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Jean van Heijenoort Sept ans auprès de Léon Trotsky De Prinkipo à Coyoacán

Léon et Natalia Trotsky en compagnie de Marguerite et Alfred Rosmer en 1939 à Taxco.

 

 

Le portrait du grand révolutionnaire en exil, avec en toile de fond, l’histoire du mouvement trotskiste de 1927 à 1940.

Réédition augmentée de :
Van, un témoignage récent par Esteban Volkov,
La conservation des archives de Léon Trotsky
par Laure van Heijenoort,

La place de Léon Trotsky dans l’Histoire
et de
Remarques complémentaires sur quelques écrits concernant Trotsky
par Jean-Jacques Marie,

et d’un Index biographique des noms cités.

Relié, format 13,5 x 21. 368 pages, 25 euros
Souscription (avec copie de cet avis):
19 € (au lieu de 25 €) + 1 € (expédition) = 20 €

Chèque à adresser aux
Éditions Lettres Nouvelles - Maurice Nadeau
5 rue Malebranche, 75005 Paris
ou achat en ligne sur le site : www/maurice-nadeau.net

 

Le site culturel www.delibere.fr publie, Mardi 23 Février 2016, une série de dix-huit photographies inédites de Léon Trotsky prises pendant son exil au Mexique et commentées par le petit-fils du révolutionnaire russe, le seul témoin encore vivant de ses derniers jours, en août 1940.

 


Il était dix-huit négatifs, par Gilles Walusinski

Source : http://www.delibere.fr/Trotsky-18-negatifs-walusinski-rosmer-seva-natalia

Mardi 23 Février 2016

Enfant, j’aimais bien la compagnie des adultes. Les amis de mes parents aiguisaient ma curiosité. Je ne savais pas encore que les visites que nous faisions à Périgny-sur-Yerres, alors en Seine-et-Marne, chez Marguerite et Alfred Rosmer, me faisaient tutoyer l'histoire. Marguerite et Alfred Rosmer habitaient une ancienne grange qu’un architecte avait transformée en une maison originale. Nos visites, c’est la mémoire qu’il me reste, devaient coïncider avec des vacances tant j’ai le souvenir d’un jardin impressionniste descendant, tout en fleurs, vers l’Yerres. Enfant, je ne savais rien de ce qui s’était passé dans cette grange « avant la guerre » et le nom de Léon Trotsky n’était pour moi qu’une abstraction entendue au travers d’une porte laissée entrouverte, le soir, quand mes parents recevaient des amis. Dans ces années 1950, la guerre marquait encore les esprits et, derrière les mots que j’entendais, je n’identifiais pas encore la fondation de la quatrième internationale à Périgny.

Natalia, Léon, Alfred, Marguerite et Seva

Toute mon enfance et adolescence, j’entendais ma mère reprocher à mon père de la laisser trop souvent seule le soir avec nous, mon frère et moi, pour participer aux réunions de la Révolution Prolétarienne, revue anarcho-syndicaliste lancée en 1925 par Pierre Monatte, fondateur en 1905 de la Vie Ouvrière, qu’il avait quittée après sa rupture avec le Parti Communiste Français (PCF).

 
En 1952, j’accompagnai mon père pour attendre Pierre Monatte à sa sortie du journal France Soir, le jour de sa retraite de correcteur. Je me souviens de la photographie que mon père avait faite avec son Foca récent. Elle fut publiée dans la Révolution Prolétarienne dans le numéro en hommage à Pierre Monatte après son décès en juin 1960. Mon père en avait fait un tirage médiocre avec son agrandisseur Rob à l’objectif en cul de bouteille.

Avec Seva

Alfred Rosmer écrivait sur la politique internationale dans la Vie Ouvrière, puis dans la Révolution Prolétarienne où il avait suivi Pierre Monatte. Alfred Rosmer y côtoyait Marcel Martinet, écrivain et poète qui s’était éloigné, lui aussi, du PCF. Son fils Daniel Martinet avait pris le même chemin. À son vrai nom, Alfred Griot avait préféré ce nom de plume, Alfred Rosmer, inspiré d’un personnage d’Henrik Ibsen. Né aux États-Unis en 1877, son père y était coiffeur, Alfred Rosmer parlait l’anglais couramment et plusieurs langues apprises par la suite.
 
Daniel Martinet était chirurgien. Enfant, il m’avait déjà opéré deux fois et m’intimidait tant que l’aquarium de la salle d’attente, rue Washington, me restait plus en mémoire que ses liens avec la Révolution Prolétarienne et Alfred Rosmer. Ce n’est que bien plus tard, après des promenades en forêt de Fontainebleau, en famille avec Marcel et Daniel Martinet, que j’ai pris conscience de l’importance de cette amitié, du rôle d’Alfred Rosmer dans l’histoire et de sa proximité avec Léon Trotsky. L’amitié se poursuit aujourd’hui avec Claire Martinet, la fille ainée de Daniel Martinet, ma contemporaine.

En compagnie des gardes du corps de Trotsky


En 1952, Alfred Rosmer avait publié son livre, « Moscou sous Lénine », et Albert Camus écrivait dans la préface « qu’Alfred Rosmer, en ces temps tortueux, a suivi la voie droite, à égale distance du désespoir qui finit par vouloir sa propre servitude et du découragement qui tolère la servitude d’autrui. C’est ainsi qu’il n’a rien renié de ce qu’il a toujours cru ».
 
