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Pour un examen critique du programme de "La France insoumise", par Denis Collin

Source : http://la-sociale.viabloga.com/news/pour-un-examen-critique-du-programme-de-la-france-insoumise

Ou pourquoi Mélenchon ne mérite ni l'excès d'honneur de ses partisans ni l'indignité à laquelle le vouent certains de ses adversaires

Jean-Luc Mélenchon est devenu un homme populaire (dans les sondages) sans pour autant que les sondages en termes d’intentions de vote suivent la courbe ascendante de sa popularité. Entre ses fans subjugués par ses meetings qui sont de véritables « one man show » et ses détracteurs qui en font le croquemitaine de la politique française, il semble bien difficile de garder raison.

C’est entendu, la campagne de Jean-Luc Mélenchon pose de très nombreux problèmes. Sur le fond d’abord : son programme présente de nombreux points positifs – par exemple sur les institutions, sur la défense des droits des travailleurs, sur l’école, sur la laïcité, etc.. On pourrait être plus sceptique sur la « transition écologique ». L’économie de la mer et les éoliennes sont des solutions techniques qui ne disent rien des questions fondamentales de la société. C’est trop ou pas assez. On peut relever quelques idées assez farfelues : Mélenchon veut nous guérir de notre addiction aux protéines animales et propose en même temps l’installation de 300000 agriculteurs… On ne peut pas faire plaisir à la fois aux « vegan » et aux paysans.

On pourrait longuement discuter de la laïcité. Le programme propose une laïcité stricte, incluant – il est le seul à le faire – la suppression du statut concordataire de l’Alsace-Moselle. Mais il évite soigneusement les questions qui fâchent, c’est-à-dire celles du « communautarisme » et plus exactement de l’attitude à tenir face à l’offensive séparatiste menée par les Frères musulmans et toutes sortes de salafistes. Le programme, dans son chapitre sur la lutte contre le terrorisme propose seulement de « supprimer le terreau communautaristes ». Formule bien vague, on en conviendra. Le soutien qu’il a reçu de la part de Clémentine Autain pourrait laisser soupçonner que les choses ne sont pas si claires. Le candidat lui-même est spécialiste de l’art de « botter en touche » quand des questions un peu précises lui sont posées.

Le deuxième « flou » porte sur l’UE. L’orientation de Mélenchon se résume en deux parties : 1) un plan A qui propose une renégociation des traités afin de garantir à chaque nation le droit de mener la politique économique et sociale qu’a décidée le peuple. Le but est cependant de « refonder l’Union Européenne » ; 2) si cette renégociation n’aboutit pas, la France refusera d’appliquer la discipline de l’UE (plan B). Or, cette proposition, si elle a le mérite de mettre le doigt sur la question centrale, celle que passent sous la table les autres candidats, n’en est pas moins très floue et laisse la porte ouverte à une politique à la Tsipras. Supposons, hypothèse parfaitement irréaliste que le plan A fonctionne, alors la conclusion logique est la fin du pacte de stabilité et donc la fin de la monnaie unique qu’est l’euro et le retour aux monnaies nationales avec éventuellement une monnaie commune. Il est en effet impossible de garantir une monnaie unique avec des politiques économiques trop divergentes. A fortiori, si nous sommes dans le cas du plan B, la France ne peut « désobéir » sans rejeter l’instrument essentiel de la discipline européenne qu’est l’euro. Bref, sur ce point, Mélenchon est exactement sur la ligne de Tsipras … avant l’élection grecque et il est à craindre que, si d’aventure Mélenchon était élu, il ne suive finalement la même ligne au motif qu’il faut sauver l’euro. Encore en 2012, Mélenchon disait pis que pendre de ceux qui voulaient sortir de l’euro.

En matière de politique étrangère, Mélenchon veut endosser l’habit du général De Gaulle, affirmant que son seul guide est l’intérêt de la France. Ne plus suivre aveuglément les USA, refuser la politique anti-Russe et toute velléité d’intervention militaire. Il préconise la sortie de l’OTAN. Tout cela pourrait sembler séduisant. Mais en réalité Mélenchon s’appuie sur une analyse qui retarde de plusieurs décennies et reste aveugle aux défis fondamentaux qui se posent à qui veut préserver la paix entre les nations. Ne prenons ici qu’un point : on ne peut faire de la souveraineté du peuple la source de toute légitimité politique sans proclamer que ce droit ne vaut pas que pour la France mais a bien une portée universelle. Tout naturellement donc, il faudrait se prononcer pour la garantie de l’intégrité et de l’indépendance de l’Ukraine ou encore pour les droits des Kurdes…

Il est encore d’autres questions et tout cela devrait être approfondi. En tout cas le programme de « La France insoumise », s’il est critiquable en bien des points se revendique clairement de l’héritage d’un républicanisme social, réformiste, mais sérieusement réformiste. En faire la « solution de secours de l’impérialisme français » comme on a pu le lire ici et là est parfaitement ridicule. De tous les candidats susceptibles de présenter un peu plus qu’une candidature de témoignage, il est, à l’heure actuelle, le seul à qui l’on pourrait apporter un soutien critique.

Je dis bien soutien critique. Car le style de l’homme, la scénographie de sa campagne, la posture « sauveur suprême » qu’il adopte font fortement douter qu’il reste quoi que ce soit de solide une fois les lampions de la présidentielle éteints. La « France Insoumise » est un « mouvement », construit autour d’un chef charismatique mais ce n’est pas l’embryon d’une nouvelle organisation politique capable d’unir durablement le mouvement ouvrier et socialiste. L’échec patent du PG, les méthodes anti-démocratiques qui prévalent dans ce mini-parti et viennent ligne directe du lambertisme autant que de la fascination de Mélenchon pour les « caudillos » latino-américains, devraient suffire pour interdire tout optimisme exagéré quant à l’avenir du « mélenchonisme ».


Petite mise au point à propos de Mélenchon et de la question laïque…, par Robert Duguet


Denis Colin écrit que Mélenchon est le seul à se prononcer pour l’abrogation du statut d’Alsace-Moselle. Je crois qu’on devrait prendre très au sérieux que Mélenchon a toujours écrit et défendu qu’il s’inscrivait dans la continuité du mitterandisme, avec un zeste de lambertisme pour les effets d’estrade. Relisez la biographie qui est la sienne, notamment dans wikipedia, notes biographiques soigneusement contrôlées par l’intéressé lui-même.

Il faut revenir à ce qui a conduit à la honteuse défaite laïque de 1983 ; on lit ceci dans cette notice biographique :

« Motivé par le tournant de la rigueur entrepris par le gouvernement socialiste en 1983, il intègre la loge franc-maçonne Roger Leray du Grand Orient de France (GODF) où il a comme thèmes de prédilection l'idéal républicain et la défense de la laïcité. Outre cette filiation politique, il trouve dans la franc-maçonnerie une filiation personnelle, son père et son grand-père étant eux-mêmes maçons. En 1984, lors des débats relatifs à la loi Savary, il reproche au GODF de ne pas s'engager pleinement dans la bataille en faveur de l'unification des enseignements public et privé au sein d'un grand service public de l'Éducation nationale. Amer, il reste franc-maçon mais de manière peu assidue, sans s'impliquer fortement dans les affaires internes du GODF … »

Il y a eu à l’époque au sein des différents courants de la franc-maçonnerie, pas seulement au sein du Grand Orient, une opposition laïque à la ligne de la prétendue unification public-privé, qui n’était autre chose que la trahison du mot d’ordre : « fonds publics à école publique ! fonds privés à école privée ! », revendication présidant à la constitution du CNAL en 1962. La prétendue unification laïque est définie précisément dans le préambule de la loi Savary de 1983 : « l’école privée confessionnelle concourt au service public ». La loi Savary n’était pas autre chose que le prolongement et donc l’aggravation des lois antilaïques imposées au pays en 1962 par Debré et De Gaulle. Dans cette logique le statut concordataire, issue de la législation allemande de Bismark, n’a jamais été abrogé. Normal, le gaullisme c’est le retour à l’union du trône et de l’autel.

