Fondation Copernic et Attac, vendredi 6 avril, à 18h30, salle Hénaff, 29-31, boulevard du Temple, Paris 3e.

 


Ordonnances SNCF : l’occasion par Frédéric Lordon

20 mars 2018

Source: Le Monde diplomatique



 
Si ceux qui ont quelque responsabilité dans la « conduite » des mobilisations qui s’annoncent ne comprennent pas que le mouvement ne doit pas être « le mouvement des cheminots » ou le « mouvement contre les ordonnances SNCF », alors le mouvement échouera – une fois de plus. Que le mouvement doive aussi être cela – mouvement des et pour les cheminots –, la chose est tellement évidente qu’elle devrait aller sans dire. Mais si le mouvement n’est que cela, il est perdu d’avance.

Contre l’offensive générale, le débordement général
 
C’est que, comme on disait jadis, toutes les conditions objectives sont réunies pour que le mouvement déborde de partout – quand, précisément, tout l’enjeu est de le faire déborder. Rarement si grand nombre de secteurs de la société sont arrivés ensemble à un tel point d’épuisement, d’exaspération même, ni n’ont été maltraités avec une telle brutalité par un gouvernement qui, en effet, a décrété l’« offensive générale » (1). C’est bien simple : ça craque d’absolument partout. Ehpad, hôpitaux, postiers, inspecteurs du travail, retraités, paysans, profs, étudiants, fonctionnaires bientôt, et surtout l’immense iceberg des salariés brutalisés du privé, dont la pointe a été sortie des eaux glacées par le désormais mémorable Cash Investigation spécial Lidl&Free – et le tout, c’est là l’esthétique particulière de l’époque, pendant que les plus riches sont invités à se goinfrer dans des proportions sans précédent sur le dos de tous ceux-là !

Lire aussi Serge Halimi, « L’offensive générale », Le Monde diplomatique, mars 2018. Serge Halimi rappelle cette stratégie vieille comme le néolibéralisme du blitzkrieg généralisé, attaque simultanée sur tous les fronts visant à produire un effet de sidération qui laisse les opposants, totalement désorientés, courir dans tous les sens, avoir toujours un train de retard, pour finir défaits dans tous les compartiments du jeu. À l’évidence Macron en est là. Ce qui est étonnant avec tous ces « modernes », c’est combien ils pensent vieux (2). Macron croit dur comme fer à la théorie du ruissellement – Reagan. Faux. Il veut privatiser les chemins de fer – Thatcher. Désastreux (mais c’est également le propre de ce « réalisme », et de ce « pragmatisme », d’ignorer jusqu’aux enseignements les plus élémentaires et du réel et de l’expérience). Le voilà maintenant tenté d’émuler la brillante stratégie d’un ministre des finances néo-zélandais des années 1980. Il n’est pas exclu qu’il se trompe.

Il faut toute la médiocrité intellectuelle des gens de presse pour avoir fait de Macron un « président intellectuel ». Hormis être capable de penser autrement que par recettes et de reproduire mécaniquement un passé disqualifié, un président « intellectuel », disons machiavélien (ce qui n’a rien à voir avec « machiavélique »), prêterait attention au fait que des procédés politiques ne valent que dans les conjonctures qui leur ont donné leurs conditions de possibilité. 2018 n’est pas le 1984 de Margaret Thatcher, ni le 1989 de Roger Douglas, le ministre des finances néo-zélandais. Pas non plus le 1995 des grandes grèves (3). Tout a changé et, dans un environnement différent, les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. Ce qui a changé pour l’essentiel tient à dix ans de crise « financière » qui ont produit de sérieux ébranlements dans les têtes, et jusque dans les couches de la population qu’on croyait résistantes, fidèlement acquises au système : les cadres.

Il s’en faut pourtant que des esprits ébranlés deviennent des corps en mouvement. Toutes sortes de choses les retiennent, matérielles notamment. Mais d’une autre nature aussi, une en particulier : l’absence d’une parole assez forte qui saurait les rassembler. Que l’éparpillement soit la première ressource du pouvoir, c’est vieux comme la politique. En 2017, Jacques Chastaing qui, pour le Front Social, surveille le front des luttes invisibles, comptabilisait plus d’un million de journées de grève sur deux mois (4) – toutes, ou presque, passées sous les écrans radars. Mais ce million n’est que de la poussière de grève. Il faut le compacter pour en faire une grève générale. Dont en réalité tous les éléments sont là – mais pas le principe unificateur.

À qui reviendrait-il normalement de le fournir ? Aux confédérations syndicales évidemment. Il suffit d’énoncer la réponse pour se voir au bord du désespoir. Faisons un tri rapide : on ne parlera pas de la CFDT (« Yellow is the hottest colour ») ; non plus de FO qui rivalise avec elle au jeu idiot de « l’interlocuteur privilégié ». Des plus grosses confédérations, reste la CGT. Écartons d’emblée tout malentendu : il n’est question ici que des directions, et non des bases. Ce que les bases, spécialement celles de la CGT, recèlent d’admirable combativité, nul ne l’ignore. Si la CGT était un alambic, les vapeurs s’élèveraient. Or ici tout reste à fond de cuve – où d’ailleurs ça glougloute méchamment. Mais dans les tortillons à Montreuil : rien.

