Centenaire de la révolution russe de 1917

Sommaire:


La révolution russe de 1917: de février à la «crise d’avril», par Nicolas Werth

Scènes de fraternisation entre soldats et ouvriers...

Source : http://alencontre.org/societe/histoire/la-revolution-russe-de-1917-de-fevrier-a-la-crise-davril.html le 27 – février – 2017

(Nicolas Werth, Révolution Russe, Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 janvier 2015.)


 

Spontanéité et improvisation caractérisent les journées de février 1917. Certes, au début de 1917, la crise politique que connaît le régime tsariste est profonde. Néanmoins, ni l’opposition modérée, ni l’opposition révolutionnaire, ni les «masses» de Petrograd, dont le rôle sera capital durant les événements de février ne semblent prêtes à une révolution, qui, en quelques jours, emporte une dynastie tricentenaire.

Du 20 février à la «nuit où tout bascule»: du 26 au 27 février

Les premiers incidents graves de l’année 1917 éclatent le 20 février, après que les autorités de Petrograd eurent annoncé la mise en place d’un système de rationnement, la ville ne disposant de réserves de farine que pour quelques jours. Le même jour, la plus grande entreprise de Petrograd, l’usine d’armement Poutilov, en rupture d’approvisionnement, annonce le licenciement de milliers d’ouvriers. «Du pain, du travail!» – ces exigences économiques sont le déclencheur d’un mouvement revendicatif spontané qui, au départ, n’a rien de révolutionnaire.

Le 23 février, la Journée internationale des femmes – une date importante dans le calendrier socialiste – offre aux masses un prétexte pour manifester. Plusieurs cortèges de femmes défilent dans le centre-ville: étudiantes, employées, ouvrières du textile des faubourgs ouvriers de Vyborg. Au fil des heures, les rangs des manifestants grossissent, les slogans prennent une tonalité plus politique. Le lendemain, le mouvement de protestation s’étend: près de cent cinquante mille ouvriers grévistes convergent vers le centre-ville. Débordés, n’ayant reçu aucune consigne précise, les cosaques [troupes, composées pour l’essentiel de cavaliers, qui au cours du XIXe réprimèrent tous les mouvements d’opposition au tsarisme] ne parviennent plus à disperser la foule des manifestants. Des centaines d’attroupements se forment, des meetings s’improvisent.

Le 25 février, la grève est générale. Les manifestations s’amplifient encore, les mots d’ordre sont de plus en plus radicaux: «A bas le tsar!», «A bas la guerre!» Face à ce mouvement spontané venu de la rue, les rares dirigeants révolutionnaires présents à Petrograd restent prudents, estimant, comme le bolchevik Alexandre Chliapnikov, qu’il s’agit là plus d’une émeute de la faim que d’une révolution en marche. Dans la soirée du 25, le général Khabalov, commandant du district militaire de Petrograd, reçoit un télégramme de Nicolas II, envoyé du quartier général de Mogilev [ville de Biélorussie]. Le tsar ordonne de «faire cesser par la force, avant demain, les désordres à Petrograd». Le refus de toute négociation, de tout compromis va faire basculer ce qui n’est aux yeux de tous qu’une agitation sporadique, comme la ville en a connu régulièrement depuis 1905, en une révolution.

Le 26 février, vers midi, la police et la troupe ouvrent le feu, place Znamenskaïa, sur une colonne de manifestants. Plus de cent cinquante personnes sont tuées. Echaudée par ce massacre, la foule reflue vers les faubourgs. Le gouverneur proclame l’état de siège et ordonne le renvoi de la Douma. La cause semble être entendue.

Dans la nuit du 26 au 27 février se produit l’événement qui, en quelques heures, fait basculer la situation: la mutinerie de deux régiments d’élite (Volynski et Preobrajenski), traumatisés d’avoir tiré sur leurs « frères ouvriers ». En quelques heures, la mutinerie fait tache d’huile. Au matin du 27 février, soldats et ouvriers fraternisent, prennent l’arsenal, où ils s’emparent de dizaines de milliers de fusils, aussitôt distribués à la foule, occupent les points stratégiques de la capitale, saccagent les prisons.

Face à cette révolution populaire, spontanée, non maîtrisée, les «politiques» tentent d’organiser, de canaliser le mouvement. Aucun des grands leaders révolutionnaires n’étant présent à Petrograd (Lénine et Martov sont à Zurich, Trotski est à New York, Tchernov à Paris, Tseretelli, Dan et Staline en exil en Sibérie), c’est à des dirigeants de second plan qu’échoit la lourde responsabilité de diriger la révolution. Comme en 1905, la création d’un soviet – assemblée élue du «peuple travailleur et combattant» – pour fédérer ouvriers et soldats s’impose pour assurer le salut d’une révolution qui se cherche.

C’est ainsi que, dans l’après-midi du 27 février, une cinquantaine de militants de tendances révolutionnaires différentes – bolcheviks, mencheviks, socialistes-révolutionnaires, travaillistes (socialistes-révolutionnaires de tendance modérée) – mettent sur pied un Comité exécutif provisoire des députés ouvriers. Ce comité appelle les ouvriers et les soldats de la garnison à élire leurs représentants. Ainsi naît le soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd, bruyante assemblée de six cents députés environ, dirigée par un comité exécutif composé de révolutionnaires «professionnels» qui se sont cooptés.

Soviets et Douma: «double pouvoir»

Parallèlement à la constitution de ce soviet, se met en place un autre organe, plus traditionnel, de pouvoir. Un groupe de députés de la Douma forme, le 27 février également, un Comité provisoire pour le rétablissement de l’ordre et des rapports avec les institutions et les autorités. Pour ce comité, la priorité des priorités est le retour à l’ordre, et d’abord, le retour des soldats mutinés dans leurs baraquements.

Entre ce comité provisoire inquiet devant l’extension des «désordres» et un soviet troublé par la menace d’une contre-révolution s’engagent de longues négociations qui aboutissent, le 2 mars 1917, à un compromis. Le soviet reconnaît, en attendant la convocation d’une Assemblée constituante, la légitimité d’un gouvernement provisoire à majorité libérale, composé, pour l’essentiel, de représentants du Parti constitutionnel-démocrate. Cette reconnaissance reste subordonnée à l’application, par le gouvernement provisoire, d’un vaste programme de réformes démocratiques, fondé sur l’octroi des libertés fondamentales, le suffrage universel, l’abolition de toute forme de discrimination, la suppression de la police, la reconnaissance des droits du soldat-citoyen et une amnistie immédiate de tous les prisonniers politiques.

Le compromis du 2 mars 1917 marque la naissance d’un double pouvoir, la coexistence, émaillée de conflits durant toute l’année 1917, de deux conceptions différentes de la légitimité et de l’avenir de la société russe. D’un côté, le pouvoir d’un gouvernement provisoire, soucieux de faire de la Russie un grand pays libéral et capitaliste et d’ancrer la vie politique russe dans la tradition européenne du parlementarisme; de l’autre, le pouvoir des soviets, qui se veut non seulement une représentation plus directe, plus «révolutionnaire», des «masses», mais tente aussi d’instaurer une autre façon de faire de la politique.

Dans le compromis entre le Comité provisoire et le soviet, l’incertitude sur ce que serait l’attitude de Nicolas II et des militaires a joué un rôle majeur. A la surprise générale, l’état-major a fait pression sur Nicolas II pour que celui-ci abdique «afin de sauver l’indépendance du pays et assurer la sauvegarde de la dynastie». Le 2 mars, Nicolas II renonce au trône en faveur de son frère, le grand-duc Michel. Devant la protestation populaire, celui-ci abdique à son tour (3 mars 1917). Les manifestations de liesse auxquelles donne lieu la nouvelle de la fin de la dynastie des Romanov témoignent de la désaffection du pays vis-à-vis du tsarisme. De ce point de vue, les défaites militaires des années 1915 et 1916 avaient porté un coup fatal au mythe du «tsar-petit-père», sérieusement ébranlé depuis le «dimanche rouge» de 1905.

Le premier gouvernement provisoire: mars-avril 1917

Formé le 2 mars, le premier gouvernement provisoire est présidé par le prince Georges Lvov, entouré d’une majorité de représentants éminents du parti constitutionnel-démocrate (Pavel Milioukov (historien, 1859-1943) aux Affaires étrangères; Nikolaï Nekrassov aux Transports; AndreïChingarev à l’Agriculture). A la gauche de l’échiquier politique gouvernemental, Alexandre Kerenski (1881-1970), ministre de la Justice, est censé «faire le pont» entre le gouvernement et le soviet. En quelques semaines, ce gouvernement prend un train de mesures spectaculaires: libertés fondamentales, suffrage universel, amnistie générale, abolition de la peine de mort, suppression de toutes les discriminations de caste, de race ou de religion, reconnaissance du droit de la Finlande et de la Pologne à l’autodétermination. Malgré ces mesures réellement révolutionnaires, qui marquent une rupture radicale avec la culture politique de l’autocratie tsariste, le gouvernement doit faire face à une vague de revendications et d’actions difficilement contrôlables émanant des couches les plus diverses d’une société en révolution.

Les ouvriers demandent – et obtiennent, le plus souvent – la journée de huit heures, ainsi que des augmentations de salaire, vite absorbées néanmoins par une inflation galopante. Ils mettent sur pied des comités d’usine et des unités de «gardes rouges». Les comités d’usine ont pour objectif de contrôler l’embauche et les licenciements, d’empêcher les patrons de procéder à des lock-out, sous prétexte de rupture d’approvisionnement, mais aussi de maintenir une certaine discipline du travail, de lutter contre l’absentéisme. Ces mesures constituent l’ébauche d’un contrôle ouvrier sur la marche des entreprises. Quant aux unités de gardes rouges, ce sont des milices ouvrières armées prêtes à défendre l’usine en tant qu’outil de travail des prolétaires, mais aussi à «défendre la révolution» contre ses «ennemis».

«Le pouvoir soldat» et le «partage noir»

Le gouvernement provisoire doit aussi faire face à l’agitation croissante qui gagne les armées. Dès le 1er mars 1917, le soviet de Petrograd a promulgué un texte fondamental, le Décret numéro 1, véritable charte des droits du soldat. Ce texte abolit les règles de discipline militaire les plus vexatoires de l’ancien régime et permet aux soldats-citoyens de s’organiser en comités de soldats. Loin de se borner aux prérogatives, limitées, que leur donne le Décret n0 1, les comités de soldats outrepassent rapidement leurs droits, en viennent à récuser tel ou tel officier, prétendent en élire de nouveaux. Les unités sont progressivement gagnées par un «pouvoir soldat» qui déstabilise l’armée. Les désertions se multiplient. De mars à octobre 1917, plus de deux millions de paysans-soldats, fatigués de combattre, désertent. Leur retour au village alimente, à son tour, les troubles dans les campagnes.

Dans les villages, cependant, les désordres restent, durant le printemps de 1917, limités, surtout en comparaison avec ce qui s’était passé en 1905. La chute du tsarisme est l’occasion, pour les assemblées paysannes, de rédiger pétitions et motions exposant les doléances et les souhaits du peuple des campagnes. La question de la terre est au centre de tous les espoirs et de toutes les revendications. Les paysans exigent la saisie et la redistribution des terres de la Couronne et des grands propriétaires fonciers. Dans ces «cahiers de la révolution russe» (Marc Ferro) s’exprime avec force l’idéal paysan ancestral du «partage noir», en fonction des «bouches à nourrir» [lors de la scission du mouvement Terre et Liberté, en 1879, le mouvement qui met la question paysanne au centre d’un processus révolutionnaire à venir prend pour nom «Partage noir»]. Puisque la terre est un «don de Dieu», elle ne doit appartenir à personne. Chaque famille paysanne doit en avoir l’usufruit «à mesure de ce qu’elle peut mettre en valeur elle-même, sans l’aide de salariés». Selon cette logique, «il ne sera laissé au grand propriétaire qu’un domaine qu’il peut cultiver lui-même, avec sa famille».

Pour donner vie à ce vieil idéal égalitaire, les paysans s’organisent, mettent en place des comités agraires, tant au niveau du village que du canton. Jusqu’au début de l’été de 1917, ces comités font encore confiance au gouvernement provisoire et au soviet de Petrograd pour résoudre rapidement le problème agraire. «La terre par la Constituante», telle est, sur cette question capitale, la politique du gouvernement: seule l’Assemblée constituante, élue au suffrage universel sera habilitée à légiférer sur la question agraire. Toute saisie illégale de terres sera sanctionnée. Entre une paysannerie de plus en plus impatiente et un gouvernement soucieux d’éviter l’anarchie et de prévenir les jacqueries, la méfiance, peu à peu, s’installe.

La question de la guerre

Pour le gouvernement provisoire, la question la plus urgente reste celle de la guerre. Les libéraux au pouvoir considèrent que seule une victoire de la Russie aux côtés des Alliés réussirait à amarrer solidement le nouveau régime aux démocraties occidentales et à assurer la cohésion d’une société en révolution. Aussi, dès le 4 mars 1917, Pavel Milioukov adresse-t-il une note aux Alliés dans laquelle il dit la détermination du nouveau gouvernement russe de poursuivre la guerre jusqu’à la victoire et l’annexion de Constantinople.

Le soviet de Petrograd

Sur la question cruciale des buts de guerre, le soviet de Petrograd adopte une position différente de celle du gouvernement. Dans son Appel aux peuples du monde entier (14 mars 1917), le soviet de Petrograd se prononce pour une «paix sans annexions ni contributions». Il prône le « défensisme révolutionnaire », qui s’efforce de concilier la «lutte des peuples contre les ambitions annexionnistes de leurs gouvernements» et le «maintien d’une politique défensiste préservant la combativité de l’armée».

Seul de tous les dirigeants politiques, Lénine, contre l’opinion même de la majorité des bolcheviks, prédit la faillite du défensisme révolutionnaire et prône une rupture immédiate entre le soviet et le gouvernement provisoire. Décidé à tout prix à rentrer en Russie et aidé par le gouvernement allemand qui compte sur la force de déstabilisation du discours léniniste auprès d’une «opinion publique» russe qui doute de l’opportunité de poursuivre la guerre, Lénine quitte Zurich le 28 mars 1917, traverse, dans un wagon bénéficiant du statut d’exterritorialité, l’Allemagne, gagne la Suède et arrive, le 3 avril, à Petrograd. Il y présente (4 avril 1917) ses fameuses Thèses d’avril, vaste programme contre la poursuite de la guerre, contre le gouvernement provisoire, contre la république parlementaire. Lénine prône la nationalisation des terres, le contrôle ouvrier et le passage de «tout le pouvoir aux soviets». Ces thèses radicales suscitent incompréhension et opposition au sein même du parti bolchevique, qui reste très divisé, tiraillé entre une base (marins de Kronstadt, gardes rouges des quartiers ouvriers de Petrograd) impatiente, voire prompte à l’aventure, et des dirigeants (Zinoviev, Kamenev) hostiles à tout aventurisme.

«La crise d’avril» et «tout le pouvoir aux soviets»

Quelques jours après le retour de Lénine en Russie, les positions divergentes du soviet de Petrograd, dominé par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, et du gouvernement provisoire, à majorité constitutionnelle-démocrate, débouchent sur une crise politique («crise d’avril»). Le 18 avril 1917, Pavel Milioukov adresse une note aux Alliés réaffirmant que la Russie combattra «jusqu’à la victoire finale». La position du soviet, pour une «paix sans annexions ni contributions», n’est même pas mentionnée. La rue se mobilise, exigeant la démission de Milioukov. D’imposantes manifestations où, pour la première fois, figurent des mots d’ordre bolcheviques («Tout le pouvoir aux soviets!») contraignent Milioukov et Alexandre Goutchkov, le ministre de la Guerre, à démissionner.

Face à cette situation de crise, le soviet de Petrograd annonce son ralliement à un gouvernement de coalition, qui rassemblerait libéraux (constitutionnels-démocrates) et socialistes modérés (socialistes-révolutionnaires et mencheviks).

Cette participation n’est pas exempte d’arrière-pensées: les libéraux espèrent tenir les socialistes modérés par leur participation aux responsabilités gouvernementales et à la conduite de la guerre, tout en utilisant leur influence conciliatrice sur les masses; les socialistes espèrent obtenir des réformes et la cessation de la guerre, tout en déjouant les projets contre-révolutionnaires.

L’entrée de six ministres socialistes, dirigeants du soviet de Petrograd (dont Tseretelli et Tchernov) dans le second gouvernement provisoire, laborieusement constitué le 5 mai 1917, modifie profondément la donne politique et remet en question le principe même du double pouvoir. Les lignes de clivage ne passent plus désormais entre le soviet et le gouvernement. Devenus les gestionnaires de l’Etat bourgeois, les socialistes modérés laissent l’initiative de la contestation aux bolcheviks à un moment où les tensions sociales s’exacerbent.


Il y a 100 ans, la révolution russe, par Jérôme Métellus

13 janvier 2017

Révolution (tendance marxiste internationale)    

Source :  https://www.marxiste.org/theorie/histoire-materialisme-historique/2105-il-y-a-100-ans-la-revolution-russe


Cette année marque le 100e anniversaire de la révolution russe, qui pour les marxistes est d’une importance colossale. Pour la première fois – si l’on excepte l’héroïque soulèvement des communards, en 1871 –, les travailleurs prenaient le pouvoir et engageaient la construction d’une société socialiste. L’impact international de cet événement fut immense. Il bouleversa le cours de l’histoire.

La Tendance Marxiste Internationale profitera de cet anniversaire pour expliquer dans le détail quelles furent les causes de cette révolution, sa dynamique interne, les raisons de sa dégénérescence bureaucratique, au milieu des années 20 – et quelles leçons nous devons en tirer, aujourd’hui, pour faire avancer la lutte contre le système capitaliste. Nous publierons des articles et organiserons des réunions publiques sur ce thème. Nous défendrons la révolution russe contre ses adversaires de droite et « de gauche », car ils ne manqueront pas de célébrer 1917 à leur manière, à coup de mensonges et d’interprétations réactionnaires.

Au fil du temps, la littérature hostile à la révolution russe – et plus précisément à la révolution d’Octobre – a pris des proportions impressionnantes, en termes quantitatifs. Cependant, la valeur scientifique de ces innombrables livres et articles est proche de zéro. La raison en est simple : leurs auteurs ne voulaient pas faire œuvre de science ; ils voulaient uniquement dissuader les exploités du monde entier de chercher une solution à leurs problèmes dans les idées et le programme du bolchevisme, c’est-à-dire du marxisme.