Mélenchon n’a jamais rompu avec la ligne de « l’unification laïque » qui a conduit à la trahison et à la défaite laïque de 1984. Simplement la référence formelle à des positions laïques lui donnait au sein du PS une posture lui permettant d’apparaitre comme l’aile gauche dans un parti dont les fondements doctrinaux définis par l’unité des deux cultures à Epinay – la culture laïque et la culture chrétienne – étaient foncièrement antilaïques. Epinay (1971), c’est le MRP qui s’installe dans le semi-cadavre de la social-démocratie. Je me souviens d’une émission télévisée où Mélenchon polémiquait avec Marine Le Pen sur la laïcité. Cette dernière finit par lui river ses clous en lui disant : « voulez-vous dire, Monsieur Mélenchon, qu’il faudrait revenir sur la situation qui s’est imposée en 1984, aux termes de laquelle la république continue à financer l’enseignement confessionnel ? » Face à cette passe d’armes de la présidente du FN, Mélenchon se tait. Et pour cause ! Rocard premier ministre interviendra sur le statut d’exception en allant au bout de la trahison : il se prononcera pour l’application du statut d’exception à tout le territoire de la république, c’est-à-dire pour un retour à une législation concordataire d’avant les lois laïques.

Mélenchon serait le seul candidat à la présidentielle qui se prononcerait pour l’abrogation du statut d’exception… Même cela, cher Denis, c’est faux !


 

L’affaire Fillon ou la destitution de la Ve République, par Christian Salmon

lundi 13 février 2017.

Source : https://www.mediapart.fr/journal/france/120217/l-affaire-fillon-ou-la-destitution-de-la-ve-republique


 
L’affaire Fillon est un naufrage. Le naufrage d’un homme et le naufrage d’un système politique auquel il appartient depuis 35 ans. Car aujourd’hui, l’élection au suffrage universel ne suffit plus à donner la légitimité pour gouverner.
L’affaire Fillon n’est pas le premier scandale qui ait fait vaciller une candidature présidentielle sous la Ve République. On serait même tenté de dire que c’est un classique. Georges Pompidou et l’affaire Markovic, Jacques Chaban-Delmas et sa feuille d’impôt, Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa, Jacques Chirac et les emplois fictifs de la mairie de Paris. Dernière en date, l’affaire du Sofitel de New York qui emporta la candidature de Dominique Strauss-Khan à l’élection présidentielle de 2012 et ouvrit la voie de l’Élysée à François Hollande. Quant à Nicolas Sarkozy, ce n’est pas une mais plusieurs affaires qui alimentent la chronique politico-judiciaire depuis son élection en 2007. Et ce n’est pas un destin élyséen que l’affaire Cahuzac a discrédité, c’est tout le quinquennat de François Hollande. « Ce n’est pas qu’elles se dégonflent, disait Jacques Chirac, elles font “pschitt” » ; c’est souvent vrai, mais il arrive aussi qu’on ne s’en relève pas.

L’affaire Fillon est un naufrage. Le naufrage d’un homme, le naufrage d’un système politique auquel il appartient depuis 35 ans et dont il a épousé toutes les versions, du séguinisme au sarkozysme, et du gaullisme social au libéralisme décomplexé. C’est enfin un nouvel épisode d’un naufrage aux conséquences imprévisibles, celui de la Ve République.

Naufrage personnel tout d’abord. Les révélations du Canard enchaîné ont frappé en plein cœur le récit du candidat, un récit qui relevait d’un registre plus moral que politique et qui invitait au redressement national par le travail et au prix de sacrifices. Fillon proposait aux Français une véritable cure d’« austérité » qu’ils étaient sommés d’accepter au nom de l’« exemplarité » de son auteur. Fillon promettait de retrouver le chemin de l’authenticité, au prix d’une rupture avec les illusions du bling-bling sarkozyste comme avec les mirages de l’identité heureuse d’Alain Juppé. Avec lui, le pays allait retrouver des horaires de travail décent, des écoliers en uniforme et, en prime, la messe du dimanche. Et avec son profil de notable de province, son épouse au foyer, ses cinq enfants et son manoir de Beaucé, Fillon avait un certain crédit. Il pouvait même claironner le triptyque « travail, famille, patrie » sans que personne ne songe à l’accuser de pétainisme subliminal. Gaulliste il était, gaulliste il restait. Sa probité personnelle était indexée à celle du Général, qui remboursait ses factures d’électricité. La statue du commandeur Séguin tenant lieu de témoin de moralité.

Les campagnes électorales aujourd’hui ne reposent plus seulement sur des contenus idéologiques ou des programmes, mais sur des performances théâtrales et des productions symboliques. Elles se déroulent à la frontière du public et de l’intime, de la politique et de la morale. Dans ce contexte, les affaires constituent l’événement perturbateur, le coup de théâtre indispensable à la tension dramaturgique. Ce sont la tension narrative, l’identification symbolique, les métaphores (et la façon dont elles sont interprétées dans le flux des événements) qui déterminent le vainqueur d’une élection et non pas son programme.

Avec l’affaire Fillon, l’élection présidentielle est entrée dans une zone de turbulences aux conséquences imprévisibles. Emmanuel Macron l’a bien compris, qui vient de déclarer au JDD : « C’est une erreur de penser que le programme est le cœur d’une campagne. La politique, c’est mystique. C’est tout mon combat. » Au risque de l’extinction de voix. Ou de la démystification, comme dans le cas Fillon.

La mystique macronienne, c’est un peu plus qu’un récit de vie. Cela met en jeu des actes de langage, mais aussi des moyens de production symbolique, une théâtralité, des effets de cadrage (photographique, syntaxique, sémantique). Enfin, pas de mystique sans la réverbération des discours dans la médiasphère, leur appropriation par les réseaux sociaux. Thomas Mann considérait la vie dans le mythe comme une « vie en citations », définition qui prend avec Internet une signification nouvelle : désormais, le grand mythographe, c’est Google. Nos dieux profanes, qu’ils soient sportifs, mannequins ou présidents, naviguent sur le Web. C’est lui qui hiérarchise les divinités et dresse la carte de leurs navigations. Il y faut de l’inédit et de la répétition. Jeanne d’Arc et Uber. Le Puy du Fou et les nanotechnologies. Pas de performance qui ne s’avance codée, cryptée, drapée de précédents. Pas même de campagne électorale sans que l’on convoque les grands anciens, un récit des origines. Pas d’élection qui ne soit un revival. C’est cette réécriture, cette répétition, cette trace qui donne à l’inédit son « aura » spectrale, sa troisième dimension.

Ce qui fait le succès d’une campagne, ce n’est pas une image ou une « histoire », c’est une performance complexe, entre rituel et stratégie, capable tout à la fois de se connecter avec l’électeur, de focaliser le débat, de contrôler l’agenda, d’imposer une ligne narrative, de créer son propre réseau de diffusion virale. La feuilletonisation de la vie politique que dénonce François Fillon appartient en partie déjà au passé, à l’âge télévisuel où il y avait encore une audience pour chaque épisode. Aujourd’hui, la communication politique est dominée par l’exigence de la vitesse. Les enchaînements narratifs se transforment en engrenages de coups d’éclat et d’effets de surprise. Inutile d’essayer de dérouler un récit au long cours lorsqu’une information peut surgir à tout instant et venir bouleverser la séquence en cours.