L’enlisement institutionnel

Ou plutôt si : un mélange de dégénérescence bureaucratique (prévisible dans n’importe quelle organisation de cette taille) et, plus encore, d’incrustation dans le système institutionnel d’ensemble, mélange qui a fini par produire une sorte de passion de l’échec. Retraites 2010 : échec. Loi El Khomri 2016 : échec. Ordonnances « code du travail » 2017 : échec. Si l’on se contente d’extrapoler à partir de la tendance, l’épisode « SNCF 2018 » ne s’annonce pas au mieux… Mais, précisément, il s’agirait que quelque chose d’autre se passe. Ce qui suppose de déjouer la tendance – donc de commencer par s’en faire une idée.

Il y a d’abord la force de phagocytose propre à tout système institutionnel. C’est d’ailleurs une vérité très générale : tous les malins qui se la racontent en imaginant qu’ils vont courageusement rentrer dans le système pour le « changer de l’intérieur » finissent Gros-Jean comme devant – ou plutôt attablés avec leurs nouveaux amis, serviette autour du cou. Sauf rarissimes exceptions, on ne change pas le système de l’intérieur, c’est lui qui vous change de l’extérieur. On dira que les confédérations n’ont pas le choix et qu’elles doivent bien participer au jeu. On dira ça. Et puis, en longue période, on observera les effets.

Il faut situer convenablement cet argument : que les sections et les délégués d’entreprise aient, eux, à se battre, donc d’abord à négocier, c’est-à-dire à « jouer le jeu », la chose est évidente – pour le coup, pas trop de choix… Mais ça n’est pas de ça qu’il est question ici. Il est question de savoir ce que signifie vraiment « jouer le jeu », au niveau confédéral, quand le jeu, depuis tant d’années, a pris la tournure qu’on lui connait. Soyons coulants et cherchons une position de compromis : il y a des systèmes avec lesquels il peut rester du sens à jouer le jeu institutionnel « de l’intérieur ». Celui auquel nous avons affaire a cessé depuis belle lurette d’appartenir à cette catégorie. À un moment, il s’agit de s’en rendre compte.

La direction de la CGT a d’autant plus de mal à y venir que le système institutionnel ne la tient pas seulement par toutes les pernicieuses onctuosités de la sociabilité des « décideurs », mais aussi par les parties financières. Sur 46 millions de recettes (comptes 2016), 13,5 viennent des cotisations (30 %), le reste de « subventions d’exploitation », de mystérieuses « contributions », et « autres produits » aussi clairement identifiés – en fait, pour l’essentiel, des subsides d’État. Dont on comprend qu’on y regarde à deux fois avant de lui mordre la main.

Sans doute, ce qu’on nomme par facilité « la direction » est-elle en fait un objet bien plus composite, agrégeant dans des rapports en partie conflictuels la confédération proprement dite, les fédérations-baronnies et des structures locales. Paradoxalement, la CGT n’a rien du monolithisme qui lui est prêté par les clichés médiatiques – et il n’y a pas de « bouton rouge » de la mobilisation dans le bureau du secrétaire général à Montreuil. Le pouvoir de mobiliser est assez largement décentralisé, dans les fédérations, parfois plus bas, mais à des niveaux où la chaîne de la dépendance financière n’est pas moins réelle, ni serrée… sachant que la direction proprement confédérale dépend de ces soutiens-là pour se faire élire, et pour se maintenir.

En tout cas, l’habitus institutionnel, que contractent immanquablement ceux qui entrent dans les jeux institutionnels, et qui efface des esprits jusqu’à la possibilité d’attenter au jeu lui-même, se joint à la dépendance financière aggravée pour exclure toute épreuve de force significative qui, au-delà de la gêne pour tel ou tel gouvernement, conduirait non seulement à une modification du rapport de force avec l’État – en général –, mais, plus gravement encore, à la possibilité d’une contestation sérieuse de l’ordre social, dont cet État est le gardien. Rien de cela n’arrivera – « on gère ». Par conséquent on gère l’échec. Et l’on sait parfaitement situer les points critiques, ceux dont il ne faut surtout pas s’approcher, ou desquels il faudrait organiser la déviation dans les sables, ou le reflux, si d’aventure une dynamique « mal maîtrisée » conduisait à les envisager de trop près.

Voilà déjà de quoi revenir à la question des conditions matérielles. Tous les délégués de site ne disent-ils pas la même chose : « on a du mal à mobiliser » ? Et les fédérations s’enveloppent de rationalité : on ne prendra pas le risque de mobiliser si c’est pour faire petit – et échouer. Ici, ne pas céder aux apories de l’œuf et de la poule. Les bases y regardent à deux fois avant de sortir parce qu’elles voient comme tout le monde la série des râteaux. Et qu’elles en sont affectées au premier chef. C’est que dans les stratégies qui servent les passions de l’échec, il entre en particulier de ne jamais appeler pour une journée de week-end, et d’imposer aux salariés de poser un jour de grève qui, pour certains, fait mal dans l’entreprise, pour ne rien dire du salaire perdu. Et à la fin, pour rien. On accordera que ça ne fait pas un système d’incitations formidable. Aussi le million de journées de grève reste-t-il bien comme on veut qu’il reste : à l’état pulvérulent.

