Blog de Robert Duguet - Janvier 2017 /contact:

Mario Soares, reconstructeur du PS portuguais et liquidateur en chef des acquis de la révolution des oeillets de 1974...

Mario Soares décédé : Le deuil peut-il teinter de rose les œillets d’Avril au Portugal ? par Pedro da Nóbrega

Dimanche 15 janvier 2017.

Source : https://www.legrandsoir.info/le-deuil-peut-il-teinter-de-rose-les-oeillets-d-avril-au-portugal.html


 
La multiplication des panégyriques en cours à l’occasion du décès de Mario Soares, ancien secrétaire général du PS portugais, ancien ministre des Affaires Étrangères des gouvernements de la Révolution des Œillets, ancien Premier ministre et Président du Portugal, doit-elle obligatoirement comprendre un moment œcuménique d’amnésie sur le rôle qu’aura joué ce personnage politique dans l’évolution du pays depuis la libération des 48 ans de dictature fasciste par le biais de la Révolution des Œillets entamée par l’action des militaires du Mouvement des Forces Armées le 25 avril 1974 ?

Car si l’histoire retiendra son rôle de premier plan dans l’histoire du Portugal depuis la chute du régime fasciste, le moins que l’on puisse écrire est que son action a non seulement suscité des fortes contestations de la part de ceux qui précisément ont été des acteurs de cette révolution comme elle n’a jamais mérité de sa part un quelconque début d’autocritique.

Il aura tout fait pour empêcher que cette révolution puisse entraîner des transformations sociales, économiques et politiques permettant au peuple de prendre son destin en main, d’abord à l’occasion d’un processus de décolonisation laissant l’initiative aux mouvements de libération des pays concernés puis lors d’un processus politique à même de libérer le pays des tutelles économiques qu’il subissait depuis si longtemps.

C’est d’ailleurs en tant que ministre des Affaires Étrangères du gouvernement provisoire qu’il imposera, sur injonction des USA, la présence de l’UNITA à la conférence d’Alvor au Portugal en janvier 75 sur l’accession à l’indépendance de l’Angola, alors que ce mouvement qui est né de la collaboration avec l’armée coloniale portugaise pendant le conflit contre le MPLA, mouvement historique de libération, n’était même pas reconnu comme mouvement de libération par l’O.U.A., avec le résultat tragique pour le peuple angolais qui en résultera.

Il n’a jamais non plus hésité à présenter le Général Spinola, ancien Commandant du corps expéditionnaire de l’armée coloniale portugaise en Guinée, premier Chef de la Junte de Salut National, mise en place le 25 avril 1974 pour remplacer le pouvoir fasciste comme un grand chef militaire opposé au dernier Président du Conseil fasciste, Marcelo Caetano le successeur de Salazar, et comme un homme du 25 avril. Or Spinola, membre par le passé de la « División Azul » ayant combattu aux côtés des nazis sur le front soviétique, n’a jamais été lié aux Mouvements des Capitaines. S’il est devenu Chef de la Junte de Salut National, c’est par le biais d’un compromis entre le Mouvement des Forces Armées, auteur du mouvement militaire ayant mis fin au fascisme et qui lui préférait le Général Costa-Gomes , et les dirigeants de la dictature. Lorsque son interlocuteur avait l’outrecuidance de rappeler les liens de Spinola avec l’extrême-droite et ses tentatives de coup d’État contre la Révolution des Œillets, notamment le 11 mars 1975, SOARES ne s’embarrassait pas en répondant « qu’il ne sait pas s’il a tenté ou non un coup d’État et encore moins s’il avait des relations avec l’extrême-droite » alors que ces faits sont historiquement avérés. Mais il a sans ambages affirmé « Spinola a été un grand chef militaire, d’un courage exemplaire d’ailleurs. »

Lorsqu’il était questionné sur ses liens privilégiés avec Frank CARLUCCI, ambassadeur des USA nommé juste après le 25 avril 1974 et haut fonctionnaire notoire de la CIA, il avait le culot de dire qu’il n’en savait rien : « Les attaques des communistes contre Carlucci ont été totalement inutiles. Quant à être ou pas de la CIA, je ne saurais le dire, cela ne m’a d’ailleurs jamais intéressé. » Des faits pas même contestés pourtant.

C’est le même Soares qui n’hésitait pas à traiter, lors d’un meeting contre la Révolution à Lisbonne le 19 juillet 1975, la direction du Parti Communiste Portugais « d’irresponsables et de cercle de paranoïaques » ainsi que les dirigeants de la grande centrale syndicale portugaise, la CGTP-Intersyndical, d’être aussi un « repaire d’irresponsables que ne représentent pas le peuple portugais. » Lui aussi qui avouait que « lors du moment le plus difficile du Processus Révolutionnaire, Monsieur le Patriarche nous a aidés, j’ai d’ailleurs sollicité plusieurs audiences qu’il nous a accordés, certaines d’ailleurs secrètes. » Quand l’on sait quel a pu être le rôle contre la Révolution des Œillets de la hiérarchie catholique portugaise de l’époque, voilà qui se passe de commentaires.

Il est vrai qu’il n’hésitait pas à se targuer des excellentes relations qu’il entretenait avec Manuel Fraga Iribarne, franquiste notoire ainsi qu’avec Adolfo Suarez, autre néo-franquiste notoire.

Après avoir réussi à inverser le cours historique de la Révolution avec le Coup d’État du 25 Novembre 1975, il s’est méticuleusement investi dans la remise en cause de ses grandes conquêtes sociales comme la Réforme Agraire, les nationalisations et les droits des travailleurs notamment. Il aura été à ce titre le maître d’œuvre de l’adhésion du Portugal à la C.E.E., ancêtre de l’actuelle Union Européenne. Cela lui permettra, après une défaite aux législatives de 1985, d’être élu Président de la République en 1986 pour deux mandats successifs, sachant que le Président de la République au Portugal n’a pas le rôle de chef de l’exécutif qu’il a en France.

Là encore quelques citations de l’intéressé s’imposent :

« J’ai décidé de présenter ma candidature aux présidentielles en 1986, tout en ayant conscience d’avoir mené au gouvernement une politique impopulaire mais nécessaire, courant le risque de perdre les élections ! »

« Pour le Portugal, l’adhésion à la CEE représentait une option fondamentale vers un futur de progrès et de modernité. »

Les Portugais, confrontés à des politiques sociales de plus en plus dures et injustes justifiées soi-disant au nom de l’Union Européenne apprécieront sans aucun doute ces oracles lénifiants. Qu’il s’agisse des retraités obligés de survivre dans la misère, des jeunes contraints de s’expatrier pour essayer de trouver une planche de survie après s’être épuisés à force de contrats précaires, de tous les citoyens morts de n’avoir pu être pris en charge par un Service National de Santé sinistré malgré l’extrême dévouement de personnels pressés jusqu’au citron, de tous ceux qui se gèlent dans les établissements d’enseignement du pays depuis qu’ils ne sont plus chauffés, ils sont nombreux les Portugais à apprécier tout le sel, si tant est qu’il leur en reste pour agrémenter leur rata, de ces propos.

À propos justement de l’entrée dans l’Union Européenne, il ne dira rien sur la soumission aux logiques de marché du capital des forces politiques qu’il a mené, avec d’autres, pas un mot sur la responsabilité des dirigeants politiques, dont lui-même, dans cette évolution. Il gardera silence sur la complicité avérée de la social-démocratie et de la droite européenne dans ce processus d’éloignement des centres de décision des mécanismes de contrôle démocratique dont le rôle joué par Jean-Claude Juncker, actuel Président de la Commission Européenne pourtant mouillé jusqu’au cou dans le scandale LuxLeaks, n’est qu’une des tristes illustration.

Alors, un peu de décence malgré tout ne saurait nuire dans ce cortège funèbre qui n’est pas obligé de virer au funeste.

 


Trump est-il fasciste ? Et fasciste ou non le régime qu’il compte créer ? par anti-k.org

12 janvier 2017

Source: http://www.anti-k.org/2017/01/12/trump-est-il-fasciste-et-fasciste-ou-non-le-regime-quil-compte-creer/

Trump est-il ou non fasciste ? Question pertinente qui - à juste titre - est en train de préoccuper par les temps - toujours plus barbares - qui courent. Sans vouloir sous-estimer l’importance de traits personnels de Donald Trump, il nous serait pourtant plus utile qu’elle soit formulée ainsi : Fasciste ou non le régime que Trump et ses amis comptent établir aux États-Unis ?

Évidemment, cette question n’est pas du tout académique et ne concerne en aucune façon… le sexe des anges. Au contraire, elle est déterminante pour la suite des événements planétaires et même pour notre propre présent et avenir. Ceci étant dit, qu’il nous soit permis une précision préliminaire : contrairement à une habitude plutôt commune, il ne suffit pas de trouver quelqu’un antipathique pour qu’il soit… fasciste. Et encore plus, il ne suffit pas qu’un parti, régime ou mouvement soit réactionnaire, obscurantiste, raciste, violent ou va-t-en-guerre pour qu’il soit fasciste. Sur la base des leçons tirées des expériences (tragiques) du passé, est fasciste le parti ou le régime qui s’appuie sur un mouvement organisé de masse, qu’il utilise pour attaquer les organisations de toute espèce des travailleurs avec comme objectif déclaré de les dissoudre et les écraser par la violence. Et tout ça afin d’ atomiser les travailleurs pour les rendre incapables de résister à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs lieux de travail.

Il est évident que, malgré l’important impact qu’ont les idées de Trump dans la société nord-américaine et bien que ses meetings sont suivis par des milliers de gens, il faut reconnaître que, pour l’instant, n’existe pas ce mouvement organisé de masse qui rendrait Trump capable de matérialiser par la violence ses cauchemardesques promesses électorales. Cependant, attention : si ce mouvement de masse n’existe pas « pour l’instant », il y a par contre de nombreux indices très clairs que Trump veut le créer et fait jour après jour tout ce qu’il peut pour le construire !

En effet, contrairement à ce qu’on attendait et veulent les traditions politiques, Trump ne semble pas se reposer sur ses lauriers et continue, après les élections, à parcourir le pays organisant des meetings, surtout à ses bastions, pour s’adresser directement à ses supporters. Ce premier acte pas tellement « orthodoxe » du « Président élu » est éclairé et acquiert tout son sens quand on apprend ce que Trump dit à ces meetings post-électoraux, lesquels il promet d’ailleurs de continuer après son installation à la Maison Blanche !

Voici donc le Trump post-électoral qui n’arrête pas de répéter qu’« il s’agit d’un mouvement », et qui hausse le ton de ses discours au moins autant qu’il le faisait en période pré-électorale. Plus grave, il va jusqu’à faire l’éloge de la vulgarité et de la violence dont avaient déjà fait preuve ses supporters à ses meetings électoraux. Il se peut que ce qui suit semble invraisemblable ou inimaginable mais c’est pourtant la vérité, une vérité que nous devons nous tous regarder en face : Trump non seulement s’adresse aux foules de ses supporters en les appelant avec tendresse… « bêtes sauvages » (wild beasts), mais il a aussi l’habitude d’approuver leur violence quand il flatte leurs pires instincts et les exhorte à faire comme avant les élections, ce qui donne des incitations du genre… « Vous étiez barbares, violents, quand vous hurliez « Où est le mur ? », « Nous voulons le mur ! », quand vous hurliez « En taule ! », « En taule ! », « Mets-la en taule ! », je veux dire que deveniez dingues. Vous étiez des ordures, des sauvages et des vicieux » !!

Mais, pourquoi tous ces comportements « impossibles et pourtant vrais », mais qui éclairent les vraies intentions du très dangereux M. Trump ? La réponse n’est pas trop difficile : pour que M. Trump puisse conduire ses auditoires où il veut, en bourrant leur crâne avec ses propres « vérités », bref pour faire d’eux l’instrument docile de ses volontés. Ce n’est donc pas un hasard que p.ex. 53 % de ses électeurs déclarent croire totalement Trump quand il prétend avoir remporté une victoire écrasante (landslide), bien qu’en réalité Hillary Clinton l’a battu avec presque 3 millions de voix d’écart…

Robert Reich, ministre du Travail dans un gouvernement de Bill Clinton et grand supporter de Bernie Sanders, qui a écrit l’article d’où on a tiré les citations ci-susmentionnées, |1| n’hésite pas à conclure avec le constat perspicace mais aussi cauchemardesque suivant : « Un président qui fait tout pour créer une base de supporters enthousiastes croyant les mensonges les plus éhontés constitue une menace flagrante pour la démocratie américaine. Voici comment commence la tyrannie ». De notre côté, on ajouterait que personne ne pourra accuser Trump qu’il ne nous a pas fait connaître qui sera la cible prioritaire du mouvement de masse qu’il compte créer : ce sont les 13 millions d’immigrés sans papiers qu’il menace d’expulser, les citoyens afro-américains et latinos des États-Unis, les femmes et tous ceux et celles visées par son racisme et son inénarrable misogynie. Mais, tout d’abord et en toute priorité, ce sont les syndicats ouvriers auxquels Trump s’est empressé de déclarer la guerre il y a déjà quatre semaines, quand il a attaqué publiquement et avec une violence inouïe un brave leader syndical qui a eu le courage de dénoncer sa démagogie et ses projets anti-ouvriers.

La conclusion est à la fois claire et inquiétante : aux États-Unis on assiste déjà à une course de vitesse entre le camp de Trump et le mouvement de masse qui se déclare décidé à se battre contre les projets du nouveau président du pays. Si Trump et ses amis réussissent à créer ce mouvement organisé de masse qui leur permettra d’attaquer frontalement les minorités, les femmes, les mouvements progressistes et radicaux de jeunes, et surtout les travailleurs et leurs organisations, alors la suite des événements pourrait résulter aussi tragique que l’entre-deux-guerres européen. Quant au reste, c’est-à-dire nous tous, il serait sage qu’on tienne compte non pas des paroles rassurantes mais des actes bien plus éloquents de Trump, et aussi des CV des ministres et autres cadres de son prochain gouvernement, qui ne laissent aucun doute sur ses véritables intentions. Les jours et les heures sont plus que critiques et il est impensable qu’on puisse assister à la répétition des mêmes comportements qui ont permis il y a 95 ou 85 ans la montée au pouvoir, sans pratiquement coup férir, du fascisme italien et du nazisme allemand…

Notes

|1| http://www.commondreams.org/views/2…
Cet article comme des centaines d’autres textes, vidéos et informations de première main concernant tant la situation créée aux États-Unis après l’élection de Trump que les développements à l’intérieur du mouvement radical de masse en pleine mutation, sont disponibles sur le Facebook : https://www.facebook.com/Europeans-…

 


André Chassaigne déplore des candidatures du mouvement de Jean Luc Mélenchon contre des communistes sortants, par le chiffon rouge

12 janvier 2017

Source : http://www.le-chiffon-rouge-morlaix.fr/2017/01/andre-chassaigne-deplore-des-candidatures-du-mouvement-france-insoumise-de-melenchon-contre-des-deputes-communistes-sortants-paris-n

La mobilisation des communistes sur le terrain pour Jean-Luc Mélenchon pourrait pâtir de l’incompréhension née de candidatures aux élections  législatives au nom de la France Insoumise, mouvement du candidat au premier tour des élections présidentielles, contre des communistes sortants, a estimé Mardi 10 Janvier 2017 André Chassaigne, patron des députés du Front De Gauche (FDG).

« Pour les parrainages, je pense que c’est réglé pour Jean-Luc Mélenchon, il ne lui en manquerait que quatre ou cinq, et qu’il ne va pas courir après les parrainages du Parti Communiste Français (PCF) », a déclaré André Chassaigne, lors d’une conférence de presse.

Mais « la mobilisation pose problème sur le terrain, quand nous apprenons par exemple que des députés sortants ont des candidats de la France Insoumise contre eux, comme dans ma circonscription ou dans celle de Nicolas Sansu », a-t-il expliqué.

Cette situation suscite « de grandes interrogations et une incompréhension, alors qu’il y avait chez des militants très attachés au FDG une volonté de s’inscrire dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon après le choix majoritaire des adhérents du PCF » de le soutenir pour 2017, a poursuit le député du Puy-de-Dôme.

Le chef de file des députés du FDG compte discuter Mercredi 11 Janvier 2017 de cette situation extrêmement compliquée liée aux élections législatives avec le numéro un du PCF, Pierre Laurent.

« J’espère que chacun prendra ses responsabilités dans les élections législatives », a déclaré de son côté, Mardi 10 Janvier 2017, Pierre Laurent sur La Chaîne Parlementaire (LCP), regrettant des décisions pour l’instant ultra centralisées de la part de la France Insoumise.

« Nous voulons être présents dans le pays avec nos idées et avec nos candidats. Nous aurons tellement besoin d’un groupe communiste, du FDG et d’autres alliés peut-être demain, dans l'assemblée nationale, il faut que tout le monde se rassemble autour de ces candidatures », a poursuivi le secrétaire national.

« Nous travaillons de manière ouverte et rassembleuse avec tous ceux qui sont disponibles », a-t-il promis, promettant qu’il s’adressait « aux militants de la France Insoumise », a-t-il assuré.

« Mais pour le moment, j’ai compris que leur décision était ultra-centralisée, donc j’espère que le dialogue national sur ce point sera aussi possible », a-t-il déclaré.

Il a assuré que des contacts étaient prévus « au cours du mois de janvier 2017 ». Le PCF réunit son conseil national Samedi 14 Janvier 2017 au cours duquel il devrait avaliser une première série d’investitures pour les élections législatives.

Regrettant que le PCF fasse « une séparation très nette entre les élections présidentielles et les élections législatives », André Chassaigne a estimé qu’il n’y avait « pas de négociations avec Jean-Luc Mélenchon, qui ne souhaite pas négocier et qui a pris acte du soutien du PCF ».

Il a assuré qu’il n’aurait néanmoins « pas un comportement en opposition avec la décision prise majoritairement par les adhérents de son parti » en faveur de la candidature de Jean Luc Mélenchon, à laquelle il était opposé.

Mais, a-t-il prévenu, il n’ira « pas en première ligne avec le drapeau à la main et le mégaphone », préférant se concentrer sur les élections législatives.

 


Non à la démolition, non au dépeçage, non à l’amputation, par la CGT-Archives

Appel pour sauver les archives nationales

12 janvier 2017

Nées du souffle de la Révolution française en 1790, les Archives nationales ont été synonymes d'entrée dans un monde nouveau, sans privilèges, sans secrets, ouvert à tous. Les archives sont notre mémoire individuelle et collective, elles sont la source première de ceux qui écrivent l'histoire, généalogistes, étudiants ou universitaires. Les archives sont aussi des éléments de preuves dont a besoin la population pour établir ou justifier des droits comme ceux touchant à la nationalité, la citoyenneté, la famille, la carrière, la succession, etc. Ainsi, les archives contribuent de manière éminente à l'exercice de la démocratie. Or, elles sont, deux cent vingt-six ans après, gravement menacées dans leur existence. Une nouvelle fois.

En 2010, Nicolas Sarkozy avait décidé l’implantation de sa Maison de l’Histoire de France, musée nauséabond de l’identité nationale, sur le site des Archives nationales de Paris. Par la mobilisation, le personnel des Archives nationales soutenu par les historiens, universitaires, étudiants et une majorité de la population, avait refusé ce projet néfaste et l’avait repoussé.

Aujourd’hui, deux décisions tout aussi dangereuses pour l’avenir des Archives nationales ont été annoncées par la ministre de la Culture, Audrey Azoulay. Il s’agit de la démolition du site des Archives nationales de Fontainebleau et de l’amputation de 11 000 mètres carrés du site de Paris. Ces choix, faits au nom du dogme de la réduction du patrimoine immobilier de l’Etat, vont à l’encontre direct de l’intérêt général et bafouent tous les principes scientifiques et archivistiques élémentaires. Seuls quelques spéculateurs et promoteurs immobiliers pourraient s’en frotter les mains.

- A Fontainebleau, où le foncier est rare, la mise en vente du terrain de 9 hectares serait à coup sûr une opportunité pour de nombreux investisseurs. Mais certainement pas pour l’Etat. Rappelons que la rénovation de toutes les structures et magasins du site de Fontainebleau est évaluée à 53 millions d’euros quand leur démolition coûterait 36 millions d’euros. Enfin, quarante archivistes pour la plupart établis en Sud Seine-et-Marne risquent de rester sur le carreau, leur poste étant supprimé/redéployé ou maintenu pour assurer la fermeture.

- A Paris, la vente à la découpe des immeubles du ministère de la Culture, dont celui de la rue des Pyramides qui est actuellement affecté au service des musées de France, pourrait aussi permettre une belle plus-value à certains investisseurs mais certainement pas à l’Etat qui vend toujours son patrimoine à vil prix (voir les exemples des ventes des Hôtels de Kinsky et de Vigny-Croisilles). Ces projets de ventes immobilières doivent définitivement être abandonnés. Les conséquences seraient un nouvel affaiblissement des missions du service public culturel de l’Etat, de nouvelles suppressions d’emplois et 500 fonctionnaires du ministère de la Culture qui pourraient être jetés à la rue, dont 250 à 300 délocalisés de force sur le site parisien des Archives nationales en lieu et place de 11 000 mètres carrés de magasins et de dépôts.

Ces deux opérations, loin de renflouer les caisses de l’Etat, mettraient en danger de mort l’institution des Archives nationales. Dépecer les Archives nationales de leurs locaux, magasins, et surfaces, c’est interdire à l’institution de poursuivre son rôle de « mémoire vivante » de l’histoire de ce pays. Démolir le site de Fontainebleau, c’est sacrifier le « grenier » de l’institution (190 kilomètres linéaires de capacité de stockage). C’est, à Paris, refuser de bonnes conditions de conservation aux chartes scellées, aux registres royaux et des institutions de l’Ancien Régime qui ont besoin de place et de reconditionnement. C’est proscrire la collecte de trente années de versement de minutes des notaires parisiens (jusqu’à l’année 1968), c’est exclure tous travaux de mise aux normes des bâtiments, et en particulier des magasins (températures, hygrométrie).

Conséquence, le site de Pierrefitte-sur-Seine - qui a ouvert au public en janvier 2013 et qui était prévu pour être exploité pendant trente ans (2043) - va se retrouver mort-né, saturé avant même d’avoir vécu, saturé de tous les documents redéployés et déménagés depuis les sites de Fontainebleau et Paris. C’est ainsi qu’il est déjà prévu de préempter la réserve foncière du site de Pierrefitte-sur-Seine 25 ans avant la date calculée et de faire construire, à partir de 2025, un nouveau bâtiment pour environ 170 millions d’euros. Au total, la démolition de Fontainebleau, ajoutée à l’amputation du site de Paris et à la construction d’un nouvel équipement à Pierrefitte, correspond à plus de 200 millions d’euros de dépenses, soit à peu de chose près la même somme qu’a coûtée la construction des équipements du « nouveau » site de Pierrefitte-sur-Seine. A la différence près que pas un mètre carré, pas un mètre linéaire nouveau ne sortira de terre. Au contraire, nous savons que l’institution disposera de moins de moyens après !

Refuser de donner les espaces et moyens nécessaires au fonctionnement des Archives nationales, c’est à court terme les asphyxier et vouer ce patrimoine qui est notre mémoire historique à la disparition pure et simple. Nous, personnel des Archives nationales, de toutes filières et de toutes catégories, administrative, scientifique, de documentation, d’accueil de surveillance et de magasinage, des métiers d’arts, ouvrière et technique, ne l’acceptons pas.

Citoyens, salariés, étudiants, chercheurs, historiens, intellectuels, généalogistes,
nous vous appelons à signer notre pétition adressée au Président de la République

PÉTITION POUR SAUVER LES ARCHIVES NATIONALES

- Pour le maintien intégral des périmètres, surfaces et locaux (magasins, ateliers, bureaux, espaces publics) du site des Archives nationales de Paris au bénéfice unique de l’institution ; pour l’abandon du projet de délocalisation des services d’administration centrale du ministère de la Culture ; pour l’élaboration et la mise en œuvre d’un programme pluriannuel de travaux, de rénovation et de mise aux normes (conditions de conservation, sécurité incendie, entretien du bâti) de l’ensemble des locaux, et en particulier des magasins.