On peut ranger dans deux catégories les arguments contre la révolution russe. La première regroupe toutes les « révélations » et anecdotes visant à peindre les dirigeants du parti bolchevik sous les traits d’hommes sans foi ni loi, cyniques et mus par des pulsions sanguinaires. Ici, l’exécution du tsar Nicolas II et de sa famille occupe en général une place de choix. Bien des larmes sont versées sur le sort de « Nicolas le Sanglant » et de ses proches, comme si leur exécution fut un acte de cruauté gratuite à l’encontre d’une gentille petite famille sans histoire. De même, lors du bicentenaire de la Révolution française, en 1989, des historiens ont pleuré sur le sort que les Jacobins ont réservé à Louis XVI et Marie-Antoinette. Naturellement, la barbarie et les crimes innombrables des monarchies russe et française n’arrachent pas l’ombre d’un soupir à ces âmes sensibles.

La deuxième catégorie d’arguments contre la révolution russe est plus « sérieuse » : elle délaisse le sensationnalisme et le moralisme hypocrite pour tenter de s’élever jusqu’au niveau d’un raisonnement politique. Nous en évoquerons deux parmi les plus courants.

Les « Amis de Février »

Rappelons d’abord qu’en 1917 il n’y eut pas une, mais deux révolutions. Fin février [1], les masses ouvrières de Petrograd – et d’abord les femmes – firent grève et manifestèrent pour protester contre la faim, la misère et les horreurs de la guerre impérialiste. Le tsar fit envoyer la troupe pour noyer dans le sang cette « rébellion ». Mais celle-ci, indomptable, finit par gagner les soldats à sa cause et, dès lors, se transforma en insurrection. Le 27 février, les révolutionnaires contrôlaient la capitale – et Moscou se soulevait à son tour. Le 2 mars, Nicolas II abdiquait.

La révolution de février déboucha sur une situation de double pouvoir. Un « gouvernement provisoire » formé à la hâte, constitué de représentants de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens, faisait face aux soviets – « conseils », en russe – des ouvriers, des soldats et des paysans, dont le système de délégués élus et révocables culminait dans un Comité Exécutif. Or dans la foulée de février, les bolcheviks, c’est-à-dire l’aile gauche du mouvement ouvrier russe, ne constituaient qu’une petite minorité des soviets. La majorité, et donc le Comité Exécutif, était contrôlée par deux autres partis se situant sur la droite des bolcheviks : les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (SR).

En dépit de leur adhésion verbale à la révolution et au socialisme, les dirigeants mencheviks et SR résistaient de toutes leurs forces aux revendications des masses, parmi lesquelles la paix et la réforme agraire. Ils tergiversaient sans cesse, mais au final soutenaient le gouvernement provisoire et les politiciens de la grande bourgeoisie – qui, de leur côté, conspiraient contre la révolution et préparaient le retour de « l’ordre ».

C’est ici que les historiens bourgeois s’écrient en chœur : « La révolution de février, oui ! Celle d’octobre, non ! » Ils reprochent à Lénine et Trotsky d’avoir préparé la deuxième révolution de 1917, la révolution bolchevique d’Octobre. Ils reconnaissent parfois que le régime issu de février était contradictoire, instable, mais prétendent qu’il posait tout au moins les bases d’une authentique « démocratie » (bourgeoise), à l’avenir...

Au fond, ce point de vue est beaucoup moins inspiré par l’amour de la démocratie que par la haine du bolchevisme. Ce que ces historiens ne pardonnent pas à la révolution d’Octobre, c’est d’avoir arraché le pouvoir des mains des grands capitalistes et propriétaires terriens, pour le placer entre les mains des travailleurs alliés à la masse des paysans pauvres. Par ailleurs, l’idée selon laquelle la révolution d’Octobre a empêché l’avènement d’une « démocratie » bourgeoise florissante, en Russie, ne résiste pas au simple rappel des faits. Fin août 1917, par exemple, la grande bourgeoisie russe appuya de toutes ses forces l’offensive dirigée par le général Kornilov, dont l’objectif était d’écraser la révolution et d’instaurer une dictature militaire. La mobilisation des bolcheviks fut le facteur décisif qui fit échouer cette tentative de coup d’Etat contre-révolutionnaire. Mais de cela, les « Amis de Février » n’aiment pas parler !

Octobre : un coup d’Etat ?

C’est l’argument fétiche des historiens hostiles à la révolution d’Octobre : celle-ci n’aurait été qu’un vulgaire « coup d’Etat ». Dans L’Obs du 22 décembre dernier, Pascal Riché sacrifie à la tradition : « simple coup d’Etat bolchevique », écrit-il au sujet d’Octobre, sans consacrer une ligne à tenter de le démontrer. Ce qui est amusant, c’est qu’il démontre le contraire – bien involontairement – dans différents passages de son article. Il souligne notamment qu’après le retour de Lénine en Russie, en avril, alors que « la situation économique et militaire se détériore, la popularité des bolcheviks (…) et de leur programme simple – «du pain, la paix, la terre» – décolle ». Plus loin, il rappelle qu’après le fiasco de l’offensive du général Kornilov, « le prestige des bolcheviks croît, ainsi que leur représentation dans les soviets des villes ».

Précisément, Mr Riché ! A compter du mois d’avril, la popularité des bolcheviks ne cessa de « décoller ». Fin septembre, les bolcheviks devinrent majoritaires dans les soviets, qui étaient les organes démocratiques à travers lesquels s’exprimait la volonté des travailleurs, des soldats et des paysans pauvres de Russie. D’ailleurs, la direction du parti bolchevik choisit de faire coïncider l’insurrection d’Octobre – la conquête effective de l’appareil gouvernemental – avec le Deuxième congrès des Soviets (25 et 26 octobre), où les bolcheviks étaient majoritaires, ce qui donna à l’insurrection la légalité la plus large. Non seulement la révolution d’Octobre ne fut pas un coup d’Etat, c’est-à-dire une opération menée dans le dos du peuple, mais elle fut organisée au grand jour lorsque les bolcheviks comprirent qu’ils bénéficiaient d’un soutien décisif dans les masses.

Toute la politique du parti bolchevik, en 1917, contredit la théorie du « coup d’Etat ». Par exemple, dès le mois de juillet, les bolcheviks avaient gagné le soutien des couches les plus avancées de la classe ouvrière de Petrograd. Elles fulminaient d’impatience, voulaient prendre le pouvoir. Mais Lénine et Trotsky s’efforcèrent de les retenir, car Petrograd était en avance sur le reste du pays. En dehors de la capitale, beaucoup de travailleurs et de soldats soutenaient encore les dirigeants mencheviks et SR. Lénine insistait : « il faut expliquer patiemment ». Etrange formule, chez un « putschiste » !

Inutile, par contre, d’expliquer patiemment tout ceci aux Pascal Riché de ce monde, car ils ne veulent pas comprendre. Ce qu’ils haïssent instinctivement dans la révolution d’Octobre, c’est le renversement de la classe capitaliste par les travailleurs et les paysans. C’est pour cette même raison que nous l’admirons – et, surtout, que nous devons l’étudier dans toutes ses dimensions, dans toute sa richesse, pour préparer la prochaine révolution socialiste.


Notes:

[1] Jusqu’en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui a 13 jours de retard sur le calendrier grégorien (le nôtre). Suivant ce dernier, l’insurrection de février débuta le 8 mars, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes.


« Quel effroyable chemin avons-nous fait en ces trente ans! L’événement le plus chargé d’espoir, le plus grandiose de notre temps, semble s’être retourné tout entier contre nous. Des enthousiasmes inoubliables de 1917, que reste-t-il? Beaucoup d’hommes de ma génération, qui furent des communistes de la première heure, ne nourrissent plus envers la Révolution russe que des sentiments de rancœur. Des participants et des témoins presque personne ne survit. Le Parti de Lénine et de Trotsky a été fusillé. Les documents ont été détruits, cachés ou falsifiés. Survivent seuls en assez grand nombre des émigrés qui furent toujours les adversaires de la révolution. Ils écrivent des livres, ils enseignent, ils ont l’appui du conservatisme, encore puissant, qui ne saurait, à notre époque de bouleversement mondial, ni désarmer ni faire preuve d’objectivité… Une pauvre logique, nous montrant du doigt le noir spectacle de l’URSS stalinienne, affirme la faillite du bolchevisme, donc celle du marxisme, donc celle du socialisme… »

V.Serge

Trente ans après la Révolution russe (I), par Victor Serge

Publié par Alencontre, http://alencontre.org/societe/histoire/trente-ans-apres-la-revolution-russe-ii.html

le 05 avril 2017




Présentation par la rédaction de la revue A l’encontre

Alors que se multiplient les écrits consacrés au centenaire des «révolutions russes», ­ février-octobre 1917, l’utilité de publier, à nouveau, cette contribution de Victor Serge, datée de juillet-août 1947, relève de l’évidence. Victor Serge disparut le 17 novembre 1947, à Mexico. Ce texte fut publié, en novembre 1947, dans La Révolution prolétarienne – «revue syndicaliste révolutionnaire» comme qualifiée depuis 1930. Elle avait été et fondée en 1925 par Pierre Monatte avec la dénomination «revue syndicaliste communiste». La Révolution prolétarienne a été interrompue en 1939 et relancée en 1947. Selon Jean Rière, il s’agit du dernier texte de Victor Serge publié par cette revue qui «par la suite fit pratiquement silence sur l’homme et l’œuvre…». d. R. Laffont, les Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques – 1908-1947 de Victor Serge (1046 pages). La version établie par Jean Rière des Mémoires d’un révolutionnaire diffère de la première édition de 1951. Elle traduit au plus près les étapes et les versions – depuis 1938 – de l’élaboration de cet ouvrage d’importance.

Pour situer l’étape de la réflexion politique de Victor Serge en 1947, il est utile de rappeler le contexte dans lequel il publie ce bilan intitulé «Trente ans après la Révolution russe». Ce texte a été, à tort, présenté comme «une postface inédite» à L’An I de la Révolution russe paru en français en 1930. Un ouvrage rédigé à Leningrad entre 1925 et 1928, alors que Victor Serge s’affrontait à la montée et consolidation du stalinisme.

En 1941, Victor Serge (avec son fils Vlady) – suite à une chasse désespérée pour l’obtention d’un visa et surveillé par les services du FBI — arrive en Martinique, où il est incarcéré. De là, il se rend en République dominicaine, puis à Haïti dont il est refoulé. A Cuba, il est aussi emprisonné. Six mois lui ont été nécessaires pour arriver à Mexico. Durant toute cette période de gigantesques chambardements internationaux, il n’a cessé d’écrire et de suivre les développements politiques et militaires. En République dominicaine, il rédige un ouvrage en espagnol Hitler contra Stalin. Sous-titré: La phase décisive de la guerre mondiale. Il est resté inédit en français.

Durant ces années, au sein du groupe Socialismo y Libertad, il aborde: «la question fondamentale pour lui des perspectives de la lutte pour un socialisme véritable», pour citer l’excellente contribution de Susan Weissman: Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique (Ed. Syllepse, 2006, 478 p.; traduit de l’anglais, Ed. Verso, 2001). S. Weissman ajoute: «Au cours de cette période charnière, la pensée de Serge est intimement liée à son analyse de la nature du stalinisme. […] Serge étudie l’Union soviétique à la lumière de la nouvelle configuration mondiale.» Il teste les différentes analyses critiques radicales de l’URSS stalinienne et s’accroche à élucider la structure sociale soviétique. «Il estime qu’elle [l’Union soviétique et «son régime totalitaire») poursuivra son cours antisocialiste sans concéder la moindre réforme démocratique.» (Weissman, p. 379)

Il faut rappeler que, dans le chapitre 9 des Mémoires d’un révolutionnaire, Victor Serge, dès 1936, exprime clairement son désaccord avec Trotsky, entre autres: «sur d’importantes questions de l’histoire de la révolution; il [Trotsky] refusait d’admettre que dans le terrible épisode de Cronstadt de 1921, les responsabilités du Comité central bolchevik eussent été énormes; que la répression qui s’ensuivit fut inutilement barbare; que l’établissement de la Tchéka (devenue plus tard le Guépéou), avec ses méthodes d’inquisition secrète, fut de la part des dirigeants une lourde erreur incompatible avec la mentalité socialiste. Sur les problèmes de l’actualité russe, je reconnaissais à Trotski une clairvoyance et des intuitions étonnantes. J’avais obtenu de lui, au moment où il écrivait La Révolution trahie [texte traduit par Serge, sur demande de Trotsky, et publié en français chez Grasset en 1936], qu’il inscrivit au programme de l’opposition la liberté des partis soviétiques [autrement dit représentés dans les soviets]. Je le voyais mêler aux éclairs d’une haute intelligence les schématismes systématiques du bolchevisme d’autrefois dont il croyait la résurrection inévitable en tous pays. Je comprenais son raidissement de dernier survivant d’une génération de géants, mais convaincu que les grandes traditions historiques ne continuent que par des renouvellements, je pensais que le socialisme doit aussi se renouveler dans le monde présent et que ce doit être par l’abandon de la tradition autoritaire et intolérante du marxisme russe du début de ce siècle.» Serge a ajouté, sous forme manuscrite, en vue d’une nouvelle version, le passage transcrit par Jean Rière: [« Le seul problème que la Russie rouge de 1917-1927 n’ait jamais su poser est celui de la liberté, la seule déclaration indispensable que le gouvernement soviétique n’ait pas faite est celle des droits de l’homme. J’exposais ces idées dans des articles publiés à Paris et à New York…»] «Le Vieux», soit Trotsky, «déplorablement informé par des adeptes plus bornés que compréhensifs», attaqua à ce propos Serge. Ce dernier concluait: «Il y a une logique naturelle de la contagion par le combat; la Révolution russe continua ainsi, malgré elle, certaines traditions néfastes du despotisme qu’elle venait d’abattre…». Ces quelques notes introductives devraient permettre de mieux situer le «bilan» – daté, par définition – établi par Victor Serge, il y a 70 ans. (C-A U)



Trente ans après la Révolution russe (I)

Les années 1938-1939 marquent un nouveau tournant décisif. A la faveur des «épurations» implacables [entre autres, les «grands procès» de 1936 et 1938; voir de même L’ivrogne et la marchande de fleurs: autopsie d’un meurtre de masse, 1937-1938, Paris, Tallandier, 2009 par Nicolas Werth], la transformation des institutions, comme celle des mœurs et des cadres de l’Etat encore dit soviétique, bien qu’il ne le soit plus du tout, s’est achevée. Un système parfaitement totalitaire en résulte puisque ses dirigeants sont les maîtres absolus de la vie sociale, économique, politique, spirituelle du pays, l’individu et les masses ne jouissant en réalité d’aucun droit. La condition matérielle des huit à neuf dixièmes de la population s’est stabilisée à un niveau très bas. Le conflit ouvert avec la paysannerie se prolonge sous des formes atténuées.

On se rend compte de ce qu’une véritable contre-révolution a peu à peu triomphé. L’URSS intervenant alors dans la guerre civile d’Espagne [1936-1939] tente de contrôler le gouvernement de la République espagnole et s’oppose par les pires moyens – corruption, chantage, répression, assassinat – au mouvement ouvrier qui s’inspire de ses idéaux d’autrefois; la défaite de la République espagnole consommée, non sans que Staline ait sa grande part de responsabilité, l’URSS pactise aussitôt, d’abord en secret, avec le IIIe Reich [Pacte germano-soviétique, signé à Moscou le 23 août 1939, entre Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaire étrangères du IIIe Reich, et Viatcheslav Molotov, en présence de Staline].

Au plus fort de la crise européenne, on voit tout à coup les deux puissances, la fasciste et l’antifasciste, la bolchevik et l’antibolchevik, laisser tomber les masques et s’unir pour le partage de la Pologne. L’URSS étend, avec l’assentiment de l’Allemagne nazie, son hégémonie sur les pays baltes qui se sont détachés de la Russie pendant les luttes de 1917-1919. Ce revirement de la politique internationale ne s’explique du côté russe que par des intérêts d’une caste dirigeante avide et inquiète, réduite à une capitulation morale en présence du troisième Reich dont elle redoute par-dessus tout la supériorité technique. Les ressemblances internes des deux dictatures l’ont grandement facilité.

 

1.- Quel effroyable chemin avons-nous fait en ces trente ans! L’événement le plus chargé d’espoir, le plus grandiose de notre temps, semble s’être retourné tout entier contre nous. Des enthousiasmes inoubliables de 1917, que reste-t-il? Beaucoup d’hommes de ma génération, qui furent des communistes de la première heure, ne nourrissent plus envers la Révolution russe que des sentiments de rancœur. Des participants et des témoins presque personne ne survit. Le Parti de Lénine et de Trotsky a été fusillé. Les documents ont été détruits, cachés ou falsifiés. Survivent seuls en assez grand nombre des émigrés qui furent toujours les adversaires de la révolution. Ils écrivent des livres, ils enseignent, ils ont l’appui du conservatisme, encore puissant, qui ne saurait, à notre époque de bouleversement mondial, ni désarmer ni faire preuve d’objectivité… Une pauvre logique, nous montrant du doigt le noir spectacle de l’URSS stalinienne, affirme la faillite du bolchevisme, donc celle du marxisme, donc celle du socialisme…

• Escamotage facile en apparence des problèmes qui tiennent le monde et ne le lâcheront pas de sitôt. Oubliez-vous les autres faillites? Qu’a fait le christianisme pendant les catastrophes sociales? Qu’est devenu le libéralisme? Qu’a produit le conservatisme éclairé ou réactionnaire? N’a-t-il pas engendré Mussolini, Hitler, Salazar et Franco? S’il s’agissait de peser honnêtement les faillites d’idéologies, nous aurions du travail pour longtemps. Et rien n’est fini…

Tout événement est à la fois définitif et transitoire. Il se prolonge dans le temps sous des aspects souvent imprévisibles. Avant d’ébaucher un jugement sur la révolution russe, rappelons-nous les changements de visages et de perspectives de la révolution française. L’enthousiasme de Kant en apprenant la prise de la Bastille [1724-1804, Kant n’a jamais quitté Königsberg, mais il a vu, en quelque sorte, une convergence entre le «mouvement des Lumières» et la Révolution française]…

La Terreur, Thermidor, le Directoire, Napoléon. Entre 1789 et 1802, la république libertaire, égalitaire et fraternelle parut se renier complètement. Les conquêtes napoléoniennes, créatrices d’un ordre nouveau, moins le mot, si l’on examine la carte, frappent par leurs similitudes avec celles d’Hitler. L’empereur devint «l’Ogre». Le monde civilisé se ligua contre lui, la Sainte-Alliance prétendit rétablir et stabiliser dans l’Europe entière l’ancien régime… On voit cependant que la révolution française, par l’avènement de la bourgeoisie, de l’esprit scientifique et de l’industrie, a fécondé le XIXe siècle. Mais trente ans après, en 1819, au temps de Louis XVIII et du tsar Alexandre Ier, n’apparaissait-elle pas comme le plus coûteux des échecs historiques? Que de têtes coupées, que de guerres, pour en arriver à une piètre restauration monarchique!