Le carré magique

C’est le croisement de ces effets qui explique le succès ou l’échec d’une campagne électorale. Ce que j’avais appelé, au moment de la campagne d’Obama, le carré magique de la communication politique. Premier côté du carré : Raconter une histoire capable de constituer l’identité narrative du candidat en résonance avec l’histoire collective (storytelling). Deuxième côté : Inscrire l’histoire dans le temps de la campagne, gérer les rythmes, la tension narrative (timing). Troisième côté : Cadrer le message idéologique du candidat (framing) et imposer un « registre de langage cohérent » en « créant des métaphores ». Quatrième côté : Créer son réseau sur Internet et sur le terrain, c’est-à-dire un environnement hybride et contagieux susceptible de capter l’attention et de structurer l’audience du candidat (networking).

Le carré magique n’est pas une recette, c’est un schéma qui désigne des enjeux stratégiques, les conditions de réussite ou d’échec d’une performance collective. Chaque côté du carré magique est un champ de bataille. De ce point de vue, l’affaire Fillon est un cas d’école : les quatre côtés du carré magique ont été enfoncés par l’affaire et ses rebondissements.

Les scénaristes de série télévisée ne s’y sont pas trompés. « On est presque dans une pièce de Shakespeare », explique l’un deux. Surnommé sur Twitter « House of Sarthe » en référence à la série House of Cards, on a comparé l’affaire Fillon à Downton Abbey, Game of Thrones ou encore Borgen. Le timing des révélations du Canard était presque parfait. L’emploi présumé de l’épouse et des enfants de Fillon, la ristourne sénatoriale et ses éventuels conflits d’intérêts n’intéressaient personne tant qu’il n’était pas le vainqueur annoncé de la présidentielle. À trois mois de l’élection, il devenait vulnérable, à portée du soupçon et de l’opprobre. C’était le moment idéal pour un coup de théâtre.

Le Fillon presbytéral, qui promettait aux Français un long carême contre la rémission de leurs péchés, s’est trouvé renvoyé à ses propres faiblesses. Goût du luxe, voitures de sport, costumes sur mesure et mocassins à glands. Celui qui promettait du sang et des larmes et fustigeait les assistés était beaucoup moins sourcilleux quand il s’agissait de ses propres deniers : soupçons d’emplois fictifs, ristourne sénatoriale, conflits d’intérêts… « Je suis un homme, pas un saint ! » protestait le pécheur comme à confesse… mais c’était déjà trop tard. Il eût fallu le dire avant. Ou, à tout le moins, ne pas jouer les saintes-nitouches. Avec moins de trémolos dans la voix et un peu plus de modestie. Maintenant le mal est fait. L’icône est à terre, l’identité narrative du candidat en miettes.

Les électeurs de la primaire de la droite et du centre croyaient avoir choisi l’anti-bling-bling de la droite, tourné la page du Fouquet’s et du rapport décomplexé de Sarkozy à l’argent. Un président intègre, raide comme la justice ne saurait faire de mal dans une période de crise. Les révélations du Canard enchaîné, confortées par celles d’« Envoyé spécial » et de Mediapart, ont mis à mal l’image d’intégrité de celui qui avait fait de sa foi chrétienne un gage de probité. « Ces révélations ont instillé le doute en nous, reconnaissent deux électeurs des Hauts-de-Seine interrogés par le journal La Croix. Il est peut-être dans le droit, mais pas dans l’exemplarité. » Contraint de passer au confessionnal, il feignait de s’excuser tout en criant au complot : « On veut me mettre à genoux ! » Sans doute, comme le dit la sociologue Monique Pinçon-Charlot, « il existe chez François Fillon un sentiment d’impunité sincère car ce n’est pas l’impunité d’un homme mais celle de toute une classe. Ce sentiment se construit dans l’entre-soi des puissants, qui vivent dans une bulle ». Ce qui nous ramène à la politique.

Élu plus jeune député de l’Assemblée à 26 ans, sénateur-maire, plusieurs fois ministre, premier ministre pendant cinq ans, François Fillon n’est pas un perdreau de l’année. C’est un apparatchik qui a bénéficié des largesses de la République pendant 35 ans. Son discrédit atteint toute la classe politique. « Jamais dans l’histoire de la République, a déclaré François Bayrou, sur France 2, un candidat aux plus hautes fonctions, à la présidence de la République, n’a été ainsi sous l’influence des puissances d’argent. »

L’après-Hollande s’est démultiplié, nous sommes dans l’après-Juppé, l’après-Sarkozy, l’après-Valls, et maintenant l’après-Fillon… Marine Le Pen elle-même ne se sent pas très bien, craignant de glisser dans un “après” prénommé Marion. Trois générations dégringolent les escaliers du pouvoir. Avec l’exténuation de la sphère politique, rappelait Jean Baudrillard, le président devient de plus en plus semblable à ce “Mannequin du pouvoir” qu’est, selon Pierre Clastres, le chef dans les sociétés primitives. Loin d’être magnifié par la fonction, il apparaît désormais écrasé par elle, humilié, infériorisé, soumis à des rituels désuets, contraints de jouer les présidents, de « faire président » sans en avoir les moyens. Faute de puissance d’agir, de résolution et d’action (le state craft), il reste la mise en scène du pouvoir (le stage craft) : c’est le côté spectral, et pas seulement spectaculaire, de l’exercice du pouvoir.

Le pouvoir impersonnel

Loin d’exercer une fonction d’autorité, nos mannequins du pouvoir sont condamnés à donner des signes aux fractions éclatées d’un électorat volatil, mais aussi aux faiseurs d’opinion et à tous ceux qui peuvent donner du crédit ou de la popularité à un pouvoir discrédité ; sondages, agences de notation, éditorialistes… Une politique qui consiste à adresser à l’opinion des signes d’optimisme en pleine crise de la confiance, des signes de volontarisme en situation d’insouveraineté, des signes de sérieux et de rigueur à l’intention des marchés. Chaque ministre est chargé non plus d’un domaine de compétences et d’une autorité régalienne, mais d’un portefeuille de signes. « Comment se construit le pouvoir charismatique ? C’est un mélange de choses sensibles et de choses intellectuelles. » (Macron encore)

Mais cela ne trompe plus personne.

Depuis Le Coup d’État permanent de François Mitterrand, les opposants à la Ve République ont constamment dénoncé son caractère monarchique, le rôle et la place d’un président élu au suffrage universel, érigé au sommet de la pyramide du pouvoir, qui décide de tout et qui est, pendant la durée de son mandat, le maître du temps politique. C’est la critique du pouvoir personnel. Mais c’est un pouvoir impersonnel qui gouverne aujourd’hui : les marchés, les agences de notation, les organisations transnationales… L’homme réputé le plus puissant de la nation est un homme qui doit négocier ses marges de manœuvre avec la Commission à Bruxelles ou la chancellerie à Berlin. Depuis le traité de Maastricht et l’acte unique européen, c’est un souverain sans monnaie ni frontières. À l’abri de l’élection présidentielle, qui accrédite tous les cinq ans le mythe d’une nation souveraine et dope l’illusion d’un choix collectif, c’est “un gouvernement d’affaires courantes” qui se poursuit entre les élections. L’essentiel se joue ailleurs. C’est pourquoi le régime présidentiel court à sa perte…

L’élection au suffrage universel ne suffit plus à donner la légitimité pour gouverner, elle apparaît comme une étape de plus dans la spirale du discrédit qui ronge nos institutions démocratiques. Le suffrage universel, clé de voûte de la Cinquième République, ne fait plus recette auprès des électeurs. Les Français l’utilisent de plus en plus comme un droit de veto plutôt que comme le fondement d’une légitimité. C’est l’essence du vote antisystème. On n’élit plus, on élimine… Sarkozy fut élu sur la rupture (avec Chirac), Hollande pour en finir avec Sarkozy. Les primaires ne font qu’accélérer le mouvement. Après Hollande, empêché de se représenter, Sarkozy fut sèchement congédié, Juppé et Valls éliminés. Car il ne suffit pas de sanctionner les anciens, il faut aussi faire mentir les sondages. Les primaires organisées pour relégitimer les partis fonctionnent à rebours. Elles ont fonctionné comme une guillotine électorale, éliminant un à un les leaders des partis et les favoris des sondages. L’électeur stratège se comportant en parieur averti, qui mise à la baisse comme s’il avait davantage à gagner au discrédit des favoris qu’à l’espoir d’une alternance tant de fois déçue. On peine à discerner une logique positive à l’œuvre dans la succession d’événements qui marquent le processus électoral en cours. Le discrédit est si puissant, sa vague est si haute, que les candidats n’ont d’autre choix que de surfer sur elle, de se mettre de son côté, dénonçant le système, promettant la rupture, affichant leurs transgressions.