- Maintien d’un site disposant d’une capacité de stockage d’au moins 200 kilomètres linéaires à Fontainebleau, pour le lancement de tous les travaux nécessaires à la consolidation, rénovation et remise aux normes des bâtiments pour une réouverture au public la plus rapide possible ; maintien des fonds d’archives sur le site ; maintien de tous les postes de travail, emplois et agents ; respect du volontariat strict, pas de mutations forcées.

- Respect de la planification initiale de montée en charge des équipements du site de Pierrefitte-sur-Seine ; respect des délais et termes d’exploitation prévus ; respect du plan de gestion des réserves foncières du site ; pour des créations d’emplois et la reconnaissance de la pénibilité des conditions de travail et de vie au travail.

NOM :
PRÉNOM :
QUALITÉ :
ADRESSE / MAIL :
SIGNATURE :

Cette pétition sera remise à François Hollande, Président de la République

Transmettez vos signatures de soutien :
- par courrier postal : CGT-Archives 56, rue des Francs-Bourgeois 75003 Paris
- par mail : cgt.archives@culture.gouv.fr
- fax : 01 40 27 63 66

Paris, le 9 janvier 2017

 


Podemos, crise de têtes, par François Musseau

Correspondant permanent de Libération à Madrid

Mardi 10 Janvier 2017

Source : http://www.liberation.fr/planete/2017/01/10/podemos-crise-de-tetes_1540492

En Espagne, le parti de la gauche radicale, devenu en deux ans une des premières formations du pays, se débat dans des querelles d’egos et des  divergences de ligne entre ses chefs, Pablo Iglesias et Iñigo Errejón.

Prenez un parti qui vient tout juste de naître, ou presque, ajoutez un succès électoral vertigineux au point de devenir la troisième force au Parlement, additionnez le fait qu’il se compose de familles diverses et parfois antagonistes et vous obtenez une situation explosive. Celle-là même que connaît Podemos, la formation issue de l’indignation citoyenne qui a bouleversé l’échiquier national, exprimant un puissant désenchantement envers la classe politique traditionnelle.

Sur le devant de la scène, ou via les réseaux sociaux, les deux poids lourds du parti réinterprètent sans pudeur la lutte fratricide entre Abel et Caïn. Iñigo Errejón, le numéro deux, a ainsi lancé sur Twitter à Pablo Iglesias, le secrétaire général et leader charismatique, Mercredi 4 Janvier 2017, que « personne n’est indispensable, je dis bien personne ».

Réponse du tac au tac de Pablo Iglesias à Inigo Errejon, « si tu continues ainsi, tu n’iras pas très loin ».

Depuis les fêtes de fin d’année, pablistas et errejonistas se déchirent à coups d’annonces blessantes et d’attaques insultantes. Les cinq millions de votants de Podemos, les cadres et les membres de l'assemblée citoyenne, sorte d’organe directeur composé de soixante-deux membres, en demeurent stupéfaits. Leur parti serait-il en train de se déchirer de l’intérieur entre deux cofondateurs qui, publiquement, s’étaient toujours projetés comme des frères d’âme ?

La situation a pris des teintes dramatiques. Au point que Pablo Iglesias, trente-huit ans, professeur de sciences politiques à la queue de cheval, aux chemises à rayure et au verbe tranchant contre la caste et le système, s’est fendu la semaine dernière d’un pardon sonore à ses troupes. Après une lettre de reproches pour ces échauffourées internes écrite par une certaine Teresa, soixante-seize ans, militante de la première heure et considérée comme la grand-mère de Podemos, le leader a publiquement présenté ses excuses dans une vidéo contrite, « chers militants, je sais qu’actuellement nous vous faisons honte. Il faut éviter à tout prix que nos disputes, de légitimes discussions entre familles et courants pour défendre des parts respectives de pouvoir interne, déchirent notre parti. Si nous ne prenons pas garde, nous allons détruire Podemos ». Une mise en garde reprise à son compte par Juan Carlos Monedero, cofondateur et électron libre, lui aussi politologue de l’université Complutense de Madrid, « ce serait une authentique grimace du destin que nous en venions à nous auto éliminer. Car c’est bien ce que cherche à faire le système, le régime en place et le duopole des socialistes et des conservateurs, comme on voudra l'appeler. Alors ne nous appliquons pas à nous-mêmes le châtiment que notre ennemi extérieur veut nous infliger ».

Fondé au mois de janvier 2014, Podemos a grandi très vite, trop vite pour certains. Aux élections européennes du mois de mai 2014, ce nouveau-né, qui se définit comme un parti de gauche et qui s’est donné pour mission la régénération de la démocratie espagnole par la reprise en main des affaires par le peuple au détriment des élites politiques et financières, avait créé une immense surprise en obtenant huit pour cent des voix et cinq députés au parlement de Strasbourg. Omniprésent sur la scène médiatique, bête noire des deux grands partis qui se partagent le pouvoir depuis le retour de la démocratie en 1978, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) et les conservateurs du Parti Populaire, il s’est propulsé comme la troisième force aux élections législatives du mois de juin 2016, avec soixante et onze députés sur trois cent cinquante députés.

Mieux, profitant de la débâcle récente du PSOE, sans meneur et scindé en plusieurs camps-, il a gravi des échelons. Les derniers sondages situent Podemos comme deuxième formation nationale, derrière les conservateurs libéraux du Parti Populaire emmenés par le placide Mariano Rajoy, à la tête d’un fragile gouvernement en minorité depuis le mois de décembre 2016.

« Notre ascension a été vertigineuse et ce n’est pas facile de gérer tout cela, surtout pour des gens comme nous, vierges en politique et sans expérience », explique à Libération Elena Rodriguez, porte-parole d’un cercle, la cellule de base de Podemos, du quartier madrilène de Latina. Et d’analyser que « nous vivons sûrement notre crise de puberté ».

La division qui ravage la jeune formation ne se résume pas, loin s’en faut, à une joute personnelle entre deux egos. Ces dernières semaines, des cadres régionaux des deux camps ont été expulsés, victimes d’une purge orchestrée par les deux factions. Car la rixe est aussi et surtout idéologique. D’un côté, la faction emmenée par Pablo Iglesias, partisan d’une stratégie agressive pour faire tomber le système et peu enclin à s’allier au PSOE, qu’il juge être le pur produit d’une élite dont le temps a vécu. De l’autre, Iñigo Errejón, trente trois ans, plus modéré et favorable à une tactique d’alliances avec d’autres formations pour parvenir au pouvoir.

Jorge Verstrynge, professeur de sciences politiques à l'université autonome de Madrid, jadis cadre de la droite libérale et désormais fervent sympathisant de Podemos, confirme que « dans le fond, nous assistons à une opposition, très classique dans un parti de gauche radicale, entre ceux que j’appelle les résistants, incarnés par Pablo Iglesias, et puis les collaborationnistes avec le système, terme que j’emploie dans un sens positif, représentés par Inigo Errejón . C’est aussi une distinction sociale, les premiers proviennent des classes populaires et de familles de travailleurs, souvent d’idéologie communiste, et les seconds sont majoritairement des rejetons de bonne famille de la bourgeoisie de gauche ».

Au sein de Podemos, ce caractère hétéroclite ne facilite pas les choses. Ce parti alluvion serait l’équivalent espagnol d’un organisme hybride regroupant les électeurs d'Olivier Besancenot, de Jean Luc Mélenchon, de Yannick Jadot et de Banoît Hamon. Pour compliquer la donne, d’autres dissensions sont à l’œuvre. D’abord, l’existence d’une troisième famille, les anticapitalistas qui représentent environ dix pour cent et défendent un revenu universel, l’abolition de la dette publique et un référendum d’autodétermination en Catalogne, des revendications que la direction ne cesse de nuancer depuis l’an dernier. Ensuite, les tiraillements entre partisans d’une structure verticale à l’ancienne, comme Pablo Iglesias, ou plus démocratique, comme Inigo Errejón.

Enfin, le facteur territorial dans un pays travaillé par de puissants nationalismes, en Galice, en Euzkadi et en Catalogne, qui exacerbent les tensions entre jacobins et girondins. José Ignacio Torreblanca, éditorialiste du País, résume la difficulté d’amalgamer le tout, « je crois que deux visions irréconciliables s’affrontent. Podemos doit décider s’il entend rénover une vieille gauche marxiste, désorientée après la chute du mur de Berlin, ou bien s'il veut refonder la démocratie en dotant le peuple d’une identité, un peuple qui n’est plus ni de droite ni de gauche, mais croit bien avoir perdu le pouvoir face aux puissants ».

Pourtant, ce dilemme, qualifié de dramatique par les nombreux adversaires, politiques ou médiatiques, de Podemos, n’est pas forcément vécu comme tel en interne. Même José Manuel López, cinquante ans, proche d'Inigo Errejón et destitué par les pablistas comme porte-parole de l’assemblée de Madrid, calme le jeu. « A la différence du Parti Populaire et du PSOE, je revendique pour mon parti une pluralité et un débat ouvert, malgré ses excès dans les réseaux sociaux. Nos électeurs exigent de nous l’unité, ils ne demandent pas l’uniformité ».

C'est un avis partagé par une bonne partie de la base militante, à l’instar de José Luis Ariza, cinquante trois ans, professeur de littérature et membre de Podemos, « ces divisions fratricides sont présentées à l’extérieur, par les gens de la caste, comme catastrophiques. Or, même fratricides, je les trouve naturelles, moi, ces divisions. C’est un invariant au sein d’un mouvement de gauche authentique, la dialectique entre la révolution permanente et le penchant vers l’institutionnalisation. L’objectif est le même, seuls les chemins divergent ». Au mois de février 2017, le deuxième congrès national de Podemos à Madrid permettra d’établir si nous assistons à un schisme fatal ou à une simple crise de croissance d’un parti décidément singulier.

 


Guy Tuscher (Ensemble) et Bernadette Richard-Finot (PG)

Dernières nouvelles de Grenoble : deux élus sauvent l’honneur ! par Robert Duguet


Deux élus de la majorité municipale, l’une du PG et l’autre d’Ensemble, s’abstiennent sur le budget de Piolle. Ils expliquent leur position dans une video disponible sur le lien suivant :

Source: https://www.youtube.com/watch?v=ftEp0DJK-WU&feature=youtu.be

La démocratie selon Eric Piolle(Verts)-Elisa Martin(PG), ci-jointe la charge des CRS gazant les manifestants devant l'Hôtel de ville le 19 décembre 2016.


Lorsque la majorité politique qui avait emporté la ville de Grenoble s’était constituée aux dernières élections municipales, elle s’était donnée une charte, aux termes de laquelle un désaccord politique sérieux devait pouvoir se régler dans le cadre d’une discussion démocratique au sein de cette majorité. Ainsi une abstention sur le budget municipal pouvait être admise à condition qu’elle soit bien sûr argumentée sérieusement. Au diable la charte ! Piolle et les élus qui le soutiennent ont modifié autoritairement le règlement interne à la majorité : ceux et celles qui ne sont pas d’accord sur le vote du budget se mettent en dehors de la majorité. Conséquemment les élus abstentionnistes qui refusent la politique d’austérité conduite par Eric Piolle - Elisa Martin, constituent un groupe au sein du conseil : « ensemble à gauche ». Vous pouvez regarder la video, c’est éclairant.

Bravo aux élus qui ne sont guidés que par le mandat qu’ils ont reçu du peuple !

 


Le conseil municipal sous la "protection" des CRS...

Le conseil municipal de Grenoble vote son budget 2017 sur fond de manifestation, de gaz lacrymogènes et de dégradations, par Joël Kermabon

Source:http://www.placegrenet.fr/2016/12/20/grenoble-vote-budget-2017-fond-de-manifestation-gaz-lacrymo-degradations/115331

04 janvier 2017

La session du Lundi 19 Décembre 2016 du conseil municipal de la ville de Grenoble n’a pas dérogé à la nouvelle règle qui veut qu’il se déroule dans une ambiance survoltée. Une nouvelle fois, l’assemblée a été contrainte de délibérer sous protection policière. Et ce alors même qu’elle s’apprêtait à voter notamment deux délibérations très importantes pour la ville, le budget 2017 et le protocole de préfiguration du Nouveau Programme de Rénovation Urbaine (NPRU).

Près de deux cent personnes se sont rassemblées, Lundi 19 Décembre 2016, devant l’hôtel de ville de Grenoble où devait se dérouler le dernier conseil municipal de l’année 2016.

Dans la petite foule, il y a des bibliothécaires, des agents de la ville cornaqués par leur intersyndicale, des animateurs périscolaires, des commerçants, sédentaires ou non, des producteurs et des agriculteurs dont un venu en tracteur.

Du côté de la mairie, on s’était préparé à toute éventualité, comme à l’accoutumée depuis six mois, en filtrant les entrées afin que les manifestants ne puissent pas aller plus loin que le parvis. Ce rassemblement n’était d’ailleurs pas une surprise puisque les différentes organisations syndicales avaient prévenu qu’elles ne lâcheraient rien quant à leurs revendications respectives.

Réouverture des bibliothèques et demande de moratoire pour les bibliothécaires, bronca contre la fermeture du boulevard Agutte Sembat pour les commerçants, fronde contre la nouvelle réglementation des marchés pour les commerçants non sédentaires, lutte contre la casse des services liée au plan de sauvegarde pour les agents de la ville et malaise chez les animateurs périscolaires, toute une litanie revendicative, chaque conseil municipal en recensant une de plus, avec laquelle il a bien fallu que la ville compose, à l’orée de ce qui s’annonçait d’emblée comme un conseil municipal sous haute tension.

Une tension qui s’est concrétisée à travers quelques exactions ayant occasionné d’importantes dégradations, notamment des intrusions musclées de la part de la frange la plus radicale des manifestants, jugulée très durement par une escouade de Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) venues à la rescousse à coups de grenades lacrymogènes et de matraques. Des actes « inqualifiables » contre lesquels, dans la foulée, la ville a décidé de porter plainte, ne souhaitant pas laisser impunies les dégradations commises par certains des manifestants.

Tout cela ne doit pas faire oublier que le conseil municipal devait, entre autres délibérations, parmi les quatre vingt quatorze délibérations à l’ordre du jour, voter le budget primitif 2017 et, au titre des politiques de la ville, le protocole de préfiguration du NPRU.

En préliminaire aux importants débats qui allaient suivre, la ville de Grenoble a décidé d’accorder un temps de parole à ses agents au début du conseil municipal. Mais, là aussi, la déception a été au rendez-vous pour les agents en lutte.

« Aucune ligne ne peut bouger selon Éric Piolle, le maire de Grenoble, ce que nous persistons à ne pas croire », rapporte une porte-parole un peu dépitée, qui déclare que les agents poursuivront, envers et contre tout, leur action. De quoi promettre des lendemains difficiles à Éric Piolle qui devra compter sur leur détermination lors des prochains conseils municipaux, si rien ne bouge entre temps.

Ce conseil municipal perturbé n’est d’ailleurs pas la seule déconvenue à laquelle a été confronté le maire de Grenoble. En effet, à l’issue de la délibération sur le budget 2017, deux membres du groupe Rassemblement Citoyen de la Gauche et des Ecologistes (RCGE), majoritaire à la ville de Grenoble, Bernadette Richard-Finot, conseillère municipale du Parti de Gauche, et Guy Tuscher, conseiller municipal d'Ensemble, se sont abstenus. Un premier coup de canif dans le contrat majoritaire ? C’est, après l’avoir interrogé sur les violences de la soirée, l’une des questions que nous avons posées à Éric Piolle juste avant la pause.

Autant dire que, du côté syndical, le son de cloche n’est pas le même. L'Union Syndicale Solidaire du département de l'Isère n’y va pas avec le dos de la cuillère, n’hésitant pas à parler de provocation policière. « Face aux grenoblois, la police condamnait l’accès de toutes et tous à la maison commune. Cela serait-il une énième provocation policière », questionne le syndicat, qui poursuit que cette provocation policière est suivie par les jets de gaz et les coups de matraques assénés par les policiers aux manifestants.

« Les grenoblois n’approuvent pas le plan de casse ? Qu’on les gaze. Voilà le vrai visage de la démocratie participative à la sauce d’Eric Piolle, la pensée unique gestionnaire et les coups pour ceux qui ne se soumettent pas aux mesures unilatérales des élus d’Europe Ecologie Les Verts (EELV), du Parti de Gauche et d’Ensemble », conclut sans prendre de gants l’Union Syndicale Solidaire du département de l’Isère.

 


Brève:

20 ans après la privatisation de British Rail…

Source : POID, https://latribunedestravailleurs.fr/2017/01/10/9-janvier-2017-20-ans-apres-la-privatisation-de-british-rail-les-chemins-de-fer-britanniques-pres-de-deux-britanniques-sur-trois-souhaitent-une-renationalisation-complete-cest-ce-que-sou/

9 janvier 2017


20 ans après la privatisation de British Rail, les chemins de fer britanniques, près de deux Britanniques sur trois souhaitent une renationalisation complète. C’est ce que souligne un récent sondage, commandé par l’association We Own It qui évalue à 58% la proportion de Britanniques qui qualifient d’échec la privatisation du rail. Ils constatent: une hausse importante du prix des billets, des trains supprimés et la réduction du personnel. Pour le syndicat TUC, le prix moyen des billets de train augmente deux fois plus vite que l’inflation. Résultat, les Britanniques déboursent chaque mois six fois plus que les Français simplement pour se rendre sur leur lieu de travail : 14% de leur revenu mensuel, très exactement, contre 2% pour les usagers de l’Hexagone.

 


Médecins Sans Frontières (MSF) dénonce les violences policières contre les migrants à Paris

Source : http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/01/08/msf-denonce-les-violences-policieres-contre-les-migrants-a-paris_5059437_1654200.html

L’association humanitaire accuse les forces de l’ordre de se livrer à « une tentative dérisoire de soustraire cette population en détresse à la vue du public ».
 
MSF a dénoncé, Samedi 7 Janvier 2017, les violences policières à l’encontre des migrants en errance qui dorment dans les rues de la capitale. Selon l’association humanitaire, les forces de police « harcèlent les migrants en confisquant leurs couvertures, utilisant parfois des gaz lacrymogènes pour les disperser, allant jusqu’à leur interdire de s’asseoir dans la file d’attente du centre humanitaire de la Chapelle où ils attendent une place d’hébergement ».
 
En l’espace d’une semaine, huit migrants en situation d’hypothermie ont ainsi été pris en charge par les équipes de MSF lors de consultations ambulatoires. Dénonçant des « pratiques inacceptables » qui mettent en péril la vie des personnes visées, MSF accuse les forces de l’ordre de se livrer à « une tentative dérisoire de soustraire cette population en détresse à la vue du public. Ce déni de réalité par la violence doit cesser », insiste l’organisation.
 
Le ministre de l’intérieur, Bruno Le Roux, a défendu Dimanche 8 Janvier 2017 le travail des policiers, évoquant  « un sport national de mise en cause » de leur travail. « Ce que font aujourd’hui les forces de police, c’est de la mise à l’abri de personnes qui sont vulnérables », selon le ministre. « C’est vrai, quelquefois, il peut y avoir une forme de contrainte à mettre une personne à l’abri », a-t-il ajouté.

 


Après la mort de François Chérèque... les larmes de tous les politiques, tout un programme! par Jacques Cotta

Le 3 Janvier 2017

Source : http://la-sociale.viabloga.com/news/apres-la-mort-de-francois-chereque

Aux obseques d'un néocorporatiste, les plus hautes autorités de la Vème République... mais n'oublions pas la Sainte Eglise qui en 1940 était le fidèle soutien de Pétain (RD)

L’éloge funèbre de François Chérèque est unanime. De tout bord, les responsables politiques ont versé une larme en direct ou en différé. Du parti socialiste, des « républicains », du centre, nul ne fait défection[1]. « Homme mobilisé pour la justice et le progrès », « homme de grande qualité, courageux, exigeant, humaniste », « porteur d’un sens du dialogue franc et toujours constructif », « homme de combat et de cœur », « porteur d’une certaine idée du réformisme », « grand syndicaliste », sans oublier « l’infatigable militant d’une protection sociale adaptée aux enjeux du 21ème siècle ». Mais quelle est donc la cohérence d’une telle union nationale réalisée sur le cercueil de François Chérèque ? Jean Pierre Raffarin, l’ancien premier ministre, donne la clé : « Mémoire de 2003 et de la réforme des retraites menée par le gouvernement Raffarin ». C’est en effet François Chérèque qui permettait il y a plus de 13 ans au gouvernement dont François Fillon était ministre des affaires sociales de faire passer contre des millions de salariés, qui manifestaient par la grève comme dans la rue, la réforme des retraites qui devaient aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur celles des salariés du privé[2], puis l’allongement pour tout le monde[3]. Et aussi l’inscription d’un principe qui va perdurer, l’indexation de la durée de cotisation sur l’espérance de vie.  

Ainsi donc, l’unanimité se réalise à l’occasion du décès de l’ancien responsable de la CFDT sur une des plus grandes régressions sociales des dernières décennies, régression qui ouvrira la voie à toute une série de reculs opérés sous les gouvernements de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Hollande qui voit en Chérèque « un homme dont le courage a éclairé l’action ». Expression qui en dit plus long sur celui qui la prononce que sur celui qu’elle est censée concerner.

Je n’ai jamais eu le loisir de rencontrer en direct François Chérèque, malgré des demandes répétées notamment lors de l’enquête que je menais pour « 7 millions de travailleurs pauvres »[4] et pour « Riches et presque décomplexés »[5]. J’avais pu cependant en 2008 me retrouver sans m’annoncer dans une salle dont l’accès était réservé à un public patronal trié sur le volet. Voilà quelques extraits de ce que je pouvais alors relater et qui éclairent la nature et le sens exact des déclarations unanimes au lendemain du décès de l’ancien patron de la CFDT.

 
« Sophie de Menthon[6] introduit.

- Cher François Chérèque, c’est un grand plaisir. Mais laissez-moi vous dire, à vous qui avez eu par le passé le courage de soutenir des réformes difficiles, que je déplore l’absence de la presse. Vous auriez dû au contraire médiatiser un maximum vu l’importance de votre discours.

- Merci de m’accueillir. Et commençons donc par la presse. J’ai demandé à ce qu’elle ne soit pas présente car j’ai décidé de vous parler franchement, sans détour, directement. Entre nous, sans journaliste, ce sera plus simple !

- Pour nous confier des secrets ? Plaisante la salle.


(…)

Durant une heure, je vais de surprise en surprise. Le leader de la CFDT réserve à ses hôtes très satisfaits un discours des plus politiques. « L’économie est poussive » et « le premier des problèmes concerne l’investissement » car nous « n’avons pas décliné les objectifs de Lisbonne ».

- Plus clairement demande Sophie de Menthon.

- Les réformes de la recherche, des régimes sociaux, des retraites, de l’assurance maladie, de la santé, des hôpitaux n’ont pas été accomplies.

En une phrase François Chérèque fait siennes l’ensemble des mesures qui ont pesé dans le vote Non du peuple français le 29 mai 2005. Mais qu’importe. La salle communie.


Il aborde ensuite « l’organisation du marché du travail », « l’existence de la précarité », mais aussi d’une « trop grande rigidité pour les entreprises ». Il dénonce le développement de la sous-traitance comme « facteur d’augmentation des inégalités ».

- D’inégalité pour qui ? demande un curieux dans la salle.

J’attends une réponse syndicale. Surprise !

- Pour les petites entreprises, répond du tac au tac le leader de la CFDT.

Je me tourne vers mon voisin de table.
- Je croyais qu’il parlait des employés. Pour un syndicaliste il est assez ouvert non ?

- Oui, mais si les entreprises ne vont pas bien, les employés non plus. Ce qui compte c’est l’entreprise, et lui, il a compris !


Au micro, François Chérèque en est à la dénonciation de « la culture du conflit », condamne « la CGT qui pousse à la grève dans les ports de Marseille », ou « FO qui fait la loi chez les communaux », « la nécessité d’imposer une CFDT qui aujourd’hui y a des problèmes ».