 

2.- Il est naturel que la falsification de l’histoire soit aujourd’hui à l’ordre du jour. Parmi les sciences inexactes, l’histoire est celle qui lèse le plus d’intérêts matériels et psychologiques. Les légendes, les erreurs, les interprétations tendancieuses pullulent autour de la révolution russe, bien qu’il soit facile de s’informer sur les faits… Mais il est plus commode évidemment d’écrire et de parler sans s’informer.

On affirme souvent que «le coup de force bolchevik d’octobre-novembre 1917 renversa une démocratie naissante… ». Rien n’est plus faux. La république n’était pas encore proclamée en Russie, aucune institution démocratique n’existait sérieusement en dehors des Soviets ou Conseils des ouvriers, des paysans et des soldats… Le gouvernement provisoire, présidé par Kerenski [du 21 juillet 1917 au 8 novembre 1917], s’était refusé à accomplir la réforme agraire, refusé à ouvrir les négociations de paix réclamées par la volonté populaire, refusé à prendre des mesures effectives contre la réaction. Il vivait dans le transitoire entre deux vastes complots permanents: celui des généraux et celui des masses révolutionnaires. Rien ne permettait de prévoir l’établissement pacifique d’une démocratie socialisante, la seule qui eût été hypothétiquement viable. A partir de septembre 1917, l’alternative est celle de la dictature des généraux réactionnaires ou de la dictature des Soviets. Deux historiens opposés s’accordent pleinement là-dessus: Trotsky et l’homme d’Etat libéral de droite Milioukov. La révolution soviétique ou bolchevik fut le résultat de l’incapacité de la révolution démocratique, modérée, instable et inopérante que la bourgeoisie libérale et les partis socialistes temporisateurs dirigeaient depuis la chute de l’autocratie.

• On affirme encore que l’insurrection du 7 novembre (25 octobre, vieux style, calendrier julien) 1917 fut l’œuvre d’une minorité de conspirateurs, le Parti bolchevik. Rien n’est plus contraire aux faits véritables. 1917 fut une année d’action de masses étonnante par la multiplicité, la variété, la puissance, la persévérance des initiatives populaires dont la poussée soulevait le bolchevisme. Les troubles agraires s’étendaient à toute la Russie. L’insubordination annihilait dans l’armée la vieille discipline. Cronstadt et la flotte de la Baltique avaient catégoriquement refusé l’obéissance au gouvernement provisoire et l’intervention de Trotsky auprès du Soviet de la base navale avait seule évité un conflit armé. Le Soviet de Tachkent, au Turkestan, avait pris le pouvoir pour son propre compte… Kerenski menaçait le Soviet de Kalouga de son artillerie… Sur la Volga, une armée de 40 000 hommes refusait l’obéissance. Dans les faubourgs de Petrograd et de Moscou, des gardes rouges ouvrières se formaient. La garnison de Petrograd se plaçait aux ordres du Soviet. Dans les Soviets, la majorité passait pacifiquement et sans fraude des socialistes modérés aux bolcheviks, du reste surpris eux-mêmes de ce changement. Les socialistes modérés se détournaient de Kerenski. Celui-ci ne pouvait plus compter que sur des militaires devenus tout à fait impopulaires. C’est pourquoi l’insurrection vainquit à Petrograd presque sans effusion de sang, dans l’enthousiasme. Que l’on relise sur le sujet les bonnes pages de John Reed [Dix jours qui ébranlèrent le monde; Serge tenait en grande estime J.Reed] et de Jacques Sadoul [celui des Notes sur la révolution bolchevique (octobre 1917-janvier 1919), Ed. La Sirène 1919 et non pas de Naissance de l’URSS, Ed. Charlot, 1946; Sadoul, converti au stalinisme, mena une campagne de dénigrement de V. Serge], témoins oculaires. Le complot bolchevik fut littéralement porté par une colossale vague montante.

Il convient de rappeler que l’empire s’était écroulé en février-mars 1917 sous la poussée du peuple désarmé des faubourgs de Petrograd. La fraternisation spontanée de la garnison avec les manifestations ouvrières décida du sort de l’autocratie. On rechercha plus tard les inconnus qui avaient pris l’initiative de cette fraternisation; on en reconnut plusieurs, la majorité d’entre eux demeura dans l’anonymat… Les dirigeants et les militants les plus qualifiés de tous les partis révolutionnaires étaient à ce moment à l’étranger ou en captivité. Les petits groupes existants à Petrograd furent si surpris et dépassés par les événements que le groupe bolchevik envisagea la publication d’un appel à la reprise du travail dans les usines! Quatre mois plus tard, l’expérience du gouvernement de coalition des socialistes modérés et de la bourgeoisie libérale suscitait déjà une si profonde colère qu’au début du mois de juillet 1917, la garnison et les faubourgs organisent d’eux-mêmes une vaste manifestation armée sous le mot d’ordre du pouvoir des Soviets. Les bolcheviks désapprouvent cette initiative prise par des inconnus, se joignent à contrecœur au mouvement pour le conduire à une liquidation douloureuse et dangereuse. Ils estiment, probablement avec raison, que le pays ne suivrait pas la capitale. Ils deviennent naturellement des boucs émissaires. La persécution et la calomnie («agents de l’Allemagne») s’abattent sur eux. A partir de ce moment, ils savent que s’ils ne se mettent pas à la tête du mouvement des masses, ils deviendront impopulaires et les généraux accompliront leur coup de force.

Le général Kornilov se jette dans l’aventure en septembre 1917, avec la complicité manifeste d’une partie du gouvernement Kerenski. Lénine et Zinoviev se cachent, Trotsky est en prison, les bolcheviks sont traqués. Les troupes de Kornilov se désagrègent d’elles-mêmes au contact des cheminots et des agitateurs ouvriers.

Les fonctionnaires de l’autocratie virent très bien venir la révolution; ils ne surent pas l’empêcher. Les partis révolutionnaires l’attendaient; ils ne surent pas, ils ne pouvaient pas la provoquer. L’événement déclenché, il ne restait aux hommes qu’à y participer avec plus ou moins de clairvoyance et de volonté…

 

3.- Les bolcheviks assumèrent le pouvoir parce que, dans la sélection naturelle qui s’était faite entre les partis révolutionnaires, ils se montrèrent les plus aptes à exprimer de façon cohérente, clairvoyante et volontaire, les aspirations des masses actives. Ils gardèrent le pouvoir, ils vainquirent dans la guerre civile parce que les masses populaires les soutinrent finalement, en dépit de bien des hésitations et des conflits, de la Baltique au Pacifique. Ce grand fait historique a été reconnu par la plupart des ennemis russes du bolchevisme. Mme Hélène Kousslova, publiciste libérale de l’émigration, écrivait encore tout récemment qu’il est «incontestable que le peuple ne soutint ni le mouvement des Blancs […] ni la lutte pour l’Assemblée constituante [… ]». Les Blancs représentaient la contre-révolution monarchiste, les Constituants, l’antibolchevisme démocratique. Ainsi, jusqu’à la fin de la guerre civile, en 1920-1921, la révolution russe nous apparaît comme un immense mouvement populaire auquel le Parti bolchevik procure un cerveau et un système nerveux, des dirigeants et des cadres.

• On affirme que les bolcheviks voulurent tout de suite le monopole du pouvoir. Autre légende! Ils redoutaient l’isolement du pouvoir. Nombre d’entre eux furent, au début, partisans d’un gouvernement de coalition socialiste [entre autres, Kamenev et Zinoviev]. Lénine et Trotsky firent rejeter en principe la coalition avec les partis socialistes modérés qui avaient conduit la révolution de mars à l’échec et refusaient de reconnaître le régime des Soviets. Mais le Parti bolchevik sollicita et obtint la collaboration du Parti socialiste-révolutionnaire de gauche, parti paysan dirigé par des intellectuels idéalistes plutôt hostiles au marxisme. A partir de novembre 1917 jusqu’au 6 juillet 1918, les socialistes-révolutionnaires de gauche participèrent au gouvernement. Ils refusèrent, comme un bon tiers des bolcheviks connus, d’admettre la paix de Brest-Litovsk et, le 6 juillet 1918, livrèrent à Moscou une bataille insurrectionnelle en proclamant leur intention de «gouverner seuls» et de «recommencer la guerre contre l’impérialisme allemand ». Leur message radiodiffusé ce jour-là fut la première proclamation d’un gouvernement de parti unique! Ils furent vaincus et les bolcheviks durent gouverner seuls. A partir de ce moment, leur responsabilité s’alourdit, leur mentalité change.

• Formaient-ils auparavant, depuis la scission du Parti ouvrier social-démocrate russe en majoritaires (bolcheviks) et minoritaires (mencheviks) un parti profondément différent des autres partis révolutionnaires russes? On leur impute volontiers un caractère autoritaire, intolérant, amoral dans le choix des moyens; une organisation centralisée et disciplinée contenant en germe l’étatisme bureaucratique; un caractère dictatorial et inhumain. Des auteurs érudits et des auteurs ignorants citent à ce propos l’«amoralisme» de Lénine », son «jacobinisme prolétarien», son «révolutionnarisme professionnel». Une mention du roman-pamphlet de Dostoïevski, Les Possédés, et l’essayiste croit avoir éclairci les problèmes qu’il vient d’obscurcir.

Julius Martow, social-démocrate de gauche.

Tous les partis révolutionnaires russes, depuis les années 1870-1880, furent en effet autoritaires, fortement centralisés et disciplinés dans l’illégalité, pour l’illégalité; tous formèrent des «révolutionnaires professionnels», c’est-à-dire des hommes qui ne vivaient que pour le combat; tous pourraient être occasionnellement accusés d’un certain amoralisme pratique, bien qu’il soit équitable de leur reconnaître à tous un idéalisme ardent et désintéressé. Presque tous furent imbus d’une mentalité jacobine, prolétarienne ou non. Tous produisirent des héros et des fanatiques. Tous, à l’exception des mencheviks, aspiraient à la dictature, et les mencheviks géorgiens eurent recours à des procédés dictatoriaux. Tous les grands partis étaient étatiques par leur structure et par la finalité qu’ils s’assignaient. En réalité, il y avait, au-delà des divergences doctrinales importantes, une mentalité révolutionnaire unique.

Rappelons-nous le tempérament autoritaire de l’anarchiste Bakounine et ses procédés d’organisation clandestine au sein de la Première Internationale. Dans sa Confession, Bakounine préconise une dictature éclairée, mais sans merci, exercée pour le peuple… [un point de vue contesté alors, voir l’ouvrage du socialiste libertaire belge Hem Day – de son vrai nom Marcel Dieu – auteur de La Légende de la dictature chez Bakounine, 1935]. Le Parti socialiste-révolutionnaire, imbu d’un idéal républicain, plus radical que socialiste, constitua, pour combattre l’autocratie par le terrorisme, un «appareil» rigoureusement centralisé, discipliné, autoritaire, qui devint un terrain propice à la provocation policière. La social-démocratie russe, dans son ensemble, visait à la conquête de l’Etat.

Nul ne tint à propos de la future révolution russe un langage plus jacobin que son dirigeant, Gueorgui Plékhanov [1856-mai 1918]. Le gouvernement Kerenski, dont les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks faisaient la force, tint sans cesse un langage dictatorial, purement velléitaire, il est vrai. Les anarchistes eux-mêmes, dans les régions occupées par l’Armée Noire de Nestor Makhno, exercèrent une dictature authentique, accompagnée de confiscations, de réquisitions, d’arrestations et d’exécutions. Et Makhno fut «batko», petit-père, chef…

• Les social-démocrates mencheviks de droite, comme Fédor Dan et Irakli Tseretelli, souhaitaient un pouvoir fort. Tseretelli recommanda la suppression du bolchevisme avant qu’il ne fût trop tard… Les mencheviks de gauche, de la tendance Julius Martov, semblent avoir été le seul groupe politique si profondément attaché à une conception démocratique de la révolution qu’il constitue, d’un point de vue philosophique, une heureuse exception.

Les caractéristiques propres au bolchevisme, qui lui confèrent une indéniable supériorité sur les partis rivaux dont il partage largement la mentalité commune sont : a) la conviction marxiste; b) la doctrine de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution; c) l’internationalisme intransigeant; d) l’unité de la pensée et de l’action. Chez nombre d’hommes, l’unité de la pensée et de l’action aboutit à la foi en leur propre volonté.

• Le réalisme marxiste de 1917 nous paraît aujourd’hui quelque peu schématique. Le monde a changé, les luttes sociales sont devenues beaucoup plus complexes qu’elles ne l’étaient alors. Pendant la révolution russe, ce réalisme, soutenu par de fortes connaissances économiques et historiques, fut à la hauteur des circonstances. Il contenait des antidotes efficaces contre la phraséologie libérale, le double jeu, l’atermoiement intéressé, l’abdication honorable et hypocrite. Les socialistes modérés estimaient que la Russie accomplissait une «révolution bourgeoise», destinée à ouvrir au capitalisme une ère de développement; et que, dès lors, le pays ne pouvait se donner que le statut politique d’une démocratie bourgeoise… Les bolcheviks estimaient que le prolétariat seul pouvait faire la révolution «bourgeoise» et, dès lors, ne pouvait pas la dépasser; que le socialisme ne pouvait pas triompher dans un pays aussi arriéré, mais qu’il appartiendrait à une Russie socialisante de donner l’impulsion au mouvement ouvrier européen. Lénine n’envisageait pas, en 1917, la nationalisation complète de la production, mais le contrôle ouvrier de celle-ci; plus tard, il songea à un régime mixte, de capitalisme et d’étatisation; ce fut en juillet 1918 que le déchaînement de la guerre civile imposa des nationalisations complètes en tant que mesures immédiates de défense…

L’intransigeance internationaliste des bolcheviks reposait sur la foi en une révolution européenne prochaine, plus mûre et plus féconde que la révolution russe… Cette vision de l’avenir ne leur appartenait pas en propre. Elle participait du fonds commun de l’idéologie socialiste européenne, bien qu’en fait les grands partis ne crussent plus à la révolution. Le continuateur allemand de Marx, Karl Kautsky, avait été, jusqu’en 1908, un théoricien de la prochaine révolution socialiste; Rosa Luxemburg, Franz Mehring, Karl Liebknecht professaient la même conviction. La différence entre les bolcheviks et les autres socialistes semble avoir été de nature psychologique et due à la formation particulière de l’intelligentsia révolutionnaire et du prolétariat russes. Il n’y avait place dans l’Empire des tsars ni pour l’opportunisme parlementaire ni pour les compromis quotidiens; une réalité sociale simple et brutale engendrait une foi active et entière… En ce sens, les bolcheviks furent plus russes, et plus à l’unisson des masses russes, que les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks dont les cadres s’étaient bien pénétrés d’une mentalité occidentale, évolutionniste, démocratique selon les traditions des pays capitalistes avancés.

(Suite ci-dessous...)


Le présidium de la Tchekha en 1921...

 

Trente ans après la Révolution russe (II) par Victor Serge

Source: A l'encontre, http://alencontre.org/societe/histoire/trente-ans-apres-la-revolution-russe-ii.html

05 avril 2017


« En se battant pour la révolution, les spartakistes allemands, les bolcheviks russes et leurs camarades de tous les pays se battaient pour empêcher le cataclysme mondial auquel nous venons de survivre [Seconde Guerre mondiale]. Ils le savaient. Ils étaient mus par une généreuse volonté de libération. Quiconque les approcha ne l’oubliera jamais. Peu d’hommes furent aussi dévoués à la cause des hommes. C’est maintenant une mode que d’imputer aux révolutionnaires des années 1917-1927 une intention d’hégémonie et de conquête mondiale, mais nous voyons très bien quelles rancunes et quels intérêts travaillent à dénaturer de la sorte la vérité historique… » V.Serge


Nous renvoyons les lectrices et lecteurs à la présentation de cet article de Victor Serge qui accompagne la publication de la première partie. Réd. A l’Encontre

4.- Ouvrons le chapitre difficile des erreurs et des fautes. Non sans regretter que, dans une étude aussi brève, il ne nous soit pas possible de considérer les erreurs, les fautes et les crimes des puissances et des partis qui combattirent la révolution soviétique-bolchevik. Sans ce contexte décisif, nous sommes obligés de nous contenter d’une vue unilatérale. J’écrivais, en 1939, dans mon Portrait de Staline, publié à Paris (Grasset, 1940): « […] l’erreur la plus incompréhensible – parce qu’elle a été délibérée – que ces socialistes (les bolcheviks) si pénétrés de connaissances historiques commirent, ce fut de créer la Commission extraordinaire de répression de la Contre-Révolution, de la Spéculation, de l’Espionnage, de la Désertion, devenue par abréviation la Tchéka, qui jugeait les accusés et les simples suspects sans les entendre ni les voir, sans leur accorder par conséquent aucune possibilité de défense […], prononçait ses arrêts en secret et procédait de même aux exécutions. Qu’était-ce si ce n’était une Inquisition? L’état de siège ne va pas sans rigueur, une âpre guerre civile ne va pas sans mesures extraordinaires, sans doute; mais appartenait-il à des socialistes d’oublier que la publicité des procès est la seule garantie véritable contre l’arbitraire et la corruption et de rétrograder ainsi au-delà des procédures expéditives de Fouquier-Tinville? L’erreur et la faute sont patentes, les conséquences en ont été effroyables puisque le Guépéou, c’est-à-dire la Tchéka, amplifiée sous un nom nouveau, a fini par exterminer la génération révolutionnaire bolchevik toute entière […].»