Le général de Gaulle avait opté pour un régime présidentiel dans le but de restaurer l’autorité de l’État, minée de l’intérieur par « le régime des partis ». Mais la Ve République s’est accommodée du régime des partis. Le président de la République n’est plus un obstacle à leur influence dissolvante. Bien au contraire ! En leur sein, la bataille pour l’élection présidentielle ne s’interrompt jamais. Ils sont devenus des appareils partisans, des machines financières et des écuries militantes pour la conquête du pouvoir. La crise de régime de la politique a mis à mal une idée chère à notre histoire de France récente : l’alternance. Les Français n’y croient plus. L’action est perçue comme illégitime ou inefficace et la parole politique a perdu toute crédibilité.

La médiasphère, avec ses talk-shows et ses réseaux sociaux, sa dramaturgie, son rythme 24/7, ses commentateurs, ses communicants, ses groupes de riposte et ses community managers, constitue le théâtre de la souveraineté perdue. Les hommes de l’État insouverain y sont convoqués non plus comme les souverains d’antan en majesté, mais comme des imposteurs exposés à la vindicte publique. Ils sont en permanence soumis à un processus de vérification et à une obligation de performance. L’insouveraineté se manifeste jusque dans les épisodes de leur vie intime… L’homo politicus que nous connaissons depuis deux siècles est voué à disparaître. Il cherche sa voie ailleurs, à l’aveugle, dans cette zone grise où la politique perd ses droits.

Trois ans avant la chute de la IVe République, le président de la République René Coty avait chargé Jacques Chaban-Delmas d’un message à l’intention du général de Gaulle : « Je constate comme vous, que la France est ingouvernable dans les conditions actuelles, autrement dit, que les institutions ne peuvent rester en l’état…Voulez-vous faire savoir au général de Gaulle que je le tiens pour le seul homme capable de tirer la France de ce marasme ? Dites-lui que si une crise se présente, je ne manquerai pas de m’engager à fond en faisant appel à lui pour former le gouvernement, dans le cadre de nos institutions, afin précisément de changer celles-ci. » Il ajoutait qu’il était prêt à s’effacer pour que le grand homme ne soit pas « gêné par la présence, à la table du Conseil des ministres, d’une autorité juridiquement supérieure à la sienne – lui qui détient de fait la plus haute autorité morale qui soit dans le pays ».

La IVe République agonisait dans le jeu de chaises musicales des gouvernements successifs. La Cinquième République y remédia au prix d’une personnalisation extrême du pouvoir exécutif, légitimée par l’élection du président de la République au suffrage universel. Six décennies passèrent… le souvenir du général de Gaulle conservant bon an mal an à la fonction le prestige de la « plus haute autorité morale qui soit dans le pays ».

Si je rappelle ces circonstances, c’est qu’il semble bien que la Ve République, au terme d’une révolution complète, soit revenue à son point de départ, à savoir la question que René Coty posait au général de Gaulle : comment « former [un] gouvernement, dans le cadre des institutions [existantes], afin précisément de changer celles-ci » ? C’est le problème qui se pose au pays.

Le discrédit est une chose instable et invisible à l’œil nu. Il se répand comme un gaz et il corrompt les sociétés avant même qu’une personnalité charismatique ne s’en empare et ne transforme ce gaz insaisissable en force matérielle. Ainsi de tous les fascismes. Ainsi du mouvement qui a porté Trump au pouvoir. Une chose est sûre : lorsque le discrédit prend le pouvoir, il est bien difficile de l’arrêter et de faire rentrer le diable dans sa boîte.

Une course-poursuite est engagée entre la politique institutionnelle, qui sert de masque aux vrais pouvoirs dominant le monde, et les citoyens qui s’en détournent en se réappropriant les termes, les lieux, les formes du débat public. D’un côté, une classe politique à bout de souffle, absentéiste, dévitalisée, soucieuse uniquement de sa survie ; de l’autre, des citoyens qui par leurs initiatives, leurs luttes et leurs colères assemblées provoquent un vaste mouvement de “destitution” de la politique institutionnelle.


Jean-Luc Mélenchon et l’immigration entre convictions et ambiguïtés, par Pablo Castaño Tierno

(militant de Podemos)

Texte inédit pour le site de Ballast

Source : http://www.fischer02003.over-blog.com/2017/02/de-l-humain-d-abord-a-l-avenir-en-commun.html


Présentation du site Ballast : Sur le fond comme sur la forme, Jean-Luc Mélenchon ne laisse personne indifférent et n’en finit pas d’alimenter, au fil de ses prises de position, les débats qui traversent le vaste camp de l’émancipation, espoir d’une présidentielle dissidente pour les uns, notable réformiste pour les autres, et chacun de s’accrocher sur la Syrie, le traité de Maastricht, Vladimir Poutine, la stratégie populiste, le foulard à l’école ou son fidèle soutien à François Mitterrand. Nous savons son verbe haut et son parcours, d’ancien sénateur socialiste au candidat autonome du mouvement de la France Insoumise, n’y revenons pas. Cet article s’attarde sur l’évolution du discours de Jean-Luc Mélenchon en matière d’immigration, entre le Front De Gauche (FDG) de 2012 et l’actuelle campagne. Ces derniers mois, ce glissement lui valut, à gauche, de fortes critiques, qu’il rejeta, « une poignée de gauchistes et de gens malveillants ». Jusqu’où peut-on parler de changement dans son propos ? Quelles pourraient en être les conséquences politiques et électorales ? L’auteur du présent article apporte ses réponses.
 

Le 13 avril 2012, à Marseille, devant une foule de plus de cent mille personnes, Jean-Luc Mélenchon soutient que le métissage est une chance pour la France et refuse absolument l’idée morbide et paranoïaque du choc des civilisations, provoquant les applaudissements enthousiastes du public.
 
Cette célébration de la diversité culturelle et de l’immigration figure dans le programme de l'humain d’abord, où l’on peut lire que la présence des immigrés en France n’est pas un problème, ou encore que l'immigration zéro est un mythe qui divise et affaiblit notre pays. Quant à l’accueil des personnes réfugiées, le programme affirme que « nous respecterons scrupuleusement le droit d’asile qui sera déconnecté des politiques migratoires ». Cinq ans plus tard, dans le programme du mouvement de la France Insoumise, l'avenir en commun, le sujet de la migration n’est plus abordé depuis la perspective des droits et des problèmes soufferts par les migrants et réfugiés. La priorité consiste désormais à lutter contre les causes des migrations, titre de la section dédiée à la politique migratoire. Si le programme inclut l’amélioration des moyens civils de sauvetage en mer Méditerranée et le respect du droit d’asile, nous n'y trouvons plus de mesures précises pour le garantir, ni pour faciliter l’accès à un titre de séjour ou à la nationalité française. Pourtant, des propositions existaient dans le programme de 2012. Plus surprenant, le programme du mouvement de la France Insoumise n’inclut pas la fermeture des centres de rétention d’étrangers.
 