- Comment questionne Sophie de Menthon?

- Par tous les moyens, physiques s’il le faut !

- Je suis troublée, vous reprenez nos positions que nous exprimons publiquement, intervient la présidente d’ETHIC.

Galvanisé, Chérèque annonce la nécessite de « faire évoluer le contrat de travail », de ne « pas opposer la flexibilité à la rigidité », de réaffirmer « l’attachement à l’Europe » alors que « nous avons mis le drapeau bleu blanc rouge le jour d’anniversaire du traité de Rome, ce qui était lamentable ».

-Reste la méthode, demande Sophie de Menthon.


Alors le président de la CFDT parle « représentativité ». Il a déjà rencontré à plusieurs reprises « les conseillers de Sarkozy et le candidat lui-même » avec qui « ils sont plutôt tombés d’accord ». Il faut « reconnaître les syndicats dans les entreprises », et non plus au niveau national indépendamment des élections à la base.

- Atomiser l’interlocuteur, c’est ça qu’il faut me glisse à l’oreille mon voisin attentif.

François Chérèque, comme s’il lui répondait en écho, développe l’exemple de Renault. « S’il n’y a pas de licenciement », c’est uniquement parce que « les ouvriers prennent aujourd’hui les jours qui correspondent aux 35 heures de 2008 ». A l’inverse, à Sandouville, « la production est à flux tendu », donc « ils font 42 heures par semaine ».

- Mais c’est génial s’exclame Sophie de Menthon.

- En discutant à la base, la flexibilité s’organise et s’impose d’elle-même.

- Pourquoi avec ce discours êtes-vous dans les manifestations au premier rang ?

- J’ai manifesté sur le CPE car le ministre avait été ridicule dans la forme. Mais sur le fond nous sommes bien sûr d’accord pour revoir le contrat de travail.

Dans la salle on est au bord de l’applaudissement.

- Votre différence n’est pas assez marquée avec la CGT insiste Sophie. Même si Thibault est assez positif, il existe des possibilités de débordement.

- Sur le terrain, c’est parfois compliqué, mais plus on va vers l’entreprise, je vous le répète, plus les salariés acceptent tout cela. Prenez l’accord Bosch sur le temps de travail. Il y en a 200 mais personne n’en parle. Laissons les choses se faire dans les entreprises, il y a une adaptation !

- Vous avez des priorités ?
- La protection sociale sera le gros morceau. Il faut finir le travail sur les retraites après ce qui a été commencé sur les régimes spéciaux. Puis reconnaître que les CDD en lieu et place des CDI, c’est trop paralysant. Donc redistribuer vers l’assurance chômage qui sera plus sollicitée. Enfin la sous-traitance dossier difficile…

- Pas tant que cela, intervient un des 20 membres d’ETHIC installé dans la salle.

- Si, par exemple, prenez Airbus. A vous je le dis. L’état n’a pas à mettre un sou. Il faut faire à Airbus ce qui a été fait à Boeing ! Augmenter et développer la sous-traitance et mettre tout cela en concurrence.

- Mais vous y êtes arrivé sur les retraites ? C’était bien plus chaud non ?

Le leader syndicaliste en serait presque à bicher.


- Vous accepteriez d’être ministre du travail de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal ?

- Non je suis beaucoup plus utile à la place que j’occupe. Je peux faire de la pédagogie. Ségolène a compris sur les retraites par exemple et elle n’est plus pour l’abrogation de la loi Fillon. En mettant la gauche « face à ses contradictions », on aboutit au discours de Villepinte où « la candidate socialiste fait de la dette sa priorité et reconnaît l’économie de marché. Mais pour cela, il faut être là où je suis.

- Puisqu’on est entre nous, vous voterez pour qui ?

- Je peux vous dire que nous avons vu tous les candidats, outre l’extrême droite ou l’extrême gauche. Surtout les deux principaux et Buffet par respect pour elle et aussi parce que sur des notions comme la flexisécurité, elle serait sans aucun doute d’accord. D’ailleurs l’extrême gauche a aussi fait un pas. Elle reconnaît le marché et la décentralisation.

- Vraiment ?
- Mais oui, Arlette a pris un coup de vieux vous savez !

Dans la salle on s’esclaffe.
- Vous voyez bien le mal que j’aurais eu si la presse avait été présente.

- Pour qui voteriez- vous donc ? Insiste Sophie de Menthon.

- Nous ne donnons jamais de consigne à la CFDT.

- En privé ?
- Sarkozy nous a présenté un calendrier pour les réformes et moi et ça me va très bien. On s’y met dès juillet.

Sourire de Sophie de Menthon et satisfaction de la salle (…) »
 
Sous Chérèque en 2008 pointait déjà Berger. Derrière la réforme Fillon et les déclarations de François Chérèque se trouvait déjà la loi El Khomri qui sans l’appui de la CFDT n’aurait jamais pu passer… Cela valait bien les larmes de tous ceux qui, soumis à l’union européenne, organisent la régression sociale et démocratique au nom de la réforme et du progrès.
 

Notes:

[1] Ainsi François Hollande, François Fillon, Claude Bartolone, Jean-Marc Ayrault, Sylvia Pinel, Yannick Jadot, Jean-Pierre Raffarin, Martine Aubry, Manuel Valls, Benoît Hamon, Vincent Peillon, Emmanuel Macron, François Bayrou, Myriam El Khomri, François Rebsamen, Christian Estrosi… incarnent une union nationale sans faille pour regretter l’ancien leader de la CFDT.

[2] De 37,5 ans jusqu’à 40 ans d’ici 2008.

[3] Jusqu’à 41 ans en 2012.

[4] Editions Fayard, 2006.

[5] Editions Fayard, 2008.

[6] Responsable du groupe patronal ETHIC.

 


Rétrospective: le PS en 2001, l'analyse de Denis Collin et Jacques Cotta

Source : http://la-sociale.viabloga.com/news/retrospective-le-ps-en-2001

(Extrait de L'Illusion plurielle. Pourquoi la gauche n'est plus la gauche. JC Lattès 2001)


Le Parti Socialiste d’aujourd’hui n’est socialiste ni par son programme et ses références idéologiques, ni par sa composition sociale et ses électeurs, ni par la place qu’il tient dans le système politique français. Les militants sincères du PS n’y peuvent rien changer. On nous opposera quelques déclarations de fidélité ici ou là, quelques thèses énigmatiques de Lionel Jospin qui accepte l’économie de marché et refuse la société de marché. Les oripeaux demeurent et sont pieusement exhibés ; quelques chefs tentent encore, à la fin d’un banquet, de se rappeler les paroles de “ L’internationale ”. Mais ce n’est plus qu’un décor qui ne peut tromper que ceux qui le veulent bien. Comme le faisait remarquer Perry Anderson, lors d’une discussion avec le philosophe Norberto Bobbio, les étiquettes idéologiques peuvent perdurer alors même qu’elles ne recouvrent plus aucune substance, comme les conflits entre les “ Bleus ” et les “ Verts ”, des factions de conducteurs de chars dans la Rome Antique, dominèrent pendant des siècles la vie politique à Byzance. Sans aller si loin dans le temps, on peut rappeler que Pompidou se disait partisan, contre le socialo-communisme français, d’une social-démocratie à la suédoise et que Jacques Chirac, devenu Premier Ministre de Valéry Giscard d’Estaing se réclamait d’un “ travaillisme à la française ”.

On nous dira que des divergences substantielles demeurent sur les “ questions de société ”, comme en témoignerait la polémique sur le PACS ou la question de la parité. C’est oublier que ces fameuses “ questions de société ” sont loin de recouvrir politiquement et socialement le traditionnel clivage droite/gauche. La droite moderniste, attentive aux transformations économiques, a compris depuis longtemps que les positions traditionnelles sur la famille ou l’éducation sont devenues contradictoires avec les impératifs de la “ société nomade ” qui s’organise dans les sommets du capitalisme financier mondial. Il faut se souvenir que le premier grand réformateur dans ce domaine fut Giscard d’Estaing lui-même, un président dont on devrait rappeler le bilan, autrement impressionnant, compte tenu du contexte, que celui des socialistes au gouvernement : droit de vote à 18 ans, promotion de l’égalité des femmes par des mesures importantes concernant le droit civil, légalisation de l’IVG, reconnaissance des droits humains des prisonniers – sa fameuse poignée de mains aux “ taulards ” – abolition de la censure cinématographique, etc… Les grands dadas des “ théoriciens ” socialistes comme l’environnement ou la politique de la ville, tout cela a été engagé sous le septennat de leur prédécesseur injustement oublié !

Sur ce qui compte réellement, sur la République, sur la politique étrangère, sur la politique économique et sociale, le PS et ses vassaux de la “ gauche plurielle ” mettent leurs pas dans les pas de la droite libérale, au point que Pasqua peut paraître aisément comme un critique de gauche du gouvernement actuel. Démolissage progressif de la souveraineté nationale, alignement systématique sur la stratégie des USA, liquidation des services publics, ample politique de privatisations, destruction de l’intérieur de l’instruction publique républicaine, attaques sournoises contre les fonctionnaires et généralisation sous couverts “ d’emplois jeunes ” de la précarité dans la fonction publique, mise en pièces du code de travail au nom du “ partage du travail ” avec flexibilité, la liste est longue des questions essentielles qui démontrent que le PS est bien devenu, malgré la volonté d’une partie de ses militants, la “ nouvelle droite ” c'est-à-dire le nouveau parti des grands intérêts financiers et boursiers.

Pour occuper cet espace, il fallait au Parti Socialiste “ fin de siècle ” une mise au pas systématique de toute contestation possible. Le gouvernement de la “ gauche plurielle ” constitue la camisole de force nécessaire à l’interdiction de toute indépendance de pensée et d’action des forces qui y participent. Les alliés savent être utiles. S’il faut casser une grève et s’opposer aux mouvements sociaux, les ministres communistes font leur œuvre. Et lorsque la marée noire met en cause une multinationale comme Total-Fina-Elf, les Verts prennent la relève pour relativiser les dégâts.

Comment cela a-t-il pu s’accomplir ? Quelles conséquences cela a-t-il sur l’évolution de la vie politique dans notre pays ? Nous ne prétendrons pas avoir la réponse complète à ces questions. Après avoir montré dans le détail la signification des transformations dans la politique socialiste, à la fois sur les questions sociales, économiques, politiques et institutionnelles, nous tenterons d’éclairer quelques-uns des mécanismes particuliers et paradoxaux de cette grande transformation. Ainsi, nous essaierons de montrer que les rapports particuliers du PS avec plusieurs courants d’extrême gauche, paradoxalement en apparence, ont contribué à lui permettre de larguer les amarres avec la tradition. Cette histoire-là est presque toujours traitée sur le mode du sensationnalisme journalistique : Jospin était-il ou non une “ taupe ” lambertiste ? Pourtant, elle est décisive parce qu’elle raconte les transformations idéologiques de “ l’élite ” de la nation, c'est-à-dire le bouleversement du “ champ politique ”, un bouleversement dont on mesure souvent encore très mal la profondeur, tant les fantômes du passé pèsent sur les générations présentes. Nous reviendrons également sur le rôle de la corruption qui est loin de se limiter à des affaires judiciaires. La corruption est, certes, aussi vieille que le monde, et les précédents gouvernements ont connu leurs heures de “ gloire ” dans ce domaine. Même si on admet avec Montesquieu que le principe de la République est la vertu, de l’affaire de Panama aux avions renifleurs chers à Albin Chalandon, l’histoire de la République, c’est aussi l’histoire de ses scandales. Ce qui est particulier avec les “ affaires ” qui touchent le PS et concernent certains de ses responsables, c’est qu’elles témoignent de l’interpénétration en profondeur des milieux financiers, des lobbies, d’une fraction de la haute fonction publique et des cadres socialistes. Il y a toujours eu des affairistes socialistes, mais la vieille SFIO n’était pas pour autant le parti des milieux d’affaires. Les “ affaires ” actuelles du PS découlent au contraire de ce que le PS est très largement devenu le parti des milieux d’affaires.

 


Pour tenir le château branlant du PS en 2017...

Quelques réflexions en 2017 sur un article de Denis Collin et Jacques Cotta écrit en 2001 , par Robert Duguet

« Les militants sincères du PS n’y peuvent rien changer » : ce texte est écrit en 2001. Déjà à cette date les militants s’y faisaient rares dans les sections locales. Mais aujourd’hui il n’y demeure plus que les clients, ces ratons laveurs ou petits marquis de banlieue qui n’ont de cesse d’y trouver un bout de carrière politique, indemnités d’élus à la clef et position sociale, pour améliorer les fins de mois ou échapper un petit peu à l’état de salarié. Plus le pôle de pouvoir est petit, plus ils sont prêts à tuer père et mère pour y parvenir. La lie de l’humanité… des ténardiers version 2017 !

L’ancien président Pompidou a été avant-guerre enseignant et militant socialiste, il était issu d’une famille républicaine et socialiste où on haïssait à la fois l’extrême droite et l’Action Française d’une part et le « mouvement communiste » d’autre part : dans sa jeunesse quelque peu romantique et littéraire, il fit d’ailleurs le coup de poing contre l’Action Française. Quant à sa qualité de militant socialiste, il le quitte avec le courant néo de Marcel Déat, Adrien Marquet en 1933. Le néo-socialisme est un courant politique qui se développe dans la décennie 1920-1930 en France et en Belgique, avec Henri de Man, et vise à renouveler la pensée socialiste. Hostile au marxisme et au réformisme à petits pas de la social-démocratie, le néo-socialisme prônait une « révolution constructive » menée par l’État et les techniciens (ingénieurs, syndicalistes, etc.) par la planification ou planisme, reposant sur l’association capital-travail et l’économie dirigée. Cette rupture de droite avec le socialisme conduisit une partie de ses promoteurs à adhérer au programme de la révolution nationale de Vichy,  tandis que d’autres et Pompidou en fit partie, optant pour la Résistance, furent les promoteurs des grandes réformes des Quatrième, mais surtout Cinquième Républiques (Plan, régionalisme, aménagement du territoire, etc.).

A propos de Giscard d’Estaing et des réformes à portée sociale qu’il fit durant son septennat, il faut ajouter un développement conséquent du logement social : renseignement pris au près d’un ami qui fut conseiller régional, ce qu’on fait les socialistes au pouvoir est très inférieur à ce qui a été réalisé sous Giscard. Sous les septennats de François Mitterand ce fut au contraire la flambée de l’immobilier privé et la hausse des loyers pour les plus pauvres.

Quant au rôle que les courants d’extrême gauche, j’ajouterai surtout le courant lambertiste, vis-à-vis de l’évolution droitière du nouveau PS né à Epinay en 1971, je renvoie les lecteurs au travail exceptionnel fait par un ancien permanent de la maison Lambert (OCI) que je publie sur ce blog personnel. Depuis 2001, date d’écriture de cet article de Denis Collin et Jacques Cotta, un certain nombre de langues ont commencé à parler et écrire. A suivre…

 


Comment Jean Luc Mélenchon nie le peuple de Syrie et ses droits, par Jean Pierre Filiu

(historien et arabisant, spécialiste de l'Islam contemporain)

Vendredi 6 Janvier 2017

Source: http://filiu.blog.lemonde.fr/2017/01/06/comment-m-melenchon-nie-le-peuple-de-syrie-et-ses-droits


Le refus de Jean Luc Mélenchon de distinguer entre les bombardements russes contre Alep et ceux de la coalition occidentale contre l'Etat Islamique ne peut que nourrir les pires amalgames.
 
Jean-Luc Mélenchon, dans un tout récent entretien au Monde, développe une analyse de la Syrie qu’il pose au cœur de sa vision des relations internationales. Mais il n’atténue rien de sa sympathie pour les thèses de Vladimir Poutine, tout en nourrissant désormais les pires amalgames.
 
Le chef des insoumis n’a pas l’autosatisfaction discrète. Je rappelais dans mon blog comment, au mois de mars 2016, il avait salué la libération de Palmyre par le régime de Bachar al Assad, puissamment aidé par ses alliés russes et iraniens, « que ce jour est suave de ce point de vue. Oui, comment laisser passer cette douce revanche sur les détracteurs permanents de mes positions sur la Syrie, la Russie et ainsi de suite ». Il n’a pas eu pourtant un mot sur la reprise de Palmyre par l'Etat Islamique au mois de décembre 2016.
 
Cette fois on appréciera la modestie « des faits qui m’ont donné raison à cent pour cent ». Jean Luc Mélenchon nie en effet toute aspiration du peuple syrien à un changement démocratique et il évacue la longue phase du soulèvement pacifique de 2011 pour réduire la crise syrienne, non pas seulement à une guerre civile, mais à une guerre de puissance.

Les différents groupes syriens ne seraient que des pions dans une guerre par procuration entre différents intervenants étrangers.
 
L’argument massue de Jean Luc Mélenchon à l’appui de cette thèse est le cessez-le-feu conclu entre la Russie, la Turquie et l’Iran. Que ce cessez-le-feu soit pour le moins vacillant ne trouble pas le caractère catégorique de telles affirmations. Jean Luc Mélenchon oublie d’ailleurs significativement l’Iran dans sa mention des parrains du cessez-le-feu, car cela compliquerait un peu sa perception binaire du monde.
 
« Mon point de vue est strictement français »
 
Contrairement à cette profession de foi, les thèses de Jean Luc Mélenchon sur la Syrie demeurent en phase avec la propagande martelée par le Kremlin, lui-même en écho de la dictature de Bachar al Assad. D’abord, nous l'avons vu, la négation de la dimension initialement pacifique du soulèvement populaire pour le réduire à une guerre civile désormais instrumentalisée depuis l’étranger. Ensuite, la qualification de bandes armées pour désigner l’ensemble de l’opposition militaire à Bachar al Assad, en assimilant les djihadistes aux non djihadistes pour mieux discréditer ces derniers.
 
C’est Bachar al Assad lui-même qui banalise l’expression de « bandes armées » dès 2011. Jean-Marie Le Pen la reprend très tôt en France, avec qu’elle ne fasse florès sur les sites du Front National ou du réseau Voltaire, entre autres. Ces « bandes armées » doivent être neutralisées avant que le peuple syrien ne puisse voter librement sur son avenir. Jean Luc Mélenchon reprend cette affirmation abracadabrantesque, oubliant sans doute que les dernières élections libres en Syrie remontent à 1961. Le parti Baas, au pouvoir depuis 1963, a proscrit tout scrutin digne de ce nom sous le règne d'Hafez al-Assad, de 1970 à 2000, puis de son fils, Bachar al Assad.
 
Egalement en phase avec la propagande du Kremlin est la conviction exprimée par Jean Luc Mélenchon que « les Etats-Unis sont fous de rage sur la façon dont a tourné l’affaire de Syrie ». Nous conviendrons que cette rage est pour le moins contenue, l’administration de Barack Obama ayant systématiquement reculé face à la Russie, depuis le refus de sanctionner l’usage d’armes chimiques à Damas, au mois d'août 2013, jusqu’à la chute d’Alep, au mois de décembre 2016. Vladimir Poutine mène bel et bien une « guerre froide à sens unique » dont Jean-Luc Mélenchon entretient l’illusion.
 
« Pourquoi choisir entre les bombardements »
 
Jean Luc Mélenchon continue d’esquiver toute position claire sur les bombardements russes à Alep. Il les met sur le même plan que les bombardements « turcs, nord-américains et français ». Nous rappellerons que les pilonnages russes ont visé dans leur écrasante majorité l’opposition non djihadiste à Bachar al Assad et se sont concentrés à la fin de l'année 2016 contre Alep, une ville dont l'Etat Islamique avait été expulsé au mois de janvier 2014. En revanche, les bombardements de la coalition occidentale contre l'Etat Islamique visent par définition l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi, dont la planification terroriste a lancé une sanglante « campagne d’Europe », notamment contre la France.
 
Cette différence d’objectifs aurait pu interpeller un présidentiable fier de son « point de vue strictement français ».

Admettons qu’il n’en soit rien. Mais nul ne peut nier le fait que les frappes russes ont systématiquement visé des cibles civiles, hôpitaux, écoles et boulangeries, et qu’elles ont été menées sur la seule base d’un accord avec la dictature de Bachar al Assad. Les opérations contre l'Etat Islamique peuvent, en revanche, se prévaloir de textes de l’Organisation des Nations Unies (ONU), dont la résolution du conseil de sécurité adoptée à l’unanimité au mois de novembre 2015.


« Pourquoi choisir » n’est au fond pour Jean-Luc Mélenchon qu’une interrogation rhétorique. Il a bel et bien choisi. Mais qu’il n’avance pas masqué.

 


Si la candidature de Jean Luc Mélenchon est la seule candidature possible, c’est que nous n’avons pas de candidat, Collectif


Le groupe « Ensemble! » est de plus en plus divisé sur la campagne de JLM. Des responsables appellent enfin à ne pas s’y bruler les doigts. Ils affirment avec justesse: « La participation à une échéance électorale n’a de sens que si elle prend place dans la construction patiente d’un rassemblement autour d’un projet de transformation de la société dans une perspective émancipatrice de mobilisation populaire et citoyenne et donc dans le combat pour l’hégémonie. Cette campagne ne remplit en aucun cas ces critères. » Mieux vaut se réveiller tard que jamais. Mais c’est bien tard, car il suffisait de regarder le programme du nouveau « Prince de l’ambiguïté ». Il était fort bien décrit dans ce dossier: http://www.anti-k.org/2016/08/26/connaitre-son-melenchon-sur-le-bout-des-doigts/#.V-kczMd-odU.

par Benoît Borrits, Bruno Della Sudda, Laurent Lévy, Richard Neuville, Pierre Zarka

Au moment de notre assemblée générale de Montreuil, certains d’entre nous étaient prêts à accepter, in fine et après avoir poussé au plus loin les démarches vaines jusqu’à présent de rassemblement et de travail collectif, l’idée d’un soutien critique à la candidature de Jean Luc Mélenchon au premier tour des élections présidentielles de 2017 ou d’un simple appel au vote pour Jean Luc Mélenchon sans participation aucune à sa campagne. Non de gaieté de cœur ou par conviction qu’une dynamique de campagne allait permettre d’ouvrir des perspectives pour l’après 2017, mais plutôt par résignation et par volonté de permettre à Ensemble de ne pas trop s’abîmer dans les débats électoraux. D’autres avaient décidé de ne pas s’investir sur cette question. Toutes et tous, nous souhaitions qu’Ensemble ne se focalise pas sur la question du candidat au premier tour des élections présidentielles de 2007 et s’occupe de ce qui nous semble le plus important et le plus urgent, réfléchir aux questions stratégiques, aux élaborations programmatiques et aux interventions d’Ensemble dans les mobilisations citoyennes et dans les mouvements sociaux.

Mais l’été est passé par là et nos positions ont évolué. Aujourd’hui nous considérons qu’Ensemble ne peut plus envisager de soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon, même de manière distanciée, même en menant notre propre campagne, pour des questions de principe élémentaire et pour des raisons stratégiques.

L’évocation par Jean-Luc Mélenchon du « travailleur détaché qui vole son pain aux travailleurs qui se trouvent sur place » était passée relativement inaperçue à cause du choc du Jeudi 14 Juillet 2016. Mais cette phrase reprend les thématiques de l’extrême droite et Jean-Luc Mélenchon l’a ensuite confirmée au Monde puis justifié dans un post de facebook. Il affirme que « l’expression était appropriée » tout en expliquant que le principe de « responsabilité personnelle » justifie pleinement cette phrase.

Ensemble a envoyé une lettre non-publique à Jean Luc Mélenchon et à la France Insoumise qui n’a, à ce jour, reçu aucune réponse. Nous pouvons donc considérer que Jean Luc Mélenchon ne voit aucun problème à utiliser publiquement dans le cadre de sa campagne une phrase à connotation raciste.