Misère du syndicalo-syndicalisme

Il a d’autant moins de chance de se compacter qu’il lui manque plus cruellement encore son liant. Or le liant, c’est une signification d’ensemble – bien sûr sous condition que la conjoncture ne prive pas de sens l’idée même d’une telle liaison. Il y a tout lieu de penser que la condition est remplie aujourd’hui : les ordonnances SNCF ont à voir avec les lois travail qui ont à voir avec la managérialisation de l’université qui a à voir avec la sélection des étudiants qui a à voir avec l’emprisonnement des agriculteurs dans le glyphosate qui a à voir avec les suicidés de l’hôpital de Toulouse, avec ceux de Lidl, de Free, avec tous les fracassés de l’entreprise, et avec l’immense cohorte de ceux qui sont à bout. Qu’il y ait toujours eu, dans tout état du monde social, des mécontents, la chose va de soi. Qu’il y ait aujourd’hui, et dans des couches aussi nombreuses, aussi variées, de la population, autant de poussés à bout, c’est peut-être une nouveauté, qu’il reviendrait à une épidémiologie sociologique et historique de documenter – que des DRH se mettent à écrire des livres pour libérer leur conscience des immondices que leur fonction leur a fait faire (5), que des médecins, peu connus pour leurs propensions séditieuses, en soient à se jeter par la fenêtre, n’est-ce pas quand même l’indice de quelque chose ?

En tout cas, tout ça sort du même « lieu », de la même matrice – qu’on appelle usuellement « néolibéralisme » pour faire sténographique (6). Ce n’est pas parce que ce lieu est abstrait que ces contours ne sont pas nets. Ils sont très bien identifiés même – on ne compte plus les travaux qui se sont attachés à les cerner. Ce sont des idées qui infestent toutes les têtes dirigeantes, dans tous les secteurs où l’on prétend diriger : gouvernement, haute et moyenne administration, universités, entreprises, chefferies médiatiques.

Pour notre malheur, il semble qu’il n’y ait qu’un secteur du système institutionnel où l’on n’accède pas à la généralité de la chose : les directions confédérales (on parle bien sûr de celles qui n’ont pas trouvé enthousiasmant ce nouvel ordre du monde). Qui sait, peut-être qu’on y accède. Mais alors on se retient bien de le dire, et de construire avec le moindre discours – qui précisément, viendrait lier ensemble des fractions du salariat autrement abandonnées à leurs antagonisme catégoriels : « les privilèges des cheminots », éructeront les cadres qui sont devenus eux aussi candidats à la défenestration ! et, en dernière analyse, pour les mêmes raisons qui vont mettre les cheminots à l’arrêt !

Mais, de cette dernière analyse, on ne trouvera trace dans aucune grande confédération. La certitude de la démission intellectuelle et politique a été définitivement acquise avec les très grosses manifestations de janvier et mars 2009. Sans aucune raison « institutionnelle » particulière, aucun projet de loi, aucune attaque gouvernementale vicieuse, des millions de personnes étaient descendues dans la rue, révulsées du désastre bancaire de l’automne 2008 et des conditions dans lesquelles on s’apprêtait à l’éponger. Si l’on peut au moins reconnaître aux confédérations le mérite d’avoir « appelé », elles n’avaient rien trouvé d’autre, pour donner sens à cette colère profondément politique, que de lui adjoindre quelques indigents mots d’ordre à base de « conditions de travail » et « d’augmentation des salaires ». Des mots d’ordre de conventions collectives face à rien de moins que l’ébranlement du capitalisme financiarisé. Des mots d’ordre auxquels, du reste, les gens n’ont prêté aucune attention : eux savaient bien pourquoi ils étaient dans la rue et quel était l’objet réel de leurs écumantes colères. Voilà cependant où conduit immanquablement la pauvreté des appels du syndicalo-syndicalisme : à la volatilisation en deux coups d’une formidable énergie politique qui s’était levée, et qui avait tout pour faire du chemin. À la condition évidemment d’être reconnue et encouragée dans ce qui l’intéressait. Deux mois plus tard, tout était retombé, et le 1er mai 2009 fut atone – comme d’habitude.