Il ne reste qu’à noter en faveur du Comité central de Lénine quelques circonstances atténuantes sérieuses aux yeux du sociologue. La jeune république vivait sous des périls mortels. Son indulgence envers des généraux tels que Krasnov et Kornilov devait lui coûter des flots de sang. L’ancien régime avait maintes fois usé de la terreur. L’initiative de la terreur avait été prise par les Blancs, dès novembre 1917, par le massacre des ouvriers de l’arsenal du Kremlin; et reprise par les réactionnaires finlandais dans les premiers mois de 1918, sur la plus large échelle, avant que la «terreur rouge» n’ait été proclamée en Russie. Les guerres sociales du XIXe siècle, depuis les journées de juin 1848 à Paris et la Commune de Paris en 1871, avaient été caractérisées par l’extermination en masse des prolétaires vaincus. Les révolutionnaires russes savaient ce qui les attendait en cas de défaite. Néanmoins, la Tchéka fut bénigne à ses débuts, jusqu’à l’été 1918. Et quand la «terreur rouge» fut proclamée après des soulèvements contre-révolutionnaires, après les assassinats des bolcheviks Volodarski [le 20 juin 1918 par le socialiste-révolutionnaire de droite Grigory Semyonov] et Moïsseï Solomonocitch Ouritski [assassiné le 30 août 1918], après deux attentats contre Lénine [le 30 août 1918, par Fanny Kaplan, socialiste-révolutionnaire], la Tchéka se mit à fusiller des otages, des suspects et des ennemis, elle cherchait encore à endiguer, canaliser, contrôler la fureur populaire. Félix Dzerjinski [le 20 décembre 1917, le Conseil des Commissaires du peuple fonde la Commission panrusse extraordinaire pour combattre la contre-révolution et le sabotage, la Vétchékak, plus connue sous le nom de Tchéka; Djerjinski en prendra la direction] redoutait les excès des Tchéka locales; la statistique des tchékistes eux-mêmes fusillés serait à ce sujet édifiante.

Rouvrant dernièrement un petit livre déplorablement traduit en français, les Souvenirs d’un commissaire du peuple du socialiste-révolutionnaire de gauche Steinberg, j’y retrouvai ces deux épisodes significatifs. Deux coups de feu ayant été tirés sur Lénine à la fin de 1917, une délégation ouvrière vint dire à Vladimir Ilitch que si la contre-révolution faisait couler une goutte de son sang, le prolétariat de Petrograd le vengerait au centuple… Steinberg, qui collaborait alors avec Lénine, note l’embarras de celui-ci. L’affaire n’est pas ébruitée, justement afin d’éviter des conséquences tragiques. Je sais par ailleurs que les deux socialistes-révolutionnaires qui avaient tiré furent arrêtés, épargnés, et plus tard donnèrent leur adhésion au Parti bolchevik… Deux ex-ministres libéraux, Chingarev et Kokochkine, étaient malades en prison; leur transfert à l’hôpital fut ordonné. Ils furent assassinés dans leurs lits [les deux, leaders du parti Cadet (KD) furent arrêtés, emprisonnés dans la forteresse Pierre et Paul, puis transférés à l’hôpital de l’impératrice Marie, Gorki qualifia ce crime «d’ignoble»]. Lénine, informé de ce crime, fut bouleversé, le gouvernement commença une investigation et découvrit que les auteurs de ce crime étaient des marins révolutionnaires, soutenus et protégés par l’ensemble de leurs camarades. Désapprouvant la «mansuétude» des hommes au pouvoir, les marins y avaient suppléé par une initiative terroriste. En fait, les équipages de la flotte refusèrent de livrer les coupables. Les commissaires du peuple durent «laisser tomber» l’affaire. Pouvaient-ils, au moment où le dévouement des marins était chaque jour nécessaire au salut de la révolution, ouvrir un conflit avec le terrorisme spontané?

En 1920, la peine de mort fut abolie en Russie. On croyait la guerre civile près de finir. J’avais le sentiment que tout le monde dans le Parti souhaitait une normalisation du régime, la fin de l’état de siège, un retour à la démocratie soviétique, la limitation des pouvoirs de la Tchéka, sinon la suppression de celle-ci… Tout cela était possible et c’est dire que le salut de la révolution était possible. Le pays épuisé voulait commencer la reconstruction. Ses réserves d’enthousiasme et de foi demeuraient grandes. L’été 1920 marque une date fatale. Il faut beaucoup de mauvaise foi aux historiens pour ne jamais le constater. Toute la Russie vivait sur un espoir de pacification au moment où Josef Pilsudski [après avoir créé les «légions polonaises» qui combattirent aux côtés des armées austro-hongroises, Pildsudski occupa le poste de chef d’Etat de la Pologne et commanda les troupes polonaises, de 1919 à 1921, dans la guerre entre la Russie soviétique et la Deuxième République de Pologne; il prit Kiev le 6 mai 1920 et la perdit le 12 juin] jeta les armées polonaises sur l’Ukraine. Cette agression coïncida avec la reconnaissance accordée par la France et l’Angleterre au général baron Wrangel [1878-1928] qui occupait la Crimée. Le raidissement de la révolution fut instantané. La Pologne battue, le Comité central pensa à y provoquer une révolution soviétique. L’échec de l’Armée Rouge devant Varsovie fit échouer le dessein de Lénine, mais le pis ce fut qu’au lendemain de cette guerre pénible, dans un pays saigné et appauvri, il ne fut plus question ni d’abolir la peine de mort ni de commencer la reconstruction sur les bases d’une démocratie soviétique…

La misère et le danger sclérosaient l’Etat-Parti dans ce régime économique, intolérable pour la population et non viable en soi, que l’on a appelé le «communisme de guerre». Au début de 1921, le soulèvement des marins de Cronstadt fut précisément une protestation contre ce régime économique et la dictature du Parti. Quelles que soient ses intentions et sa probité, un parti qui gouverne un pays affamé ne saurait garder sa popularité. La spontanéité des masses s’était éteinte; les sacrifices et les privations usaient la minorité active de la révolution. Les hivers glacés, les rations insuffisantes, les épidémies, les réquisitions dans les campagnes répandaient la rancune, une sorte de désespoir, l’idéologie confuse de la contre-révolution pour le pain blanc. Si le Parti bolchevik lâchait les rênes du pouvoir, qui, dans cette situation, prendrait sa succession? Son devoir n’était-il pas de tenir? Il eut raison de tenir. Il eut tort de s’affoler devant Cronstadt insurgé, car il lui était loisible de tenir de plusieurs façons différentes, et nous le savions tous, nous qui étions sur place, à Petrograd.

• Les erreurs et les fautes du pouvoir se nouent autour de Cronstadt-1921. Les marins ne se révoltèrent pas que parce que Mikhaïl Kalinine [1875-1946, il s’alignera complètement, après quelques menaces dans les années 1930, sur Staline] refusa brutalement de les entendre. Où il fallait de la persuasion et de la compréhension, le président du Comité exécutif des Soviets n’employa que la menace et l’insulte. La délégation de Cronstadt au Soviets de Petrograd, au lieu d’être fraternellement reçue pour des négociations, fut arrêtée par la Tchéka. La vérité sur le conflit fut cachée au pays et au parti par la presse qui, pour la première fois, mentit au grand jour en publiant qu’un général blanc, Kozlovski, exerçait l’autorité à Cronstadt. La médiation proposée par des anarchistes américains influents et bienveillants, Emma Goldman [1869-1940, en 1921 elle fuit l’URSS et rédige en 1923 My Disillusonment in Russia] et Alexandre Berkman [1870-1938, il a publié, entre autres, Le mythe bolchevik: Journal 1920-1922 et La Rébellion de Kronstadt 1921], fut repoussée. Les canons tonnèrent dans une bataille fratricide et la Tchéka, ensuite, fusilla ses prisonniers. Si, comme l’indique Trotsky, les marins avaient changé depuis 1918, et n’exprimaient plus que les aspirations de la paysannerie arriérée, il faut reconnaître que le pouvoir, lui aussi, avait changé.

Lénine, en proclamant la fin du «communisme de guerre» et la «nouvelle politique économique» (NEP), satisfit les revendications économiques de Cronstadt, après la bataille et le massacre. Il reconnut ainsi que le Parti et lui-même s’étaient enferrés en maintenant un régime intenable et dont Trotsky avait du reste dénoncé les périls et proposé le changement un an auparavant.

La nouvelle politique économique abolissait les réquisitions dans les campagnes, remplacées par un impôt en nature, rétablissait la liberté du commerce et de la petite entreprise, desserrait en un mot l’armature mortelle de l’étatisation complète de la production et des échanges. Il eût été naturel de desserrer en même temps l’armature du gouvernement, par une politique de tolérance et de réconciliation envers les éléments socialistes et libertaires disposés à se placer sur le terrain de la constitution soviétique. Raphaël Abramovitch [1880-1963, membre du BUND, il était proche de Martov, il fut arrêté en 1918, puis libéré grâce à la campagne menée par Friedrich Adler et quitta l’URSS en 1920] reproche avec raison aux bolcheviks de n’être pas entrés en 1921 dans cette voie. Le Comité central, au contraire, mit les mencheviks et les anarchistes hors la loi. Un gouvernement de coalition socialiste, s’il s’était formé à l’époque, eût impliqué des dangers intérieurs certains, moins grands, toutefois, la preuve en est faite, que ceux du monopole du pouvoir… En effet, le mécontentement du Parti et de la classe ouvrière obligea le Comité central à établir désormais l’état de siège, un état de siège clément, il est vrai, dans le Parti même. L’opposition ouvrière fut condamnée, une épuration entraîna des exclusions.

Quelles raisons profondes motivèrent la décision du Comité central de maintenir et fortifier le monopole du pouvoir? Tout d’abord, dans ces crises, les bolcheviks n’avaient de confiance qu’en eux-mêmes. Portant seuls de très lourdes responsabilités, singulièrement aggravées par le drame de Kronstadt, ils redoutaient d’ouvrir la compétition politique avec les social-démocrates mencheviks et le parti «paysan» des socialistes-révolutionnaires de gauche. Enfin et surtout, ils croyaient à la révolution mondiale, c’est-à-dire à la révolution européenne imminente, imminente en Europe centrale. Un gouvernement de coalition socialiste et démocratique eût affaibli l’Internationale communiste appelée à diriger les prochaines révolutions…

Peut-être touchons-nous à l’erreur la plus grande et la plus grave du Parti de Lénine-Trotsky. Comme toujours dans la pensée créatrice, l’erreur se mêle ici à la vérité, au sentiment volontaire, à l’intuition subjective. On n’entreprend rien sans croire à l’entreprise, sans en mesurer les données tangibles, sans vouloir le succès, sans empiéter sur le problématique et l’incertain. Toute action se projette au présent réel vers l’avenir inconnu. L’action justifiée au regard de l’intelligence est celle qui se projette en avant à bon escient. La doctrine de la révolution européenne était-elle justifiée sous cet angle? Je ne crois pas que nous soyons en mesure de répondre à cette question de façon satisfaisante. Je n’entends que la délimiter.

Il ne fait plus de doute à présent que le régime capitaliste stable, grandissant, relativement pacifique, du XIXe siècle finisse par la Première Guerre mondiale. Les marxistes révolutionnaires qui annoncent alors une ère de révolutions embrasant la planète tout entière et, si le socialisme ne réussit pas à s’imposer dans les principaux pays d’Europe, une ère de barbarie et un autre «cycle de guerres et de révolutions», selon le mot de Lénine, qui d’ailleurs citait Engels, ont eu raison.

Les conservateurs, les évolutionnistes et les réformistes qui crurent à l’avenir de l’Europe bourgeoise, savamment découpée par le traité de Versailles [1919], replâtrée à Locarno [1925], abreuvée de phrases creuses par la Société des Nations (SDN), font aujourd’hui figure de politiciens aveugles. Que vivons-nous, si ce n’est une transformation mondiale des rapports sociaux, des régimes de production, des relations intercontinentales, des équilibres de forces, des idées et des mœurs, c’est-à-dire une révolution mondiale aussi vivante en Indonésie [référence à la proclamation de l’indépendance en août 1945 qui va déboucher sur un conflit militaire avec les Pays-Bas et un processus de radicalisation sociale] qu’incertaine et tâtonnante en Europe? L’Amérique, avec ses progrès techniques prodigieux, ses responsabilités mondiales écrasantes, ses poussées sociales contradictoires, y tient une place privilégiée, comme il se doit au pays industriel le plus riche et le mieux organisé; mais rien de ce qui se passe en Grèce, au Japon, rien de ce qui se construit dans le secret absolu des zones arctiques de l’URSS, rien de ce qui se fait ou se trame à Trieste ou Madrid ne lui est étranger…

Les marxistes révolutionnaires de l’école bolchevik souhaitaient, voulaient, la transformation sociale de l’Europe et du monde par la prise de conscience des masses laborieuses, par l’organisation rationnelle et équitable d’une société nouvelle; ils entendaient travailler pour que l’homme dominât enfin son propre destin. Là ils se sont trompés puisqu’ils ont été vaincus. La transformation du monde s’accomplit dans la confusion des institutions, des mouvements et des croyances, sans avènement de la conscience claire, sans avènement d’un humanisme renouvelé, et même en mettant en péril toutes les valeurs, toutes les espérances des hommes. Les tendances générales en sont pourtant celles que le socialisme d’action indiquait dès 1917-1920: vers la collectivisation et la planification de l’économie, vers l’internationalisation du monde, vers l’émancipation des peuples des colonies, vers la formation de démocraties de masses d’un type nouveau. L’alternative demeure aussi celle que le socialisme prévoyait: la barbarie et la guerre, la guerre et la barbarie, le monstre étant à deux têtes.

Les bolcheviks voyaient, avec raison, semble-t-il, le salut de la révolution russe dans la victoire possible d’une révolution allemande. La Russie agricole et l’Allemagne industrielle, sous des régimes socialistes, eussent eu un développement pacifique et fécond assuré. La république des Soviets eût ignoré, dans cette hypothèse, l’étouffement bureaucratique à l’intérieur… L’Allemagne eût échappé aux ténèbres du nazisme et à la catastrophe. Le monde eût sans doute connu d’autres luttes, mais rien ne nous autorise à penser que ces luttes eussent pu produire les machineries infernales de l’hitlérisme et du stalinisme. Tout nous porte à croire au contraire qu’une révolution allemande triomphant au lendemain de la Première guerre mondiale eût été infiniment féconde pour le développement social de l’humanité. De telles spéculations sur les variantes possibles de l’histoire sont légitimes et même nécessaires si l’on veut comprendre le passé, s’orienter dans le présent; pour les condamner, il faudrait considérer l’histoire comme un enchaînement de fatalités mécaniques et non plus comme le déroulement de la vie humaine dans le temps.

En se battant pour la révolution, les spartakistes allemands, les bolcheviks russes et leurs camarades de tous les pays se battaient pour empêcher le cataclysme mondial auquel nous venons de survivre [Seconde Guerre mondiale]. Ils le savaient. Ils étaient mus par une généreuse volonté de libération. Quiconque les approcha ne l’oubliera jamais. Peu d’hommes furent aussi dévoués à la cause des hommes. C’est maintenant une mode que d’imputer aux révolutionnaires des années 1917-1927 une intention d’hégémonie et de conquête mondiale, mais nous voyons très bien quelles rancunes et quels intérêts travaillent à dénaturer de la sorte la vérité historique.

Dans l’immédiat, l’erreur du bolchevisme fut néanmoins patente. L’Europe était instable, la révolution socialiste y paraissait théoriquement possible, rationnellement nécessaire, mais elle ne se fit pas. L’immense majorité de la classe ouvrière des pays d’Occident se refusa à engager ou soutenir le combat; elle croyait à la reprise du progrès social d’avant-guerre; elle retrouva assez de bien-être pour craindre les risques; elle se laissa nourrir d’illusions. La social-démocratie allemande, menée par des dirigeants médiocres et modérés, craignit les frais généraux d’une révolution facilement commencée en novembre 1918 et suivit les voies démocratiques de la république de Weimar… Quand on reproche aux bolcheviks d’avoir accompli une révolution par la violence et la dictature du prolétariat, il ne serait que juste de considérer que l’expérience contraire, celle du socialisme modéré, réformiste, qui tenta d’épuiser les possibilités de la démocratie bourgeoise, s’est poursuivie en Allemagne jusqu’à l’avènement d’Hitler.

Les bolcheviks se sont trompés sur la capacité politique et l’énergie des classes ouvrières d’Occident et d’abord de la classe ouvrière allemande. Cette erreur de leur idéalisme militant entraîna les conséquences les plus graves. Ils perdirent le contact avec les masses d’Occident. L’Internationale communiste devint une annexe de l’Etat-Parti soviétique. La doctrine du «socialisme dans un seul pays» naquit enfin de la déception. A leur tour, les tactiques stupides et même scélérates de l’Internationale stalinisée facilitèrent en Allemagne le triomphe du nazisme.

5.- Un premier bilan de la révolution russe doit être dressé vers 1927. Dix années se sont écoulées. La dictature du prolétariat est devenue depuis 1920-1921, dates approximatives et discutables, la dictature du Parti communiste, lui-même soumis à la dictature de la «vieille garde bolchevik». Cette «vieille garde» constitue en général une élite remarquable, intelligente, désintéressée, active, opiniâtre. Les résultats acquis sont grandioses. A l’étranger, l’URSS est respectée, reconnue, souvent admirée. A l’intérieur, la reconstruction économique s’est achevée, sur les ruines laissées par les guerres, avec les seules ressources du pays et de l’énergie populaire. Un nouveau système de production collectiviste a été substitué au capitalisme et il fonctionne assez bien. Les masses laborieuses en Russie ont démontré leur capacité de vaincre, d’organiser et de produire. De nouvelles mœurs, un nouveau sentiment de dignité du travailleur se sont stabilisés. Le sentiment de la propriété privée, que les philosophes de la bourgeoisie considéraient comme inné, est en voie d’extinction naturelle. L’agriculture s’est reconstituée, à un niveau qui rejoint et commence à dépasser celui de 1913. Le salaire réel des travailleurs dépasse assez sensiblement le niveau de 1913, c’est-à-dire celui de l’avant-guerre. Une nouvelle littérature pleine de vigueur a surgi. Le bilan de la révolution prolétarienne est nettement positif.