Dès le mois de mai 2016, il avait affirmé qu’Angela Merkel avait eu tort d’accueillir quelques centaines de milliers de réfugiés et il avait précisé que, à sa place, il ne l’aurait pas fait. Mais une ligne rouge a été franchie cet été par Jean Luc Mélenchon. Et ce n’est pas un simple dérapage ou même un dérapage de plus. Ce franchissement, décisif par rapport à nos principes politiques élémentaires, le refus de toute concession au racisme, s’inscrit dans une stratégie politique qu’il élabore depuis maintenant plusieurs années dans la perspective des élections présidentielles de 2017 et que l’on pourrait expliciter par ces quelques thèmes, France Insoumise, indépendantisme français, refus de l’Europe allemande, lien direct avec le peuple et défense des droits sociaux. Un profil politique qu’on peut qualifier, faute de mieux, de national populiste dans lequel des désaccords, qui existaient déjà en 2012 et depuis, prennent une place inédite et grandissante, pour devenir des thèmes majeurs de la campagne.

Un profil politique qui voit aussi certains désaccords anciens s’approfondir sous l’effet de sa dynamique propre.

Ainsi du positionnement de Jean Luc Mélenchon sur la question des politiques migratoires qui devient de plus en plus problématique. Insister sur son opposition de toujours au droit d’installation des migrants revêt une gravité particulière à l’heure où des milliers de ces migrants meurent en Méditerranée parce que ce droit leur est contesté.

Ainsi de la réaction de Jean Luc Mélenchon sur les arrêtés discriminatoires islamophobes pris dans certaines communes littorales de France durant cet été où, dans la continuité de sa position catastrophique sur la loi sur la burqa en 2010, il commence d’abord par soutenir que le fait pour des femmes voilées d’aller à la plage constitue une provocation politique avant de critiquer les arrêtés dont le seul tort serait finalement de tomber dans le panneau en cédant à la provocation.

Tout ceci fait donc système et nous oblige à appréhender la campagne de Jean Luc Mélenchon et du mouvement de la France Insoumise de manière différente aujourd’hui.

Pour une simple question de principe, nous refusons de soutenir de quelque manière que ce soit un candidat qui utilise des expressions à connotation raciste et qui persiste et signe dans cette utilisation.

Pour des raisons stratégiques, Ensemble ne doit en rien se lier ni sous forme de ralliement ni même en simple soutien critique dans la campagne de Jean Luc Mélenchon pour le premier tour des élections présidentielles de 2017. La participation à une échéance électorale n’a de sens que si elle prend place dans la construction patiente d’un rassemblement autour d’un projet de transformation de la société dans une perspective émancipatrice de mobilisation populaire et citoyenne et donc dans le combat pour l’hégémonie. Cette campagne ne remplit en aucun cas ces critères.

Si le Front De Gauche (FDG) a montré bien des limites et des insuffisances, notre optique a toujours été de le reconstruire et le dépasser en l’élargissant et en lui donnant une vraie dynamique citoyenne. Or pour Jean Luc Mélenchon et ses proches, les choses sont claires.

C’est bien d’un enterrement du FDG qu’il s’agit et en aucun cas d’une reconstruction. Ce qui se construit dans le cadre du mouvement de la France Insoumise est porteur de régressions et de dérives politiques et de négation des dimensions de nouvelle culture politique apparues dans le nouveau cycle de mobilisations et de révolutions depuis 2011, refus des hiérarchies et de la personnalisation, primat du collectif et de l’horizontalité, démocratie directe, refus de la délégation de pouvoir et aspirations à prendre ses affaires en mains et à faire de la politique autrement. Des caractéristiques que nous avons retrouvé dans le mouvement social contre la loi travail et dans le mouvement citoyen des Nuits Debout.

La critique justifiée de partis politiques très largement fossilisés ne doit pas se transformer en justification du lien direct entre le chef et le peuple.

La nécessité de rompre avec les traités de l’Union Européenne doit absolument être accompagnée par celle de refonder une Europe démocratique, solidaire et écologique. Ce qui invalide immédiatement et totalement le thème de « l’indépendantisme français », lequel est par ailleurs un obstacle majeur à toute dénonciation du caractère impérialiste et belliciste de la France à l’échelle mondiale.

Il ne s’agit pas pour nous de renoncer à nous adresser à l’électorat populaire du Front National qu’il faut effectivement arracher à l’extrême-droite et gagner à une véritable alternative à gauche. Mais ce n’est possible qu’à une seule condition, sur des bases extrêmement claires et sans concession aucune au racisme. Ainsi, le combat contre les thématiques d’extrême droite ne peut pas se faire en reprenant des thématiques ou des expressions de l’extrême droite elle-même, accepter la simple possibilité de « quotas » migratoires, parler de « travailleurs qui volent le pain », ne pas tout simplement prendre la défense de femmes discriminées parce que musulmanes, tout ceci ne peut qu’accentuer la confusion généralisée, la construction et le renforcement des préjugés racistes et la crise de la gauche de transformation et son échec actuel dans le combat pour l’hégémonie.

Rappelons ici que sur la question de la nation, la vision nationaliste de Jean Luc Mélenchon est à la racine de ses prises de position réitérées depuis plusieurs années, que ce soit autrefois sur le Tibet ou la Françafrique, et plus récemment sur la Corse ou sur l’Ukraine, sans oublier, plus grave encore peut-être, sa complaisance avec la Russie de Vladimir Poutine ou avec la Syrie de Bachar al Assad. Ce ne sont pas, pour nous, des questions secondaires, particulièrement dans une campagne pour des élections présidentielles.

On pourrait objecter à cela que ce n’est pas nouveau. Certes, mais dans la campagne présidentielle de 2012, ce tropisme nationaliste était resté contenu, précisément parce que Jean Luc Mélenchon était le candidat du FDG.

Et c’est bien pour laisser libre cours à ce nationalisme allant depuis le début du mois de juillet 2016 jusqu’aux propos à connotation raciste qu’il a sciemment décidé de s’affranchir du FDG.

C’est ce qui rend la situation très différente de celle de 2012, alors surtout que l’on assiste à une offensive identitaire et nationaliste dans l’ensemble du spectre politique et médiatique et que ces questions seront centrales dans la campagne à venir.

Non seulement la candidature de Jean Luc Mélenchon ne convainc pas et ne convient pas mais, plus grave, elle va à l’encontre de nos principes élémentaires et des tâches les plus essentielles qui sont les nôtres dans la période. Ce serait donc un choix guidé par un électoralisme de court terme, contre productif et problématique sur les principes.

Si « Jean-Luc Mélenchon est la seule candidature possible », alors, pour nous, il n’y a tout simplement pas de candidature possible. Nous ne construirons rien sur du sable et, depuis cet été, il s’agit non seulement de sable mais, plus grave encore, de sable mouvant.

Cela veut dire que nous considérons, même si la situation est très difficile et le manque de perspectives très préoccupant, qu’il faut poursuivre au maximum les démarches de rassemblement en cours, nos réflexions stratégiques et programmatiques, développer nos interventions et nos campagnes dans la perspective de 2017 mais surtout de l’après 2017.

L’appel pour un front commun récemment lancé pour que la candidature de Jean Luc Mélenchon devienne une candidature collective aurait sans doute été vain mais aurait pu, malgré toutes les divergences avec lui, constituer une tentative de compromis très risqué mais que nous pouvions comprendre, méritoire, principiel et bienvenu, avant l’été 2016.

Maintenant, nous considérons que l’irréparable a été commis par Jean Luc Mélenchon et qu’il est trop tard. Des camarades d’Ensemble peuvent si bon leur semble mener cette campagne. Cela ne saurait en aucun cas être en notre nom.

Premiers signataires:

Benoît Borrits, Bruno Della Sudda, Laurent Lévy, Richard Neuville, Pierre Zarka

 


USA: C’est pire que vous ne le pensez, par Chris Hedges


Traduit et posté le 1 janvier 2017 depuis les  Etats-Unis

Source : http://www.anti-k.org/2017/01/01/cest-pire-que-vous-ne-le-pensez-par-chris-hedges/
Source : Truthdig, le 11/11/2016
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.


Il y aura énormément d’agitation sociale quand la base de Donald Trump se rendra compte qu’elle a été trahie. Je ne sais pas quand cela arrivera. Mais il est certain que cela arrivera. Les investissements dans les actions de l’industrie de l’armement, de la sécurité intérieure et des complexes de prisons privées sont montés en flèche depuis l’élection de Trump. Quelle meilleure source de profits qu’un État policier militarisé ?

Notre démocratie capitaliste a cessé de fonctionner il y a plus de vingt ans. Nous avons été victimes d’un coup d’État du monde des affaires mené à bien par les Partis démocrate et républicain. Il ne reste pas d’institutions qu’on puisse légitimement qualifier de démocratiques. Dans une vraie démocratie, Trump et Hillary Clinton n’auraient jamais été nommés candidats à la présidence. La longue et impitoyable attaque du monde des affaires contre la classe ouvrière, le système législatif, la politique électorale, les médias de masse, les services sociaux, l’écosystème, l’éducation et les libertés civiles ont, au nom du néolibéralisme, éviscéré le pays, qui est devenu une épave en décomposition. Nous vantons les mérites de l’ignorance. Nous avons remplacé les discussions politiques, l’information, la culture et les efforts intellectuels par un respect religieux pour la célébrité et le spectacle.

Comme l’a fait remarquer l’historien Gaetano Salvemini, « l’abandon des institutions démocratiques » constitue la base du fascisme, qui est le produit d’une démocratie qui a cessé de fonctionner. L’apparence de démocratie va demeurer, comme lors des dictatures de la seconde partie de l’Empire romain, mais sa réalité, c’est le despotisme ou, dans notre cas, le despotisme du monde des affaires. Le citoyen ne participe pas vraiment au gouvernement.

« Cette situation ressemble beaucoup à celle de la fin de la république de Weimar en Allemagne, m’a dit Noam Chomsky avec une perspicacité troublante quand je l’ai rencontré il y a six ans. Les parallèles sont frappants. Il y avait aussi, à l’époque, un terrible désenchantement au sujet du système parlementaire. Le fait le plus frappant à propos de Weimar, c’était non pas que les Nazis aient réussi à anéantir les sociaux-démocrates et les communistes, mais que les partis traditionnels, les conservateurs et les libéraux, détestés, aient disparu, ce qui laissa un vide dans lequel les Nazis, avec beaucoup d’astuce et d’intelligence, s’engouffrèrent.

Les États-Unis ont beaucoup de chance qu’aucun personnage honnête et charismatique ne soit apparu, continua Chomsky. Tous les personnages charismatiques sont si évidemment des escrocs qu’ils se détruisent eux-mêmes, comme Joseph McCarthy, Richard Nixon ou les prêcheurs évangélistes. Si quelqu’un de charismatique et d’honnête apparaît, ce pays va avoir des problèmes à cause de la frustration, du désenchantement, de la colère légitime et de l’absence de réactions cohérentes. Qu’est-on censé faire si quelqu’un dit : “J’ai une réponse : Nous avons un ennemi” ? Il y a eu les juifs. Ici il y aura les immigrants illégaux et les noirs. On nous dira que les hommes blancs sont une minorité persécutée. On nous dira que nous devons nous défendre et défendre l’honneur de notre pays. La force armée sera exaltée. Il y aura beaucoup de violence, de passages à tabac. Tout cela pourrait prendre une importance colossale. Et si cela arrive, le danger sera plus grand qu’en Allemagne. Les États-Unis sont une puissance mondiale. L’Allemagne était puissante mais elle avait des ennemis plus puissants. Je ne pense pas que ces évènements soient si éloignés. Si les sondages ne se trompent pas, ce ne sont pas les Républicains, mais les Républicains de droite, les cinglés, qui vont remporter la prochaine élection avec une majorité écrasante. »

La répression des opposants ne va pas tarder à ressembler à la répression sous les anciens régimes totalitaires du passé. La sécurité d’État va devenir une présence envahissante et palpable. On va traiter les formes d’opposition les plus modérées comme si elles constituaient une menace pour la sécurité nationale. Beaucoup, dans l’espoir d’éviter le courroux de l’État, vont devenir dociles et passifs. Nous, cependant, nous devons riposter. Nous devons nous lancer dans des actions durables de désobéissance civile, comme beaucoup l’ont fait dans les rues depuis l’élection. Cependant nous devons aussi être conscients que l’espace démocratique dont nous disposons dans notre système de totalitarisme inversé s’est beaucoup rétréci.

Trump, sans institutions démocratiques pour le contenir, va précipiter les attaques du monde des affaires. Le système de pensions de vieillesse et d’invalidité sera privatisé, et les forces de police militarisées seront mises hors de cause quand elles tueront, sans discernement, des citoyens désarmés, tandis que le président laissera se déchaîner l’industrie de l’énergie fossile qui va dégrader la vie sur Terre et très probablement y mettre fin. Dans son administration vont siéger les extrémistes du Parti républicain, des hommes et des femmes profondément dénués d’intelligence, de moralité, et dotés de la faculté étonnante de faire peu de cas de la réalité. Ces idéologues ne parlent que le langage de l’intimidation et de la violence.

La moitié du pays vit dans la pauvreté. Nos anciens centres industriels sont des friches, des ruines. Un simple décret judiciaire nous a dépouillés de nos droits constitutionnels, y compris du respect des droits de la défense et de l’habeas corpus. Les entreprises et la classe des milliardaires boycottent légalement les impôts. La police abat des citoyens désarmés dans la rue. Les forces armées, aux termes de l’article 1021 du National Defense Authorization Act, ont le pouvoir de transférer des citoyens étatsuniens dans tout le pays, de leur enlever tout droit à un procès équitable et de les retenir indéfiniment sur nos sites clandestins. Nous sommes le peuple le plus espionné, surveillé, écouté, photographié et contrôlé de l’histoire. Quand le gouvernement vous surveille 24 heures sur 24, vous ne pouvez pas employer le mot « liberté ». C’est la relation d’un maître et de ses esclaves. Et les gouvernements qui exercent ce type de surveillance deviennent vite totalitaires. Les élites faillies ont donné à Trump et à ses copains les outils légaux et physiques capables de transformer instantanément l’Amérique en un État policier brutal.

Rudy Giuliani ; Newt Gingrich, qui préconise de déchoir de leur citoyenneté les citoyens étatsuniens soupçonnés d’être peut-être des terroristes ; le général en retraite Michael Flynn et John Bolton, eh bien ces hommes ne vont faire preuve d’aucune modération ni légale ni morale. Ils voient le monde à travers les lunettes manichéennes du bien et du mal, en noir ou blanc, et pour eux, on est ou un patriote ou un traître. La politique est devenue, comme le philosophe Walter Benjamin l’a dit du fascisme, une esthétique. Et l’expérience suprême pour les fascistes, comme Benjamin nous en a avertis, c’est la guerre.

La terreur d’État et la violence d’État, que connaissent bien les gens de couleur pauvres de nos colonies intérieures, nous allons nous aussi bien les connaître. Le racisme, le nationalisme, la misogynie, l’islamophobie, l’antisémitisme, l’intolérance, la suprématie blanche, le fanatisme religieux, les crimes haineux et la vénération des valeurs hypermasculines de la culture militaire vont définir le discours politique et culturel. Les élites au pouvoir vont essayer de détourner la frustration et la rage croissantes en direction des éléments vulnérables de la société, les travailleurs sans-papiers, les musulmans, les afro-américains, les latinos, les homosexuels, les féministes et autres. Nos guerres sans fin au Moyen-Orient vont s’étendre, peut-être jusqu’à une confrontation avec la Russie.

Certains, comme Ralph Nader, ont vu venir cette dystopie. Ils ont, de toutes leurs forces, essayé de fonder un troisième parti viable et de donner aux mouvements citoyens le pouvoir d’offrir à la classe ouvrière déshéritée un idéal, de l’espoir. Ils savaient que plus longtemps le monde des affaires étranglait le système économique et politique, plus on semait les germes d’un fascisme américain.

Les élites ont dressé de nombreux obstacles, en refusant de laisser Ralph Nader ou ensuite Jill Stein participer aux débats, en rendant le vote difficile ou impossible, en transformant les campagnes électorales en longs spectacles qui coûtent des milliards de dollars, et en utilisant habilement la politique pour intimider les électeurs. Cependant, la classe libérale faillie a aidé les élites, élection présidentielle après élection présidentielle, surtout d’ailleurs après le succès de Nader en 2000, les prétendus progressistes ont succombé au maître mot stupide, « le moindre mal ». Ceux qui auraient dû être les alliés naturels des troisièmes partis et des mouvements d’opposition ont honteusement capitulé devant le Parti démocrate qui, comme le Parti républicain, est au service de la bête immonde de l’impérialisme et fait la guerre aux pauvres, à la classe ouvrière et à la classe moyenne. La lâcheté de la classe libérale lui a fait perdre toute crédibilité, comme Bernie Sanders quand il a vendu son âme à la campagne Clinton. La classe libérale a prouvé qu’elle n’avait pas le courage de se battre pour quoi que ce soit. Elle a dit des mots et évoqué des idées auxquels elle ne croyait pas vraiment. Elle est, en grande partie, responsable du mouvement qui a créé Trump. Elle aurait dû, après que le président Bill Clinton eut fait voter en 1994 le NAFTA, avoir la prescience d’abandonner le Parti démocrate pour fonder des partis et des institutions qui défendent vraiment les intérêts de la classe ouvrière. Si elle avait défendu les membres de cette classe, cela aurait sans doute empêché ceux-ci d’être séduits par des protofascistes.

La pourriture de notre démocratie faillie a régurgité un escroc, créé par les médias, qui a d’abord joué le rôle de maître de l’univers de fiction dans une émission de téléréalité et ensuite celui d’homme politique dans un vaudeville. Trump a attiré les dollars et augmenté les taux d’audience. La vérité et la réalité ne jouaient aucun rôle ici. Ce n’est qu’après sa nomination comme candidat que les médias ont vu leur Frankenstein comme une menace, mais alors c’était trop tard. S’il y a un autre groupe borné aussi haï, et même plus, que la classe libérale, c’est la presse subordonnée au monde des affaires. Plus elle attaquait Trump, plus Trump séduisait.

Trump est emblématique de ce que les anthropologues appellent « les cultes de crises ». Une société en phase terminale se réfugie souvent dans la pensée magique. La réalité est trop difficile à supporter, alors cette société se met à croire aux promesses extraordinaires et impossibles d’un démagogue ou d’un charlatan qui promet le retour d’un Âge d’or perdu. Les bons boulots vont revenir. Le pays va redevenir prospère. Les villes délabrées vont être reconstruites. L’Amérique va être grande, de nouveau. Ces promesses, impossibles à tenir, ne diffèrent pas de celles qu’a faites aux Amérindiens, dans les années 1880, le prétendu prophète religieux Wovoka. Il demandait à ses disciples de faire des cérémonies de danse de cinq jours, appelées la Ghost Dance. Les Amérindiens portaient des chemises qui, leur avait-on dit, les protégeraient des balles. On leur avait assuré que les troupeaux de buffles reviendraient, que les chefs et les guerriers morts surgiraient de la terre et que les hommes blancs disparaîtraient. Aucune des promesses du prophète ne se réalisa. Beaucoup de ses disciples furent abattus comme des moutons par l’armée des États-Unis.

Nous sommes face à la crise la plus profonde de l’histoire de l’humanité. Et en réponse, nous élisons comme président un homme qui ne croit pas au changement climatique. Une fois que les sociétés ont coupé le contact avec la réalité, ceux qui disent la vérité deviennent des parias et des ennemis de l’État. Ils sont en butte à une forte répression étatique. Ceux qui sont perdus dans les rêveries du culte de la crise applaudissent à l’élimination de ces Cassandre. Les mythes si séduisants de la pensée magique sont d’agréables opiacés. Mais cette drogue, comme toutes les drogues, mène à la dégradation et à la mort.

 


Trotsky et son épouse Natalia, son petit fils Sieva et le couple Rosmer en 1938...

Ce que je sais de ce que fut
L’Organisation Communiste Internationaliste (O.C.I. pour la Reconstruction de la IVème Internationale), par Pierre Salvaing

 

Le texte intégral de Pierre Salvaing est disponible sur ce site au format word: salvaing.docx

J’ai choisi de mettre en exergue cette phrase de Pierre Salvaing extraite du texte

« Reprendre pour les générations futures ce qui doit demeurer de l’héritage de Léon Trotsky, par-dessus la tête de ceux qui ont capté un héritage pour le dévoyer. »

 

Pour un bilan du lambertisme, résumé succinct du travail de Pierre Salvaing

Pierre Salvaing vient de faire parvenir à un certain nombre de militants issus du lambertisme un travail de réflexion personnelle sur son itinéraire politique et les leçons qu’il en tire. Il a milité à l’OCI à partir de 1968 durant 20 ans. Permanent durant 6 ans, il quittera volontairement le PCI en 1989. Il rejoindra après plusieurs années de combats politiques, de recherches et de réflexions le groupe animé par le dirigeant lambertiste exclu en 1983, Stéphane Just. Après la mort de Just en 1997, ce courant passera par diverses crises. Membre d’un petit noyau intitulé Regroupement pour la construction du Parti Ouvrier Révolutionnaire et de l’Internationale Ouvrière Révolutionnaire entre 2002 et 2005, dans l’héritage de Just, il quittera le combat politique épuisé par une activité dont il ne voyait pas l’issue positive. Une phrase dans ce travail a retenu particulièrement mon attention, et je la place en exergue de mon article : « Reprendre pour les générations futures ce qui doit demeurer de l’héritage de Léon Trotsky, par-dessus la tête de ceux qui ont capté un héritage pour le dévoyer… » Tel est bien pour notre génération militante qui a forgé sa pensée dans son opposition radicale au gaullisme par la grève générale de 1968 et au stalinisme après l’écrasement du printemps de Prague, ce qu’il nous reste encore à faire : tirer un bilan pour les générations futures. Pierre Salvaing avertit sur le caractère individuel de son travail, donc forcément limité par une expérience fractionnée : je suis de ceux qui continuent à penser que ceux et celles qui ont vécu la même expérience devraient enfin se mettre autour d’une table pour réfléchir positivement à ce qui a été le naufrage des élites d’une génération révolutionnaire, non pour faire une association d’anciens combattants mais pour passer le relai aux générations à venir.

Le rôle de Pierre Lambert…


Ce qui a constitué le talent d’Achille de l’OCI, c’est l’extrême centralisation sur le rôle d’un homme qui en a été le principal bâtisseur, Pierre Lambert ; notre auteur explique :

« Ce n’est donc pas du tout par fixation obsessionnelle, ni dans un esprit de règlement de comptes à caractère « personnel ». Pierre Lambert, qui fut durant des années incontestablement un remarquable constructeur de l’OCI, un animateur incontournable du combat pour la reconstruction de la IVème Internationale, a écarté au fil du temps, presque systématiquement, tous les militants de grande valeur avec lesquels il pouvait espérer construire une véritable direction collective. A la fin des années soixante-dix, il avait fait pour ainsi dire le vide autour de lui : la direction officielle de l’organisation (Bureau politique et comité central) était très majoritairement constituée de permanents « à vie », dont l’indépendance politique était donc rendue impossible par leur situation matérielle et d’un certain point de vue, affective. La formule devenue célèbre dans nos rangs, selon laquelle ''la crise de l'humanité se réduit à celle de la direction révolutionnaire'' trouve ici en concentré toute sa force. Une direction réduite à un seul ne peut survivre. L’OCI-PCI n’a jamais résolu cette question fondamentale. »

Effectivement, jamais dans les différentes crises qui secoueront l’organisation dans les décennies qui suivront, les problèmes politiques ne pourront se régler par la libre discussion des points de vue, libre discussion qui n’est possible que si l’organisation accepte et protège le droit de tendance. Les crises se sont toujours soldées par des exclusions, suivies en général de calomnies contre ceux qui osaient s’opposer à la direction.