Il faut en effet appeler syndicalo-syndicalisme cette incurable maladie confédérale qui fait mettre la tête dans le sable aussitôt qu’apparaît de la politique. Même pas seulement la politique au sens institutionnel du terme – la politique des partis et des élections –, celle dont la charte d’Amiens prohibe le contact. Mais la vraie politique, la politique au plus haut sens du terme, celle des idées qui interrogent dans sa globalité le monde où l’on vit, et qui porte le désir d’en changer – une politique, et cela fait partie de ces nouveautés que Macron, Machiavel de sous-préfecture, ignore complètement, une politique qui depuis 2008 s’est répandue dans les têtes comme jamais. Car, à part les ravis de la « classe nuisible » (7), il n’est plus une personne qui ne voie pas que le monde comme il va, va très mal. Mais trouver que le monde va mal, trouver même qu’il est odieux, c’est demander de la vraie politique, c’est vouloir prendre la rue pour de la vraie politique, et pas pour des histoires de tickets-restaurants. Disons-le au cas où : c’est très important les « histoires de tickets-restaurants » (généralement comprises). Il y a un nombre affolant de salariés pour qui ça revêt une importance dramatique. Mais à force de ne vouloir sauvegarder que les tickets-restaurants, en se refusant à parler de quoi que ce soit d’autre, les confédérations arriveront par nous faire perdre jusqu’aux tickets-restaurants.

Or, « quoi que ce soit d’autre », c’est la politique. Et nous y sommes. L’affaire de la SNCF est une affaire de politique : il y est question des principes d’un ordre entier. La racaille éditorialiste, qui n’a pas désarmé depuis 1995 (8), est déjà sur les dents. Le tir de barrage va être immonde, phénoménal. Auprès de la population, il mettra dans le mille à chaque fois qu’on tentera de tenir la crête « des cheminots », si entièrement légitime soit-elle. Il est assez évident que nous ne réussirons qu’à la condition de faire entrer les non-cheminots dans le conflit des cheminots. C’est-à-dire qu’à la condition de lier les cheminots à tout ce à quoi ils doivent être liés, et de les lier politiquement. En produisant les preuves : ce qui agresse les cheminots et ce qui pousse des agriculteurs au désespoir et ce qui transforme des petits chefs en tortionnaires et ce qui suicide des salariés et ce qui réduit l’université à la misère et ce qui brise le cœur de soignants se voyant mal soigner, est la même chose : le même monde. Or : des agriculteurs sont désespérés, des petits chefs sont dans un devenir tortionnaire, des salariés passent par les fenêtres, de l’eau de pluie coule dans les salles de classe, des soignants ont le cœur brisé, etc. Beaucoup de gens souffrent, terriblement même. Beaucoup trouvent ce monde haïssable et en passe d’être déserté par toute signification humaine. Ils le sentent. Là est la ressource du combat. Une ressource politique. Mais qui ne jouera qu’à la condition de rencontrer un discours politique.

Pour un syndicalisme politique

Que la direction de la CGT soit disposée à tenir ce discours, c’est ce dont il y a tout lieu de douter. Dans la situation actuelle, c’est pourtant la seule ligne capable de succès.

On se tromperait beaucoup si on pensait qu’ici l’organisation est prise comme « ennemie ». Il n’en est rien, d’abord parce qu’à la CGT, il y a la base, et que la base n’a jamais démérité – il suffit de se repasser l’histoire des Contis, des Goodyear, des PSA et de toutes les luttes que la postérité a inégalement reconnues, pour savoir ce que l’organisation compte de personnes décidées à se battre. Mais même en la prenant tout d’un bloc, direction comprise, la CGT reste une puissance de mise en mouvement à nulle autre pareille, et c’est là une donnée qu’un minimum de réalisme ne peut en aucun cas négliger. Sauf dans les fantasmes horizontalistes, ou bien en quelques circonstances proprement historiques, donc rares, les mobilisations ne naissent pas par génération spontanée : il y a fallu un germe, quelque chose qui fasse pôle, et autour duquel les gens se rassemblent, parce qu’ils savent alors où aller pour se rassembler – on ne se rassemble pas si on n’a pas un « lieu ».

Lors des lois El Khomri, il y a d’abord eu une pétition qui, sortie de nulle part, a fait deux millions de signatures, et puis un hashtag « On vaut mieux que ça » à 500 000 vues – c’est bien qu’ils avaient touché un nerf et, par-là, la preuve qu’il y avait un nerf à toucher. Et qui oserait nier que le nerf est toujours là, plus à vif que jamais ? Encore faut-il que se fasse connaître quelqu’un pour le toucher de nouveau.

Tout le monde sait très bien qu’après une pétition et un hashtag, il faut du plus lourd pour que ça continue dans la rue. Il y avait la CGT. Le problème, c’est que la CGT nous met dans la rue, et puis nous fait rentrer aussi sec. Si le réalisme commande de ne pas faire l’impasse sur son pouvoir de mobilisation, il commande aussi de regarder la manière dont il est utilisé. Ou retenu. Quand la rétention, déterminée par toutes sortes de mauvaises raisons, fait enquiller les défaites, on a le droit de poser des questions. Spécialement à la veille d’un grand combat.