• Mais il ne s’agit plus de reconstruire, il s’agit de construire: d’élargir la production, de créer des industries nouvelles (automobile, aviation, chimie, aluminium…); il s’agit de remédier à la disproportion entre une agriculture rétablie et une industrie faible. L’URSS est isolée et menacée. Il s’agit de pourvoir à sa défense. Les marxistes n’ont pas d’illusion sur le pacte Briand-Kellog qui met la guerre «hors la loi» [Pacte signé en 1928, à Paris, qui «condamne le recours à la guerre», sans sanction, et réunira 63 pays]…

Le régime est au carrefour, le Parti déchiré par la lutte pour le pouvoir, et pour le programme du pouvoir, qui dresse de vieux bolcheviks les uns contre les autres. Les continuateurs les plus lucides des temps héroïques sont groupés autour de Trotsky. Ils peuvent commettre des fautes tactiques, ils peuvent formuler des thèses insuffisantes, ils peuvent tâtonner, leur mérite et leur courage ne seront pas niables. Ils préconisent l’industrialisation planifiée, la lutte contre les forces réactionnaires et tout d’abord contre la bureaucratie, l’internationalisme militant, la démocratisation du régime à commencer par celle du Parti. Ils sont vaincus par la hiérarchie des secrétaires qui se confond avec la hiérarchie des commissaires du Guépéou, sous l’égide du secrétaire général, l’obscur Géorgien de naguère, Staline.

• Des milliers de fondateurs de l’URSS, donnant l’exemple du dévouement à l’idée socialiste, passent alors du pouvoir en prison ou en déportation. Les thèses qu’on leur oppose sont contradictoires et peu importe. Le grand fait essentiel, c’est qu’en 1927-1928, par un coup de force perpétué dans le Parti, l’Etat-Parti révolutionnaire devient un Etat policier-bureaucratique, réactionnaire, sur le terrain social créé par la révolution. Le changement d’idéologie s’accentue brutalement. Le marxisme des plates formules élaborées par les bureaux se substitue au marxisme critique des hommes pensants. Le culte du Chef s’établit. Le «socialisme dans un seul pays» devient le cliché passe-partout des parvenus qui n’entendent que conserver leurs privilèges. Ce que les oppositions ne font qu’entrevoir avec angoisse, c’est qu’un nouveau régime se profile, vainqueur de l’opposition trotskyste, les Boukharine, Rykov, Tomski, Rioutine, quand ils s’en aperçoivent, sont pris d’épouvante et passent eux-mêmes à la résistance. Trop tard.

La lutte de la génération révolutionnaire contre le totalitarisme durera dix ans, de 1927 à 1937. Les péripéties confuses et quelquefois déroutantes de cette lutte ne doivent pas nous en obscurcir la signification. Les personnalités ont pu s’affronter les unes les autres, se combattre, se réconcilier, se trahir même; elles ont pu s’égarer, s’humilier devant la tyrannie, ruser avec le bourreau, s’user, se révolter désespérément. L’Etat totalitaire jouait des uns contre les autres, d’autant plus efficacement qu’il avait prise sur les âmes.

Le patriotisme du Parti et de la révolution, cimenté par les sacrifices, les services, les résultats obtenus, l’attachement à de prodigieuses visions d’avenir, le sentiment du péril commun, oblitérait le sens de la réalité dans les cerveaux les plus clairs. Il reste que la résistance de la génération révolutionnaire, à la tête de laquelle se trouvaient la plupart des vieux socialistes bolcheviks, fut si tenace qu’en 1936-1938, à l’époque des procès de Moscou, cette génération dut être exterminée tout entière pour que le nouveau régime se stabilisât. Ce fut le coup de force le plus sanglant de l’histoire. Les bolcheviks périrent par dizaines de milliers, les citoyens soviétiques pénétrés de l’idéalisme condamnés, par millions.

Quelques dizaines de compagnons de Lénine et Trotsky consentirent à se déshonorer eux-mêmes, par un suprême acte de dévouement envers le Parti, avant d’être fusillés. Quelques milliers d’autres furent fusillés dans des caves. Les camps de concentration les plus vastes du monde se chargèrent de l’anéantissement physique de masses de condamnés.

Ainsi la sanglante rupture fut complète, entre le bolchevisme, forme russe ardente et créatrice du socialisme, et le stalinisme, forme également russe, c’est-à-dire conditionnée par tout le passé et le présent de la Russie, du totalitarisme.

• Afin que ce dernier terme ait bien son sens précis, définissons-le: le totalitarisme, tel qu’il s’est établi en URSS, dans le troisième Reich, et faiblement ébauché en Italie fasciste et ailleurs, est un régime caractérisé par l’exploitation despotique du travail, la collectivisation de la production, le monopole bureaucratique et policier (mieux vaudrait dire terroriste) du pouvoir, la pensée asservie, le mythe du chef-symbole. Un régime de cette nature tend forcément à l’expansion, c’est-à-dire à la guerre de conquête puisqu’il est incompatible avec l’existence de voisins différents et plus humains; puisqu’il souffre inévitablement de ses propres psychoses d’inquiétude; puisqu’il vit sur la répression permanente de forces explosives de l’intérieur…

Un auteur américain, M. James Burnham [1905-1907, un certain temps se réclama du trotskysme; en 1938 il entreprit une «révision» du marxisme et considéra le stalinisme comme héritier du léninisme; il évolua vers des positions très conservatrices. Serge s’opposa avec vigueur à l’idée d’un stalinisme héritier du léninisme], s’est plu à soutenir que Staline est le véritable continuateur de Lénine. Le paradoxe, poussé à ce degré hyperbolique, ne manque pas d’un certain attrait stimulant à l’endroit de la pensée paresseuse et ignorante…

Il va de soi qu’un parricide demeure le continuateur biologique de son père. Il est toutefois autrement évident que l’on ne continue pas un mouvement en le massacrant, une idéologie en la reniant, une révolution de travailleurs par la plus noire exploitation des travailleurs, l’œuvre de Trotsky en faisant assassiner Trotsky et mettre ses livres au pilon…

Ou les mots continuation, rupture, négation, reniement, destruction n’auraient plus de sens intelligible, ce qui peut au reste convenir à des intellectuels brillamment obscurantistes. Je ne songe pas à classer James Burnham dans cette catégorie. Le paradoxe qu’il a développé, sans doute par amour de la théorie irritante, est aussi faux que dangereux. Sous mille formes plates, il se retrouve dans la presse et les livres de ce temps de préparation à la troisième guerre mondiale. Les réactionnaires ont un intérêt évident à confondre le totalitarisme stalinien, exterminateur des bolcheviks, avec le bolchevisme, afin d’atteindre la classe ouvrière, le socialisme, le marxisme, et jusqu’au libéralisme…

• Le cas personnel de Staline, ex-vieux bolchevik lui-même, tout comme Mussolini fut un ex-vieux socialiste de l’Avanti!, est tout à fait secondaire à l’échelle du problème sociologique. Que l’autoritarisme, l’intolérance et certaines erreurs du bolchevisme aient fourni au totalitarisme stalinien un terrain favorable, qui le contestera? Une société contient toujours, comme un organisme, des germes de mort. Encore faut-il que les circonstances historiques leur facilitent l’éclosion. Ni l’intolérance ni l’autoritarisme des bolcheviks (et de la plupart de leurs adversaires) ne permettent de mettre en question leur mentalité socialiste ou l’acquis des dix premières années de la révolution. Si réel, cet acquis, que deux savants américains étudiant le développement cyclique des organismes et des sociétés constatent. Il s’agit de Cycles, the Science of Prediction (Henry Holt, New York, 1947), par Edward R. Dewey et Edwin E. Dakin. Nous aimerions connaître dans quelle mesure le totalitarisme stalinien contrarie le nouvel élan vital de la Russie… David J. Dallin [menchevik, arrêté en 1920, puis libéré, il retourne en Allmgane où il avait trouvé refuge face à la répression tsariste. Dallin a écrit en Real Soviet Russia (Yale University Press, 1944 et Hollis&Carter, London, 1947) ainsi que deux ouvrages souvent ignorés: Forced Labor in Soviet Russia (avec Boris Nicolaevsky), publié à Londres en 1948; puis The Economics of Slave Labor, publié à Chicago par Henry Regnery Company. Serge ne pouvait avoir connaissance du second de ces ouvrages. Toutefois, dans Real Soviet Russia, le chapitre VII, pp.126-146, est déjà consacré au «Forced Labour»; et eut connaissance du premier] nous apporte à ce propos une indication. Au cours de la Première Guerre mondiale, les pertes de la Russie s’élevèrent à 30% de celle des Alliés; au cours de la Seconde Guerre mondiale, les pertes de la Russie, estimées entre 12 et 16 millions de vies humaines, s’élevèrent à 80% de celles des Nations unies. Sur les champs de bataille, les pertes des Armées rouges furent environ quatre fois plus élevées que celles de l’envahisseur…

• Au moment où éclate la révolution russe, les effectifs organisés de tous les partis révolutionnaires sont inférieurs à 1% de la population de l’Empire. Les bolcheviks ne constituent qu’une fraction de ce moins-d’un-pour-cent. L’infime levain servit et s’épuisa. La révolution d’octobre-novembre 1917 fut dirigée par un parti d’hommes jeunes. L’aîné d’entre eux, Lénine, avait 47 ans; Trotsky 38 ans; Boukharine 29 ans; Kamenev et Zinoviev, 34 ans.

De dix à vingt ans plus tard, la résistance au totalitarisme fut le fait d’une génération vieillissante. Et cette génération ne succomba pas seulement sous le poids d’une jeune bureaucratie policière âprement cramponnée aux privilèges du pouvoir, mais encore sous la passivité politique de masses surmenées, sous-alimentées, paralysées par le système terroriste et l’intoxication de la propagande. Elle se trouva en outre sans le moindre appui efficace à l’extérieur. Pendant qu’elle résistait en URSS, la montée des forces réactionnaires dans le monde fut presque ininterrompue. Les puissances démocratiques ménageaient ou encourageaient Mussolini et Hitler. L’élan des fronts populaires, ce combat d’arrière-garde des masses laborieuses d’Occident, fut brisé en Espagne, au moment précis où les bourreaux de Staline procédaient en Russie à la liquidation du bolchevisme…

6.- La révolution russe nous laisse-t-elle, après ses dix premières années exaltantes, et les vingt années noires qui suivirent, quelque chose à défendre? Une immense expérience historique, les souvenirs les plus fiers, des exemples inappréciables, ce serait déjà beaucoup. La doctrine et les tactiques du bolchevisme, en revanche, nécessitent l’étude critique. Tant de changements se sont produits dans ce monde chaotique que nulle conception marxiste – ou autrement socialiste – valable en 1920 ne saurait plus trouver maintenant d’application pratique sans des mises à jour essentielles.

Je ne crois pas que dans un système de production où le laboratoire acquiert par rapport à l’atelier une prépondérance croissante, l’hégémonie du prolétariat puisse s’imposer, si ce n’est sous des formes morales et politiques impliquant en réalité le renoncement à l’hégémonie. Je ne crois pas que la «dictature du prolétariat» puisse revivre dans les luttes de l’avenir. Il y aura sans doute des dictatures plus ou moins révolutionnaires; la tâche du mouvement ouvrier sera toujours, j’en demeure convaincu, de leur maintenir un caractère démocratique, non plus au bénéfice du seul prolétariat, mais au bénéfice de l’ensemble des travailleurs et même des nations. En ce sens, la révolution prolétarienne n’est plus, à mes yeux, notre fin: la révolution que nous entendons servir ne peut être que socialiste, au sens humaniste du mot, et plus exactement socialisante, démocratiquement, libertairement accomplie… En dehors de la Russie, la théorie bolchevik du Parti a complètement échoué. La variété des intérêts et des formations psychologiques n’a pas permis de constituer la cohorte homogène de militants dévoués à une œuvre commune si noblement louée par le pauvre Boukharine… La centralisation, la discipline, l’idéologie gouvernée ne peuvent désormais que nous inspirer une juste méfiance, quelque besoin que nous ayons d’organisations sérieuses…

Et que reste-t-il à défendre au peuple russe? L’accablante ironie de l’histoire en fait le peuple qui n’a que ses chaînes à perdre! Je souhaite que l’on traduise bientôt en français le livre objectivement implacable de David J. Dallin et Boris I. Nicolaevski sur Le travail forcé en Russie soviétique [Serge a connaissance du manuscrit en russe; l’ouvrage sera traduit en français en 1949]. Il nous apprend qu’en 1928, à l’époque du Thermidor soviétique, les camps de concentration du Guépéou ne contenaient qu’une trentaine de milliers de condamnés.

En revanche, il est impossible de savoir le nombre de millions d’esclaves aujourd’hui enfermés dans les camps de Staline. Les recoupements les plus modestes l’évaluent à dix ou douze (millions), soit, d’après ces auteurs, 16% au moins de la population adulte mâle et un pourcentage de femmes sensiblement moindre. Je soulignais récemment dans [le mensuel] Masses [périodique créé en 1933] l’importance décisive de ces données. Admettant le chiffre de 15% de privilégiés du régime, jouissant en URSS d’une condition moyenne «d’Européens civilisés», chiffre probablement optimiste en ce moment et qu’il y a lieu de diviser par deux pour obtenir le pourcentage des travailleurs adultes privilégiés, j’écrivais: «Dès lors: 7% de travailleurs adultes privilégiés, 15% de parias, 78% d’exploités vivant pauvrement ou misérablement […]» Comment voulez-vous qualifier cette structure sociale? Est-elle défendable?

A l’extérieur, l’influence de cet «univers concentrationnaire» [l’ouvrage de David Rousset L’Univers concentrationnaire est publié en 1946] s’est révélée capable d’empêcher la marche du socialisme et la réorganisation de l’Europe.

La tragédie n’est plus spécialement russe, elle est universelle. La troisième guerre mondiale semble devoir en être l’aboutissement logique. Ne nous résignons pas toutefois aux solutions catastrophiques, tant qu’il en est d’autres en vue. L’agressivité du régime stalinien à l’extérieur est conditionnée par la gravité de sa situation à l’intérieur. La révolte latente des masses russes et non russes contre ce régime a été prouvée par le défaitisme des populations qui, au début de l’invasion, accueillirent les envahisseurs en libérateurs; prouvée par les troubles du lendemain de la victoire; par le mouvement beaucoup plus complexe qu’on ne le croit de l’armée Vlassov qui se battit tour à tour pour les nazis et contre eux; par les deux ou trois cent mille réfugiés russes d’Allemagne; par le peuplement des camps de concentration. Je tiens que les régimes totalitaires constituent de colossales fabriques de révoltés. Celui-ci plus qu’un autre en raison de sa tradition révolutionnaire.

La documentation sur l’état d’esprit des masses russes s’accroît tous les jours. Quiconque connaît la Russie sait que, sous la carapace d’airain du régime, une vitalité profonde se maintient. Les neuf dixièmes des hommes qui travaillent, bâtissent, inventent, administrent, pourraient, si leurs chaînes étaient brisées, devenir d’un mois à l’autre les citoyens d’une démocratie du travail… Pourront-ils briser leurs chaînes à temps pour qu’une Russie socialiste prévienne le déchaînement de la guerre?

Ce que le stalinisme a fait pour inculquer à ses opprimés l’horreur et le dégoût du socialisme est inimaginable: des courants de réaction sont à prévoir en Russie et plus encore chez les peuples non russes, surtout chez les musulmans de l’Asie centrale, depuis longtemps travaillés par les aspirations pan-islamiques. J’estime toutefois, en me fondant sur beaucoup d’observations faites en URSS même, pendant des années particulièrement cruelles aux masses, que la grande majorité du peuple russe se rend clairement compte de l’imposture du socialisme officiel. Aucun retour à l’ancien régime ou même au grand capitalisme n’étant possible, en raison du haut degré de développement atteint par la production étatisée, au moment où l’Europe entière est acheminée vers les nationalisations et la planification, la démocratie russe ne pourrait qu’assainir, décrasser, réorganiser dans l’intérêt des producteurs la production socialisée. L’intérêt technique de la production, le sens de la justice sociale, la liberté retrouvée se conjugueraient par la force des choses pour remettre l’économie au service de la communauté… Tout n’est pas perdu puisque cette espérance rationnelle, fortement motivée, nous reste.

(Mexico, juillet-août 1947)

 


La révolution russe, par Rosa luxembourg

Publié par Alencontre le 10 mai 2017



Texte rédigé en prison à partir de mars 1917, et publié par Paul Lévi, alors dirigeant du KPD, en 1922, donc après l'assassinat de Rosa Luxembourg.

La révolution russe [1] est sans conteste le fait le plus considérable de la guerre mondiale. La façon dont elle a éclaté, son radicalisme sans exemple, son action durable, tout cela réfute admirablement l’argument à l’aide duquel la social-démocratie allemande s’est efforcée, dès le début, de justifier la campagne de conquêtes de l’impérialisme allemand, à savoir la mission réservée aux baïonnettes allemandes de renverser le tsarisme et de délivrer ses peuples opprimés. Les dimensions formidables prises par la révolution en Russie, l’action profonde par laquelle elle a bouleversé toutes les valeurs de classe, développé tous les problèmes économiques et sociaux, et, par une marche conséquente, avec, pour ainsi dire, la fatalité d’un processus logique, elle est passée du premier stade de la république bourgeoise à des stades de plus en plus élevés – le renversement du tsarisme n’étant plus dans ce processus qu’un court épisode, presque une bagatelle – tout cela montre, clair comme le jour, que l’affranchissement de la Russie ne fut pas l’œuvre de la guerre et de la défaite militaire du tsarisme, des «baïonnettes allemandes dans des poings allemands», comme disait Kautsky, mais qu’elle avait en Russie même des racines profondes. Ce n’est pas l’aventure guerrière de l’impérialisme allemand, sous l’écusson idéologique de la social-démocratie allemande, qui a provoqué la révolution en Russie. Elle n’a fait au contraire que l’interrompre pour quelque temps, à ses débuts, après la première vague des années 1911-1913, et lui créer ensuite les conditions les plus difficiles et les plus anormales.