La question de l’imminence de la révolution…

Aux lendemains de la grève générale de 1968, l’OCI lors de son 16ème congrès parle  d’une « nouvelle période de la lutte de classes », caractérisée « comme la période de l’imminence de la Révolution ouverte par la grève générale de mai-juin 1968 en France, et la marche à la révolution politique en Tchécoslovaquie ». Nous allions vers une processus révolutionnaire mondial. La grève générale de 1968 devenait « la répétition générale de la révolution prolétarienne en France. »

Ce que disait la résolution de congrès :

« Ce à quoi les militants révolutionnaires doivent se préparer est donc une période de « tournants brusques où s’exprimera, dans l’affrontement centralisé entre les classes au niveau de l’Etat, le problème du pouvoir ouvrier. C’est donc que nous devons nous préparer à la Révolution prolétarienne, c’est-à-dire à une période couvrant toute une époque où les classes et leurs expressions politiques disposeront leurs forces autour de la solution révolutionnaire concentrée au niveau de l’Etat, du pouvoir. »

Dans un premier temps dans cette tempête révolutionnaire annoncée, les masses se tourneront vers leurs organisations traditionnelles, PCF et PS, pour que celles-ci réalisent leurs aspirations. Poursuivons la citation :

«  Le PCF et le PS obtiendront des mains des masses laborieuses le pouvoir qu’ils utiliseront contre les aspirations révolutionnaires. Les travailleurs, avant d’admettre la nécessité d’une nouvelle direction, tenteront de faire pression sur les anciennes directions pour que celles-ci réalisent leurs aspirations : elles réclameront à celles-ci d’exécuter les engagements  qu’elles prétendent avoir pris. Les travailleurs cherchent à en finir avec le capitalisme. C’est précisément cette tendance que les dirigeants réussiront à transformer en volonté d’imposer un gouvernement PS-PCF-Radicaux qui apparaîtra à leurs yeux comme un gouvernement ouvrier alors que ce sera un gouvernement bourgeois. (…) Sous le feu de la lutte des classes, les masses se dresseront contre la présence, au sein du gouvernement,  des radicaux bourgeois. Elles y seront amenées en relation même avec l’argumentation mise en avant par les dirigeants : « Nous ne pouvons tout faire d’un coup, nous ne pouvons satisfaire toutes les revendications, car cela effraierait nos alliés des classes moyennes. Nous risquerions d’isoler la classe ouvrière de ses alliés naturels. » Après un certain temps, les masses traduiront : « Si c’est la présence des radicaux bourgeois au gouvernement qui empêche la satisfaction de nos aspirations, alors il faut que les ministres bourgeois s’en aillent ». Les dirigeants du PCF et du PS constitueront un gouvernement PCF-PS, ultime barrage pour garantir la société bourgeoise. Ce gouvernement ne sera pas un gouvernement ouvrier et paysan, ce sera un gouvernement bourgeois. »
Alors nous serons en position de construire un parti révolutionnaire dominant qui s’appuiera sur le mouvement révolutionnaire des travailleurs en lutte. Notre génération a forgé sa pensée politique sur ce schéma qui reprenait grosso modo celui de 1905 : la grève de 1905 était une répétition générale. Après elle, vient la révolution d’Octobre 1917.

Le moins que l’on puisse dire c’est que 40 ans après, le fondement de cette ligne politique s’est avéré complètement faux. Après Mitterand-Kerenski, il n’y a pas eu Lénine et Trotsky.

Stéphane Just écrivait :

« La révolution en Europe n’avancera pas sur une voie royale, surtout tant que subsistera l’appareil international du stalinisme. L’OCI l’a maintes fois expliqué : les masses, aux premières phases de la révolution, se dirigeront vers les organisations ouvrières traditionnelles, et tendront à les porter au pouvoir. Celles-ci combattront forcément la réalisation d’une telle éventualité. Elles seront contraintes à un certain stade de la crise révolutionnaire d’aller au gouvernement. Tant qu’elles le pourront, elles maintiendront des gouvernements de coalition avec les partis bourgeois. Mais il est possible qu’elles soient contraintes de constituer des gouvernements sans représentants des partis bourgeois. »

Ce schéma politique ne connaitra pas d’application. Il n’est rien sorti de significatif de la crise de l’appareil stalinien : pendant des années on a développé le point de vue que construire un nouveau parti nécessitait de gagner « les cadres organisateurs de la classe ouvrières », pour l’essentiel organisés au PCF et à la CGT. Quant au PS, il a pris très vite en charge les intérêts matériels de la bourgeoisie, quitte à se saborder comme parti d’origine social-démocrate. La victoire de Mitterand n’a pas été la préface de cette crise révolutionnaire que nous annoncions quotidiennement.

En conclusion de cette caractérisation fausse d’une période historique, Pierre Salvaing pose deux questions :

« 1/ N’y a-t-il pas sous-estimation de la capacité de l’impérialisme à différer sa propre crise en s’attaquant frontalement à la classe ouvrière et en la faisant reculer profondément ?
2/ Dans l’énumération des « alliés » de la contre-révolution mondiale, n’y a-t-il pas l’oubli de la (des) social-démocraties, auxquelles la perte d’influence puis la chute du stalinisme vont donner un rôle encore plus important, appuyé sur les bureaucraties syndicales ? »

Et chaque fois, à partir de cette caractérisation fausse de la période, que les mouvements de masse faisaient émergence dans la lutte sociale et politique, la direction de l’OCI accrochait les wagons à la question sacro-sainte de l’imminence de la révolution mondiale. Ainsi verra-t-on dans le mouvement qui détruira en 1974 la dictature salazariste « la constitution … des organes naissants du pouvoir ouvrier ». Quarante ans après, on est loin de la république des conseils ouvriers au Portugal…

De même l’analyse sur l’Espagne après la mort de Franco. La théorie officielle dans les colonnes de la Vérité défend sous la plume de Marc Chesnais qu’entre le fascisme et la crise de la domination de classe de la bourgeoisie espagnole il ne peut y avoir que la voie révolutionnaire pour la constituante souveraine et les conseils ouvriers :

« …(La) constitution (espagnole) qui reposait de façon absolue sur la personne même de Franco, est d’une extraordinaire rigidité. Elle interdit l’injection quelconque d’éléments relevant de la démocratie parlementaire bourgeoise. Il y a incompatibilité radicale entre cette constitution et les institutions de la démocratie bourgeoise. Il s’agit d’une constitution fasciste et l’introduction d’éléments étrangers ne peut qu’en précipiter la crise… Le second facteur déterminant c’est qu’après quarante ans de fascisme, tout changement de domination politique de la bourgeoisie dans le sens d’une injection, dans le cadre du système franquiste, d’éléments relevant du système parlementaire bourgeois, fournira obligatoirement aux masses la brèche qu’elle recherchent pour s’engouffrer, dans la mesure où cette tentative de changement sera comprise par la classe ouvrière et les masses comme constituant non seulement une victoire, mais comme leur  victoire, le fruit de leur combat… 
« Car chaque grève continue à voir surgir l’assemblée des travailleurs, les comités de grève élus, et comporte comme dimension centrale le combat pour la démission des ‘’enlaces’’ et ‘’jurados’’, c’est-à-dire les délégués corporatistes, rouages de la centrale franquiste –la CNS- que l’appareil stalinien veut garder en place en tant qu’institution caractéristique et centrale du franquisme.
Tous les problèmes, ceux de la terre, des nationalités, les revendications de toutes les classes exploitées (…) soulèvent ceux de la lutte pour le renversement de la monarchie, du combat pour la République, de la Constituante souveraine, des Cortès constituants,. Ils fournissent les déterminations à la campagne pour le boycott des élections du 15 juin. »
En réalité, avec l’aide précieuse du PSOE et du PCE de Santiago Carillo, la bourgeoisie espagnole a pu passer sans heurts importants du franquisme à un régime de monarchie constitutionnelle qui laissera en place les institutions du franquisme. Si la direction de l’OCI n’est pas comptable naturellement de cette évolution, en revanche elle est responsable du fait que jamais il n’y eut de discussion ouverte dans l’organisation sur cela : ouvrir une discussion c’était courir le risque de toucher à la sainte imminence de la révolution prolétarienne.

Idem sur la chute du Shah d’Iran :
La Vérité écrit :

« La place de la classe ouvrière montre le caractère véritablement ouvrier du mouvement de fond :
Partout la même exigence unifie les masses laborieuses des villes et des campagnes : ‘’A bas le chah ! A bas la monarchie !’
Ce mouvement gigantesque et profond qui a lieu en Iran mobilise des millions d’opprimés et d’exploités contre la monarchie. C’est le profond mouvement de la révolution prolétarienne. »

En fait la question de la place de la religion dans les rapports sociaux est complètement minimisée. L’article de la Vérité poursuit :
« …La presse bourgeoise et les gouvernements bourgeois tentent constamment de le présenter comme un mouvement de chefs religieux réactionnaires qui seraient contre la politique de modernisation que le chah aurait pratiquée ( !). En fait, tout leur verbiage tente de camoufler la profondeur de ce mouvement, qui a certes utilisé les mosquées, mais pour les transformer en lieux de meetings politiques, qui se saisit certes de l’occasion des processions et des rites religieux, mais pour les transformer en de formidables manifestations. Ni les revendications des travailleurs du pétrole, ni celles des autres  travailleurs n’ont rien de religieux. Elles sont simples : la chute de la monarchie, les libertés démocratiques, un gouvernement qui satisfasse leurs revendications…»

Et plus loin encore :

« La révolution est inéluctable – Par l’action des masses, celle-ci se décompose, devient une peau de chagrin. Il s’agit là d’un nouvel effondrement de l’Etat bourgeois comme il s’en est produit en Chine, au Vietnam. Mais cette fois, les masses sont en pleine ébullition, le prolétariat s’engage comme tel et selon ses propres méthodes à l’avant-garde du combat. En outre, le mouvement révolutionnaire s’inscrit dans la nouvelle période de la révolution prolétarienne mondiale ouverte en 1968… »
« … De son côté, l’ayatollah Khomeiny, de son exil de Paris, exige le départ du chah : l’attitude intransigeante qui est la sienne lui est dictée par le mouvement des masses. Il lui faut chevaucher ce mouvement pour tenter éventuellement de le contrôler. Mais le fait que les masses soient en mouvement à une si vaste échelle rend impossible toutes les savantes combinaisons échafaudées précédemment. »

Effectivement, on a vu la suite des événements…

Même méthodologie sur la question de la révolution politique dans les pays de l’Est. Un membre de la direction internationale investi dans le travail clandestin à l’Est, Varga, écrit à propos de la Pologne :

« Une fois encore, le prolétariat polonais se dresse, unanime, contre la bureaucratie polonaise, satellite de la bureaucratie du Kremlin. (...) C'est la révolution politique. (...) Le prolétariat polonais se dresse, car c'est le seul moyen d'éviter la catastrophe, conséquence inéluctable du maintien au pouvoir de la bureaucratie parasitaire. Le prolétariat polonais est l'avant-garde des prolétariats de l'Est de l'Europe et de l'URSS, également en lutte contre les bureaucraties satellites du Kremlin et contre la bureaucratie du Kremlin elle-même. Des centaines de milliers d'ouvriers polonais en grève ouvrent une période de nouveaux développements des révolutions politiques contre les bureaucraties parasitaires et contre-révolutionnaires. »
Rien n’est dit sur les forces politiques et surtout contrôlées par la hiérarchie catholique qui œuvrent au sein de ces mouvements sociaux pour défendre bien autre chose que le programme de la révolution politique.

Et Pierre Salvaing de conclure :

« Que reste-t-il de tout cela 36 ans après? La révolution politique a-t-elle triomphé? Se poursuit-elle? La "catastrophe" annoncée par la déclaration a-t-elle été évitée? A toutes ces questions, les continuateurs-destructeurs de l'OCI-PCI n'ont jamais répondu, ne peuvent répondre qu'en masquant la réalité sous le vague et mensonger adage du "feu qui couve sous la cendre". Le prolétariat polonais a certainement "ébranlé l'Europe et le monde", comme le dit plus loin la déclaration, mais, pas plus que les autres, il n'a pu le renverser pendant cette vague montante. »

Au moment de l’implosion de l’URSS, Stéphane Just écrivait :

« Trotsky considérait que la restauration capitaliste en URSS serait un coup très dur pour le prolétariat de tous les pays, y compris pour ceux où se maintenait le mode de production capitaliste. Cela se vérifie aujourd'hui. La restauration capitaliste est à peine achevée dans les pays de l'ex-URSS, ceux de la partie Est de l'Europe, que les prolétariats des pays où le capitalisme s'étant maintenu marquent durement le coup.
Pour la classe ouvrière mondiale, la victoire de la révolution russe a signifié que dans tous les pays elle pouvait prendre le pouvoir, qu'elle pouvait détruire l'État bourgeois, construire son propre État, exproprier le capital, organiser une nouvelle économie.
(…) Désormais une nouvelle étape est franchie, celle de la restauration capitaliste. Il apparaît à la quasi-totalité du prolétariat que les États ouvriers ne sont pas viables, qu'ils étaient voués à dégénérer et à s'effondrer, à être balayés, que la restauration capitaliste était à plus ou moins longue échéance inéluctable. Cela les déboussole politiquement. Bien entendu la bourgeoisie enfonce le clou, elle ne cesse de marteler que l'aventure est terminée, qui s'achève par un formidable fiasco.
Cette situation totalement nouvelle pour la classe ouvrière permet aux chefs des partis social-démocrates et staliniens de se "déboutonner" : enfin ils peuvent parler franchement, enfin ils peuvent exprimer leur véritable nature, enfin ils peuvent se vautrer dans l'auge idéologique de la bourgeoisie. »

L’OCI a-t-elle pris en compte que l’effondrement du modèle issu de la Révolution d’Octobre en URSS, et de son extension dans les pays de l’Est produira un formidable recul de la classe ouvrière. Partout l’impérialisme a repris l’initiative.

L’O.C.I. aux prises avec sa construction, l’hypothèse d’une Ligue Ouvrière Révolutionnaire :

Dès 1965 l’OCI avait pensé la question de la construction d’un parti révolutionnaire de masse avec une médiation transitoire qui s’appelait la LOR (Ligue Ouvrière Révolutionnaire). Formellement l’OCI reprenait la position de Trotsky expliquant que la crise des organisations staliniennes et social-démocrates du mouvement ouvrier dégageait des courants centristes en rupture avec les directions traditionnelles. Les révolutionnaires devaient être capables de faire évoluer ces courants transitoires vers le programme de la IVème internationale. En 1984, on peut dire qu’aucun courant de type centriste ne s’est dégagé des organisations traditionnelles. Pierre Salvaing reprend ici la conception qui était celle de Stéphane Just, à savoir qu’il fallait continuer sur la ligne de développement du PCI vers un parti de 10 000 militants (et non 10 000 adhérents, ce qui est une autre conception du parti) et non proclamer le MPPT. En l’absence de crise révolutionnaire contre le gouvernement Mitterand de front populaire, et donc aussi en l’absence de dégagements centristes dans les partis ouvriers, le MPPT était une coquille vide. La direction du PCI a artificiellement constitué une fausse « organisation de type centriste », qui n’avait aucune chance de se construire.

Dans l’histoire de l’O.C.I., il n’y eut ni courant, ni tendance, ni fraction

De 1965 à l’actuel éclatement du POI, pas un seul courant, pas une seule tendance ne virent le jour dans cette organisation. Tous les congrès se dérouleront toujours en présentant une façade unie, homogène, unanime ou presque dans ses votes. On peut lire dans les textes officiels cette phrase assez effrayante :
« Notre organisation vit au milieu de la société capitaliste, elle est donc sans cesse soumise à la pression idéologique de la bourgeoisie. Elle se manifeste, dans nos propres rangs, par une tendance permanente à la création et au développement d’un courant qui véhicule l’idéologie de l’ennemi de classe. »
Pierre Salvaing commente :
« La direction détient donc la vérité « de classe », elle est immunisée contre toute erreur, et tout avis contraire est nécessairement l’expression (qu’on qualifiera généreusement d’inconsciente) de l’ « ennemi de classe ».

L’affaire Varga 

Militant hongrois né en 1927 et décédé en août 2015, Varga fut un des fondateurs du cercle Pétofi. Il est l’un des organisateurs de la grande manifestation qui aboutit à l’explosion de la révolution hongroise de 1956, où il collabore avec Imre Nagy. Il émigre en France, et rejoint le trotskysme en 1963. Il est rapidement à la fois membre de la direction de l’OCI, et dirigeant d’une organisation trotskyste d’émigrés hongrois, d’où il exerce une influence déterminante sur l’ensemble des petits regroupements trotskystes de pays de l’Est, dont l’essentiel est dans l’immigration également. Varga voulait avoir une indépendance politique vis-à-vis de Lambert. On peut lui reprocher sans doute de ne pas avoir soumis ses propres positions dans la direction nationale et internationale. De là à faire de Varga un agent provocateur de la CIA doublé d’une seconde appartenance au KGB, il y a un monde. Ce fut l’inauguration d’une méthode consistant à se débarrasser des éléments « gênant » en faisant l’économie d’une discussion. Au passage on salit les gens et on utilise les gros bras du service d’ordre.

L’organisation de jeunesse, moteur de la construction de l’O.C.I.  

Le travail jeune a eu une importance décisive dans la construction de l’OCI dans la période 1968-1981. Le rassemblement international d’Essen regroupant en Allemagne, les 3 et 4 juillet 1971, plusieurs milliers de « délégués de la jeunesse ouvrière et étudiante » aura été son temps fort. Pierre Salvaing précise :
« Il est d'autant plus utile de le rappeler que le mot d'ordre central de ce rassemblement de grande ampleur était Pour les Etats-Unis socialistes d'Europe. Ce mot d'ordre a totalement disparu de la propagande de ce qui a pris la suite de l'OCI-PCI, depuis plus d'un quart de siècle, remplacé par les seuls mots d'ordre défensifs de “rupture avec l'Union européenne” etc., qui, pris en tant que tels sans perspective révolutionnaire, ne peuvent conduire qu'à des impasses. »   

Mais l’AJS a finalement abandonné aux courants gauchistes l’apport de réflexion et de combat idéologique sur les « questions du mode de vie », pour reprendre l’expression de Trotsky, que la jeunesse étudiante et ouvrière peut se poser : l’organisation véhiculait un rejet de l’homosexualité, un machisme à l’encontre des militantes, la condamnation de la psychanalyse, et le mépris des problèmes soulevés par l’écologie. L’essentiel de l’activité de l’organisation a été tournée vers les problèmes que posait la crise de l’UNEF : sa défense comme syndicat et sa reconstruction après le sabordage des courants gauchistes.

L’UNEF

Lorsque l’OCI prend l’UNEF en 1971, ce n’est plus qu’une coquille vide : le PSU et la LCR ont déserté le combat syndical et les trotskystes se trouvent face à face avec les staliniens du courant Unef-Renouveau qui défendent la participation aux conseils de gestion de la loi Faure. L’OCI releva le gant de la lutte pour l’indépendance vis-à-vis des conseils de gestion contre les staliniens, mais ce combat n’entrainait qu’une avant-garde de militants. Pierre Salvaing écrit :

« Mais nous aurions dû peut-être prendre davantage la mesure de la réalité de ces conditions exceptionnelles : c’est comme lorsqu’un petit détachement d’armée se trouve isolé en avant-garde, par sa vaillance et le hasard des circonstances de la guerre. Il ne peut en rester là : soit le reste de l’armée le rejoint rapidement, soit il doit se préparer à se replier en bon ordre. Autrement dit, ne fallait-il pas nous préparer, dès l’UNEF conquise, à la certitude de la perdre quelques années plus tard ? Cela me paraît aujourd’hui l’issue la plus logique, la plus politique, celle qui nous aurait permis de garder une véritable organisation révolutionnaire dans la jeunesse. Cela aurait permis aussi de lancer les étudiants révolutionnaires dans un travail théorique, politique, un accès plus solide à la conscience des actes entrepris. En lieu de quoi, la direction de l’OCI a cherché, pour la garder ou en la gardant, des alliances et des combines, qui ont porté leurs fruits vénéneux à partir de 1976-77, mais surtout avec la fameuse « réunification » de 1980. Cette réunification, inévitable à terme, unissait dans le syndicat l’OCI et le PS. Qui pouvait penser que dans cet attelage, l’OCI conserverait les guides politiques ? »

C’est une petite aristocratie ouvrière qui finalement de combines en combines, de manœuvres d’appareil en manœuvres d’appareil, va conduire sa direction en 1981 à adopter envers le gouvernement Mitterrand-Mauroy et son ministre de l’éducation nationale, Savary, une position bienveillante de « concertation ». La direction de l’UNEF nous entrainera sur le terrain de la participation. C’était tourner le dos à la ligne qui avait permis de sauver le syndicat en 1971 : la lutte contre la réforme Faure, le combat contre la participation-cogestion des Universités. L’UNEF a présenté des candidats aux élections universitaires. Elle a pris pour argent comptant les engagements de Savary de modifier la loi Faure. Lorsque, en 1983, Savary présentera un projet de loi aggravant encore la loi Faure, l’UNEF, tout en le dénonçant, n’en continua pas moins sa participation aux conseils d’université, avec l’accord de la direction de Lambert.

Mieux le combat pour la réunification syndicale, menée formellement sur la ligne du front unique de type FEN, un seul syndicat intégrant en son sein tous les courants du mouvement ouvrier, conduisait en fait à liquider ce qui faisait la spécificité du combat des trotskystes à l’université. Alors ont commencé les tripatouillages avec la MNEF, la mutuelle étudiante véritable pompe à fric qui était la raison que le PS portait au syndicat et à la prétendue réunification. Le départ de Cambadélis et de plusieurs centaines de militants étudiants en 1986 marquera la fin et en fait la liquidation du travail des trotskystes dans la jeunesse.

Dans un interview de Benjamin Stora qui était en 1986 responsable de la fédérale étudiante de l’OCI, on lit ceci :

« Dès 1978, Jean-Christophe (Cambadélis) m'a dit : ce qu'il faudrait, c'est réunifier l'UNEF avec ceux du PS de Mitterrand, contre le CERES [construit et dirigé alors par Chevènement] allié aux staliniens. Il m'a présenté Le Guen, un type fade pas très à gauche, ainsi que Jean-Michel Grosz et Jean-Loup Salzman. Les mitterrandistes à la fac n'étaient rien : seulement ces trois-là ! »

Preuve que le mitterandisme dans la jeunesse ne représentait rien, sinon trois obscurs bureaucrates professionnels. C’est à ceux-là qu’on a remis les clés de l’UNEF et du travail révolutionnaire dans la jeunesse ! Si ce n’est pas une trahison, qu’est-ce que c’est ! Et une trahison qui concerne au premier chef celui qui est au centre du système, Pierre Lambert. Une politique de ralliement au Front Populaire sans rivage à droite : en 1979, ce sont les rocardiens qui frappent à la porte de l’UNEF. Pierre Salvaing note :

« En 1979, une autre composante se présente, celle-là tout à fait étrangère : les rocardiens. Lambert n'était pas très chaud pour les prendre, mais Cambadélis était pour. Nous avons eu Valls, Bauer, Fouks, et peut-être aussi Urgoas, l'actuel ministre de la Justice. »

L'historien Pierre Broué, exclu en 1988... auteur d'un monumental travail sur les oeuvres de Léon Trotsky

La méthode objectifs-résultats :


Les années 1978-1979 verront la stagnation des effectifs de l’organisation. L’objectif d’aborder « la crise révolutionnaire qui s’avançait » avec un parti de 10 000 militants vit la direction recourir à la méthode objectifs-résultats. La direction fixe des objectifs qui doivent être atteints à 100%. Si ce n’est pas le cas, Pierre Salvaing écrit :
« Si donc les objectifs ne sont pas atteints, les causes ne peuvent provenir que d’une incompréhension de tel ou tel aspect de la situation (en général, la capitulation devant le stalinisme, l’erreur d’appréciation sur la nature de la crise politique qui va vers l’explosion révolutionnaire, le rôle et la place de l’organisation vis-à-vis de la classe ouvrière…). Cela ne signifie pas que ces problèmes n’existent pas réellement. Dans ce contexte, ils servent à masquer d’autres questions exclues d’avance de la discussion : celle, externe, de l’appréciation générale de la situation ; celle, interne, du mode de direction qui perdure.
Un autre aspect de la perversion de cette méthode est qu’elle est présentée comme scientifique, possédant la rigidité d’une loi. Les responsables à tous les niveaux, du comité central à la cellule en passant par tous les étages intermédiaires – rayon, secteur, fédérale -, sont transformés en rouages d’une machine à produire des résultats : toute la discussion politique y est soumise, à l’inverse de libérer la discussion, comme le proclame Lambert (sans jamais être contesté). Et celui qui n’atteint pas les résultats pour lesquels il s’est engagé a donc forcément des incompréhensions ou des divergences, exposées ou non, qu’il faut réduire… »

La résultante de cette méthode qui met les cadres politiques constamment en état d’alerte, dans une situation où cette méthode ne produit pas du tout les résultats escomptés, c’est que progressivement les responsables de province en particulier vont truquer les résultats :

« (un) texte de Charles Berg, écrit Salvaing,  est l’un des rares que je retrouve où quelqu’un s’oppose à Lambert (ce que souvent seul Just parvenait à faire, comme les militants pouvaient le voir dans certains congrès). Même si cela peut sembler en fin de compte sur une différence relativement dérisoire – un délai de trois mois supplémentaires pour parvenir aux 5000 - Berg n’y apparaît vraiment pas comme un va-t-en-guerre décidé à faire courir « ses » troupes vers des tâches « démesurées », au point de les contraindre à fausser les résultats. Sans toucher au cadre général de la « méthode objectifs-résultats », il cherche à l’infléchir et prévient des dangers réels que cette méthode fait courir à l’organisation. »

C’est dans ce contexte général où l’organisation est calée sur l’imminence de la crise révolutionnaire, que, notamment les cadres de province, vont progressivement faire rentrer à marche forcée dans l’organisation de nouveaux militants dans des instances provisoires, les pré-cellules. Ils seront comptabilisés dans les effectifs. L’éclatement de l’affaire Berg, alors responsable de la commission province avec 6 autres membres du Comité Central, est directement le produit de la marche forcée de la méthode objectifs-résultats. Berg n’a pas fait autre chose qu’appliquer la politique de l’organisation, tout en ayant mis en garde à travers un texte, sur le rythme auquel il fallait courir pour atteindre les résultats. Ce faisant, il avait partiellement mis en cause l’orientation de Lambert : c’était un crime de lèse-majesté ! Après l’exclusion de Berg qui fit perdre un millier de militants à l’organisation, tous les péchés d’Israël qui avait été mis sur la tête de Berg, laissèrent entiers les problèmes liés à l’application de la ligne d’une organisation calée sur « l’imminence de la révolution».