Or, on ne fait pas le même syndicalisme en 2018, après dix années de crise structurelle mondiale, que dans les années fordiennes. Voilà un moment que le syndicalo-syndicalisme a rencontré, et même dépassé, sa limite. S’il n’est pas capable de faire de la politique, c’est-à-dire de tenir un discours général, où d’ailleurs toutes les luttes peuvent venir prendre un sens d’ensemble, il ne sortira plus vainqueur d’aucun grand affrontement, précisément parce que les grands affrontements emportent des enjeux essentiellement politiques, s’ils sont masqués par la particularité du front attaqué (ici la SNCF).

Mais alors une politique des idées ne détermine-t-elle pas de nouvelles relations avec la politique des partis ? Si. Inutile ici de brandir la charte d’Amiens comme un fétiche. Du reste, sur cette question, elle est aussi brève que ses intentions étaient datées, on en fait donc exactement ce qu’on veut. Dans une situation d’offensive générale, tout est à revoir. Si l’intervention de Jean-Luc Mélenchon lors du mouvement contre les ordonnances « code du travail » a été, dans sa forme, bien faite pour braquer le monde syndical, il n’est pas sûr qu’elle ait été dans le faux quant au fond de l’affaire. D’abord parce que le constat de l’impuissance volontaire du syndicalisme institutionnel commence à se répandre après tant d’échecs. Et qu’il est dans la logique des choses qu’une autre organisation, ici politique, donc, précisément, capable de tenir le discours global que le syndicalo-syndicalisme ne veut pas tenir, fasse mouvement. À plus forte raison quand elle dispose, comme c’est le cas avec la France Insoumise, d’une réelle capacité propre de mobilisation – appelant par conséquent le même regard de réalisme que sur la CGT.

Prenons le risque de l’exercice un peu oiseux de la prédiction rétrospective : un appel conjoint et paritaire CGT-FI (ou tout autre groupement de forces politiques) à manifester un jour de week end contre la réforme « Code du travail » avait de très grandes chances de taper le million : salariés du privé faits aux pattes en semaine, cadres qui n’en pensent pas moins, familles à poussettes, tout ce monde-là serait venu rejoindre les camionnettes sonos et les ballons gonflables. À un million dans la rue, la donne change. Car un million met en joie, et ne demande qu’à recommencer, pour revenir encore plus nombreux le coup d’après. Au lieu de quoi nous avons eu les manifs saute-mouton de semaine vouées à finir à quelques dizaines de milliers. La presse dit « le mouvement s’essouffle ». Les confédérations disent « le mouvement s’essouffle ». Et se pressent de tirer l’échelle. Moyennant quoi, nous avons le nouveau Code du travail.

L’occasion de ne plus être seuls

Or, une occasion se présente. Pour tous ceux qui voient dans leurs vies mêmes ce monde rendu à ses extrémités, le minimum est de la leur confirmer comme telle, c’est-à-dire comme lutte d’intérêt commun, pour qu’ils cessent de souffrir chacun par devers soi. Que peut être la politique sinon la production d’affects communs et de causes communes ? Les pouvoirs eux le savent bien, si c’est de connaissance pratique, qui travaillent en permanence à produire de l’isolement. Mais de temps en temps une fusée vient trouer la chape. Même la presse du capital finit par s’en apercevoir – ou laisse passer entre les mailles un article de dédouanement. Une journaliste du Monde enregistre ainsi l’onde de choc du Cash Investigation sur Free et Lidl (9). Dans tous les supermarchés de la région, on commence à parler : « Tu as vu France 2 hier soir ? » s’interrogent des employés d’un Leader Price. Et l’un deux commente : « C’était comme un mot de passe pour dire : tu as vu, on n’est pas les seuls ». Voilà exactement résumée toute l’affaire : n’être pas seuls, arrêter de se sentir seuls. C’est peut-être le paradoxe le plus spectaculaire, et la performance la plus remarquable, du néolibéralisme que d’avoir produit à ce point le sentiment de la solitude quand il maltraite identiquement un si grand nombre de gens. Faire de la politique, c’est défaire la solitude. Et comme elle ne se défait pas toute seule, c’est produire la cause commune – depuis un pôle de rassemblement. C’est ce que le syndicalo-syndicalisme a abandonné de faire – s’il l’a jamais pratiqué. Il est vrai que dans l’état présent de l’ordre social, la politique de la cause commune est nécessairement une déclaration de guerre à l’ordre social…

Redisons que rien de ceci n’enlève de leur importance aux luttes concrètes, pour les avantages matériels, sur le terrain – les luttes bread and butter comme disent les anglais. Un syndicalisme qui l’oublierait se vouerait simplement à la disparition par inutilité, et aussi du fait que – tous les délégués le disent – le syndicalisme commence à la base, dans le contact assidu avec les collègues, donc autour de ce qui les intéresse au premier chef. Mais ça n’est pas de ce côté que se tient le plus grand risque, c’est de l’autre : du côté de la production de la cause commune, qui n’est nullement la prérogative « des partis », mais échoit par le fait à toutes les organisations dont le pouvoir de mobilisation est important – dans cette hiérarchie, la CGT tient évidemment le premier rang –, et en fait comme une condition même de réussite de leurs propres combats. Par définition, d’ailleurs, une lutte dans laquelle la confédération elle-même se trouve engagée est une lutte qui emporte des enjeux globaux – c’est-à-dire politiques. Et demande donc de parler de la politique, like it or not.