Mais pour tout observateur qui réfléchit, ce cours des choses est un argument de plus contre la théorie, défendue par Kautsky et tout le parti social-démocrate allemand, d’après laquelle la Russie, pays économiquement arriéré, en majeure partie agricole, ne serait pas encore mûre pour la révolution sociale. Cette théorie, qui n’admet comme possible en Russie qu’une révolution bourgeoise, d’où découle par conséquent, pour les socialistes de ce pays, la nécessité de collaborer avec le libéralisme bourgeois, est aussi celle de l’aile opportuniste du mouvement ouvrier russe, des mencheviks dirigés par Dan et Axelrod [2]. Les uns et les autres, les opportunistes russes comme les opportunistes allemands, s’accordent entièrement, dans cette façon de comprendre la révolution russe, avec les socialistes gouvernementaux d’Allemagne. D’après eux la Révolution russe n’aurait pas dû dépasser le stade que l’impérialisme allemand, dans l’imagination de la social-démocratie, posait comme noble but à la guerre, à savoir le renversement du tsarisme. Si elle est allée au-delà, si elle s’est posée comme tâche la dictature du prolétariat, cela a été, selon cette doctrine, une simple faute de l’aile radicale du mouvement ouvrier russe, des bolcheviks; et tous les déboires que la révolution a connus par la suite, toutes les difficultés qu’elle a rencontrées, ne sont que la conséquence de cette erreur. Théoriquement, cette doctrine, que le Vorwärts présente comme le fruit de la pensée «marxiste», aboutit à cette originale découverte «marxiste»: que la révolution socialiste est une affaire nationale et pour ainsi dire domestique, de chaque Etat en particulier. Dans la vapeur bleue de ce schéma abstrait, un Kautsky sait naturellement décrire en détail les relations économiques mondiales du capital, qui font de tous les Etats modernes un organisme indivisible. Mais la Révolution russe – fruit de l’entrelacement des relations internationales et de la question agraire – ne peut aboutir dans le cadre de la société bourgeoise.

Pratiquement, cette doctrine tend à écarter la responsabilité du prolétariat international, en premier lieu du prolétariat allemand, en ce qui concerne le sort de la Révolution russe, à nier, en un mot, les connexions internationales de cette révolution. En réalité, ce qu’ont démontré la guerre et la Révolution russe, ce n’est pas le manque de maturité de la Russie, mais l’incapacité du prolétariat allemand à remplir sa mission historique; et faire ressortir ce fait avec toute la netteté désirable est le premier devoir d’une étude critique de la Révolution russe. En misant sur la révolution mondiale du prolétariat, les bolcheviks ont précisément donné le témoignage le plus éclatant de leur intelligence politique, de leur fidélité aux principes et de la hardiesse de leur politique. C’est en cela que se manifestent les progrès formidables réalisés par le développement capitaliste au cours de la dernière décennie. La révolution de 1905-1907 ne trouva qu’un faible écho en Europe. C’est pourquoi elle ne pouvait être qu’un début. La suite et la fin en étaient liées au développement européen.

Il est clair que seule une critique approfondie, et non pas une apologie superficielle, peut tirer de tous ces événements les trésors d’enseignement qu’ils comportent. Ce serait en effet une folie de croire qu’au premier essai d’importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu’on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d’une conflagration mondiale, sous la menace constante d’une intervention militaire de la part de la puissance la plus réactionnaire d’Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait une folie, dis-je, de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui a été fait ou n’a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. Tout au contraire, la compréhension la plus élémentaire de la politique socialiste et de ses conditions historiques nécessaires oblige à admettre que, dans des conditions aussi défavorables, l’idéalisme le plus gigantesque et l’énergie révolutionnaire la plus ferme ne peuvent réaliser ni la démocratie ni le socialisme, mais seulement de faibles rudiments de l’une et de l’autre.

Bien comprendre ce fait, avec toutes ses conséquences profondes, est un devoir élémentaire pour les socialistes de tous les pays. Car ce n’est qu’à une telle compréhension amère qu’on peut mesurer toute la responsabilité du prolétariat international en ce qui concerne le sort de la Révolution russe. D’autre part, ce n’est que de cette manière qu’apparaît l’importance décisive de l’action internationale de la révolution prolétarienne – comme une condition essentielle, sans laquelle les plus grands efforts et les plus sublimes sacrifices du prolétariat dans un seul pays doivent inévitablement tomber dans un tourbillon de contradictions et d’erreurs.

Il ne fait d’ailleurs aucun doute que c’est avec les plus grandes hésitations que Lénine et Trotsky, les cerveaux éminents qui dirigent la révolution russe, ont fait plus d’un pas décisif sur leur chemin épineux, semé de pièges de toutes sortes, et que rien ne saurait être plus éloigné de leur esprit que de voir l’Internationale accepter comme un modèle suprême de politique socialiste, ne laissant place qu’à l’admiration béate et à l’imitation servile, tout ce qu’ils ont dû faire ou ne pas faire sous la contrainte et dans le tumulte des événements.

Ce serait une erreur de craindre qu’un examen critique des voies suivies jusqu’ici par la révolution russe soit de nature à ébranler le prestige du prolétariat russe, dont le fascinant exemple pourrait seul triompher de l’inertie des masses ouvrières allemandes. Rien de plus faux. Le réveil de la combativité révolutionnaire du prolétariat allemand ne saurait être provoqué, conformément aux méthodes de la social-démocratie allemande de bienheureuse mémoire, par des moyens de suggestion collective, par la foi aveugle en quelque autorité infaillible, que ce soit celle de ses propres «instances» ou celles de l’«exemple russe». Ce n’est pas en créant un enthousiasme artificiel, mais, au contraire, uniquement en lui faisant comprendre la terrible gravité, la complexité des tâches à accomplir, en développant sa maturité politique et sa capacité de jugement, que la social-démocratie, pendant de longues années, et sous les prétextes les plus divers, s’est efforcée d’étouffer systématiquement, que l’on pourra mettre le prolétariat allemand en mesure de remplir sa mission historique. Se livrer à une étude critique de la révolution, sous tous ses aspects, c’est le meilleur moyen d’éduquer la classe ouvrière, tant allemande qu’internationale, en vue des tâches que lui impose la situation présente.

 



Notes :

[1] Ce texte traduit l’attention que porte Rosa Luxemburg au déroulement de la Révolution russe. Son soutien à cette révolution n’est pas exempt de critiques envers les bolcheviks. Ce texte portant pour titre La Révolution russe n’a pas été publié de son vivant. Rosa Luxemburg a été assassinée le 15 janvier 1919 au cours de la répression sanglante contre ce qui fut nommé: «la révolte spartakiste» (grève générale du 5 au 12 janvier 1919). Le texte (projet) intitulé La Révolution russe a été écrit en prison depuis mars 1917. Il a été édité et publié, avec une préface, par Paul Lévi à Berlin en 1922 sous le titre plus complet: La révolution russe. Une appréciation critique issue de l’œuvre posthume de Rosa Luxemburg (Gesellschaft und Erzichung, 1922, 120 pages).

Le débat sur cette publication renvoie, d’une part, aux discussions internes au PC allemand (KPD) et au Komintern – Paul Lévi avait dénoncé alors une orientation gauchiste du KPS en mars 1921, ce qui lui valut d’être écarté du parti, suite à sa sortie de la direction, une situation que Lénine considérait comment «déplorable» – et, d’autre part, à l’utilisation de divers passages de ce texte présentés par des «spécialistes» afin de justifier ou non les décisions prises, sur le champ, par les bolcheviks et de «se situer» face à la Révolution russe, suivant la période.

Paul Fröhlich, dans sa biographie de Rosa Luxemburg écrit: «Cet ouvrage de Rosa Luxemburg est entouré de légendes. Dans sa préface, Paul Levi dit que certains – il s’agit de Léo Jogisches – voulaient vouer l’ouvrage aux flammes. Dans son ouvrage intitulé A propos de la position de Rosa Luxemburg sur la révolution russe (Hambourg, 1923), Clara Zetkin a déjà fourni de sérieux motifs pour douter d’une telle affirmation. Léo était effectivement contre la publication de l’ouvrage parce que Rosa avait modifié sa position sur des points essentiels et nourrissait le projet d’écrire un livre sur la révolution russe» (Ed. Maspero, 1965, p. 297-298).

En fait le manuscrit complet – Paul Lévi ne disposait que d’une copie inexacte – a été publié en 1928 par Félix Weil, avec «les nécessaires corrections et compléments, longs et importants», à l’édition de Lévi (Grünberg Archiv, du nom de l’éditeur). J.P. Nettl dans sa biographie, en deux volumes, La Vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg (Ed. Maspero, 1972), explicite le débat qu’a suscité la publication de ce texte de Rosa Luxembourg dans le PC allemand et dans l’Internationale communiste (p. 773 et suivante, Tome 2). (Réd A l’Encontre)

[2] Théodore Dan (1871), issu d’une famille juive de son nom Gurvitch, après avoir adhéré au groupe de L’Emancipation de la classe ouvrière est arrêté en 1896. Il est condamné à l’exil. Il va rejoindre le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et en 1903 il rejoint l’aile dite menchevik (minoritaire) dont le leader était Julius Martov (de son vrai nom Osipovitch Tsederbaum). Dan servira comme chirurgien dans l’armée et retourne à Saint-Pétersbourg après l’éclatement de la révolution de février. Il va dénoncer, après la dissolution de l’Assemblée constituante, la politique des bolcheviks et sera arrêté en 1921 et condamné à l’exil. Il caractérise l’URSS comme «capitaliste d’Etat». En 1941, il défend l’URSS contre l’attaque de l’armée nazie. Il meurt à New York en 1949. Sur Martov et son influence on peut se référer au livre d’Israel Getzler, Martov. A Political Biography of a Russian Social Democrat, Cambrige-Melbourne University Press, 1967. (Rédaction A l’Encontre)

Pave Axelrod (né Pinchas Borutsch) est le fils d’un modeste aubergiste russe, né en 1850. Il épouse sa femme à Genève. Il aura des activités, comme producteur de Kéfir (une boisson faite de lait fermenté ou de fruit) dans diverses villes de Suisse. Après avoir quitté l’organisation Terre el Liberté, suite à une scission, il participe à l’organisation Tcherny Peredel (Partage Noir, donc partage des terres des grands propriétaires); cela aux côtés de Vera Zassoulich, de Plékhanov, de Lev Deutsch. Après une période de répression, ils créent en 1883, à Genève, Libération du travail. En 1900, Axelrod rejoint avec d’autres, comme Martov et Plékhanov, le journal L’Iskra dont l’animateur est Lénine.

En 1903, il rejoint les mencheviks du courant de Julius Martov. Axelrod rejoint la Russie en février 1917 et s’oppose aux bolcheviks sur l’orientation qu’une révolution socialiste est alors une sorte de crime «contre les lois de l’histoire». Il participera, par la suite, à une campagne pour réunir une «opposition socialiste» à l’orientation des bolcheviks. Il meurt à Berlin en 1928. (Rédaction A l’Encontre)

 


La révolution finlandaise de 1917, par Eric Blanc

Source Alencontre: http://alencontre.org/societe/histoire/la-revolution-finlandaise-de-1917.html

(Cet article fait partie de la série de textes publiés à l’occasion du centenaire de la révolution russe par le site américain Jacobin, traduction A l’Encontre)

Le 15  mai  2017



 

Au cours du siècle dernier, les récits sur la révolution de 1917 se sont habituellement centrés sur Petrograd et les socialistes russes. L’Empire russe était toutefois majoritairement composé de non-Russes – les bouleversements à la périphérie de l’Empire étaient d’ailleurs aussi explosifs qu’au centre.

Le renversement du tsarisme en février 1917 lâcha une vague révolutionnaire qui a emporté toute la Russie. La révolution finlandaise fut sans doute le soulèvement le plus exceptionnel. Un chercheur l’a baptisé «la guerre de classe d’Europe la plus claire du XXe siècle» [1].

L’exception finlandaise

Les Finlandais étaient, en tant que nation, différents parmi toutes les nations sous la domination tsariste. Annexée par la Suède en 1809, la Finlande jouissait d’une autonomie gouvernementale, de libertés politiques et finalement de son propre parlement élu démocratiquement [2]. Bien que le tsar ait tenté de limiter cette autonomie, la vie politique à Helsinki ressemblait bien plus à celle de Berlin qu’à celle de Petrograd.

En un temps où les socialistes étaient contraints, dans les autres territoires de la Russie impériale, de s’organiser au sein de partis clandestins et qu’ils étaient poursuivis par la police secrète, le Parti social-démocrate finlandais (SDP) agissait ouvertement et légalement. A l’instar de la social-démocratie allemande, les Finlandais bâtirent, à partir de 1899, un parti de la classe laborieuse de masse ainsi qu’une dense culture socialiste disposant de ses maisons du peuple, de ses groupes de femmes travailleuses, de ses chœurs ainsi que de ses ligues sportives.

Le mouvement ouvrier finlandais était attaché à une stratégie parlementaire visant à éduquer et à organiser patiemment les travailleurs. Initialement, son orientation politique était modérée: les débats sur la révolution étaient rares et la collaboration avec les libéraux chose commune.

Le SDP était toutefois unique parmi les partis légaux de masse européens en ce qu’il est devenu plus militant au cours des années qui précédèrent la Première Guerre mondiale. Si la Finlande n’avait pas fait partie de l’Empire tsariste, il est probable que la social-démocratie finlandaise aurait évolué le long du même chemin de modération que la plupart des partis socialistes occidentaux, au sein desquels les radicaux étaient marginalisés de façon croissante face à l’intégration parlementaire et à la bureaucratisation.

La participation de la Finlande dans la révolution de 1905 fit changer le parti de cap. Il se dirigea vers la gauche. Au cours de la grève générale de novembre 1905, l’un des dirigeants socialistes finlandais s’émerveillait devant la flambée populaire: «Nous vivons une époque merveilleuse […] Des gens qui étaient humbles et satisfaits de porter le fardeau de l’esclavage ont subitement rejeté leur joug. Des gens qui, jusqu’à maintenant, mangeaient de l’écorce de sapin, exigent désormais du pain.»

Dans le sillage de la révolution de 1905, les parlementaires socialistes modérés, les dirigeants syndicaux et les fonctionnaires [du parti] se sont retrouvés en minorité au sein du SDP. Cherchant à appliquer l’orientation développée par le théoricien marxiste du SPD allemand, Karl Kautsky, la majorité du parti, à partir de 1906, infusa la tactique légale et parlementaire d’une approche politique fondée sur une lutte de classes aiguë. «La haine de classe doit être accueillie comme une vertu», proclamait une publication du parti. 

Seul un mouvement ouvrier indépendant, annonçait le SDP, pouvait promouvoir les intérêts des travailleurs, défendre et étendre l’autonomie finlandaise face à la Russie et aboutir à une démocratie politique pleine et entière. Une révolution socialiste sera à l’ordre du jour à terme, mais en attendant le parti doit développer sa force et éviter tout affrontement prématuré avec la classe dominante.

Cette stratégie social-démocrate révolutionnaire – avec son message militant et ses méthodes lentes mais constantes – s’est révélée spectaculairement fructueuse en Finlande. A partir de 1907, plus de 100 000 travailleurs avaient rejoint le parti, faisant de celui-ci la plus grande organisation socialiste (en ratio par habitant) du monde. En juillet 1916, la social-démocratie finlandaise entra dans l’histoire en devenant le premier parti socialiste au monde à remporter une majorité au Parlement. En raison de la politique récente de «russification», menée par le pouvoir tsariste, le pouvoir d’Etat était toutefois en grande partie aux mains de l’administration russe. Ce n’est qu’en 1917 que le SDP a dû faire face aux défis que représentait la disposition d’une majorité parlementaire socialiste au sein d’une société capitaliste.

Les premiers mois

Les nouvelles de l’insurrection de février 1917 dans la ville proche de Petrograd frappèrent la Finlande par surprise. Une fois que les rumeurs furent confirmées, les soldats russes stationnés à Helsinki se mutinèrent contre leurs officiers. L’épisode est décrit par un témoin:

«Dans la matinée, les soldats et les marins marchaient dans la rue avec des drapeaux rouges, défilant en chantant La Marseillaise pour certains, pour d’autres en foules séparées, distribuant des rubans rouges et des pièces de vêtement. Des patrouilles armées de marins du rang déambulaient dans toute la ville, désarmant tous les officiers qui, au moindre signe de résistance ou de refus de prendre un sigle rouge, étaient abattus et laissés là.» 

Les administrateurs russes furent chassés, les soldats russes stationnés en Finlande déclarèrent leur allégeance au soviet de Petrograd et la police finlandaise fut détruite depuis le bas. Le premier compte rendu de la révolution, rédigé en 1918 par l’écrivain conservateur Henning Söderhjelm – un témoignage inestimable sur les opinions des élites finlandaises – déplorait la disparition du monopole étatique de la violence:

«La destruction complète de la police était une politique voulue par la direction [SDP]. La police, qui a été expulsée par les soldats russes dès le début de la révolution, n’a jamais été reconstituée. Le “peuple” ne ressentait aucune confiance envers cette institution; à sa place des corps locaux pour le maintien de l’ordre ont été mis sur pied, une “milice”, composé d’hommes membres du parti travailliste.» 

Par quoi devait être remplacée l’ancienne administration locale russe? Certains radicaux poussaient pour un gouvernement rouge, mais ils représentaient une minorité. A l’instar de ce qui se passait dans le reste de l’Empire, la Finlande fut traversée en mars par les appels à «l’unité nationale». Dans l’espoir d’obtenir du nouveau gouvernement provisoire russe une vaste autonomie, une aile modérée de dirigeants du SDP rompit avec l’ancienne position du parti et joignit une administration de coalition avec les libéraux finlandais. Divers socialistes radicaux dénoncèrent cette décision, considérant qu’il s’agissait d’une «trahison» et une violation grossière des principes marxistes du SDP. D’autres dirigeants de premier plan, cependant, acceptèrent l’entrée au gouvernement afin d’empêcher une scission du parti.

La lune de miel politique de Finlande ne dura pas longtemps. Le nouveau gouvernement de coalition se trouva rapidement pris dans le feu croisé de la lutte de classes dès lors qu’un activisme sans précédent explosa au sein des entreprises, des rues et des zones rurales. Certains socialistes finlandais concentrèrent leurs efforts dans l’organisation de milices ouvrières armées. D’autres promurent des grèves, un syndicalisme combatif et un activisme au niveau des ateliers. Söderhjelm décrit ainsi cette dynamique:

«Le prolétariat ne mendiait et ne priait plus, il affirmait et revendiquait. Jamais, je pense, le travailleur, mais en particulier la canaille, n’avait pas été aussi entiché de pouvoir qu’en cette année 1917 en Finlande.»