L’élection de François Mitterand… et ce qui s’en suivit.

En 1980, l’OCI opère un changement d’orientation complet. Décision est prise de ne pas présenter de candidat à l’élection présidentielle, pas plus du reste aux législatives qui allaient suivre. L’OCI refusait de fait de défendre son propre programme par rapport à l’orientation de l’Union de la Gauche. En décembre 1980 l’appel pour une convention nationale d’unité et pour un gouvernement PC-PS, rencontre un écho important chez les militants du PCF. Ce qui n’avait pas été possible pendant des années, à savoir briser les garde-fous établis par l’appareil stalinien contre les trotskystes, s’ébréchait. Quelques semaines plus tard, en pleine campagne électorale, l’OCI passe sur la ligne du vote Mitterand dès le premier tour : outre que cette stratégie exprimait une vraie rupture avec la position traditionnelle des trotskystes dans les élections, elle infirmait aussi le travail en direction des militants du PCF qui avaient commencé à rompre avec l’appareil.

Après l’élection de Mitterand, c’est sur la question de l’université et par le rôle joué par la direction de l’UNEF, que passe l’adaptation au gouvernement de Front Populaire. La réunification, version Cambadélis-Lambert, a fait rentrer dans l’UNEF, et ce à des postes de responsabilités des bureaucrates PS sans aucune mesure avec leur représentativité dans le milieu étudiant : le mitterandisme à l’université en 1981 ne représente aucune force politique ; quant aux rocardiens c’est le courant liquidateur de la social-démocratie. Après ce lent travail de recomposition d’un syndicat contre les gauchistes et les staliniens, sur une liste d’indépendance par rapport aux plans de privatisation de l’université, dont la loi Faure était le premier chainon, on a fait à ces gens des ponts d’or.

Les fruits pourris de cette orientation suivront. La direction de l’UNEF, avec l’appui du BP de l’OCI dont Cambadélis est membre, passera sur la ligne de soutien aux mesures positives annoncées par Alain Savary d’amélioration de la participation à l’université. Les élus syndicaux trotskystes entreront dans les conseils de gestion. Deux ans plus tard la loi Savary constituera une aggravation de la loi Faure. La formule trouvée pour les élections législatives du 21 juin exprime bien cette adaptation au mitterandisme : « majorité PS/PCF à l’assemblée pour donner à Mitterrand les moyens de gouverner contre les capitalistes et les banquiers ».

Le Comité central des 17 et 18 mai affirmait :

« Les 26 avril, la classe ouvrière française et la jeunesse ont infligé, nous l’avons écrit, une défaite historique au PCF. Le 10 mai, les travailleurs ont prolongé et élargi cette défaite. En quoi consiste cette défaite historique ?
Pour la première fois depuis que le stalinisme a pris le contrôle du prolétariat français, la classe ouvrière, entraînant des fractions décisives de la petite bourgeoisie, a imposé, en se mobilisant les 26 avril et 10 mai, en centralisant son action, le front unique au PCF… jusqu’à « gagner » en chassant Giscard. Ainsi, la classe ouvrière a réalisé, par sa mobilisation et sa centralisation comme classe, le front unique contre la direction stalinienne jusqu’à poser directement les problèmes du pouvoir. »

Et Pierre Salvaing d’ajouter :

« Une question n’est ici pas abordée et ne le sera jamais durant cette période : celle de la social-démocratie, et celle des appareils bureaucratiques des syndicats ouvriers. A juste titre, l’appareil stalinien est caractérisé alors comme le principal obstacle aux masses, à la réalisation du front unique, l’allié principal de la bourgeoisie dans les rangs de la classe ouvrière. Mais il est loin d’être le seul. Au contraire, dialectiquement même, sa défaite sur le terrain national des élections, comme son affaiblissement sur le plan international, confèrent obligatoirement des responsabilités plus importantes aux autres appareils contre-révolutionnaires, au premier rang desquels la social-démocratie.
Nous avons donc, sans le dire, durant tous ces mois de campagne politique à propos des élections, considéré le PS et Mitterrand comme des sortes d’ « alliés » du front unique ouvrier. Mais cet appareil n’a pas eu à accomplir le moindre « effort » pour atteindre à cette situation : il n’a en aucun cas agi sous la pression des masses, il n’a suivi aucun cours « gauche ». Il est resté strictement campé sur ses bases politiques de défense des institutions de la 5° république, et sur un programme (les « 110 propositions » de Mitterrand sur lequel nous n’avons jamais rien exprimé). »

Dans les années qui suivront 1981, verront les désillusions gagner de larges couches sociales du salariat et de la jeunesse. L’effondrement des partis ouvriers n’entrainera pas une radicalisation à gauche des appareils, radicalisation qui était l’espoir de la théorie de l’imminence de la révolution. Mais « les faits sont têtus », comme aimait à le répéter Léon Trotsky. Le scénario ne se réalisant pas, on pouvait penser qu’une direction révolutionnaire aurait soumis sa ligne politique à examen. Point n’y fit : tout se régla à coup de schlagues et d’excommunications majeures.

Dans le projet de rapport politique préparatoire au XXVIème Congrès, on peut lire :

« Ce qui nécessite l’absolue nécessité d’éviter le double écueil de l’opportunisme et du sectarisme dogmatique. L’opportunisme serait d’oublier que le gouvernement Mitterrand-Mauroy est un gouvernement bourgeois de collaboration de classes de type front populaire. Le sectarisme dogmatique serait de ne pas comprendre que le gouvernement Mitterrand-Mauroy est issu d’une défaite que la classe ouvrière a infligée à la bourgeoisie, gouvernement bourgeois de collaboration de classes de type font populaire que la bourgeoisie ne saurait reconnaître comme son gouvernement mais que les masses laborieuses considèreront durant tout un temps –sur un délai que nous ne saurions, pour le moment, apprécier- comme LEUR gouvernement. Partir aujourd’hui, dans ce moment, fin juillet 1981- de la dénonciation frontale du contenu bourgeois du gouvernement Mitterrand-Mauroy serait d’abandonner le combat contre les illusions sur le terrain des illusions. »

Et Pierre Salvaing d’ajouter :

« La fonction essentielle de ce texte semble bien être de rassurer les militants inquiets de ce qui leur paraît une politique trop complaisante vis-à-vis du gouvernement de front populaire. En leur faisant voir la batterie théorique complète, en état de marche, dont dispose l’OCI, et en expliquant que s’en servir trop tôt serait en faire un usage qui en inverserait les effets, Lambert paraît avoir voulu alors faire patienter ses militants qui voulaient en découdre avec la politique de plus en plus ouvertement réactionnaire du gouvernement Mitterrand, soutenue par l’aplatissement de sa majorité PS-PCF et l’accord des directions syndicales. Avançons à pas de loup, dit Lambert aux militants, car les masses ne sont pas prêtes pour entendre la vérité de ce que nous savons et ne leur disons pas encore. »

A partir de là, la politique de Lambert consistera à concentrer tous ses tirs sur le PCF, et à détourner l’attention des militants sur le PS de Mitterand. Lambert écrit :

« En France, le courant général indique que le mouvement ouvrier tend fortement à se dégager de la tutelle des appareils et plus particulièrement de l’appareil stalinien qui le domine et l’entrave depuis un demi-siècle. Le PCI attire à lui des travailleurs et jeunes dégagés des actions politiques que nous engageons dans le mouvement des masses. Mais en même temps, malgré que notre politique, nos mots d’ordre, nos initiatives trouvent le plus large écho dans les masses, le fait que la classe ouvrière continue malgré tout à subir le poids du stalinisme corrompu exerce une formidable pression sur l’organisation, principalement sur la direction. »

Le dirigeant historique Stéphane Just exclu en 1983...

Naissance du mythe de l’abstention ouvrière positive…


Dès 1982-1983 les élections locales ou partielles traduisent un mouvement d’abstention conséquent dans le salariat et la jeunesse. Rapidement donc, les masses prennent des distances avec la politique de Mitterand. Le PCI traduit immédiatement ce processus comme celui d’une radicalisation politique : c’est normal la feuille de route de l’imminence révolutionnaire est là tracée et immuable. Ainsi le journal du PCI écrit :

« (…) le résultat des élections partielles, qui ne donnent pas un déplacement notable des voix sur les partis UDF et RPR, tandis qu’une fraction importante des travailleurs se réfugient dans l’abstention, signifie qu’ils refusent  de cautionner les résultats de la politique de front populaire. Si ces résultats entraînent une démoralisation des militants du PS et du PCF, encadrés par la politique du front populaire, ce serait une erreur d’en déduire une démoralisation de la classe ouvrière. Bien au contraire [c’est moi qui souligne], nous devons considérer ces ‘’abstentionisme’’ comme une manifestation des travailleurs exprimant leur volonté d’échapper au contrôle des appareils, de la même façon qu’une couche significative (5 à 6%), refusant de cautionner la politique stalinienne de soutien à Giscard, a imposé la victoire de Mitterrand. »

Comment la direction du PCI a utilisé la question laïque pour justifier son soutien à l’appareil FO

En janvier 1982 un appel est lancé pour un rassemblement sur la question laïque le 31 du même mois. Parmi les signataires on trouvera Pierre Lambert, des libres penseurs comme Roger Labrusse, Alexandre Hébert et Marc Blondel, alors secrétaire national de la CGT-FO, des secrétaires départementaux de la FEN, comme François Chaintron et Bernard Bolzer, qui sont par ailleurs des gens de l’OCI prêtés par la direction de l’OCI à la direction de la FEN depuis de longues années et des militants de Loire Atlantique, terre d’élection d’Alexandre Hébert.

Naturellement la revendication de l’abrogation des lois antilaïques, fondement de la constitution du CNAL (Comité National d’Action Laïque) suite à la promulgation des lois Debré d’aide publique à l’enseignement confessionnel en 1959, était une revendication démocratique parfaitement fondée. De même que la défense de la loi de 1905 de séparation des églises et de l’Etat, précisant dans son article 2 que la République ne salarie et ne subventionne aucun culte, garantissant par là même la liberté absolue de conscience de tous les citoyens, qu’ils soient croyants ou non.

Nombre de militants se sont laissés embarqués dans une opération qui visait ni plus ni moins à préparer le départ des enseignants trotskystes vers Force Ouvrière. Du jour au lendemain la FEN, le CNAL et la fédération des parents d’élèves ex-Cornec étaient passés sur les positions de la CFDT. La FEN, parait-il, préparait sa fusion avec la CFDT. André Bergeron offrait en échange un syndicat national tout neuf le SNLC-FO, qui ne représentait d’ailleurs quasiment rien dans la profession enseignante. Dans cette opération politique qui mettra le PCI en contact avec des courants de la démocratie bourgeoise issus de la Libre Pensée ou de la Franc Maçonnerie, bien souvent les deux en même temps, le PCI passera sur la ligne de la défense de la république laïque, une et indivisible, abdiquant par là même le programme révolutionnaire dont il est issu. Retour, sur la ligne en fait de la Libre Pensée ou de fractions du grand Orient, à une espèce de nostalgie de la 3ème république. Le programme de la République sociale disparaissait dans ce jeu d’appareils.
On retrouvera dans les constituants du MPPT en 1984 nombre de militants issus de l’Appel aux laïques de 1982, dont deux secrétaires nationaux de la CGT-FO, Roger Sandri et Claude Jenet.

Le 29 janvier 1984 sera constituée solennellement, au terme d’une Convention nationale, la Fédération des cercles de Défense Laïque (F.C.D.L.) – 200 cercles de défense laïque répartis sur 53 départements. Son président est Alexandre Hébert. Il déclare dans Informations Ouvrières :  

« Je pense que ce que nous faisons s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large : la reconstruction du mouvement ouvrier. A ce titre, cette convention – ce n’est pas exagéré de le dire - s’inscrit dans une démarche historique. Ce n’est pas une création artificielle. Il faut, pour le comprendre, reprendre l’origine du cadre qui aboutit aujourd’hui à la constitution de la F.C.D.L. Nous avons constitué le Comité pour l’Appel aux laïques en 1979 : c’est une évolution « quasi-naturelle », la preuve qu’il existe un courant historique qui nous fait aboutir à cette convention, bien qu’il ait fallu, comme en toutes choses, que des militants prennent la responsabilité de l’organiser. »

Du jour au lendemain des organisations de masse au sein desquelles les trotskystes intervenaient depuis des années avaient changé de nature…

« Aujourd’hui, je considère qu’elles [les organisations qui avaient constitué le CNAL, -Comité National d’Acion Laïque-] ont changé de nature, que Bouchareissas [secrétaire général de la FEN] et Guiberteau sont deux compères ; qu’ils poursuivent la même orientation avec un vocabulaire à peine différent.
Par conséquent, je suis bien obligé de prendre acte qu’il y a un changement de nature, que le CNAL n’a plus de laïque que le nom, et, comme je suis un militant responsable, j’essaie de reconstruire une organisation véritablement laïque. C’est le sens de la FCDL. C’est pourquoi tous ceux qui participent à cette convention sont des reconstructeurs du mouvement laïque, des reconstructeurs du mouvement ouvrier tout entier. De ce point de vue, on ne peut que se féliciter de l’élargissement des courants de pensée, des opinions qui sont représentées par rapport à ce qu’était le Comité pour l’Appel aux laïques. »

En fait la question laïque va servir de paravent, de justification à faire passer des centaines de militants dans les syndicat FO de l’enseignement.

Alexandre Hébert, secrétaire de l'UD-FO de Loire Atlantique, membre de la direction de l'OCI, fondateur de la FCDL et du MPPT...

Vers la Liquidation Comment est né le MPPT ou Comment est mort le PCI


En  décembre 1983 un appel de 121 militants de la région nantaise sur la ligne d’un nouveau « parti ouvrier » et pour « le front commun ». La référence au parti révolutionnaire disparait alors. Presque au même moment, le 2 décembre,  se tenait un grand meeting du PCI à Paris (sous le chapiteau Balard), dont les deux mots d’ordre principaux liés étaient  « Pour le front commun et le parti ouvrier ».
L’année 1984 voit la naissance du MPPT et conjointement l’exclusion de Stéphane Just et des militants qui défendaient ses positions. L’offensive contre ce qui reliait le PCI à la tradition du trotskysme, dont Just représentait la continuité, est menée par le surnommé Kostas, c’est-à-dire Jean Christophe Cambadélis, aujourd’hui premier secrétaire du PS. Pour Pierre Salvaing le courant se réclamant du trotskysme se fondra dans un faux parti centriste sans programme précis et sensé représenter les courants politiques qui se détachaient des appareils.  Ce qui avait fait la force de l’OCI des années 1970, c’était son appui sur un travail important dans la jeunesse. L’année 1986 voit, sous la houlette de Cambadélis et le passage au PS de plusieurs centaines de militants de l’UNEF, la fin du travail jeune.

Pierre Salvaing apporte la conclusion suivante :

« Pour moi, il ne fait aucun doute que Pierre Lambert a trahi consciemment la politique de l’organisation qu’il avait pourtant contribué pendant tant d’années, et à la première place, à construire. Cette trahison est la conséquence d’un échec : la construction d’une véritable direction, d’une direction collective à la tête de l’OCI. C’est l’illustration, une de plus, de la célèbre formule du programme de transition à propos de la crise de l’humanité.
A partir d’un certain moment du processus d’échec, Lambert a décidé de gouverner seul et d’éliminer ceux qui auraient pu partager sa direction : il avait déjà sans doute trop à dissimuler de son mode de fonctionnement politique personnel, en arrivant à le confondre avec son mode de vie.
Cet isolement volontaire l’a rendu éminemment fragile, et avec lui toute l’organisation : à un moment assez crucial de la situation française, où la force acquise de l’organisation aurait pu lui faire jouer un rôle important, voire décisif, en 1981, cette fragilité déjà grandissante depuis quelques années est devenue fracture, rupture. D’autant que cette force acquise avait des répercussions à l’internationale, il suffit de considérer le rôle tenu par l’OCI-PCI dans les développements de la révolution polonaise.
Il n’est pas difficile, partant de là,  d’imaginer quelles forces sociales ont joué concrètement pour faire basculer Lambert. Pressions, menaces, chantages, conseils d’“amis“ bureaucrates, n’ont pas dû manquer, dont il était impossible à Lambert de faire part à son organisation. »


Mélenchon, une jeunesse lambertiste...

Quelques réflexions sur le travail de Pierre Salvaing inspirées par ma propre histoire, par Robert Duguet


Ce témoignage de Pierre Salvaing à partir de son expérience personnelle est incontestablement un travail sur l’histoire du lambertisme qui mérite une discussion sérieuse, du moins pour ceux et celles de notre génération qui n’ont pas renoncé au combat pour le socialisme. Le mieux est de confronter les expériences : je propose de partir de la mienne : de poser quelques questions à Pierre Salvaing et d’ajouter quelques contributions à la discussion qui sont le produit de ma propre histoire.

Mon propre itinéraire dans les années concernées …

J’ai rejoint le noyau fondateur de l’AJS à Besançon dans le département du Doubs au mois d’octobre 1968, bien sûr dans la foulée de la grève générale, mais plus particulièrement sur la base des positions laïques de cette organisation de jeunesse révolutionnaire. Je précise que c’est la seule organisation politique à l’université qui avait sur cette question des positions claires. Je précise ce point, car pour moi il n’est pas anodin : toute la superstructure politique de la ville de Besançon était aux mains des courants issus du catholicisme social. La vieille SFIO de Minjoz, ex-pivertiste avant-guerre et maire jusqu’en 1977, avait été disqualifiée par le combat des catholiques sociaux en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Même des prêtres catholiques avaient été à Besançon les porteurs de valise du FLN algérien. L’UNEF était dirigée depuis par les catholiques sociaux de l’Action Catholique étudiante, puis le PSU où l’on retrouve les mêmes, prennent la succession. A Besançon la CFDT était très puissante, c’est du reste Charles Piaget, appuyé sur les réseaux de l’ACO (Action Catholique Ouvrière), avec l’appui d’une fraction de la hiérarchie catholique et la CFDT qui contrôlera la grève des Lipp en 1973-1974. Même le premier noyau fondateur de la Ligue Communiste après 1968 venait de cette tradition. J’ai donc milité dans cette organisation puis je fus coopté à l’OCI. Début 1969 je syndique à l’UNEF un dénommé Jean Luc Mélenchon. J’entre dans l’éducation nationale en 1970 et je suis muté à Paris en 1973. Je choisis de reprendre contact avec Mélenchon en 1978, qui avait dirigé l’OCI sur la région Franche Comté de 1969 à 1974 et qui sera exclu pour des raisons sur lesquelles je n’ai jamais pu obtenir de réponses claires, ni de l’intéressé, ni de la direction de l’OCI. J’entre au PS au moment du congrès de Metz, en accord avec Mélenchon, sur la ligne de construction d’un courant gauche : c’est la bataille contre Rocard, dont les hommes menacent le premier secrétaire sur plusieurs fédérations de l’Ile de France, alors que le courant crypto-stalinien de Jean Pierre Chevènement est en perte de vitesse sérieuse. Je précise tous ces éléments biographiques à Pierre Salvaing car l’éclairage que je peux apporter à partir d’un autre itinéraire apporte des compléments d’analyse qui ne me semblent pas en contradiction avec ce qu’il écrit en venant d’une autre expérience.

Son « imminence » Lambert…

Abordons la question centrale de la théologie lambertiste. Après la grève générale de 1968 et le mouvement de la révolution politique en Tchécoslovaquie écrasé par les chars du Kremlin en août de la même année, nous serions entrés dans la phase historique de l’imminence de la révolution prolétarienne : je me permets de dire que Stéphane Just, Charles Berg et tous les dirigeants de l’OCI de l’époque étaient intégralement alignés sur cette orientation. Par ailleurs, non seulement le courant lambertiste, mais beaucoup de composantes de l’extrême gauche française, pensaient à peu près la même chose. Je me souviens de publications de la Ligue Communiste naissante qui parlaient du 1905 français, une grève générale préparant la révolution qui allait suivre… Après Kérenski nous aurions Lénine et Trotsky ! Je partage totalement l’analyse de Pierre Salvaing sur ce point décisif. Mais je pose une question : si après 1970 nous ne sommes pas entrés dans la période de l’imminence de la révolution mondiale (s’il vous plait !), alors dans quel cycle historique sommes-nous entrés ? Une nouvelle étape de développement du capitalisme qui permettrait à ce dernier de laisser à ses esclaves salariés, du moins dans les pays dits démocratiques, du « grain à moudre », pour reprendre l’expression du dirigeant réformiste André Bergeron ? Certes non. Si j’en juge d’après la politique menée en matière de services publics, la dégradation a été constante. Dans l’enseignement dès 1965, lors des colloques de Caen et d’Amiens, le patronat pose les bases d’une réforme de l’école publique dont tous les éléments se mettront progressivement en place avec le plan du démocrate-chrétien Fontanet en 1972, premier plan d’américanisation de l’enseignement. Dès la mise en place du gouvernement de François Mitterand un coup d’accélérateur violent sera donné pour mettre en place des plan de destruction de l’enseignement public et laïque que la droite ne parvenait pas à mettre en place, compte tenu de la résistance politique et syndicale des principaux intéressés.

Si nous ne sommes pas dans la période de l’imminence de la révolution, dans quelle période sommes-nous ?