Moment

On hésite, forcément, à dire tout ça, à la veille d’un mouvement social où la CGT, pour le meilleur ou pour le pire, tiendra un rôle décisif. Mais alors quand faut-il parler ? Avant, ça n’est pas opportun. Après, c’est trop tard. Bref, ça n’est jamais le bon moment. Donc maintenant. Sans doute, nul n’a-t-il à s’arroger le droit (ou le ridicule) de penser la stratégie de la CGT à la place de la CGT. Cependant, il se trouve que notre intérêt bien compris, et ces derniers temps bien douché, passe par elle. Ce qui nous autorise à dire une ou deux choses. D’abord que, si d’aventure la mobilisation du 22 mars est importante, alors il sera de la responsabilité de la CGT de veiller sur elle. Ensuite qu’il est l’heure pour l’organisation de mesurer combien les temps ont changé. Le déchaînement néolibéral ne se connait plus de limite, il va tout emporter, et notamment les centrales qui seront restées les deux pieds dans le même sabot à jouer le jeu idiot sans comprendre qu’une contre-révolution s’apprête à les renvoyer au néant (si elles ne sont pas passées à la franche collaboration) – car, après la SNCF, il y aura la fonction publique, le SMIC, la Sécu, tout ! Après tant de défaites majeures depuis 2010, il se pourrait que la CGT soit rendue à un point de décision : ou bien s’enfoncer dans l’insignifiance, ou bien se porter à la hauteur de l’époque, c’est-à-dire à la hauteur d’une crise historique, et du rôle qu’elle peut y tenir. Mais à la condition de devenir capable de dire les choses que l’époque appelle. Si elle y parvient, elle peut devenir le lieu de convergence de toutes les forces qui n’en peuvent plus de ce monde. Et sinon, adieu Berthe — ou le coma institutionnel.

En fait, les syndicats des années fordiennes avaient un assistant politique, un assistant très puissant, qui faisait la politique à leur place et semblait les en dispenser : le Mur. Le Mur, c’était la figure de la différence, c’est-à-dire la figure politique par excellence, le rappel de ce qu’il n’y avait pas qu’une seule forme possible pour l’ordre social (et si calamiteuse fut celle de « l’autre côté du Mur »). Formellement parlant, la possibilité d’une alternative pesait considérablement dans tous les esprits, à commencer par ceux du patronat. Aussi cette pression venue du dehors des syndicats permettait-elle aux syndicats de rester dans le syndicalo-syndicalisme, et d’affecter ne s’occuper que de hausses de salaires et de conventions collectives. Mais cette époque est révolue. Et surtout, le capitalisme, débarrassé des saines régulations de la peur, est devenu fou de violence. Il en est arrivé à un point où sa brutalité globale n’appelle plus que des réponses globales. Les temps ont changé. Il est possible qu’il n’y ait plus de place, et d’espoir, que pour un syndicalisme politique. Et pourquoi pas révolutionnaire.

 



Notes :

(1) Serge Halimi, « L’offensive générale », Le Monde Diplomatique, mars 2018.

(2) Lire Martine Bulard, « Les recettes du vieux monde en échec », « Travail. Combats et utopies », Manière de voir, no 156, décembre 2017 - janvier 2018.

(3) Voir le dossier « La grande révolte française contre l’Europe libérale » dans Le Monde diplomatique de janvier 1996.

(4) Jacques Chastaing, « Un tournant dans la situation sociale », Blog Mediapart, 27 mars 2017.

(5) Didier Bille, DRH, la machine à broyer. Recruter, casser, jeter, Cherche Midi, 2018.

(6) Lire Pierre Bourdieu, « L’essence du néolibéralisme », Le Monde diplomatique, mars 1998.

(7) Voir « Situation », Lundimatin, 13 juin 2017.

(8) Lire Serge Halimi, « Les médias et les gueux », Le Monde diplomatique, janvier 1996.

(9) Charlotte Chabas, « Dans la grande distribution, “Cash Investigation” a fait “l’effet d’une bombe” », Le Monde, 5 octobre 2017.

 


Le printemps du mécontentement arrive, par aplutsoc 

Veillée d'armes.

Source: https://aplutsoc.wordpress.com/


 

Lundi 2 avril 2018, en France c'est la veillée d'armes : la grève des cheminots commence demain. Impossible de tourner un bouton de radio ou de TV sans tomber sur un prétendu reportage sur le thème "comment les Français vont se débrouiller malgré la grève". "Jean-François, élève ingénieur, n'a aucune idée des revendications des grévistes et trouve que ça le gène beaucoup." "Martine, auto-entrepreneuse, dit avec ses mots que la grève, ça fait chier." "Célestin, qui a lancé sa start-up, trouve vraiment désuet de connaître une telle situation". "Valérie, qui débute dans la médecine vétérinaire, plaint les pauvres lycéens qui doivent préparer le Bac dans de telles conditions." Jamais, dans les radios, la France n'est autant peuplée de pilotes de start-ups, génies en herbe ignorants du vaste monde, entrepreneurs dynamiques et autres "moi-Société Anonyme" que quand s'annonce une vraie grève faite par les vrais gens, vrais habitants de ce pays : les salariés. Comme si 60 millions d' "entrepreneurs" devaient être "pris en otages" par quelques milliers de cheminots.