Les élites finlandaises espéraient initialement que l’entrée des socialistes modérés dans un gouvernement de coalition obligerait le SDP à abandonner sa ligne «lutte de classes». Söderhjelm se lamentait devant l’échec de ses espoirs:

«La loi de la populace se rependit à une vitesse inattendue […] Les tactiques du Parti travailliste sont en premier lieu et principalement [responsables de cela] […] Même si le Parti travailliste observait une certaine dignité dans sa conduite la plus officielle, il continuait sa politique d’agitation contre la bourgeoisie avec un zèle inlassable.»  

Tandis que les socialistes modérés du nouveau gouvernement, ainsi que leurs alliés syndicalistes, cherchaient à freiner la rébellion populaire, l’extrême gauche du parti appelait sans cesse à une rupture avec la bourgeoisie. Oscillant entre ces deux pôles, un courant centriste amorphe offrait un soutien limité à la nouvelle administration. Bien que la plupart des dirigeants du SDP continuaient à prioriser l’arène parlementaire, la majorité soutenait – ou, pour le moins, acceptait – la vague d’en bas. Devant cette source inattendue de résistance, la bourgeoisie de Finlande devint toujours plus belliqueuse et intransigeante. L’historien [français] Maurice Carrez [auteur d’un ouvrage en deux volumes sur l’évolution vers le communisme du dirigeant social-démocrate, puis membre du Bureau politique du PC de l’Union soviétique, Otto Kuusinen (1881-1964) La fabrique d’un révolutionnaire. Otto Ville Kuusinen (1881-1918). Réflexion sur l’engagement d’un dirigeant social-démocrate finlandais à la Belle-Époque] note que la bourgeoisie finlandaise n’accepta jamais de «partager le pouvoir avec une formation politique qu’elle voyait comme le diable incarné.»

Polarisation de classes

L’implosion de la coalition finlandaise débuta au cours de l’été. En août, l’approvisionnement alimentaire de l’Empire s’était effondré et le spectre de la famine s’empara des travailleurs finlandais. Des émeutes de la faim éclatèrent au début du mois et l’organisation d’Helsinki du SDP dénonça le refus du gouvernement de prendre des mesures décisives pour faire face à la crise. «Les masses laborieuses affamées perdirent rapidement toute confiance envers le gouvernement de coalition», nota Otto Kuusinen, le principal théoricien de gauche du SDP, qui fonda l’année suivante le mouvement communiste finlandais.

L’intransigeance socialiste dans la lutte pour la libération nationale provoqua une escalade de la polarisation de classe. Les socialistes finlandais se battirent durement pour stopper les interférences en cours du gouvernement russe dans la vie interne de la nation. Ils avaient l’espoir qu’en gagnant l’indépendance, ils pourraient utiliser leur majorité parlementaire – ainsi que le contrôle qu’ils exerçaient sur les milices des travailleurs – pour implanter un programme ambitieux de réformes politiques et sociales.

Un dirigeant socialiste expliqua en juillet 1917 que «nous avons été obligés de combattre sur deux fronts: contre notre propre bourgeoisie et contre le gouvernement russe. Si nous voulons que notre guerre de classe soit victorieuse, si nous voulons être en mesure de rassembler toute notre force sur un front, contre notre propre bourgeoisie, nous avons besoin de l’indépendance, la Finlande est déjà mûre pour cela.»

Pour des raisons qui leur étaient propres, les conservateurs et les libéraux finlandais désiraient également un renforcement de l’autonomie finlandaise. Ils ne voulaient toutefois pas employer des méthodes révolutionnaires pour atteindre cet objectif – et, dans l’ensemble, ils ne soutirent pas l’effort du SDP en faveur d’une indépendance complète.

L’affrontement se produisit finalement en juillet. La majorité socialiste du parlement finlandais proposa l’adoption de la loi historique valtaki (loi sur le pouvoir) qui proclame unilatéralement l’entière souveraineté finlandaise. Au milieu de l’opposition vigoureuse de la minorité parlementaire conservatrice, la valtaki fut approuvée le 18 juillet. Le gouvernement provisoire russe, à la tête duquel se trouvait Alexandre Kerensky, en rejeta toutefois immédiatement la validité et menaça d’occuper la Finlande si la décision gouvernementale n’était pas respectée.

Lorsque les socialistes finlandais refusèrent de reculer ou de renoncer à la valtaki, les libéraux et les conservateurs saisirent l’occasion. Espérant isoler le SDP et mettre un terme à sa majorité parlementaire, ils soutinrent cyniquement et légitimèrent la décision de Kerensky de dissoudre le Parlement finlandais élu démocratiquement. De nouvelles élections furent appelées au cours desquelles les partis non-socialistes remportèrent une légère majorité.

La dissolution du Parlement finlandais marqua un tournant décisif. Jusque-là, les espérances demeuraient élevées parmi les travailleurs et leurs représentants que le parlement pourrait être utilisé comme un véhicule pour l’émancipation sociale. Kuusinen expliqua que: «notre bourgeoisie n’a pas d’armée, elle ne peut pas même compter sur la police […] il semblait donc que tout concourait pour que la social-démocratie reste sur le sentier battu de la légalité parlementaire, laquelle permettrait, ainsi paraissait-il, de récolter les victoires les unes après les autres.»

Il devenait toutefois clair pour un nombre croissant de travailleurs et de dirigeants du parti que le Parlement avait fait son temps.

Les socialistes dénoncèrent le coup anti-démocratique et fustigèrent la bourgeoisie pour la collusion de cette dernière avec l’Etat russe contre les droits nationaux et les institutions démocratiques de Finlande. Pour le SDP, les nouvelles élections parlementaires étaient illégales et c’est une vaste fraude électorale qui est à l’origine de résultat. A la mi-août, le parti exigea que tous ses membres démissionnent du gouvernement. Tout aussi significativement, les socialistes finlandais s’allièrent toujours plus étroitement avec les bolcheviques, le seul parti russe qui soutenait leur effort en faveur de l’indépendance. Chaque camp avait jeté son gant. La Finlande qui était restée, jusqu’ici, pacifique se dirigeait vers une explosion révolutionnaire.

Gardes rouges finlandais

La lutte pour le pouvoir

En octobre, la crise qui traversait l’Empire russe atteignit son point d’ébullition. Les travailleurs finlandais des villes et de la campagne exigeaient avec véhémence que leurs dirigeants prennent le pouvoir. Des affrontements violents éclatèrent en différents endroits de la Finlande. Une partie importante de la direction du SDP continuait pourtant de croire que le moment de la révolution pouvait être retenu jusqu’à ce que la classe laborieuse soit mieux organisée et qu’elle soit armée. D’autres craignaient l’abandon de l’arène parlementaire. Fin octobre, le dirigeant socialiste Kullervo Manner déclara: «nous ne pouvons éviter la révolution très longtemps […] La foi en la valeur de l’activité pacifique est perdue et la classe laborieuse commence à n’avoir confiance qu’en sa propre force […] Je serais ravi que nous nous trompions sur l’approche rapide de la révolution.»

Après la prise du pouvoir par les bolcheviques en octobre 1917, il semblait que la Finlande serait le prochain pays en lice. Privé du soutien militaire du gouvernement provisoire russe, l’élite finlandaise se trouvait dangereusement isolée. Les soldats russes – dont plusieurs dizaines de milliers étaient stationnées en Finlande – soutenaient de manière générale les bolcheviques et leur appel à la paix. «La vague victorieuse du bolchévisme apportera de l’eau au moulin de nos socialistes, et ils sont probablement capables de les faire tourner», observa un libéral finlandais.

La base du SDP et les bolcheviques à Petrograd imploraient les dirigeants socialistes finlandais de prendre immédiatement le pouvoir. Cependant, la direction du parti tergiversa. Personne ne pouvait savoir si le gouvernement bolchevique se maintiendrait plus de quelques jours. Les socialistes modérés s’accrochaient à l’espoir qu’une solution parlementaire pacifique pourrait être trouvée. Certains radicaux affirmaient que la prise du pouvoir était à la fois possible et urgente. La majorité des dirigeants oscillaient entre ces deux options.

Kuusinen se souvient de l’indécision du parti en ce moment critique: «nous, sociaux-démocrates, “unis sur la base de la guerre de classe”, oscillâmes tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, nous nous dirigeons tout d’abord avec force en direction de la révolution seulement pour reculer à nouveau.»  

Incapable d’aboutir à un accord sur un soulèvement armé, le parti lança à la place un appel à la grève générale pour le 14 novembre en défense de la démocratie contre la bourgeoisie, en faveur de la satisfaction des besoins urgents des travailleurs ainsi que pour la souveraineté finlandaise. La réponse d’en bas fut écrasante: en réalité, elle alla bien plus loin que l’appel relativement prudent à la grève.

La Finlande s’arrêta. Dans plusieurs localités, les organisations locales du SDP et les gardes rouges prirent le pouvoir, occupèrent les édifices stratégiques et arrêtèrent les politiciens bourgeois.

Il semblait que ce schéma insurrectionnel se répéterait bientôt à Helsinki. Le 16 novembre, le Conseil de la grève générale dans la capitale vota la prise de pouvoir. Mais lorsque les dirigeants syndicaux et socialistes modérés dénoncèrent cette décision et démissionnèrent de cet organe, le Conseil recula le même jour. Il résolut: «comme une minorité aussi importante s’est opposée, le Conseil ne peut commencer à prendre le pouvoir en faveur des travailleurs, il continuera toutefois d’agir de sorte à accroître la pression sur la bourgeoisie». Peu après, la grève fut interrompue.

L’historien finlandais Hannu Soikkanen a souligné l’énorme occasion manquée que représenta la grève de novembre: «On ne peut douter que cela était le meilleur moment pour la prise de pouvoir par les organisations de travailleurs. La pression d’en bas était énorme, et la volonté de combattre à son niveau le plus élevé […] La grève générale convainquit toutefois la bourgeoisie, à peu d’exceptions près, du danger pressant que représentaient les socialistes. Ils mirent à profit le temps qui s’écoula jusqu’à l’éclatement de la guerre civile ouverte pour s’organiser sous une direction ferme.»

Remarquant l’hésitation du SDP de se tourner vers une action de masse, Anthony Upton considéra que «les révolutionnaires finlandais étaient dans l’ensemble les révolutionnaires les plus misérables de l’histoire». Une telle qualification pourrait tenir la route si notre histoire se terminait en novembre. Les événements qui suivirent montrent cependant que le cœur révolutionnaire de la social-démocratie finlandaise devait finalement l’emporter.

Suite à la grève générale, les travailleurs, frustrés, cherchèrent toujours plus à s’armer et à s’engager dans des actions directes. La bourgeoisie, de même, se prépara à la guerre civile en formant sa milice, la «garde blanche», et en s’adressant au gouvernement allemand pour obtenir une aide militaire.

En dépit de l’effondrement rapide de la cohésion sociale, de nombreux dirigeants socialistes continuèrent à s’engager dans des négociations parlementaires stériles. Cette fois-ci, l’aile gauche du SDP s’arc-bouta sur sa colonne vertébrale et déclara que tout nouveau retard à l’action révolutionnaire ne pourrait que conduire au désastre. A la suite d’une longue série de batailles internes, en décembre et au début du mois de janvier, les radicaux finirent par l’emporter.

En janvier, les paroles révolutionnaires du SDP se transformèrent finalement en actes. Pour marquer le début de l’insurrection, les dirigeants du parti allumèrent, au soir du 26 janvier, une lanterne rouge sur la tour de la Maison du peuple d’Helsinki. Au cours des jours suivants, les sociaux-démocrates et les organisations de travailleurs qui y étaient affiliés prirent plutôt facilement le pouvoir dans toutes les grandes villes de Finlande. En revanche, le nord rural resta aux mains des classes dominantes.

Les insurgés finlandais publièrent une proclamation historique annonçant que la révolution était nécessaire dès lors que la bourgeoisie finlandaise, en liaison avec l’impérialisme étranger, avait mené un «coup» contre-révolutionnaire contre les conquêtes des travailleurs et la démocratie: «le pouvoir révolutionnaire en Finlande appartient à partir de maintenant à la classe laborieuse et à ses organisations […] La révolution prolétarienne est noble et sévère […] sévère envers les ennemis insolents du peuple, mais prête à offrir son aide aux opprimés et aux personnes marginalisées.»

Bien que le nouveau gouvernement rouge tentât dans un premier temps de définir un cours politique relativement prudent, la Finlande sombra toutefois rapidement dans une guerre civile sanglante. Le retard dans la prise du pouvoir eut un coût élevé pour la classe laborieuse finlandaise car, à partir de janvier 1918, la plupart des troupes russes étaient retournées en Russie. La bourgeoisie tira avantage des trois mois qui s’écoulèrent suite à la grève de novembre pour constituer ses propres troupes en Finlande et en Allemagne. Plus de 27’000 rouges finlandais trouvèrent la mort au cours de la guerre. Après l’écrasement par la droite de la République socialiste finlandaise des travailleurs, en avril 1918, 80’000 travailleurs et socialistes supplémentaires furent jetés dans des camps de concentration.

Les historiens sont divisés sur la question de savoir si la révolution finlandaise aurait pu être victorieuse si elle avait débuté plus tôt et adopté une approche militaire et politique plus offensive. Certains affirment que le facteur décisif en dernière instance fut l’intervention militaire impérialiste allemande en mars et en avril 1918. Kuusinen tire un bilan similaire:

«L’impérialisme allemand prêta l’oreille aux lamentations de nos bourgeois et il se lâcha aussitôt pour avaler l’indépendance nouvellement acquise, laquelle, sur requête des sociaux-démocrates finlandais, avait été accordée à la Finlande par la République soviétique de Russie. Le sentiment national de la bourgeoisie ne souffrit à cet égard pas un seul instant. Le joug d’un impérialisme étranger ne représentait pour eux aucune terreur dès lors qu’il semblait que leur “patrie” était sur le point de devenir la patrie des travailleurs. Ils étaient disposés à sacrifier un peuple entier au grand bandit allemand à condition qu’ils puissent conserver leur position déshonorante d’esclavagiste.»

Des enseignements tirés

Que devons-nous faire de la révolution finlandaise? Le point le plus évident est qu’elle indique que la révolution des travailleurs n’était pas uniquement un phénomène propre à la Russie centrale. Même dans la Finlande pacifique et parlementaire, les travailleurs se convainquirent toujours plus du fait que seul un gouvernement socialiste pouvait frayer la voie permettant de sortir de la crise sociale et de l’oppression nationale.

De même, les bolcheviques n’étaient pas le seul parti capable de conduire les travailleurs au pouvoir. De bien des façons, l’expérience du SDP finlandais confirme l’opinion traditionnelle de la révolution épousée par Karl Kautsky: au moyen d’une éducation et d’une organisation patiente de classe, les socialistes remportèrent une majorité au parlement, conduisant la droite à dissoudre l’institution, ce qui déclencha une révolution sous-direction socialiste.

La préférence du parti pour une stratégie parlementaire défensive ne l’empêcha finalement pas de renverser la domination capitaliste et de s’engager vers le socialisme. En revanche, la social-démocratie allemande bureaucratisée – qui avait abandonné depuis longtemps la stratégie élaborée par Kautsky – respecta activement la domination capitaliste en 1918-19 et écrasa avec violence les efforts visant à la renverser.

La Finlande indique non seulement les forces mais aussi les limitations potentielles de la social-démocratie révolutionnaire: une hésitation devant l’abandon de la scène parlementaire, une sous-estimation de l’action de masse ainsi qu’une tendance à se plier aux socialistes modérés au nom de l’unité du parti.

 


Notes :      

[1] Dans la présentation de l’article de Maurice Carrez sur la révolution finlandaise, l’éditeur des Cahiers du mouvement ouvrier publiés par le CERMTRI souligne: «Si la révolution finlandaise est souvent occultée, Victor Serge y consacre 13 pages dans son An I de la révolution russe. Ce sous-chapitre commence par les lignes suivantes: «Le traité de Brest-Litovsk consommait le sacrifice du prolétariat finlandais, sur lequel les révolutionnaires russes fondaient avec raison de grands espoirs. Si, en effet, la Russie était, ce que Lénine souligna maintes fois, l’un des pays les plus arriérés de l’Europe, la Finlande était un des pays les plus avancésdu monde» (pp. 241-242). Il caractérise ainsi la révolution dirigée par les sociaux-démocrates: «Ils entendaient établir, sans expropriation des classes riches ni dictature du travail, une démocratie parlementaire au sein de laquelle le prolétariat eût été la classe politiquement dirigeante» (p. 245). Il conclut son récit de la révolution et de son écrasement sanglant par les partis bourgeois finlandais sur ces lignes, qui soulignent l’influence de cet événement sur la révolution russe: «Les tueries de Finlande ont lieu en avril 1918. Jusqu’à ce moment, larévolution russe a, presque partout, presque toujours fait preuve vis-à-vis de ses ennemis d’une grande magnanimité. Elle n’a pas usé de la terreur. Nous avons mentionné quelques sanglants épisodes de la guerre civile dans le Midi, ils sont exceptionnels. La bourgeoisie victorieuse d’un petit pays qui compte parmi les plus éclairés de l’Europe rappelle la première au prolétariat russe que malheur aux vaincus est la loi des guerres sociales» (p. 254). L’article de Maurice Carrez est à la fois un récit des principales péripéties de cette révolution et une analyse de ses origines et de son développement. (Introduction à l’article Maurice Carrez dans le numéro 23 des Cahiers du mouvement ouvrier. Nous le publierons sur le site alencontre.org)

Nous consacrerons quelques lignes au rôle du général Carl Gustav Mannerheim, un des militaires qui commanda la répression massive contre les travailleurs et les masses populaires en 1918 et assura la jonction entre la réaction finlandaise, les forces militaires internationales (les alliés) visant à écraser de même la révolution russe, de concert avec les généraux russes blancs, comme le décrit (entre autres, p. 213-214) C. Jay Smith Jr dans son ouvrage Finland and the Russian Revolution, 1917-1922, University of Georgia, 1958. Faut-il rappeler que la ville de Montreux a élevé un monument imposant en l’honneur de ce massacreur. La commune de Montreux présente ainsi, en germanisant son nom, ce héros régulièrement fêté: «Celui qui devait devenir l’homme-clé de l’indépendance finlandaise commença sa carrière militaire comme officier de cavalerie au service du Tsar Nicolas II à St-Petersburg. Pendant les remous consécutifs (sic) à la Révolution bolchevique de 1917 il sut agir pour transformer la modeste autonomie du Grand-Duché de Finlande en une pleine indépendance. Mais comme son principal appui lui était venu d’Allemagne, son pays se trouva, en 1939, du mauvais côté de la barrière. (sic).» (Réd. A l’Encontre)

[2] Jusqu’en 1906 la Finlande disposait d’une Diète, de type d’ancien régime avec une représentation fondée sur quatre ordres ou états. En octobre 1906, dans le sillage de la révolution, fut établi un Parlement monocaméral, de 200 députés. A la même date fut instauré le suffrage universel pour toutes les personnes âgées de plus de 24 ans, y compris les femmes, qui jouissaient aussi de l’éligibilité. C’est l’un des premiers pays au monde à avoir introduit le suffrage féminin dans une démocratie représentative «moderne». (Réd. A l’Encontre)


«Mes souvenirs sur Vladimir Ilitch», Par E. Rachia

Source: Alencontre/ 2017-08-20

24 aout 2017

 


 

Nous publions ci-dessous un extrait des mémoires du «garde du corps de Lénine» portant sur la période précédent de très près le renversement du gouvernement provisoire de la République russe instaurée par Alexandre Kerenski [1] en septembre 1917, soit «la révolution d’octobre». Ce texte a été publié en 1934 et comporte, par «obligation», quelques brèves références à Staline, plus exactement sur la «consultation» de Staline par Lénine. Avec ce sens de l’à-propos que ceux qui publiaient alors un texte historique avaient avantage à cultiver. Selon une méthode que Marc Ferro retrace dans son ouvrage, avec une dimension autobiographique, intitulé: Les Russes: L’esprit d’un peuple (Ed. Tallandier, février 1917). D’une part, les historiens soviétiques lui avouent que les citations et références à Lénine ou encore à Staline avant sa mort et sa condamnation (partielle) relèvent de l’adhésion contrainte à la règle «scientifique» de l’histoire. C’est ce que fait E. Rachia dans «ses mémoires», publiées en français par le Bureau d’Editions, Paris, 1934. En outre, les historiens «soviétiques» s’étonnaient que M. Ferro veuille consacrer son travail à l’analyse de la base sociale de la révolution russe, dont le sort est encore, alors, réglé par les exigences (plus ou moins fortes) de la censure politique.