Je ne pense pas que les positions de Stéphane Just, auxquelles Pierre Salvaing reprend globalement à son compte, comme étant celles de la continuité du trotskysme, tout en expliquant que Just ne soit pas allé au bout de sa démarche en se cantonnant à un combat dans la direction de l’OCI, emportent ma conviction. Pour ma part je ne renie absolument pas ce qu’a apporté le groupe Lambert puis l’OCI historique au mouvement ouvrier dans son ensemble. Mais que fait une organisation révolutionnaire dans une situation qui manifestement ne l’est pas ? Comment peut-elle survivre ? Peut-elle défendre et  s’arc-bouter sur un programme de défense de la classe ouvrière, dès lors où la phase du capitalisme mondialisé que nous traversons broie la plupart des acquis sociaux. Je dis d’ailleurs à Pierre Salvaing que je n’ai pas de réponse à cette question sur ce qu’il aurait fallu faire. Toutefois je reproche à son analyse de rester cantonnée à la vie interne d’une organisation qui entre en contradiction flagrante avec la réalité de la période historique que nous traversons, en restant figée sur l’imminence révolutionnaire. A partir de là les révolutionnaires ne voient plus ce qui se passe dans la société dans son ensemble, les relations entre les classes, les rapports de la classe ouvrière avec sa propre représentation. Comment peut-on écrire et dire qu’une direction politique s’est totalement trompée sur la caractérisation de la période et en même temps ce qui suit :

« Pourtant je demeure d’accord avec le fait que 1968 marque bien le début d’une nouvelle période historique, celle où la classe ouvrière mondiale reprend l’initiative dans la lutte des classes. Mais les caractéristiques de cette période sont-elles exactement celles qu’énonçait l’OCI ? »

Une grève générale n’est pas la révolution pas plus que les mouvements sociaux de grande ampleur que nous avons vécus depuis plusieurs décennies (sur les retraites ou encore dernièrement sur la loi Travail). La classe ouvrière a résisté mais elle ne pouvait inverser le rapport de force au profit de ses intérêts et pourquoi ne le pouvait-elle pas ?

Ce que nous avons sous-estimé, le lent processus de la décomposition du mouvement ouvrier.

Pierre Salvaing écrit :

« La disparition de l’appareil stalinien ne s’est pas faite jusqu’ici au profit de la classe ouvrière.
La social-démocratie, en particulier en France, a montré une grande capacité à prendre en charge la conduite des politiques bourgeoises lorsque la bourgeoisie n’a pu le faire elle-même sur le terrain électoral, au prix de sa dégradation et du risque proche de sa destruction comme parti d’origine ouvrière. »

La période qui s’ouvre en 1970, si je voulais la caractériser globalement, est celle d’une décomposition constante et profonde des représentations de la classe ouvrière, plaçant celle-ci en position de ne pas pouvoir trouver une alternative anticapitaliste. Notre génération a forgé son identité politique à partir de son opposition au gaullisme et aux institutions que ce dernier a mises en place en 1958. Nous n’avons pas compris l’importance et la place du pacte social que De Gaulle a instauré avec le CNR (Conseil National de la Résistance) à partir du compromis historique passé avec le PCF dans la résistance.

Il m’est arrivé dernièrement de relire un numéro spécial de la Vérité « Quelques enseignement de notre histoire », brochure consacrée au combat des trotskystes pendant la dernière guerre mondiale. Etant fils de déporté-résistant il y a des choses auxquelles je suis particulièrement sensible : 80 pages consacrées aux luttes d’influences menées par les organisations éclatées de la IVème Internationale entre elles et au détour d’une page le mouvement de résistance au STO prenant la forme des maquis et de la guerre de partisans caractérisé comme un mouvement petit bourgeois... Il faut oser ! Si mes souvenirs biographiques sont exacts, Pierre Lambert demande en décembre 1943 son adhésion au POI (Parti Ouvrier Internationaliste), organisation qui est sur la ligne du défaitisme révolutionnaire, « derrière un soldat nazi, se cache un travailleur allemand ».  Fort heureusement que dans l’éclatement des forces de la IVème Internationale, il y a eu des militants qui ont choisi la voie de la résistance armée contre le fascisme, même si cela impliquait d’affronter les staliniens qui dirigeaient le mouvement des francs tireurs (FTP). Je pense à Marc Bourhis, responsable du syndicat des instituteurs, fusillé avec les otages de la résistance communiste à Châteaubriant en octobre 1941. Lorsque la direction du PCF en 1955 diligente une enquête sur le groupe Manouchian, Duclos découvre que le bras droit de Missiak, en qui ce dernier avait toute confiance, était un militant de la IVème Internationale… et d’autres…

A la fin de la guerre, la bourgeoisie française était totalement compromise par le pétainisme et ses accords avec le fascisme. De Gaulle a autoritairement contraint cette dernière à concéder la satisfaction d’importantes revendications pour sauver le système capitaliste en Europe occidentale : n’oublions pas que c’est Maurice Thorez qui signe le statut de la fonction publique d’Etat. Les solidarités tissées dans la résistance entre les gaullistes historiques et les staliniens s’imposeront pour toute une période : c’est Georges Séguy, résistant et ancien déporté, qui dirige la CGT et qui impose la liquidation de la grève générale.

Dans la période qui suit et qui va jusqu’à l’implosion de l’URSS, l’affaiblissement du PCF n’a jamais généré d’alternative anticapitaliste, c’est-à-dire le développement de courants centristes : comme on rabâchait à tout bout de champs que nous étions dans la période de l’imminence, il était logique de défendre que l’affaiblissement du PCF renforçait les positions révolutionnaires. La perte d’importantes positions électives du PC aura eu comme corolaire un déficit de représentation pour la classe ouvrière. Nous pensions qu’une défaite électorale du PCF renforçait la conviction de la classe ouvrière de se rassembler sur un autre axe politique. Notre antistalinisme viscéral, par ailleurs justifié, nous a aveuglé sur des processus internes à la représentation ouvrière, que nous aurions été bien inspirés de prendre en compte. Une mairie communiste, ce n’était pas seulement une mairie dirigée par d’affreux staliniens, c’est un ensemble de représentations, associations, institutions qui a structuré la classe ouvrière comme classe culturelle et politique. Le fait que le lambertisme ait très peu confronté ses militants aux positions défendues et acquises par la voie électorale – pour ça le lambertisme s’en remettait au PS – a pesé lourd dans un certain aveuglement. L’histoire de la Gauche Socialiste sur le département de l’Essonne s’est singularisée par un combat contre les positions électives du PCF, avec un langage repris au trotskysme, mais pour faire tomber ces positions dans l’escarcelle du PS. Et pour en faire quoi ? La liquidation du mouvement communiste par le stalinisme c’est un siècle de retard à l’horloge de l’histoire. Il peut y avoir des mouvements sociaux de forte amplitude, on en a connu, in fine la question de la représentation en capacité de permettre au salariat de gouverner comme classe, conduit les masses à refluer, voire renoncer ou encore amène aujourd’hui des secteurs du salariat à voter pour Marine Le Pen : c’est une réalité que beaucoup de militants refusent encore aujourd’hui de voir. « le FN est un parti comme les autres ! » disait Alexandre Hébert…

L’OCI et ses liens avec le parti de François Mitterand

Dans la théologie lambertiste, il n’y a pas seulement l’imminence de la révolution (qui tarde toujours à venir !) mais aussi, point aussi important, l’attitude à avoir vis-à-vis du parti de François Mitterand. Là nous sommes en face du facteur politique qui a largement contribué à la liquidation du trotskysme dans notre pays. Pour ma part ce processus je l’ai vécu de 1978 à 1984 de l’intérieur du PS : étant dans le réseau Mélenchon au sein du courant mitterandiste, et malgré d’incessantes interrogations que je posais à Marc Lacaze avec qui je discutais très régulièrement, je ne comprenais pas la stratégie qui était alors celle de la direction de l’OCI vis-à-vis du PS. L’afflux de nombreux adhérents et militants dans les sections du PS à partir de la vague électorale aux municipales de 1977 ouvrait une perspective de construction de courant gauche. Je ne comprenais pas le refus de cette opportunité qui s’achève à mon sens avec le plan Delors de 1983 et la honteuse défaite laïque de 1984. Rétrospectivement je pense qu’après 1984 la présence de militants révolutionnaires au sein du parti de Mitterand ne se justifie plus.

Quand Pierre Salvaing décrit le fait que la politique de l’OCI dans les années 1976 ne permet plus de passer au stade du parti des 10 000, l’absurdité de la méthode objectifs-résultats, aussi justifiées que soient les problèmes pointés par Stéphane Just, l’analyse ne regarde pas ce qui se passe dans la représentation politique dans son ensemble, les rapports entre les classes et leurs représentations. La vague de fond de 1977 traduit le fait que la classe ouvrière regarde du côté du PS et ce mouvement s’approfondira jusqu’en 1982. La rupture de l’Union de la Gauche par le PCF ne fera qu’amplifier ce mouvement de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie vers Mitterand. Alors oui durant ces quelques années il y avait une vraie opportunité de préparer les bases d’un dégagement centriste. Il ne se retrouvera d’ailleurs plus jamais après. En 1976 Salvaing souligne que l’OCI discute de la perspective de la LOR (Ligue Ouvrière Révolutionnaire), c’est-à-dire offrir aux militants en opposition à leurs directions politiques un cadre provisoire vers le parti révolutionnaire. Mais ce débat est à cette date à côté de la plaque : c’est vers le PS que le mouvement s’oriente. La LOR c’est pas l’heure ! Ce sera une opportunité perdue…

Ce qui se passera ultérieurement dans l’histoire ultérieure du PS n’a que peu d’intérêt pour ceux qui n’ont pas renoncé au socialisme. Il y a eu Marc Dolez, qui pour plagier le poète, résistera « ce que vivent les roses, l’espace d’un matin », après la bataille pour le non socialiste de 2005 à l’Europe néo-libérale. Puis le départ de Mélenchon, sans bataille de fond d’ailleurs, contre la direction du PS, ce qui infirme totalement l’idée que le mélenchonisme serait un développement centriste venu du PS. Ses positions actuelles, tant sur les questions nationales qu’internationales, n’ont plus rien à voir avec le centrisme d’un Marceau Pivert par exemple. Ce qui s’agitera à la gauche du PS sera d’une autre nature. Il me semble tout à fait contradictoire de placer au poste de premier secrétaire un Lionel Jospin, avec l’accord de Mitterand et en même temps de construire un courant gauche. Donner les rênes du PS à un homme que Mitterand lui-même connaissait comme un cadre de Lambert, c’était aussi un moyen de verrouiller l’organisation contre d’éventuels dégagements centristes.

Pour revenir à la question de l’entrisme, l’opération Jospin n’a rien à voir avec la stratégie que Léon Trotsky avait préconisé en France et en Espagne dans les années qui précédent la seconde guerre mondiale : en opposition dans le mouvement ouvrier au rôle éminemment réactionnaire joué par l’Internationale stalinienne, notamment en Allemagne en 1933, la SFIO voit ses effectifs grandir et la démocratie devenir une réalité dans son organisation. Trotsky défend l’entrée de ses camarades dans la SFIO, mais drapeau déployé et « musique en tête ». Ce qui l’opposera du reste aux pivertistes qui cristalliseront une opposition dans la SFIO, après la grève de 1936, la Gauche Révolutionnaire. Et il s’agit à l’époque de faire l’unité contre le fascisme. Mais dès lors où la SFIO prend le pouvoir il va évoluer, comme parti parlementaire ouvrier-bourgeois, vers la crise de l’Etat et avec l’accord de Front Populaire vers sa droite. Pour Trotsky le temps sera alors venu de rompre avec l’appareil social-démocrate. Voilà brièvement pour l’entrisme version Trotsky. Chez Lambert, il s’agit de tout autre chose. Mitterand était coincé entre les attaques des néo-corporatistes de Rocard et celles du CERES de Jean Pierre Chevènement, relayant les positions de la direction du PCF contre le PS. Par ailleurs son courant n’avait aucune unité doctrinale, c’était un conglomérat d’appétits de carrières diverses et variées, il était bien incapable de mener une campagne présidentielle. Jospin n’est absolument pas un sous-marin du trotskysme, un entriste, mais un cadre politique prêté par la direction de l’OCI, dans un but bien précis, permettre à Mitterand de gagner en mai 1981. Cela n’a plus rien à voir avec le trotskysme. Quant à la campagne de 1981, je ne suis pas d’accord avec Salvaing, l’ayant vécu de l’intérieur du PS, l’OCI a été infiniment plus efficace que les sections socialistes : elle avait alors l’organisation et la discipline. A l’époque, les militants socialistes un peu formés sur le plan doctrinal, et sur un ton un peu goguenard, appelaient l’OCI le 5ème courant du PS : ils obéissaient, ils faisaient le boulot, surtout ils ne demandaient rien et ils ne risquaient pas de contrecarrer les ambitions locales  de tel ou tel. Les petits marquis de banlieue ou de province pouvaient s’endormir sur leurs deux oreilles, on travaillait à leur place. Il y a un point que ne soulève pas Pierre Salvaing : appeler à soutenir Mitterand dès le premier tour et engager une campagne efficace sur ce point précis, en opposition à la ligne classique du trotskysme dans les élections, pour Lambert cela s’est négocié en espèces sonnantes et trébuchantes avec la direction du PS. Pourquoi ne pas en parler ? C’est toujours sur les questions d’argent que les vraies raisons d’une trahison apparaissent.

La nature du nouveau PS né à Epinay en 1971…

Il y a hélas chez les marxistes un catéchisme, des vérités révélées par le verbe incarné auxquelles il ne faut pas toucher. Le Parti Socialiste qui renait en 1971 à Epinay, sous la houlette d’un nouvel adhérent François Mitterand, est un parti ouvrier parlementaire, ou ouvrier-bourgeois. Point barre ! Ça ce sont les tables de la Loi ! Dans toute l’histoire de l’OCI jusqu’aux premiers mois de l’exercice du pouvoir par Mitterand, cette question était une évidence dans l’organisation. Les bulletins intérieurs ne l’abordaient pas, ou d’une manière totalement superficielle. En pointant exclusivement les staliniens, on accordait très peu d’importance à la politique de François Mitterand. Certes la discussion se menait sans doute dans la direction, mais les militants n’étaient pas à même de s’en saisir. Je me rappellerai toujours des premières réunions de sections socialistes après la victoire de Mitterand : l’offensive contre les maîtres de l’école publique, contre la laïcité et pour la décentralisation administrative conduite par la loi Defferre, commence et elle est conduite par les chrétiens sociaux et par les nombreux militants de la CFDT qui ont rallié dans les années précédentes le PS. Puis viendront les lois Auroux d’essence néo-corporatistes sur les rapports salariat-patronat.
En fait, après les quelques mesures positive prises dans la foulée de la victoire de 1981 pour faire rentrer le fleuve dans son lit, le contrat d’Epinay, la ligne politique sur laquelle le nouveau PS a été constitué en 1971, allait être appliquée. L’opération Jospin prendra là tout son sens : le garde prétorien de Mitterand.

Mitterand, un aventurier au passé sulfureux…

Pierre Salvaing établit une différence entre l’OCI de 1974, faisant campagne pour François Mitterand, 1er secrétaire du PS et celle de 1980, où elle appelle à voter dès le premier tour pour ce dernier. Je suis de moins en moins convaincu par cette différence : que ce soit en 1974 ou en 1980, l’OCI n’a pas mené campagne dans les élections présidentielles sur son propre programme. Je me souviens de lettres d’Informations Ouvrières des années 1974, expliquant que le Mitterand de la CIR de 1965, candidat bourgeois n’est pas égal au candidat Mitterand, premier secrétaire du PS de 1974. Mitterand reçoit là l’onction lambertiste le consacrant dirigeant ouvrier réformiste. Venant de la direction historique de l’OCI, c’est-à-dire le vieux noyau qui a vécu la période de la guerre, la caractérisation de Mitterand est pour le moins formelle et cavalière : les travaux du journaliste-historien Pierre Péan feront apparaitre dans l’ambiance délétère du second septennat que l’aventurier politique François Mitterand a passé 3 ans à Vichy, a gardé des liens avec le réseau des anciens de Vichy, dont le célèbre René Bousquet, ex-secrétaire général de la police sous le régime de Pétain. Par ailleurs il y avait en 1942 un réseau de résistants à l’occupation qui s’appelait « l’organisation civile et militaire », qui sur la base d’une condamnation absolue de la 3ème république, avançait tout un programme économique et politique de reconstruction du pays intitulé « Constitution du peuple de France » : on y trouvait la division de la France en 19 régions économiques décentralisées, un grand service publique et « laïque » de l’éducation, intégrant l’école confessionnelle (tiens donc ! Savary avant l’heure !), un syndicalisme obligatoire, dont le corps de doctrine imposait que l’intérêt particulier des travailleurs ne devait pas s’opposer à l’intérêt général. Bref toute une conception dont De Gaulle s’inspirera largement pour poser les bases de la Vème république. Les positions de force du mouvement ouvrier à la Libération ont fait que ce corps de doctrine n’a pu s’imposer. Un des hommes qui a joué un rôle déterminant dans cette élaboration était un certain Maxime Bloch-Masquart, représentant cette partie de l’Action Française qui avait choisi la voie de la résistance en 1940. Ce Bloch-Masquart fut un des fondateurs de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (l’UDSR) dont François Mitterand sera lui aussi un des responsables. Il sera en 1958 avec Michel Debré un des rédacteurs de la constitution de la 5ème république.
L’historien et ex-responsable lambertiste Benjamin Stora mettra en lumière l’exécution de 46 militants nationalistes algériens sous un gouvernement de la IVème république dont Mitterand était garde des Sceaux. Il y a bien eu quelques velléités de résistance au moment du centenaire de la commune de Paris en 1971 : lors d’un meeting à Paris à la Mutualité, lorsque Mitterand monte à la tribune, le service d’ordre de l’OCI scande : « Versailles, c’est lui ! » On passera vite ensuite aux affaires sérieuses, c’est-à-dire à l’adaptation au destin présidentiel de François Mitterand.

« Le Sillon » d’Epinay contre la social-démocratie…

Le texte du courant de François Mitterand préparatoire au congrès de Metz d’avril 1979 est construit sur l’alliance entre les deux cultures : d’un côté la culture laïque et de l’autre la culture chrétienne. Lorsque Michel Rocard tente de présenter sa candidature à la présidentielle de 1981 contre Mitterand, dans sa réponse le premier secrétaire parle de cette synthèse qui avait fondé le parti, et il utilise le terme de « Sillon » d’Epinay. C’est une allusion évidente au journal de Marc Sangnier (1873-1950), « Le Sillon », promoteur du catholicisme social de gauche et élu député à la Libération sous l’étiquette du MRP. En 1945 les partis ouvriers passent un accord avec le MRP pour endiguer le mouvement vers la république sociale. En 1971, le MRP, du moins ses successeurs, s’installe dans la social-démocratie pour la détruire comme courant international du mouvement ouvrier.

Pierre Salvaing souligne les attaques de l’OCI contre le CERES de Jean Pierre Chevènement, caractérisé alors par l’OCI comme un courant néo-corporatiste : la légèreté de l’analyse détourne en fait l’attention des militants du cœur de la réflexion à développer sur la nature du parti d’Epinay. Le courant de Jean Pierre Chevènement n’est absolument pas un courant néo-corporatiste, Si on entend par néo-corporatisme la référence à une nouvelle charte du travail à la Pétain ou à la Marcel Déat. Chevènement se place dans l’histoire du parti dans le sillage post-guesdiste des influences que le PCF fait peser sur le PS alors en construction. Mitterand du reste l’a parfaitement compris quand il explique : « le CERES, un faux petit PC dirigé par de vraies petits bourgeois ! » La fédération de Paris du PS était à l’époque aux mains du CERES et dans la campagne de division impulsée par Marchais et la direction du PCF, la fédération de Paris s’opposait à la direction mitterandiste. De là à en faire un courant néo-corporatiste ou néo-socialiste c’est une grossière manœuvre, il est vrai qu’à l’époque les mitterandistes voulaient reprendre la direction de la MNEF au CERES. La vérité est plutôt là. Espèces sonnantes et trébuchantes encore et toujours !

Quant au néo-corporatisme, conception qui associe le capital et le travail dans la gestion du bien commun, il est assurément bien représenté lors de la formation du parti. Son infanterie, les cadres et militants CFDT qui le rejoignent dès la naissance du parti, son armature idéologique, Vie Nouvelle, l’ACO et toutes les officines néo-modernistes de l’Eglise catholique, les gens de la revue Esprit dans la filiation d’Emmanuel Mounier et de Marc Sangnier. Cette infrastructure idéologique et militante sera renforcée, avec l’appui de Mitterand, par l’entrée de Michel Rocard et de militants du PSU en 1974 lors des Assises pour le Socialisme. La direction de l’OCI, au moment même où Rocard et ses gens réalise sa percée dans le PS, concentre son tir contre Chevènement… En ouvrant les portes du mouvement socialiste  aux courants issus de la gauche chrétienne, Mitterand se situait d’emblée sur un terrain qui n’était plus celui d’un courant international du mouvement ouvrier, la social-démocratie. Ce n’est plus le parti de Jean Jaurès. Lorsque revenant de déportation Léon Blum publie un petit livre intitulé « A Echelle Humaine », se profile déjà une évolution orientant le mouvement socialiste dans une direction humaniste et spiritualiste. Le même Léon Blum qui épinglait lors du congrès de Nancy de 1929 les œuvres sociales de l’Eglise catholique et l’encyclique Rerum Novarum du pape fondateur Léon XIII, après l’expérience de la guerre et la Shoah va dans une direction que ne renierait pas François Mitterand.

La campagne pour le gouvernement des organisations ouvrières unies, pour l’unité PC-PS, rompant avec le parti radical de gauche était un copier/coller très formel de la position de Trotsky analysant la situation française et avançant le mot d’ordre du gouvernement ouvrier contre le Front Populaire en 1936. Outre que le parti radical, comme formation bourgeoise-républicaine était le pivot de la IIIème République, le parti radical de gauche était un groupuscule, le plus souvent d’ailleurs infiltré dans les fédérations par des taupes du PS ou du PCF. Un faire-valoir en quelque sorte. On ne pouvait pas penser la question du gouvernement ouvrier dans la décennie 1970-1981 sans poser le fait que les futurs ministres bourgeois d’un front populaire à venir étaient non pas à l’extérieur du PS mais à l’intérieur. Alors comment exprimer la ligne de la rupture contre le front populaire ?

La question laïque

Là encore, si je suis d’accord avec les conclusions de Pierre Salvaing, il manque une dimension essentielle à l’analyse, c’est le fait que la question laïque, qui est chevillée au corps de toute l’histoire du mouvement ouvrier français, fait l’objet d’un débat de fond dans l’année 1982 et s’achève provisoirement avec la défaite de 1984. Je renvoie aux positions qui ont été celles de l’éphémère Commune de Paris en 1871. Je renvoie aux positions qu’occupe le mouvement ouvrier sur la question scolaire vis-à-vis des gouvernements bourgeois radicaux et de Jules Ferry. Puis ce sera la loi de séparation de l’église et de l’Etat de 1905 : c’est un pacte social au terme duquel les courants progressistes de la bourgeoisie voient dans l’instruction publique l’avantage d’une force de travail qualifiée, tandis que le prolétariat et ses représentations y voient un point d’appui pour l’émancipation sociale, au-delà de la liberté absolue de conscience. Il n’y a que les guesdistes et les courants anarchistes qui ne comprennent pas l’importance de cette affaire et qui réclament contre Jaurès un athéisme d’Etat contre un Etat garantissant la liberté absolue de conscience. Corollaire : la république ne salarie et ne subventionne aucun culte.

Depuis le débat de 1982-1984 toute une série de formations politiques bourgeoises deviennent « laïques ». Y compris le FN, certaines associations du type Riposte Laïque,  ou certains courants issus de la Franc Maçonnerie, tout ce joli monde se découvre une vocation de laïcisme quand il s’agit de la religion musulmane. « Laïques » à condition de ne pas toucher au financement de l’école confessionnelle, pilier gaulliste des institutions de la 5ème république. Quant aux organisations issues du mouvement ouvrier la défaite a été programmée dès les années 1970. La direction de la FEN et du SNI vont évoluer sur une ligne de dénonciation du dualisme scolaire, ligne très ambiguë qui conduira au mot d’ordre d’unification laïque du système scolaire, donc intégrant une école confessionnelle qui sera définie par la loi Savary de 1983 comme « concourant au service public ». La direction du PCF et son relai Unité et Action dans laFEN soutiendra à fond cette ligne et combattra dans la majorité de la fédération tout ce que le courant réformiste Unité Indépendance et Démocratie pouvait compter d’attaches avec le combat laïque. Le PCF soutiendra le démantèlement par les gouvernements de droite des Ecoles Normales d’instituteurs. En 1972, lors du colloque du CNAL (Comité National d’Action Laïque) les jeux sont faits : les tenants du catholicisme social, l’ACO, Vie Nouvelle, la CFDT entrent dans le cartel d’organisations soutenant le CNAL. Les mêmes étaient à la fondation du nouveau Parti Socialiste.