Mais cette ambiance de veillée d'armes est aussi composée du fait que, justement, ce discours omniprésent laisse la masse indifférente, car en fait il ne passe pas. Au fur et à mesure que l'échéance annoncée s'est approchée, les sondages de commande sur l'impopularité de la grève des cheminots au célèbre statut ont tendance à s'inverser. Pour une simple raison : le rapport de force social influe sur les esprits.

C'est parce que les cheminots ne sont pas seuls qu'ils peuvent être forts.

Qu'est-ce qui a construit ce rapport de force social qui permet en ce 2 avril à la grève, pourtant annoncée comme perlée et étalée, des cheminots, de peser comme une puissance avant même d'avoir commencée, avec un taux de grévistes initiaux supérieur à 1995 ?

Une réponse très claire à cette question est indispensable pour pouvoir agir dans les semaines qui viennent. Bien entendu, la place historique d'une profession dont les grèves de 1910, 1920, 1995, sans oublier 1944 contre les forces au service du nazisme, ont pesé dans la construction des droits collectifs de tous, très au-delà de leur fameux "statut", pèse lourd. Mais elle ne pèserait pas si elle était seule. Ce qui a construit le climat de veillée d'armes d'aujourd'hui, parce que l'on sait qu'au départ la grève sera massive, majoritaire, et aussi qu'elle sera populaire, comprise, soutenue, ce sont la lame de fond partie des EHPAD et des retraités, le début d'ébranlement dans certaines universités, et plus précisément la grève du jeudi 22 mars dans la fonction publique, à laquelle de larges couches sociales ont conféré un contenu social et politique allant au-delà des seuls fonctionnaires, et la grève nationale dans les magasins Carrefour du samedi 31 mars.

Trois jours avant les cheminots, la grève chez Carrefour, contre la suppression programmée de milliers d'emplois, a touché, selon les fédérations FO, CFDT et CGT, environ 20.000 employés, soit le tiers de l'effectif. Cela signifie en fait, connaissant le climat réel de coercition qui règne dans ce type d'entreprise, que la grande majorité des caissières, agents, employés divers ont soutenu le mouvement et lui ont, d'une manière ou d'une autre, prêté main forte, ne serait-ce que par un sourire complice et une passivité accusée au moment du passage des équipes de syndicalistes. Cela signifie que la démonstration qu'il est possible, en France en 2018, de faire grève dans une grande entreprise privée peu syndiquée et se voulant à la pointe du management, est là, et du coup la question se pose à d'autres secteurs de la "grande distribution", maillon clef de l'économie.

Plusieurs grèves se succèdent à Air France qui exigent une hausse immédiate de 6% des salaires, posant aussi là une question qui vaut pour tous les salariés. Chez les éboueurs et dans les centres de tri des déchets, s'amorce une grève qui soulève celle de la création d'un véritable service public des déchets, avec un statut et une reconnaissance de pénibilité pour ces salariés. Dans l'énergie, les grèves en cours soulèvent de fait la question de la renationalisation du secteur.

Si nous mettons bout à bout ces revendications, nous constatons qu'il en est de défensives – préservation du statut et de ce qui reste des missions de service public du chemin de fer – et qu'il en est d'offensives – salaires, extension de véritables services publics - et que ces deux dimensions se combinent. Il en va de même dans la Santé : le refus de conditions de travail de plus en plus dégradées va avec l'aspiration à un service public reconnu et étendu.

De même, les mobilisations contre les fermetures de classe dans le Lot, l'Allier ou d'autres départements, ont conduit les mairies mobilisées et les principaux syndicats et associations à formuler des revendications d'augmentation du nombre de postes, répondant aux besoins réels. Quand Macron se vante de dédoubler des petites classes en Éducation prioritaire, ou d'étendre l'instruction obligatoire à partir de 3 ans, mais que ceci sert de "justification" à des fermetures de classes et d'écoles, il est logique qu'à un moment donné, les intéressés – parents, personnels, amis de l'école publique - fassent les comptent, calculent ce qu'il faudrait créer pour ne pas supprimer là au motif d'ouvertures ailleurs, et revendiquent la satisfaction des besoins réels.