Le récit de E. Rachia, comme des travaux académiques récents, fait un sort à la simplification «Octobre 17» = «coup d’Etat». D’ailleurs, y compris, Nicolas Werth se doit de complexifier le «tournant» d’octobre 1917. Ainsi écrit-il: «Ces mouvements – [une vaste révolution sociale, multiforme et autonome… (qui) s’exprime sous des formes très diverses: une grande jacquerie; une décomposition en profondeur de l’armée; un mouvement revendicatif ouvrier spécifique, autour de mots d’ordre révolutionnaires – contrôle ouvrier et «pouvoir des soviets»; une émancipation des nationalités et des peuples allogènes de l’ex-empire russe] – agissent tout au cours de l’année 1917 comme autant de forces dissolvantes qui contribuent puissamment à la destruction des institutions et de toutes les formes d’autorité. Durant un bref mais décisif instant – octobre 1917 –, l’action des bolcheviks, minorité politique agissant dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, même si les objectifs à moyen et long terme sont différents pour les uns et les autres. Momentanément, coup d’Etat politique et révolution sociale convergent, ou, plus exactement, se télescopent, avant de diverger vers des décennies de dictature.» (Article publié dans le hors-série de L’Humanité, sous le titre «1917, l’année où tout a basculé», p. 19) Nous réaborderons cet ensemble de questions liées au «tournant» de 1917, en les inscrivant dans une conception internationale dont les éléments, sur le fond, étaient déjà appréhendés par Friedrich Engels en avril 1885, dans sa correspondance avec Vera Zassoulitch et, antérieurement, indiqués par Marx et Engels dans la préface à l’édition russe de 1882 du Manifeste communiste. (C.A. Udry)

 

«La crise est mûre»

En septembre 1917, l’état d’esprit à Petrograd était déjà tendu. Les ouvriers commençaient à se dresser avec hardiesse. L’activité des masses s’était encore accrue. On sentait l’approche de graves événements. J’avais reçu par l’intermédiaire de Nadeja Konstantinova [Kroupskaïa, l’épouse de Lénine] un mot de Vladimir Ilitch qui se trouvait en Finlande, à Viborg, chez le camarade Latouka, avec l’ordre de me rendre chez lui et d’organiser son départ pour Petrograd.

Je remplis ma mission. Vladimir Ilitch et moi nous arrivâmes à Petrograd sains et saufs. L’appartement où il s’installa avait été retenu par Nadeja Konstantinova avec l’approbation de Vladimir Ilitch dans la maison d’un employé du dépôt des tramways de la station Lanski, sur la route de Viborg. Les propriétaires de la maison m’étaient inconnus. Comme nous agissions clandestinement, je ne leur demandais pas, naturellement, qui ils étaient. Il suffisait simplement que Vladimir Ilitch les connût. J’avais vu plusieurs fois une femme âgée, aux cheveux blancs, qui lorsque je frappais le nombre de coups convenu, m’ouvrait la porte et à ma question «Constantin Pterovitch [Vladimir Ilitch] est-il à la maison?» m’introduisait dans l’appartement.

Par la suite, j’ai été tellement occupé que j’ai complètement oublié de me renseigner sur ces gens qui avaient donné asile à Ilitch à son arrivée à Petrograd.

Dès son arrivée, il se mit fiévreusement au travail, il écrit un nombre incalculable d’articles dans La Pravda et reçut nombre de camarades. […] Il prit part à plusieurs réunions convoquées avec les membres du Comité central (C.C.) et d’autres à Lesnoié, dans la maison de la Douma régionale et le 10 octobre, avec la participation, outre les membres du C.C. , de plusieurs camarades responsables. A cette dernière réunion, Vladimir Ilitch posa ouvertement la question de la prise du pouvoir.

A toutes ces réunions, je l’accompagnais en qualité de «garde du corps».

Les événements mûrissaient rapidement: le 23 octobre, je fus muni d’une lettre de Vladimir Ilitch destinée à être répandue dans toutes les régions. Dans celle de Viborg, je remis la lettre à Génia Egorova, qui en tira un grand nombre d’exemplaires et les diffusa dans les régions. Dans cette lettre, Vladimir Ilitch insistait sur la nécessité d’une action décisive du Parti: «La lenteur est semblable à la mort», écrivait-il. (L’original de cette lettre était en ma possession, mais je l’ai perdu en Finlande.) Il m’était très difficile de remplir toutes les missions que me confiait Vladimir Ilitch à cause du mauvais état des moyens de communication; et pourtant il fallait bien m’en acquitter, sans cela Vladimir Ilitch me faisait des reproches, très poliment, mais fermement, il est vrai.

Conformément à ses instructions, je fréquentais les usines et les réunions, je prenais connaissance de l’état d’esprit des ouvriers, je lui apportais des copies des résolutions prises au cours de leurs réunions. Dans le même but, je fréquentais les casernes et, le soir, Vladimir Ilitch me questionnait minutieusement sur tout ce que j’avais vu et entendu. Enfin, le 25 octobre, je reçus des informations selon lesquelles le gouvernement de Kerenski, avait l’intention de démolir tous les ponts de la Neva. Dans la ville, les patrouilles avaient été renforcées; les ponts étaient gardés par des détachements de soldats. Je décidai de me rendre chez Vladimir Ilitch.

Je le mis au courant des événements qui se préparaient; si l’armée de Kerenski parvenait à détruire les ponts, alors les régions le seraient également, chacune séparément. Du côté de Viborg, seulement, le pouvoir était effectivement entre les mains de la garde rouge, qui, quoique défectueuse, était tout de même armée et suffisamment unie. Il y avait même un corps dirigeant. Vladimir Ilitch m’écouta et déclara : «Oui, aujourd‘hui, cela doit commencer.» Nous prîmes du thé et un peu de nourriture. Vladimir Ilitch arpentait la chambre de long en large et réfléchissait. […] « Alors, nous partons à Smolny.» [2] Je commençai à le détourner de ce projet, en lui montrant, par tous les moyens, à quels grands dangers il s’exposait au cas où quelqu’un le reconnaîtrait. Je ne comprenais pas alors que je commettais un crime à l’égard de la révolution en tentant d’empêcher Vladimir Ilitch de se rendre Smolny.

Vladimir Ilitch ne fut pas d’accord avec moi et déclara catégoriquement: «Partons à Smolny.»

Pour plus de sécurité, nous décidâmes tout de même de nous déguiser. Lénine changea de vêtement autant que ce fut possible, s’enveloppa le menton d’un mouchoir passablement sale et se coiffa d’une vieille casquette. J’eus soin de me munir à tout hasard de deux laissez-passer pour Smolny, qui avaient été grossièrement maquillés. Les anciennes inscriptions étaient effacées à la gomme et, à leur place, il y avait deux noms inconnus de membres du Soviet de Petrograd; les taches d’encre ne manquaient pas non plus, de telle sorte que la fausseté des laissez-passer sautait aux yeux. Malgré cela n’en ayant pas de meilleurs, nous décidâmes de nous en servir.

Nous partîmes à 8 heures du soir environ dans la perspective de Samsonneski. Au bout de 10 minutes de marche, nous aperçûmes tout près de la station un tramway à peu près vide se dirigeant vers le dépôt. Nous montâmes sur la plate-forme arrière de la voiture et arrivâmes en bon état à l’angle de la rue Botkin où le tramway tourna se dirigeant vers le dépôt. Nous poursuivîmes notre chemin à pied. Un nombre assez considérable de gardes rouges surveillant le pont de Liteïny du côté de Viborg. Nous passâmes près de la sentinelle qui ne nous demanda rien. Mais du milieu du pont, nous aperçûmes à l’autre bout des soldats de Kerenski et une sentinelle, exigeant des laissez-passer. Bien entendu, nous n’en avions pas [si ce n’est ceux forts inadéquats mentionnés plus haut]. Nous remarquâmes que les soldats étaient entourés d’ouvriers et que de vives discussions avaient lieu entre eux. Les soldats empêchaient les ouvriers de traverser le pont. Malgré cela, Vladimir Ilitch décida de tenter de passer. Nous nous approchâmes. Il apparut que les soldats exigeaient des laissez-passer tandis que la plupart des ouvriers, comme nous-mêmes, n’en avaient point. Selon les soldats, ces laissez-passer devaient être retirés auprès de l’état-major. Les ouvriers étaient indignés et insultaient fortement les soldats. Nous profitâmes de ces querelles pour nous glisser sous le nez des sentinelles vers la perspective de Liteïny, ensuite nous nous engageâmes dans la rue Chpaleirnaïa et nous dirigeâmes vers Smolny.

Nous avions déjà traversé une assez grande distance dans la rue Chpaleirnaïa, lorsqu’apparurent devant nous deux junkers à cheval, ils ordonnèrent: «Arrêtez ! Vos laissez-passer!» Je chuchotais à Vladimir Ilitch: «Partez, je me débrouillerai avec eux.» En poche j’avais deux revolvers. Je pris à partie grossièrement les deux junkers, déclarant que personne n’était au courant de ces laissez-passer, c’est pourquoi nous n’avions pas pu nous en procurer à temps. Pendant ce temps, Vladimir Ilitch s’était éloigné doucement. Les junkers me menacèrent de leurs nagaïkas (fouets) et exigèrent que je les suivisse. Je refusai catégoriquement. En définitive, ils décidèrent inutile de se colleter avec des clochards. En effet, nous en avions tout l’air. Les junkers s’éloignèrent.

Je rejoignis Vladimir Ilitch et, ensemble, nous poursuivîmes notre chemin.

Nous arrivâmes à Smolny. A l’entrée, une grande foule était concentrée. Et alors, nous apprenons que les laissez-passer des membres du soviet de Petrograd, qui étaient jusqu’à présent blancs, sont désormais rouges. Cette difficulté était plus grave et, malheureusement, il n’y avait pas un de nos camarades dans la foule. Celle-ci était révoltée de ne pas pouvoir passer. Moi, j’étais plus révolté et indigné que tous et, brandissant mes deux faux laissez-passer, je criais: «Comment, moi, un membre légitime du soviet de Petrograd, on ne me laisse pas passer!»

Je criai aux camarades qui étaient devant moi qu’il ne fallait pas se préoccuper de ce contrôle, qu’il fallait passer et que, à Smolny même, on verrait bien à quoi s’en tenir. Je commençai à pousser comme un «pickpocket» et je fis si bien que les contrôleurs ne tardèrent pas à être débordés. Enfin, nous arrivâmes à Smolny. Aussitôt nous montâmes au deuxième étage, au bout du couloir près de la salle des fêtes. […]

Comme il n’était pas commode de parler dans le couloir, nous entrâmes dans une chambre près de cette salle des fêtes ou se tenait la séance du soviet. Trois hommes, la crème des mencheviks, les leaders de leur parti – Dan, Liber, et, si je ne me trompe, Gotz – sortirent de la salle et pénétrèrent dans la chambre ou nous nous trouvions. L’un d’entre eux (je ne me souviens plus lequel), retirant de son manteau un paquet, déclara qu’il contenait du pain, du beurre, du saucisson et du fromage, et invita les deux autres à partager son déjeuner. Plongés dans leur conversation, ils ne firent aucune attention à nous. Le menchevik posa le paquet sur le bout opposé de la table devant laquelle Vladimir Ilitch était assis. C’est alors seulement, en défaisant le paquet, qu’il reconnut Vladimir Ilitch, malgré le bandeau qui lui couvrait le bas du visage. Terriblement troublé, le menchevik s’empressa de rempaqueter ses victuailles et tous les trois, atterrés, rentrent dans la salle des fêtes. Cet incident mit de bonne humeur Vladimir Ilitch, qui se mit à rire.

Nous sortîmes également et, nous rendant dans une autre salle où aussitôt un grand nombre de camarades du noyau dirigeant du Parti nous rejoignirent, nous nous mîmes immédiatement au travail et, sans parole inutile, commençâmes à examiner la nouvelle situation créée.

Pendant ce temps, la bataille avait éclaté en ville. On entendait distinctement les coups de fusil et les grondements de canon.

A la salle des fêtes, la séance avait pris fin, les mencheviks s’empressèrent de partir, sentant qu’ils avaient perdu la partie. Une réunion du soviet de Petrograd ayant été fixée pour minuit, les membres du soviet demeurèrent dans la salle. «La parole est à Vladimir Ilitch Lenine!» Vous décrire l’enthousiasme de la salle, cela m’est impossible. En tout cas, on n’entendit plus ni les fusillades ni les canonnades du dehors, elles furent étouffées par le bruit des applaudissements, qui durèrent plusieurs longues minutes; enfin, Vladimir Ilitch eut la possibilité de parler.

Quand la réunion prit fin, tout le monde se dirigea vers l’étage inférieur et moi aussi en tant que «garde du corps». Les députés prirent place devant la table, mais comme il ne restait plus de chaise pour moi, je m’assis par terre, dans un coin, les genoux au menton.

Les discussions roulaient sur l’organisation d’un gouvernement. On se demandait comment il fallait le nommer. Certains proposèrent «ministère», cette proposition fut rejetée. Quelqu’un suggéra «commissariat du peuple», cela fut adopté. Ensuite, on se partagea les fonctions. Pendant tout ce temps, j’étais dans mon coin et j’écoutais. Mon travail était terminé et je devins «chômeur».

(Source Gallica, site de la BNF)

 

«La crise est mûre.

Tout l’avenir de la révolution russe est en jeu. Tout l’honneur du parti bolchevik est en question. Tout l’avenir de la révolution ouvrière internationale pour le socialisme est en jeu.» «Vous qui protestez contre ces événements, vous êtes des pauvres types, des faillis. Votre rôle est terminé. Allez là où est votre place, dans les poubelles de l’histoire.» Trotsky, le 25 octobre 1917, à la Tribune du Congrès des soviets.


Notes :

[1] Alexandre Fiodorovitch Kerenski (1881-1970). Dès février, il occupe divers postes ministériels, en tant que membre du Parti socialiste révolutionnaire (aile de droite). Il prend la tête du gouvernement provisoire russe en juillet, avec l’accord du soviet, il forme un gouvernement à majorité socialiste. Il reste à la tête du pays durant 100 jours. A la tête de l’armée, il instaure la République russe le 14 septembre 1917. En fin septembre, il forme le troisième gouvernement de coalition. La question au centre pour lui: la «gestion de la guerre». Le refus du désengagement de la guerre est à l’origine d’une crise d’une grande ampleur, touchant tous les secteurs de la société, avec comme expression la plus visible la désertion des paysans-soldats qui retournent dans leurs villages, «n’oubliant» pas en chemin de commettre quelques pogromes. Cela au moment où le mot d’ordre: «du pain, la paix, la terre» acquiert une audience et des initiatives de mise en pratique. La bipolarisation entre le gouvernement, la Douma et l’Assemblée des soviets s’exacerbe. Le 7 novembre (25 octobre), le dit «coup d’Etat» s’opère. De facto, un vide est occupé par les bolcheviks et quelques alliés (les socialistes révolutionnaires de gauche). Le récit de E. Rachia, «le garde du corps» de Lénine, donne une image assez réaliste de l’occupation du pouvoir gouvernemental par une fraction du Parti bolchevik, placée sous la houlette de Lénine. Cette «prise pouvoir» apparaît assez improvisée en termes de stratégie militaire et même politique. (Réd. A l’Encontre).

 [2] Institut Smolny: cet institut a été fondé par décret signé de Catherine II le 5 mai (24 avril) 1764. Le but était de donner une éducation pour que des filles «bien nées», de la noblesse, deviennent des femmes instruites, de «bonnes mères», des «membres utiles à la famille» et à la société. Pendant la révolution de 1917, le bâtiment a été choisi comme quartier général des bolcheviks. C’est de là que «partit» l’insurrection du 25 octobre. C’était la résidence de Lénine pendant plusieurs mois, jusqu’au moment où le gouvernement soviétique a été déplacé à Moscou. Après cela, l’Institut Smolny devint le siège de la section locale du Parti communiste, dans les faits a fonctionné comme «municipalité», comme «hôtel de ville». (Réd. A l’Encontre)