Ces derniers mois, certaines des interventions publiques de Jean-Luc Mélenchon sur ces questions ont soulevé, à gauche, de vives critiques. Commentant la décision du gouvernement allemand d’accueillir huit cent mille réfugiés en un an, le candidat du mouvement de la France Insoumise assure que « nous devons les accueillir pour la raison qu’il n’y a aucune autre solution rationnelle », mais il prend soin d’ajouter que « nous ne pouvons pas faire face à la situation avec de telles méthodes. Il faut donc dissuader les gens de partir en leur donnant des raisons de rester ». Au lieu de louer le fait que le gouvernement allemand accueille un grand nombre de réfugiés, Jean Luc Mélenchon estime donc que ce n’est pas la bonne méthode. Et tandis qu’il appelle à répartir les migrants de la jungle de Calais sur l’ensemble du territoire, qu’il qualifie comme étant « une charge qui devrait revenir à la patrie toute entière », Jean Luc Mélenchon plaide pour une régularisation des travailleurs sans-papiers en déclarant que « je n’ai jamais été pour la liberté d’installation et je ne vais pas commencer aujourd’hui. Est-ce que, s’il venait dix mille médecins s’installer en France, ce serait une chance, oui ». Deux mois après, le 15 novembre 2016, il se rétracte et concède avoir dit une bêtise.
 
Sur la question de l’islamophobie, cette fois-ci, le candidat écrit dans un tweet daté du 24 août 2016, « dans notre pays, nous avons persécuté les juifs, puis les protestants et aujourd’hui les musulmans. La solution, c’est la laïcité ». Il s’éloignera de cette ligne lorsque le journaliste Jean-Jacques Bourdin l’interrogera sur cette déclaration, lors de la polémique sur le burkini, en rétorquant aux pratiquants, « foutez-nous la paix avec vos histoires de religion ». Le tweet du 24 août 2016 est alors évincé au profit d’un discours résumant l’affaire du burkini à une histoire de religion, esquivant la question de la violation des libertés fondamentales et du racisme institutionnel. Le 5 juillet 2016, Jean-Luc Mélenchon lançait au parlement européen que « je crois que l’Europe qui a été construite, c’est une Europe de la violence sociale, comme nous le voyons dans chaque pays chaque fois qu’arrive un travailleur détaché qui vole son pain aux travailleurs qui se trouvent sur place ». D’après Libération, il regrettera ces mots en privé. Mais le 9 octobre 2016, il confie au Grand Jury de Radio Télévision Luxembourg (RTL) que « plus un travailleur détaché n’entrera dans notre pays », s’il est élu, puis publie cette phrase sur son compte Twitter. Au lieu d’accuser les patrons qui pratiquent le dumping social via le travail détaché, le député européen use d’une rhétorique équivoque. Ces travailleurs semblent être coupables de la situation, alors qu’ils en sont les premières victimes. Du reste, ainsi que le souligne un syndicaliste bien au fait de la question du travail détaché, il s’avère surprenant d’entendre à ce point parler de cette forme de dumping social mais beaucoup moins de « la sous-traitance franco-française », ce contrat par lequel une entreprise demande à une autre de réaliser une partie de sa production, détériorant bien souvent les conditions de travail des salariés.
 
Nous pourrions accumuler les citations. La conclusion s’impose néanmoins. La position du candidat vis-à-vis de l’immigration est aujourd’hui bien plus ambiguë qu’en 2012. Jean Luc Mélenchon paraît volontiers sur la défensive, n’osant pas défier le discours dominant en matière de migration et de droit d’asile, imposé par l’extrême droite et relayé par les Républicains comme par toute une frange du Parti Socialiste. Ce changement, nous l’avons dit, lui valut de fortes critiques à gauche et certains des portes paroles du mouvement de la France Insoumise choisissent la stratégie de la réduction à l’absurde afin d’y répondre. Ainsi, Raquel Garrido a avancé « qu'on ne nous fera pas passer pour des racistes ». De même, un autre proche de Jean Luc Mélenchon dit que « ce monde devient fou, on tente de faire croire que nous sommes devenus racistes ». Jean-Luc Mélenchon a quant à lui attribué le harcèlement dont il souffre sur ces questions à une poignée de gauchistes et de gens malveillants. Ces déclarations suggèrent qu’il n’y aurait que deux positions possibles face aux positions de Jean-Luc Mélenchon, être entièrement d’accord ou le tenir pour raciste. La réduction à l’absurde, stratégie bien maladroite en vue d’esquiver la discussion, consiste ici à faire passer une critique légitime pour une insulte, tout en mettant au même niveau les adversaires politiques du mouvement de la France Insoumise et celles et ceux qui soutiennent, quoique de façon critique, sa candidature. Dans quelle mesure l’ambiguïté de l’ancien sénateur vis-à-vis de l’immigration constitue-t-elle à la fois une erreur politique et une erreur de stratégie électorale ?
 
Ces derniers mois, Jean-Luc Mélenchon a affirmé à plusieurs reprises le besoin de construire un populisme de gauche et il a reçu le soutien de Chantal Mouffe, théoricienne belge du populisme, aux côtés d’Ernesto Laclau. L’une des principales prémisses théoriques de la pensée de Chantal Mouffe et d'Ernesto Laclau est que le discours constitue la réalité sociale.
 
Cette notion peut paraître abstraite, mais elle opère d’une manière douloureusement concrète sur le terrain de la xénophobie et du racisme. Au Royaume-Uni, le débat public, durant la campagne du référendum sur le Brexit, s’est vu submerger par une parole ouvertement xénophobe. Les agressions, dont un meurtre, contre les étrangers et les minorités ethniques se sont multipliées, principalement dans les jours qui ont suivi la victoire du oui. Le même phénomène s’est produit aux États-Unis à la suite de l’élection de Donald Trump. Dans les deux cas, les agressions homophobes et transphobes ont augmenté. Lorsque la haine se manifeste, ce sont toujours les mêmes groupes qui en sont les victimes.

En France, les agressions xénophobes et racistes, notamment islamophobes, sont en hausse. Lorsque Jean-Luc Mélenchon soutient sur Twitter que les musulmans sont persécutés en France, il devient le seul candidat présidentiel de premier plan à dénoncer ce grave problème. Mais en n’osant pas le répéter ni l’expliquer sur BFM Télévision, face à Jean-Jacques Bourdin, il laisse à nouveau tout l’espace du débat public à ceux qui nient la montée de l’islamophobie en France. L’idée que l’ambiguïté de Jean Luc Mélenchon soit un choix conscient a été avancée par Olivier Besancenot et ouvertement revendiquée par un cadre anonyme du mouvement de la France Insoumise, expliquant à un journaliste du Figaro « qu'il faut être réaliste. Si nous adoptons la même ligne que les formations d’extrême gauche sur l’immigration, dans le contexte actuel, nous sommes morts politiquement ». Depuis la publication du livre-programme de l'avenir en commun, il ne fait plus aucun doute qu’il s’agisse d’une stratégie consciente.
 
Semblable manque de courage, proposer un discours alternatif à ceux qui dominent sur ces sujets, n’est pas seulement une erreur politique et éthique, mais une erreur du strict point de vue électoral et pour plusieurs raisons. Il est inutile d’essayer de concurrencer les Républicains et le Front National sur leur terrain. Jean Luc Mélenchon n’est pas soupçonnable, à le lire ou l’écouter depuis des années, de racisme ni de xénophobie. Il paraît très improbable, dès lors, que des racistes convaincus s’en aillent voter pour lui. Le petit pourcentage d’électeurs pour lesquels l’immigration s’avère le principal problème de la France, onze pour cent, d’après un sondage du CEVIPOF, préférera toujours d’autres candidats, comme Marine Le Pen ou François Fillon. Pourquoi tenter d’attirer à soi ces onze pour cent plutôt que de se concentrer sur le reste de l’électorat, pour qui l’immigration n’est que le troisième problème du pays, bien loin derrière le chômage et la sécurité ?
 