Ce processus revendicatif germe dans un domaine où il va être particulièrement massif et déterminant : le droit aux études supérieures. Le fiasco du dispositif "Parcoursup", présenté comme un merveilleux cadeau qui devait permettre "plus jamais de tirage au sort" et qui est en train de plonger dans le stress des jeunes et leurs parents par dizaines de milliers, avant de bloquer des dizaines de milliers d'entre eux, dans quelques semaines, en ne leur disant certes pas "non", mais "oui si" et "en attente", s'annonce, si l'on peut dire, grandiose. La mise en place sans trop d'à coups jusqu'à fin mars d'un dispositif de sélection avant même le vote de toute loi, prépare des situations massives de blocage et de difficultés. Le droit aux études va se placer au centre des aspirations de toute la société, à l'encontre et à l'inverse des discours et des actes du petit bonapartisme fébrile macronien.

Si nous mettons bout à bout tous ces éléments, revendications, refus, et exigences d'autre chose, on peut dire que nous avons en ce moment un mûrissement général. Comme disait Rosa Luxembourg, dès 1910, "l'Achéron se met en mouvement". Ce mouvement est lent, parce qu'il est profond, et parce qu'il sent qu'il a des obstacles majeurs à surmonter, obstacles politiques et syndicaux, tout en s'efforçant, à chaque étape, de faire jouer leur rôle aux syndicats en se tournant vers eux.

Voila pourquoi la grève des cheminots s'annonce puissante : parce qu'elle n'est pas seule.

La voie du débouché.

C'est là la voie du débouché. Deux scenarios ne sont guère crédibles, qui sont pourtant ceux dont il est le plus question dans les médias et dans diverses couches militantes.

La "grève pendant trois mois", et après, le gouvernement, juste pour les congés d'été, met en œuvre "la réforme". Qui peut croire que le rapport de force ne devra pas être tranché avant ce délai ?

Mais le scenario de la victoire des cheminots par KO dans des délais rapides est lui aussi douteux en dehors d'un soutien massif et de l'extension des grèves, des revendications et des mouvements de la jeunesse à l'échelle de toutes les branches et de tout le pays.

Attentats, polémiques et commandos.

Observons ici un fait notoire de la semaine écoulée depuis le 22 mars.

L'attentat islamiste dans un supermarché près de Carcassonne, faisant 4 morts en tout (dont un gendarme qui s'est sacrifié et un délégué CFDT du super-U), l'assassinat antisémite d'une vieille dame, ont dominé l'actualité jusqu'à ce que la grève chez Carrefour vienne remettre au centre les conflits sociaux, à la veille de la grève des cheminots.

Des polémiques ont prolongé ces deux crimes, impliquant la FI dont la vulnérabilité saute aux yeux : l'un de ses anciens candidats aux législatives se félicite de la mort du gendarme, il est poursuivi et vilipendé par les dirigeants de la FI qui font semblant d'ignorer qu'en connaissance de cause de son appel au vote ... Le Pen au second tour de la présidentielle, ils l'avaient investi candidat aux législatives ; puis, le CRIF, autoproclamé avec la bénédiction de l’État instance représentative des Juifs de France, ce qu'il n'est pas, a tenté d'interdire aux responsables FI de manifester contre l'antisémitisme, les amalgamant à Mme Le Pen qui a toutefois été protégée par les nervis de la soi-disant "Ligue de défense juive" qui ont, par contre, attaqué le groupe de responsables FI.

Cependant, ces crimes et polémiques collatérales ont aussi plus ou moins recouvert la multiplication impressionnante, en quelques jours, d'agressions d'extrême-droite contre le mouvement étudiant naissant, dont le point d'orgue a été l'attaque d'un commando à Montpellier conduit par "Monsieur le doyen" en personne, que la ministre a été obligé de suspendre. En quelques jours on a vu se manifester une extrême-droite cherchant l'affrontement physique, dans une relation avec le pouvoir macronien, qui singe, l'histoire se répétant en balbutiant, ce qu'était le rapport de l’OAS puis d'Ordre nouveau avec De Gaulle aux débuts de la V° République : supplétifs policiers et en même temps dénonciateurs virulents.

Montée sociale et préparation politique du combat.

Ce phénomène n'est pas un signe de force pour l'exécutif. Celui-ci a affaire à la montée de la lutte sociale et cela peut faire de lui, pour paraphraser un terme dont voulait se prévaloir J.L. Mélenchon, un bonapartisme "gazeux", de plus en plus gazeux !

Mais si cette montée est effectivement à même de le vaincre, ceci n'ira pas sans combat.

C'est ce combat qui demande un regroupement politique et qui demande aussi l'indépendance syndicale rétablie envers l’État : il faut notamment que les fédérations de fonctionnaires rompent la concertation avec le secrétaire d’État à la fonction publique M. Dussopt, qui prétend se "concerter" avec elles sur le remplacement des fonctionnaires par des contractuels, la casse des instances paritaires et le salaire "à la performance", et que toutes les fédérations de cheminots exigent le retrait du rapport Macron-Spinetta.

Quant au regroupement politique, certes il doit soutenir les cheminots, certes il faut multiplier les comités populaires de soutien aux cheminots et de défense du service public, et pour tout cela, à partir de tout cela, appeler à l'unité pour battre Macron et s'affirmer comme volonté politique alternative, sans attendre les présidentielles de 2022, les municipales de 2020 ou les européennes de 2019.

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