Au printemps 1964, jeune étudiant, j’accompagnai mon père pour visiter Alfred Rosmer à l’hôpital. Il s’était cassé le col du fémur. Il était veuf, Marguerite Rosmer était décédée en 1962, quelques jours avant la mort de Natalia Trotsky. C’est la dernière fois que j’ai vu cet homme que j’aimais beaucoup. Quand il venait chez nous, rue de la Fontaine-au-Roi, je grimpais sur ses genoux et je l’écoutais me raconter ses souvenirs des voitures de pompiers dans le New York de sa jeunesse.

Dix-huit négatifs
 
En 1970, j’avais enfin assumé ma vocation et j’étais devenu photographe. Les amis m’encourageaient et voulaient m’aider. C’est à cette époque que mon père me confia une pochette Kodak d’aspect ancien contenant dix-huit négatifs noir et blanc. C’est très probablement Daniel Martinet qui avait confié à mon père ces photographies pour que j’en réalise des tirages « professionnels ». Bien que mes souvenirs de cette période soient un peu floutés, il est certain que mon père, conscient de l’importance historique des documents, a proposé de les montrer à l’institut Trotsky que dirigeait Marguerite Bonnet, une de ses amies.

Marguerite et Alfred Rosmer

Sur six de ces photographies figurent ensemble Léon Trotsky, sa femme Natalia Sedova, et Seva, leur petit fils. Sur plusieurs autres, prises au Mexique au mois d’août ou au mois de septembre 1939, on reconnaît Alfred Rosmer et son épouse, Marguerite Rosmer.
 
Claire Martinet m’a récemment confié une photographie prise au mois d’avril 1939, un petit tirage aux bords crénelés comme on le faisait à cette époque. On y reconnait Daniel Martinet, son père, en compagnie de Seva, de Roman Bernaut, fils d’Ignace Reiss assassiné à Lausanne en septembre 1937, et de sa mère Elsa Bernaut. C’est probablement Marguerite Rosmer qui a pris cette photographie sur le balcon de la grange de Périgny.
 
Depuis le décès de sa mère à Berlin, Seva avait été élevé par Léon Sedov, son oncle, et la compagne de celui-ci, Jeanne Martin. Après la mort de Léon Sédov, assassiné sur son lit d’hôpital par des sbires de Joseph Staline, Léon Trotsky, très affecté par le décès de son fils, avait désigné Alfred Rosmer comme tuteur de Seva, que Jeanne Martin avait mis en pension dans une institution privée. Daniel Martinet aida Alfred et Marguerite Rosmer à l’en faire sortir.
 
Aujourd’hui, il me reste une lettre datée du 9 février 1979, à en tête de l’institut Léon Trotsky, adressée par Jean Risacher à mon père, Gilbert Walusinski. Il y évoque son intérêt pour les dix huit photographies.
 
J’ignore la suite qui a été donnée à ces démarches, je sais seulement que Jean Risacher est l’un des co-auteurs de l’énorme dictionnaire du mouvement ouvrier, l’œuvre de Jean Maitron, autre ami de mon père.

En compagnie de leur petit fils Seva

Depuis cette année 1979, j’ai conservé, outre la pochette avec les négatifs, trois planches-contacts représentant les positifs des dix-huit négatifs ainsi que neuf tirages des meilleures images.
 
Jusqu’à ces dernières années, les dix-huit photographies sont restées inédites. J’ai numérisé les négatifs et tenté d’en améliorer le rendu positif avant de réaliser des tirages de chacune d’elles.
 
Le temps passait et je montrai ces photographies à quelques amis. L’un d’eux, Michel Boujut, me dit en 2011 que nous devrions en publier l’histoire, malheureusement, il décéda peu après. C’est à cette même période que j’ai lu « l’homme qui aimait les chiens », le livre de Leonardo Padura paru en janvier 2011 aux éditions Anne-Marie Métailié et qui raconte en trois histoires croisées l’exil de Léon Trotsky, la vie de son assassin, Ramón Mercader, et celle d’un écrivain cubain qui fait la connaissance de ce dernier promenant ses lévriers barzoïs sur une plage de Cuba.
 
En 2012, j’avais écrit un article rendant compte d’une exposition du photographe mexicain Manuel Álvarez Bravo. Ce dernier avait rencontré Léon Trotsky et André Breton chez Diego Rivera en 1938.

En illustration, j’avais reproduit la plus emblématique des photographies de Seva, Léon Trotsky et Natalia Sedova. Cette photographie s’est retrouvée reprise à mon insu par BBC News, dans un article du 28 août 2012, titré « Trotsky’s grandson recalls ice pick killing », « le petit fils de Trotsky se souvient du piolet meurtrier ».
 
Fin 2014, Leonardo Padura est venu à Paris présenter son dernier roman, « hérétiques », et le signer dans une grande librairie. Je lui montrai cette même photographie, ainsi qu’à René Solis, co-traducteur de « l’homme qui aimait les chiens », qui l’accompagnait. René Solis m’a fait part de son intérêt et de son désir de mener l’enquête sur cet ensemble de photographies. Leonardo Padura et lui ont évoqué Taxco comme lieu possible des prises de vues.
 
En novembre 2015, René Solis m’a annoncé son prochain voyage à Cuba puis à Mexico, ainsi que son projet de rendre visite à Seva, qui s’appelle aujourd’hui Esteban Volkov et est âgé de quatre vingt neuf ans, pour lui montrer les photographies. Le récit de cette rencontre dans la maison de Coyoacán où Léon Trotsky a été assassiné et qui est maintenant un petit musée et le lieu de sépulture de Léon Trotsky et de Natalia Sedova revient à René Solis. Je suis heureux d’avoir appris que l’appareil photo était peut-être celui de Marguerite Rosmer et que Seva sera content de recevoir ces dix huit tirages.

 

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