L’ambivalence de Jean-Luc Mélenchon comporte pour lui le risque de se mettre à dos nombre d’électeurs de gauche et constitue une arme précieuse pour ses opposants politiques et médiatiques, comme l’a démontré le scandale suite à ses propos sur les travailleurs détachés. Il ne s’agit pas tant de s’offusquer de l’injustice des médias qui réagiraient davantage aux sorties de Jean Luc Mélenchon qu’à celles, clairement racistes, des autres candidats. La meilleure façon d’éviter le scandale serait de retrouver quelque clarté dans son message. Ce discours confus pourrait d’ailleurs poser un grave problème si Jean-Luc Mélenchon parvenait au second tour de la présidentielle face à Marine Le Pen. Que fera-t-il lorsque la candidate frontiste tempêtera sur les questions d’immigration et d’identité nationale ? S’il escompte mobiliser l’électorat sensible à son projet politique émancipateur, le candidat du mouvement de la France Insoumise aura besoin d’un discours diamétralement opposé à celui de Marine Le Pen.
 
Dimanche 5 Février 2017, en meeting à Lyon, Jean Luc Mélenchon s’est opposé de façon très nette au projet du Front National visant à restreindre l’accès des enfants d’étrangers à l’école publique. Espérons que cette fermeté se prolonge dans la campagne présidentielle.
 
La position singulière qu’il occupe, sa popularité, sa base militante active et son bagage de candidat qui avait, en 2012, obtenu le score le plus élevé, dans la gauche critique, depuis de nombreuses années, devrait lui permettre de défier de façon nette le discours hégémonique sur l’immigration. Ce serait une irresponsabilité historique de ne pas le faire. Bernie Sanders et Jeremy Corbyn, leaders de la gauche radicale dans des pays également rongés par le rejet, les tensions communautaires et la discrimination, n’ont jamais tergiversé sur ces questions.
 
Pour preuve, lors de sa première déclaration suite à l’élection de Donald Trump, le sénateur démocrate a averti que « s'il entend mener des politiques racistes, sexistes, xénophobes et contre l’environnement, nous nous opposerons vigoureusement à lui ». De son côté, le leader du parti travailliste britannique a fait savoir que la réduction de l’immigration n’était pas un objectif à ses yeux, quand bien même cela constituait une obsession pour les conservateurs britanniques, qui plus est au lendemain du Brexit. Si l’argumentaire déployé par Jean-Luc Mélenchon en 2012 consistait à montrer qu’il était possible de revendiquer les notions de patrie ou de peuple tout en célébrant sans trembler l’immigration comme source de diversité culturelle et de richesses, ses positionnements actuels ne font que renforcer l’allergie que l’extrême gauche nourrit à l’endroit de tout récit national.
 
Au regard des forces en présence et du cadre fixé par l’élection présidentielle, la candidature du mouvement de la France Insoumise constitue pourtant, à l’heure qu’il est, la principale espérance pour 2017. Mais il est impossible de gagner le pouvoir politique sans entamer la bataille des idées, comme le théoricien marxiste italien Antonio Gramsci le soulignait, surtout depuis la porte grande ouverte par l’accession au pouvoir de Donald Trump. L’immigration et l’identité nationale se trouvent, déplorons-le, au centre du débat politique. Tout candidat qui entend construire une majorité politique doit afficher une position claire, ce qui ne signifie en rien qu’il faille en faire une priorité de campagne. Benoît Hamon, désormais concurrent sérieux de Jean-Luc Mélenchon, a affirmé que la France doit accueillir plus de migrants. Son programme revendique des mesures précises, notamment en termes de droit d’asile. Nous ne saurions imaginer que Jean Luc Mélenchon soit moins progressiste que le Parti Socialiste en la matière.
 
Pour tenir tête à la vague identitaire, il ne suffit pas d’en appeler au devoir humanitaire, sauver les victimes des naufrages, et expliquer les causes ultimes des migrations, comme Jean Luc Mélenchon le fait à chaque fois qu’on lui pose une question sur le sujet. Défier un discours implique surtout d’attaquer les idées sur lesquelles celui-ci se structure. Rappeler, par exemple, que moins de neuf pour cent des résidents en France sont étrangers, qu’il est absurde d’accuser les étrangers de voler à la fois le travail des français et de profiter des allocations sociales, que la France accueille un nombre infime de réfugiés, un peu plus d'un pour dix mille habitants, ou que la migration constitue une contribution positive pour le système de protection social français. Si l’on est convaincu que le peuple français a cru les mensonges propagés par l’extrême droite sur l’immigration, cela ne vaut pas la peine de se présenter aux élections et le Front National et ses émules ont déjà gagné. Si, au contraire, on pense que les discours de haine peuvent être affrontés puis désarmés, Jean-Luc Mélenchon a dès lors la responsabilité historique de faire entendre une voix dissonante, plus franchement qu’il ne l’a fait jusqu’ici.


 

L’attribution de l’investiture du mouvement de la France Insoumise fait une polémique à Evry et à Corbeil, par Maxime Berthelot

Source: https://www.essonneinfo.fr/91-essonne-info/103443/duo-nouaille-fayed-non-retenu-france-insoumise-legislatives

Mardi 7 Février 2017


 
Candidats aux élections législatives sur la première circonscription de l’Essonne, Michel Nouaille et Mina Fayed proposaient au mois de novembre 2016 leur candidature au mouvement de la France Insoumise.
 
Déjà investis par le Parti Communiste Français (PCF), ils n’ont pas obtenu le soutien du mouvement dirigé par Jean-Luc Mélenchon, qui a préféré accordé son investiture à Ulysse Rabaté et à Farida Amrani.
 
Soutenu par le PCF de la première circonscription de l’Essonne,  mais aussi par le mouvement Ensemble et plusieurs militants du Parti de Gauche d’Evry-Courcouronnes, Michel Nouaille et Mina Fayed n’ont pas été investis par le mouvement de la France Insoumise, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. « Nous avons été écoutés par les groupes locaux du mouvement de la France Insoumise pour leur proposer d’être leur candidat. Ils étudient notre candidature », expliquaient-ils au début du mois de décembre 2016.
 
Le 30 novembre 2016, les groupes d’appuis locaux de soutien à Jean Luc Mélenchon à Corbeil et à Évry avaient affiché leur rejet des candidatures de Farida Amrani et d’Ulysse Rabaté, sans étiquette mais soutenus par Bruno Piriou, figure historique du PCF de Corbeil-Essonnes, conseillers municipaux du PCF à Evry et à Corbeil. Ils ne s’étaient d’ailleurs pas présentés devant l’assemblée générale. Ils avaient alors émis une préférence sur les candidatures de Michel Nouaille et Mina Fayed, tout en proposant quatre autres noms possibles.
 
Mais après deux mois d’attente, ils n’ont finalement pas été investis par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, qui leur a préféré Farida Amrani et Ulysse Rabaté, déjà candidat du Front De Gauche (FDG) lors des élections législatives de 2012.

« Quelle déception pour eux d’avoir cru que, au mouvement de la France Insoumise, on allait changer les pratiques politiques et de voir que c’est par le haut, de manière oligarchique, que ces candidats allaient quand même être désignés sans tenir compte des appréciations qu’ils ont fait remonter », regrette le groupe d’appui à Jean Luc Mélenchon d’Évry.

