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Missak Manouchian, militant communiste et écrivain arménien

21 février 1944, les 23 du groupe Manouchian tombent sous les balles des nazis au Mont Valérien, par Robert Duguet

Dans ma jeunesse trotskyste, si j’ai toujours considéré Aragon comme un grand poète, aimé et chanté le texte du « Roman inachevé » intitulé « La guerre et ce qui s’en suivit », toutefois ces 23 militants qui tombent sous les balles nazies en criant « Vive la France » cela me choquait considérablement. Je renvoyais cela à la politique de la direction du PCF qui se préparait à gouverner avec De Gaulle et à aider ce dernier à reconstruire l’Etat bourgeois, avec du reste un certain nombre de hauts fonctionnaires ou acteurs économiques qui avaient collaboré avec Pétain et les nazis.

L’expérience et la réflexion dans une famille qui avait payé très cher pour avoir joué un rôle important dans la résistance dans la région de Besançon m’ont amené à voir les choses différemment. C’est vrai que la direction du PCF dans l’année 1944 se prépare à gouverner dans le cadre de l’union nationale et qu’elle va mettre en sourdine les activités de la MOI (Main d’œuvre Immigrée), cette branche de la résistance communiste dont le groupe de Manouchian faisait partie. Durant l’hiver 1943 De Gaulle se rend à Moscou pour rencontrer Staline, bien sûr pare ce qu’il a besoin d’une reconnaissance internationale mais aussi parce qu’il a besoin de savoir précisément quelle sera la politique du PCF, lorsque la machine de guerre nazie s’effondrera. Thorez donnera le la : « Une seule police, la police républicaine, une seule armée, l’armée républicaine », quant aux travailleurs ils devront se retrousser les manches pour reconstituer le potentiel économique du capital : « produire d’abord, revendiquer en suite ! »…  « la grève est l’arme des trusts ! » La direction thorézienne du PCF écarte ceux qui ont joué un rôle dans l’insurrection et ainsi que les cadres qui n’ont pas accepté le pacte germano-soviétique.

Ce n’est qu’en 1955, soit deux ans après la mort de Staline, que la direction à travers la personne de Jacques Duclos, diligente une enquête sur le groupe Manouchian, alors que se prépare l’inauguration d’une rue à l’honneur des partisans FTP-MOI. C’est l’écrivain Didier Daeninckx , auteur du roman historique Missak, qui fait revivre le journaliste Louis Dragère, personnage bien réel, chargé par Duclos de mener l’enquête sur le groupe des arméniens désormais rendus célèbres grâce à Léo Ferré lors de la sortie d’un 33 tours en 1964. Le journaliste va de surprises en surprises…

On imagine l’étonnement de Jacques Duclos, qui est en fait dans la direction du PCF, celui qui est directement l’agent de Staline dans l’appareil du parti français, en face de ce qu’il va découvrir. Rappelons que dans les années 1938-1940 ont transité par le parti français et par la personne de Duclos un certain nombre de préparatifs qui aboutiront à l’assassinat de Léon Trotsky au Mexique. Louis Dragère découvre le personnage d’Armenak Dav’Tian, dirigeant de la république soviétique d’Arménie et entré en dissidence sous Staline. Il s’enfuira avant d’être exécuté et se réclame du trotskysme. Il rejoint Paris et le combat de la résistance communiste. Missak Manouchian connaissait parfaitement cette trajectoire. Il intègrera Dav’Tian en 1943 dans le détachement arménien, s’opposant ainsi à toutes les consignes politiques de la direction du PCF. Il faut rappeler à l’époque que les trotskystes étaient dénoncé comme des "hitléro-trotskystes", du Mikado et qu’il fallait les éliminer physiquement. Ce que les staliniens de la région de Clermont Ferrand feront en fusillant cinq militants au maquis. Découverte troublante lors d’une rencontre avec Aragon, d’une dernière lettre de Manouchian, d’un passage sibyllin absent de la version habituelle, évoquant «  celui qui nous a trahis et ceux qui nous ont vendus  ». Certains y verront le fait que la direction du PCF aurait lâché la MOI. De là à impliquer les staliniens dans le fait de faire tomber un réseau de résistant, il y a une marge, ce qui est sûr c’est qu’en 1944 le PCF se prépare à gouverner. La MOI devient encombrante.

Pour ceux qui s’intéressent à cette histoire, il faut lire le roman « Missak » de Didier Daeninckx. Pour ceux, j’entends ceux qui n’ont pas renoncé à l’idéal du communisme et à tirer les enseignements de notre histoire. Les 23 du groupe Manouchian, ils s’appelaient Celestino Alfonso, Olga Bancic, Maurice Fingercwajg, Marcel Rayman ou Missak Manouchian, ils sont morts en criant « vive la France », parce que venus continuer leur combat sous la protection du mouvement ouvrier, ils voyaient dans la France la patrie des lumières,  de la république sociale à reconstruire. Cette France-là c’est la nôtre !

« Bonheur à tous, bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand… »


 

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Texte: Louis Aragon, Musique: Léo ferré, Interprète: Robert Duguet.

L’affiche rouge

Vous n’aviez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez simplement servi de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tâche de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrits sous vos photos « morts pour la France »
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée O mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Il étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Arrêtés en novembre 1943, les membres du groupe sont jugés lors d’un procès qui se déroule devant le tribunal militaire allemand du Grand Paris, du 17 au 21 février 1944. 22 des 23 membres du réseau (Olga Bancic, la seule femme du groupe, étant décapitée le 10 mai) sont condamnés à mort et fusillés le 21 février au fort du Mont-Valérien.

Réalisée par les services de propagande allemands en France, Des libérateurs ? La libération par l’armée du crime ! (appelée aussi l’affiche rouge) est placardée à Paris et dans certaines grandes villes françaises au moment du procès ou juste après l’exécution (le 22 février). Publiée à 15 000 exemplaires et accompagnée de nombreux tracts évoquant l’événement, elle constitue une opération de propagande d’envergure contre la Résistance.

 


Photo de l'exécution prise par un officier allemand.

 


 

 

 

 

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