« Pour nous, ce qui est clair, c’est que nous ne nous reconnaîtrons jamais dans ces deux candidats désignés par le haut ».
 
Une investiture que les heureux élus ont accueillie avec sérénité. « C’est dans la continuité des choses », estime Farida Amrani. « Il faut maintenant appeler à un large rassemblement de gauche ». Quant au soutien de Bruno Piriou, qui aurait pu faire la différence, « il a vu ce que nous avons fait, il connaît notre engagement. Lui, comme le mouvement de la France Insoumise, ont estimé que nous étions les plus à même de couper les ponts avec un Parti Socialiste local si particulier, celui de Manuel Valls ».
 
Dans un communiqué, Michel Nouaille et Mina Fayed ont de leur côté tenu à réaffirmer leurs engagements dans la campagne pour les élections législatives du mois de juin 2017, « forts de notre ancrage local, de notre désignation démocratique par les militants du FDG de la première circonscription et du soutien des deux groupes locaux de Corbeil-Essonnes et d’Evry du mouvement de la France Insoumise, nous œuvrons plus que jamais pour le rassemblement de la gauche de transformation sociale, écologique et démocratique exigé par celles et ceux qui se retrouvent dans la candidature de Jean-Luc Mélenchon, par les déçus du quinquennat de François Hollande et de Manuel Valls et par les écologistes ».
 
Avant de conclure sur un ton optimiste, « encouragés par de nombreux soutiens qui nous parviennent chaque jour, nous sommes décidés à continuer et amplifier cette campagne dans les prochaines semaines ».


 

Espagne : les militants de Podemos reconduisent Pablo Iglesias et ses options politiques à la tête du Parti, par un collectif de journalistes de l’Humanité

Lundi 13 février 2017.


 
L’animateur du parti espagnol de gauche radicale Podemos, Pablo Iglesias, a été largement reconduit dimanche dans ses fonctions lors d’un vote des militants. Son credo : la mobilisation citoyenne pour conquérir des droits.

Le programme de Pablo Iglesias, favorable à la poursuite de l’agitation sociale et pour une centralisation de Podemos, a également été choisi par 56% des militants, contre 34% pour celui de son numéro deux Inigo Errejon, a précisé Pablo Echenique

"Unidad, unidad, unidad" (unité), ont hurlé les militants en voyant apparaître les deux hommes, opposés pendant des mois sur la direction que devait prendre Podemos, un parti issu du mouvement des indignés contre l’austérité et la corruption.

"Unité et humilité jusqu’à la victoire", a crié Iglesias en remerciant ses militants, après avoir donné une longue accolade à Inigo Errejon.

Frère du grec Syriza, Podemos est né en janvier 2014. Il a vécu jusqu’en 2016 une ascension fulgurante dans un pays traversé par une crise économique sans précédent.

C’est désormais la troisième force politique en Espagne. Unidos Podemos, sa coalition avec l’écolo-communiste Izquierda Unida, dispose de 71 élus au Congrès des députés sur 350 et dirige, dans le cadre de plateformes citoyennes, des villes comme Madrid ou Cadiz. Mais la guerre fratricide en son sein menace de le fragiliser.

Pablo Iglesias, 38 ans, et Inigo Errejon, 33 ans, tous deux professeurs de sciences politiques défendaient deux visions très différentes de Podemos.

Le premier, qui a œuvré en faveur de l’alliance avec les écolo-communistes, a présenté un programme privilégiant le "combat dans la rue", l’alliance avec les organisations sociales qui ont réussi à rassembler des millions d’Espagnols dans les rues d’Espagne, des "marées citoyennes" pour réclamer plus de droits.

Le deuxième, qui a longtemps écrit ses discours et dirigé les campagnes, veut polir l’image du parti pour "faire moins peur" et attirer les électeurs socialistes : une option plus "transversale", selon lui.

Errejon souhaite travailler davantage au Parlement et nouer des alliances éventuelles avec les socialistes avec lesquels Unidos Podemos peut mettre le parti conservateur en minorité au Congrès.

Ses partisans et ceux d’un troisième courant "anticapitaliste", veulent aussi une plus grande décentralisation du pouvoir, trop concentré selon eux dans les mains de Pablo Iglesias, accusé d’avoir orchestré avec son entourage des "purges" d’opposants.

"Au moins désormais c’est clair. Les militants ont tranché", a déclaré à l’AFP Carolina Bescansa, qui avait quitté la direction pour dénoncer ces divisions "toxiques".

"Je crois que tout le monde va finir par intégrer la nouvelle direction", avait espéré samedi après-midi dans une déclaration à l’AFP un des candidats de la liste de Pablo Iglesias, Alberto Gavín, âgé de 37 ans : "il est impossible d’imaginer une scission... cela serait un suicide".

 


Un document historique...

André Breton, Diego Rivera et Léon Trotsky, durant l'exil de ce dernier au Mexique en 1938

Discours prononcé par André Breton au meeting du POI (Parti Ouvrier Internationaliste)

Paris le 26 janvier 1937

Camarades,

Plus de lumière : « Mehr Licht ! », tel a été le dernier cri de Goethe : « plus de conscience ! » tel a été le grand mot d’ordre de Marx. En fait de lumière, avec Staline nous pouvons compter sur celle des procès en sorcellerie du Moyen Age : il faut entrer dans le détail de ces procès – et le prolétariat n’en a pas le loisir – pour trouver un équivalent de l’atmosphère de celui qui s’est déroulé en août dernier, de celui qui se déroule actuellement à Moscou. Et on nous laisse bien entendre que ce n’est pas fini ! En fait de lumière, celle d’un escalier de prison qu’on vous fera descendre à quatre heures du matin, d’un escalier bordé de rigoles comme une table d’amphithéâtre, où, à telle marche, vous recevrez une balle dans la nuque. Les rigoles, c’est pour la cervelle, pour la conscience mais rien ne pourra faire que les vieux compagnons de Lénine n’aient représenté un haut degré de conscience que seront impuissantes à emporter les chasses d’eau modèles des prisons de la Guépéou. Ces hommes qui ont donné maintes et maintes preuves de leur lucidité, de leur désintéressement, de leur dévouement à une cause qui est celle de l’humanité toute entière, l’histoire se refusera à voir en eux des « possédés » au vieux sens religieux du mot comme, à plus forte raison, elle se refusera à tenir Léon Trotsky pour une incarnation du diable au XXème siècle. Le malheur, hier, de Smirnov, de Zinoviev, de Kamenev, aujourd’hui de Radek, de Platakov, de Sokolnikov, de Serebriakov, demain de Boukharine, de Rakovsky aura cependant été, sur ce point, de faire trop confiance à l’histoire, de croire que l’énormité, que l’invraisemblance même des forfaits qu’on leur demandait de reconnaître entrainerait nécessairement l’incrédulité totale, tournerait à la confusion de leur accusateur. Il semble que ce soit de l’excès même de la honte dont ils se couvrent qu’ils attendent qu’un doute radical surgisse à leur profit dans l’opinion. Kamenev ne cessait de surenchérir sur les appréciations du procureur général à son sujet. On nous contait hier que Radek, tout en s’accusant de terrorisme, d’espionnage, de sabotage – que sais-je encore ! – trouvait encore moyen de faire de l’esprit. Mais, voyons, camarades, est-ce là l’attitude d’un homme qui sait qu’il va mourir demain déshonoré ? Non, les accusés du second procès comme ceux du premier sont persuadés qu’ils participent à une mise en scène : il suffit pour cela qu’ils aient été mis au secret le jour du premier verdict. Tout ce monde s’accorde à admettre – les staliniens eux-mêmes n’y contredisent pas – qu’ils ne doutent pas plus que les précédents d’avoir la vie sauve, c’est-à-dire d’être en mesure de se justifier un jour. Ils ne s’attendent pas à être abattus un à un dans l’escalier de ciment. Un romancier français a précisément imaginé, en supplément à ceux de l’inquisition, ce supplice plus cruel, plus odieux que tous les autres : il l’a appelé « la torture par l’espérance ».

Et cette action rocambolesque, où le péril le dispute à l’atroce, ne peut même passer pour avoir son épilogue dans l’enceinte du tribunal militaire de Moscou. Elle abonde constamment en péripéties nouvelles dont le déroulement déborde de plus en plus le cadre de l’URSS : c’est le vol de la rue Michelet, c’est l’assassinat de Navachine. Il est clair qu’on ne recule devant rien pour faire disparaître les pièces comme les hommes, et avec eux tout ce qui pourrait contribuer à rendre manifeste le plus formidable déni de justice de tous les temps, tout ce qui pourrait démasquer le terrorisme et l’impérialisme de Staline. Camarades, c’est là un climat mortel pour la pensée socialiste elle-même, pour toute l’action révolutionnaire dans le monde. Rien ne doit nous trouver moins indifférents, moins désarmés même devant l’énigme terrible des prétendus aveux. La pensée socialiste ne serait plus rien du jour où elle accepterait de faire bon marche de la dignité humaine, du jour où on l’amènerait à convenir qu’elle est appelée généralement à se trahir et à se nier chez les hommes qui l’ont porté le plus haut. N’oublions pas que Marat, qui vécut si pauvre, fut accusé longtemps de s’être vendu ; qu’on s’ingénia à faire passer Marx pour un agent de Bismark ; que le wagon plombé de Lénine fait encore prendre des airs entendus aux ennemis de la grande révolution d’Octobre. Et Liebknecht, et Rosa Luxembourg ! N’oublions pas et ne faisons à Léon Trotsky l’injure de le défendre, à Léon Trotsky, puisque c’est essentiellement lui, toujours lui qui est visé et qu’il suffit qu’il soit mis hors de cause pour que toute l’accusation contre d’autres se retourne contre celui qui l’a formulée. Souvenons-nous, camarades. Qui disait : « peut-on croire un seul instant au bien-fondé de l’accusation selon laquelle, Trotsky, ancien président du Soviet des députés de Saint Pétersbourg en 1905, révolutionnaire qui a servi pendant des dizaines d’années la révolution avec désintéressément, aurait quelque rapport avec un plan financé par le gouvernement allemand ? C’est une calomnie manifeste, inouïe, malhonnête lancée contre un révolutionnaire » ? C’est Lénine qui parle ainsi en 1917. Qui a dit : « Tout le travail pratique de l’insurrection [d’Octobre] fut mené sous la direction immédiate de Trotsky, président du soviet de Pétrograd. On peut dire avec certitude que le rapide passage de la garnison du Soviet et l’habile organisation du travail du Comité militaire révolutionnaire, le parti en est avant tout redevable au camarade Trotsky » ? Qui délivre le 6 novembre 1918, à Trotsky, ce certificat qui vaut aujourd’hui tous les autres ? Staline.

Puisque comme l’écrivent les camarades Louis de Brouckère et Friedrich Adler, président et secrétaire de l’Internationale ouvrière socialiste, le secret de l’instruction préalable et la hâte avec laquelle on est passé de l’achèvement de l’instruction à l’ouverture du procès rendent « matériellement impossible d’envoyer en temps utile des observateurs à Moscou », force nous est une seconde fois de renoncer à savoir sous le poids de quelle contrainte monstrueuse, par le fait de quelle duperie effroyable les accusés s’y conduisent si follement. L’urgence doit, en pareille cas, nous dicter notre propre conduite. Pour ne pas tout perdre, elle exige de nous que nous limitions nos objectifs. Ce à quoi nous devons borner nos efforts, c’est à obtenir que ces hommes ne soient pas exécutés, tout en exigeants que des avocats indépendants du gouvernement soviétique soient mis dès maintenant en rapport avec les accusés du troisième procès, puisque nous savons qu’il y aura un troisième procès. En raison de la conclusion très prochaine des débats de celui-ci, nous devons, camarades, à tout le moins faire nôtre la résolution du groupe des avocats socialistes demandant « à la Russie révolutionnaire, qui n’a plus rien à craindre de ses ennemis, de renoncer à la peine de mort en matière politique », mais nous devons aussi la sommer d’y renoncer tout de suite, sous peine de convaincre le monde qu’elle n’est plus la Russie révolutionnaire, d’en convaincre le monde révolutionnaire qui, hélas, n’est pas encore convaincu.
Telle est la seul tâche concrète à laquelle nous puissions, avec une chance très minime de résultat, nous consacrer. Mais il y a autre chose, autre chose en quoi nous ne devons sous aucun prétexte nous laisser dépasser par les événements. Ne nous hypnotisons pas sur le mystère des « aveux ». Concentrons notre attention non pas sur les moyens par lesquels ils ont été arrachés, mais sur les fins pour lesquelles ils ont été arrachés. La solution ne peut être trouvée seulement en URSS : elle doit être cherchée à la fois en URSS et en Espagne. En URSS, il est bien entendu que, pour peu qu’on s’avise de poursuivre une analogie historique, Thermidor est déjà loin en arrière. « Le régime politique actuel de l’URSS, a dit Trotsky – et on le lui fait bien voir – est un régime de bonapartisme « soviétique » ( ou antisoviétique) plus proche par son type de l’Empire que du consulat. » En 1805, camarades, songez que la partie la plus éclairée de l’opinion allemande, l’élite des philosophes, Fichte en tête, s’est abusée jusqu’à saluer Napoléon comme le libérateur, comme l’envoyé et le porte-parole de la Révolution française. Nous en sommes au même point avec Staline. Les procès actuels sont, d’une part, le produit des contradictions qui existent entre le régime politique du bonapartisme et les exigences du développement d’un pays comme l’URSS, qui, envers, et contre Staline et la bureaucratie, reste un Etat ouvrier. Mais ces procès sont, d’autre part, la conséquence immédiate de la lutte telle qu’elle est engagée en Espagne : on s’efforce à tout prix d’empêcher une nouvelle vague révolutionnaire de déferler sur le monde : il s’agit de faire avorter la révolution espagnole comme on a fait avorter la révolution allemande, comme on a fait avorter la révolution chinoise. On fournit des armes, des avions ? oui, d’abord parce qu’il est indispensable de sauver la face, ensuite parce que ces armes, à double tranchant, sont appelées à briser tout ce qui travaille, en Espagne, non pas à la restauration de la république bourgeoise, mais à l’établissement d’un monde meilleur, de tout ce qui lutte pour le triomphe de la révolution prolétarienne. Ne nous trompons pas : les balles de l’escalier de Moscou, en janvier 1937, sont dirigées aussi contre nos camarades du POUM. C’est dans la mesure même ils se sont défendus d’être trotskystes qu’on recourt contre eux, dans le dessein de les atteindre par ricochet, on ne s’en cache plus, à l’affreux barbarisme jésuite du « centre parallèle ». Après eux, c’est à nos camarades de la CNT et de la FAI, qu’on tentera de s’en prendre, avec l’espoir d’en finir avec tout ce qu’il y a de vivant, avec tout ce qui comporte une promesse de devenir dans la lutte antifasciste espagnole.

Camarades, vous direz avec nous que les hommes qu’on produit méconnaissables sur les tréteaux branlants des tribunaux de Moscou ont gagné par leur passé le droit de continuer à vivre et que vous faites toute confiance à l’avant-garde révolutionnaire catalane et espagnole pour ne pas se déchirer elle-même et sauver, malgré Staline comme malgré Mussolini et Hitler, l’honneur et l’espoir de ce temps.

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