Je ne partage pas dans le texte de Pierre Salvaing l’opposition entre les libertés démocratiques, dont la laïcité fait partie, et le programme révolutionnaire. Sans doute veut-il attaquer la défense de la « neutralité laïque », qui a été au cœur des positions prises plus d’ailleurs par Alexandre hébert que de la tradition trotskyste, telles qu’elles ont été défendues au début de l’OCI. Faut-il ajouter que le dirigeant nantais de FO Loire Atlantique et anarcho-syndicaliste Hébert était aussi un membre influent de l’aile la plus à droite  de la Franc Maçonnerie, la Grande Loge de France. Quand on connait les positions de Léon Trotsky sur l’appartenance à la franc-maçonnerie… Cela n’a pas empêché Pierre Lambert d’intégrer Alexandre Hébert dans les instances de direction de l’OCI. Quelques mois avant sa disparition, Pierre Lambert a été invité dans une « tenue blanche ouverte » du Grand Orient de France. En maçonnerie la « tenue blanche ouverte » signifie que le conférencier est un « profane » et que la loge qui reçoit peut aussi inviter des « profanes ». Thème traité par Lambert : la IVème Internationale. Les cendres de Trotsky ont dû se retourner dans l’urne… En 1932 l’enseignant et responsable socialiste de gauche Marceau Pivert publie un livre intitulé « L’Eglise et l’école » qui a été depuis réédité grâce à mes sollicitations par Démopolis. Malgré la préface de Blum, qui reprend à l’époque intégralement la ligne laïque dans la continuité de Jaurès, l’ouvrage est assez mal accueilli dans les milieux socialistes et… maçonniques. Voici un extrait sous le titre de chapitre : « notre laicité… la laïcité prolétarienne » :

Marceau pivert

« Ah ! comme la « neutralité » dans laquelle certains voudraient enfermer le concept   « laïcité » hurle et vibre sous la bourrasque de ces vérités sociales pudiquement dissimulées
La laïcité n'est pas seulement une morale, un principe d'action, c'est une règle fondamentale de la pensée elle-même. C'est la science transposée dans le domaine de l'éducation. Comment penser sainement lorsqu'on se refuse à voir une parcelle quelconque du monde ou de la société dont on n'est qu'une infime partie ? Par quel orgueil ou par quelle mutilation volontaire croit-on limiter l'exercice de la raison à certains objets inoffensifs pour l'équilibre social ?


L'enfant a le droit de connaître, le droit d'apprendre à observer, le droit de tirer, pour lui-même les conséquences qui lui conviendront de son éducation laïque.
Aucune hiérarchie sociale, aucun système de valeurs préétabli, aucun dogme ne doit déflorer la fraîcheur de son éveil et de son entrée dans la société. S'il accepte telle ou telle règle de vie, tel ou tel mode de pensée, parmi ceux qui lui seront également proposés, c'est par une inclination naturelle, ou mieux encore, à la suite de ses propres réflexions sur les choses qui l'entourent.
Ces principes de la laïcité prolétarienne impliquent l'emploi de méthodes d'éducation appropriées aux objectifs à atteindre. Nous ne faisons qu'indiquer au passage la nécessité de développer la pédagogie nouvelle, favorisant le libre épanouissement de la personnalité enfantine; les méthodes actives, favorisant l'éducation par l'action de l'enfant sur les choses qui l'entourent; les communautés scolaires, organisant la vie collective des enfants.
Certes, ce genre de «  laïcité » n'est pratiqué qu'imparfaitement, parce que tout l'appareil capitaliste pèse sur la spontanéité de l'instituteur et de l'élève ; on comprend mal une leçon d'histoire faisant au prolétariat sa place plus importante après tout que celle des rois ou des empereurs du 19ème siècle. On admet difficilement une leçon d'arithmétique commerciale sur « les actions » analysant le mécanisme du profit capitaliste. Et l'idée paraîtrait étrange d'enseigner à des apprentis ajusteurs la monographie économique du fer... ou les conditions de fonctionnement du Cartel de l'Acier. Une leçon sur « la patrie » illustrée par des documents authentiques relatifs à l'internationale sanglante des industries de guerre ferait dresser les cheveux sur la tête de bien des inspecteurs. Et si un professeur s'avisait d'expliquer la théorie des crises économiques au cours d'une leçon de géographie ou d'économie politique, il s'attirerait peut-être des observations sévères. Quant aux leçons d'instruction civique sur le syndicalisme ou sur le mouvement socialiste comment donc, à l'école, décrire sans péril les phases de l'expérience prolétarienne aux jeunes travailleurs ? Cependant, en dépit des instructions officielles, la laïcité perce chaque jour un peu la carapace d'indifférence et de neutralité que la société capitaliste dispose autour de ses écoles.
Ce sont les adversaires eux-mêmes qui violent cyniquement cette neutralité. L'expectative, le silence, le néant sont impossibles à observer, nous l'avons montré, sur chaque problème, sur chaque matière prêtant à discussion, l'instituteur s'enhardit souvent jusqu'à présenter les thèses adverses ; il fait discuter les élèves, il habitue leurs oreilles à entendre plusieurs affirmations contradictoires. Parfois, même, il répond à leurs questions; il fournit des documents, indique des lectures, encourage les recherches, sollicite les controverses, fortifié par tous les moyens, la formation de l'esprit critique, la pratique du doute méthodique. Son rôle est plutôt de protéger contre le milieu, contre l'époque, contre lui-même, la jeune personnalité en voie de formation. Aucun dogmatisme ne doit transparaitre dans son enseignement. Les vérités mathématiques les plus abstraites devraient être découvertes, par un effort permanent d'initiation concrète ; mais non pas imposées comme autant de vérités révélées. »
Pour ma part je me reconnais dans cette conception qui met l’enseignement de la science et des méthodes modernes de l’éducation laïque au centre du jeu et dans la perspective de l’émancipation socialiste.

L’intervention dans les organisations démocratiques et la constitution de la FCDL (Fédération des Cercles de Défense Laïque)

J’ai eu l’innocence de penser, et avec moi un certain nombre de militants de bonne foi que nous engagions contre le gouvernement Mauroy-Savary un combat de fond pour que soit honoré le mot d’ordre central qui avait justifié en 1962 la constitution du CNAL contre la loi Debré d’aide publique à l’enseignement confessionnel privé : « fonds publics à l’école publique ! fonds privés à l’école privée ! » J’ai été président de la Libre Pensée de l’Essonne de 1982 à 1990, puis élu dans sa direction nationale malgré le barrage des militants du PCI avant d’en démissionner. J’ai eu l’innocence de penser que le PCI était sur la ligne d’une recomposition du mouvement laïque en France, que ce combat des révolutionnaires était dans ce domaine non seulement celui des libertés démocratiques fondamentales mais aussi celui pour une société qui réalise l’émancipation totale de la pensée humaine. Je garde en mémoire l’épitaphe du monument d’Abbeville en hommage au chevalier de La Barre, jeune homme supplicié sous le règne de Louis XVI pour avoir refusé de saluer une procession. Le texte dit : « monument élevé par le prolétariat en hommage au chevalier de La Barre pour l’émancipation totale de la pensée humaine ». La Libre Pensée n’a pas été ce qu’en a fait le PCI. La première conséquence qu’a eu la prise d’une majorité lambertiste dans la Libre Pensée s’est soldée par une scission : il y a aujourd’hui deux fédérations des libres penseurs. Celle des lambertistes est dirigée par Christian Eyschen et Marc Blondel en a assumé la présidence les dernières années de sa vie. Les fédérations scissionnistes regroupaient des libertaires, des militants venus du PCF, des socialistes, les uns et les autres souvent en désaccord avec la ligne de leur parti, et des francs-maçons. Drôle de façon de procéder quand on veut reconstruire le tissu laïque de commencer par mettre à la porte ceux et celles qui ne sont pas de votre chapelle. La stratégie du PCI, appliquée par Jean Pierre Barrois et contrôlée directement par Pierre Lambert, a très largement vidé les effectifs de l’association. La fédération du Jura, ma terre natale, qui comptait en 1982 près de 800 adhérents, depuis que le cheval d’Attila du PCI est passé, a perdu les ¾ de ses adhérents. Là encore il faut parler du nerf de la guerre : la Libre Pensée était une association riche, dotée d’un Mutuelle qui gérait un patrimoine important. Durant le temps où j’ai été président j’ai transmis à la fédération nationale rien moins que trois propositions de legs de libres penseurs sans héritiers qui envisageaient de transmettre un bien immobilier à la Mutuelle nationale lorsqu’ils disparaitraient. Il y avait aussi un château en Maine et Loire des libres penseurs retraités qui a été fermé et vendu par la nouvelle direction… Je n’en dis pas plus, on comprendra ! Espèces sonnantes et trébuchantes !

Poursuivons : rappelons que le CNAL était composé de cinq organisations constitutives : la FEN, le SNI, les DDEN, la Ligue de l’enseignement et la FCPE : syndicats ou associations construits dans ou autour de l’école pour défendre le principe de laïcité. Par exemple les DDEN (Délégués Départementaux de l’Education Nationale) étaient habilités à entrer dans les écoles de leur circonscription afin de rencontrer parents d’élèves, enseignants et directeurs dans le souci de veiller à ce que soit respecté le principe de laïcité…  A ce cartel fondateur était associé le mouvement ouvrier, partis et syndicats ou associations du type Ligue des Droits de l’Homme. Les trotskystes avaient une intervention dans un certain nombre d’organisations, surtout dans la FEN et ses syndicats, mais aussi dans la FCPE.

J’ai eu aussi l’innocence de penser que lorsque la direction du PCI envisageait de constituer une Fédération des Cercles de Défense Laïque (FCDL) nous aurions un point d’appui sérieux pour mener la bataille dans l’ensemble des organisations du CNAL. Pierre Salvaing note la citation d’Alexandre Hébert qui décide que les organisations du CNAL étaient passées avec armes et bagages du côté de la CFDT, de l’église catholique et que sais-je encore, des néo-socialistes. Du jour au lendemain la fraction trotskyste a abandonné le terrain du combat non seulement dans le CNAL, dans la FEN et ses syndicats, mais aussi chez les parents d’élèves de la FCPE. Les 200 cercles présumés qui étaient constitutifs de la fondation de la FCDL ont vécu ce que vivent les roses. On ne peut pas prétendre reconstruire une représentation laïque, quand on commence d’abord par tourner le dos à tout ce qui la constitue réellement. La direction de la FCDL, sous l’autorité d’Hébert, n’a impulsé aucune bataille sérieuse sur ce qui la justifiait… Elle était purement et simplement une opération qui visait à donner un vernis doctrinal au passage des forces importantes du PCI dans l’enseignement à Force Ouvrière. J’ai souvenir d’une réunion départementale de la FCDL de l’Essonne que je présidais et au cours de laquelle trois militants du groupe à Stéphane Just ont demandé la parole – je n’avais aucune raison de leur refuser – pour refuser une orientation qui conduirait à l’éclatement de la FEN. Le lendemain j’ai appris que ces derniers avaient été agressés dans les sous-sols d’un parking par des militants du PCI… Ce fut la première et la dernière réunion de la FCDL que j’ai organisé. Quelques mois plus tard la FCDL sera enterrée, sa direction n’ayant pas du tout l’intention de la construire. L’objectif était atteint : faire passer la fraction trotskyste dans les syndicats Force Ouvrière de l’enseignement.

En 1993 la Fédération syndicale unitaire (FSU) a été créée. Elle est rapidement devenue la fédération syndicale majoritaire des personnels de l’Education nationale, mais également la première fédération de la fonction publique de l’Etat. Durant plusieurs décennies nous avons combattu les positions du courant Unité et Action, à une époque où il appliquait directement la politique du PCF. En désertant le cadre du syndicalisme unitaire, la politique lambertiste avait comme conséquence de laisser au courant Unité et Action le soin d’apparaitre comme le courant qui restructurait une fédération unitaire. Belle victoire, quand on connait les positions d’Unité et Action tandis que les syndicats FO chez les enseignants ne dépasseront jamais plus de 12 ou 15% de la profession. Nous avons aussi laissé totalement l’intervention dans les conseils de parents d’élèves.

La constitution du MPPT

Si je suis d’accord pour caractériser cette création du lambertisme comme un faux parti centriste, en revanche je ne condamne pas la nécessité provisoire de regroupements centristes pour aller vers une alternative anticapitaliste. Ce devrait être le souci des militants révolutionnaires qui continuent à se réclamer de la pensée et de l’action de Léon Trotsky. Je suis de moins en moins sûr que les positions de Stéphane Just de 1983, si elles avaient été majoritaires dans l’OCI, auraient permis de passer du stade de l’organisation à un parti de masse. L’état du mouvement ouvrier européen après l’offensive du néo-libéralisme contre nos acquis de civilisation requiert d’autres formes de regroupement politique, dans lesquelles les révolutionnaires pourraient mener le combat. Je ne pense plus du tout que la forme bolchévique du parti, tel qu’il est le produit d’une situation bien précise dans la Russie des Romanoff, puisse être mondialement généralisable. Il faudrait tout de même réfléchir très sérieusement à cette question. Le courant lambertiste qui est passé depuis 1983 par de multiples convulsions s’est totalement détourné de tout ce qui pouvait s’exprimer dans le mouvement social en matière de recherche de solution à gauche des appareils électoraux.
Le MMPT est constitué de manière totalement bureaucratique en 1985, dans une période d’ailleurs où au sein du mouvement socialiste commencent à se cristalliser les éléments qui conduiront à la naissance de la Gauche Socialiste de Mélenchon-Dray en 1988. Faux parti centriste au moment où il n’y avait pas de rupture de type centriste au sein du PS et du PCF. Le MPPT était une coquille vide, aussi vide que ne l’a été précédemment la FCDL. Rappelons les quatre courants politiques qui le constituent : l’UAS (Union des Anarcho-syndicaliste) c’est Alexandre Hébert, le courant communiste c’est Robel, taupe de Lambert dans le PCF, le CCI c’est la maison Lambert. Pierre Salvaing l’explique, pour ma part, ayant vécu l’aventure côté socialiste, j’ajouterai les éléments suivants. Ils sont croustillants, mais attristant car une génération de militants honnêtes se sont fourvoyés dans cette opération pour le moins ridicule. Les nouvelles nous viennent d’Alsace cette fois. Georges Hoffmann était avant 1981 secrétaire fédéral de la FEN du Haut Rhin au titre du courant UID de la majorité de cette fédération : en fait il faisait partie du contingent de militants trotskystes chargés d’endiguer la constitution d’une majorité Unité et Action sur plusieurs départements et prêtés par la direction de l’OCI à la FEN, pour éviter que cette dernière tombe dans l’escarcelle d’Unité et Action, dirigé à l’époque par le PCF. En 1981 il devient premier secrétaire fédéral du PS à Strasbourg. De 1983 à 1986 il crée et développe le courant socialisme maintenu du PS. Pourquoi pas ! A condition de mener une vraie bataille nationale dans le PS. Une réunion de militants en rupture avec la politique de la majorité du PS sera convoquée à Paris quelques semaines avant les législatives de 1986. Socialisme Maintenu se définira bureaucratiquement comme la composante socialiste du MPPT. Le bulletin de Hoffman deviendra un 4 pages encarté dans le journal Informations Ouvrières. A l’intérieur du PS cela a fait beaucoup rire. On aurait voulu saborder le travail des trotskystes, voire même simplement des militants socialistes honnêtes qui résistaient dans leur parti, on n’aurait pas fait autrement. Conséquence : les militants, essentiellement trotskystes ou sous influence, qui avaient rejoint par fidélité à une direction l’opération Socialisme Maintenu d’Hoffman, quitteront très vite l’embarcation. Il n’y aura jamais de courant socialiste dans le MMPT.

Conclusion


Voilà les quelques éléments de réflexion que m’inspirent le travail de Pierre Salvaing. J’espère que ce travail trouvera un prolongement dans la libre discussion, pas seulement pour nous qui avons vécu le naufrage d’une organisation révolutionnaire, mais pour les générations à venir. Je ne peux que reprendre à mon compte cette belle phrase de Pierre :

« Reprendre pour les générations futures ce qui doit demeurer de l’héritage de Léon Trotsky, par-dessus la tête de ceux qui ont capté un héritage pour le dévoyer. »


Suite de la discussion sur le bilan du lambertisme…

Réponse ou éléments de réponse aux réflexions de Robert Duguet, par Pierre Salvaing

Le 8 janvier 2017

Les réflexions de Robert Duguet apportent déjà à mon travail une réponse très positive, puisqu’il éveille discussion. J’espérais, sans pouvoir en être certain, que ce serait le cas. Et j’espère qu’il aidera à ce que d’autres bouches s’ouvrent pour comprendre ce passé, non par nostalgie ni acrimonie quelconque, mais comme élément indispensable dans la perspective d’une construction.

La confrontation des expériences est absolument nécessaire concernant l’histoire de l’OCI-PCI. Il ne s’agit en rien d’une histoire morte : les succédanés de l’OCI-PCI existent encore, et constituent à mon avis un obstacle important à la perspective de construction d’un parti et d’une internationale révolutionnaire.

L’expérience personnelle à partir de quoi Robert Duguet construit ses réflexions n’est pas du tout la mienne, bien que nous ayons été tous deux des militants de longue date. La sienne manquait à peu près absolument à mon travail : je n’ai pas pu trouver au cours de son élaboration d’anciens militants ayant été investis dans le PS, comme il l’a été. C’est une carence importante dont j’avais conscience.

Sur quelques points cruciaux, il apporte un éclairage qui enrichit et modifie en partie l’analyse que j’ai tenté de faire, principalement à partir de la question des relations entre la direction de l’OCI et celle du PS, pas seulement. 

1/ Sur la question de la période historique : si je pense que l’expression  « imminence de la révolution » est profondément fausse, parce que l’ensemble du cycle historique ouvert avec la révolution russe, avec l’ « ère des guerres et des révolutions » répond à cette caractérisation. Je pense qu’il aurait été beaucoup plus juste de se cantonner à définir la période comme une de celles, au XXème siècle, où le prolétariat eut l’initiative dans la lutte des classes, à l’échelle internationale. La précédente avait été l’immédiat après-guerre. A partir de 1968, les conditions semblaient  bien encore plus favorables, d’abord par leur caractère plus général – y compris aux Etats-Unis -,  s’étendant à certains pays où était en jeu la question de la révolution politique, ensuite par le développement de l’OCI et d’autres organisations trotskystes comme le POR de Bolivie.

« Imminence de la révolution » : ces termes racoleurs eurent en effet beaucoup d’effet – et de conséquences matérielles - sur les jeunes militants dont j’étais… Etait-ce leur fonction ?  

De ce point de vue, je suis cependant en désaccord avec la qualification de « la période qui s’ouvre en 1970 » comme étant « celle d’une décomposition constante et profonde des représentations de la classe ouvrière, plaçant celle-ci en position de ne pas pouvoir trouver une alternative anticapitaliste ». Comme révolutionnaires, nous avons toujours combattu – ou affirmé combattre, ce serait bien plus juste s’agissant du PS - pour la destruction des partis ouvriers bourgeois au profit de la construction de la IV° Internationale et de ses partis nationaux. Dans la période considérée, ouverte en 1968, et qui dure jusqu’environ au milieu des années 80, cette « décomposition constante » dont parle Robert Duguet est surtout manifeste en ce qui concerne l’appareil stalinien. Elle touche aussi la social-démocratie, délitée internationalement (la IIème…), et envahie par le Bad-Godesberg déjà inauguré en Allemagne. Mais cette décomposition était positive : elle accompagnait, d’une part une montée générale du prolétariat à l’assaut du pouvoir dans de nombreux pays importants, d’autre part la progression dans ce que nous pensions aller vers la reconstruction de la IV (lutte contre le pablisme comprise). Autrement dit, la question de la « recomposition du mouvement ouvrier sur un nouvel axe », pour reprendre une expression mille fois ressassée, pouvait être à l’ordre du jour. Et nous pouvions nous fixer l’ambitieux et nécessaire objectif : la IV° Internationale devait être cette fois « au rendez-vous de l’Histoire ».

Bien entendu, même pendant cette période, le capital n’a pas cessé ses attaques, il n’avait pas le choix. Mais celles-ci se heurtaient alors à des résistances, voire à des explosions sociales, qui n’avaient pas de rapport avec ce qui se passe aujourd’hui.

Je ne suis pas d’accord avec ce que Robert Duguet qualifie de « nouvelle étape de développement du capitalisme ». Le début des années 70 marquait alors précisément l’inverse : la fin des trois décennies de reconstitution d’après-guerre des forces productives massivement détruites depuis l’ouverture de la crise de 1929.

L’erreur fondamentale de l’OCI à l’époque, j’y reviens longuement, ne porte pas sur l’analyse des événements, pas davantage que ses analyses économiques, mais sur les prévisions auxquelles elle s’est crue autorisée, qui se transformèrent vite en prédictions indiscutables, mécaniques, mécanistes. Soudain disparaissait, et durablement, la dimension essentielle (toujours à mes yeux) de la nécessaire existence d’un parti et d’une internationale révolutionnaires pour permettre à la classe de prendre le pouvoir. Or c’est précisément un trait essentiel de cette période : elle permettait le développement d’organisations révolutionnaires, la marche à la construction de partis constituants de l’Internationale. On ne peut expliquer le développement rapide de l’OCI ces années-là à partir des accointances de sa direction-Lambert avec certains appareils.

(Car l’ensemble de mon travail, et c’est peut-être sa contradiction volontaire, est que j’ai voulu en faire un travail militant. Mon point de vue est fondamentalement interne : je suis un produit des décennies que j’ai passées, d’abord dans l’OCI-PCI, ensuite dans le Comité qui en représentait à mes yeux la continuité historique véritable bien que très limitée. Ma conviction demeure qu’en dépit de toutes ses tares, l’OCI fut en France l’organisation la plus à même de combattre sur des positions révolutionnaires.
Ce qu’elle fit sur le plan international, je ne l’ai pas travaillé, je m’interdis donc d’en parler à ce stade.)

La situation actuelle est pratiquement inversée : la bourgeoisie est à l’initiative depuis plusieurs décennies; la décomposition accélérée des organisations ouvrières, partis et syndicats se fait de manière différenciée, et certes pas au profit du « nouvel axe » annoncé et attendu. La puissance organique de la classe a été largement entamée dans des pays comme la France, l’Italie, etc. La perte « objective » de son poids social dans un pays comme la France n’est pas seulement du domaine quantitatif : elle a des répercussions importantes sur la conscience dans la mesure où elle est le produit de défaites face à la bourgeoisie, et le produit de défaites impulsées, organisées par les appareils, qui s’y sont en quelque sorte, et comme de juste, sacrifiés, au moins y ont sacrifié leur influence sur le prolétariat.   

D’une part, la classe ouvrière perd ses organisations politiques traditionnelles. D’autre part, la marche des syndicats à l’intégration à l’Etat se poursuit. Mais les deux facteurs majeurs sont, d’une part, que l’initiative politique appartient à présent à la bourgeoisie (indépendamment de l’usage qu’elle peut en faire, encore dans l’état de crise avancée où elle se trouve sur le plan international comme sur les plans nationaux), et d’autre part que la IVème Internationale est définitivement morte tandis que la perspective de la révolution politique a perdu tout champ d’action. C’est ce qui fait la valeur du texte Une nouvelle perspective adopté par le Comité de Just quelques semaines avant la mort de ce dernier, dont je cite des extraits dans mon travail.

Cette disparition des partis ouvriers-bourgeois (l’éclatement du PS et sa transformation en parti bourgeois sont à l’ordre du jour, semble-t-il bien) et de toute organisation d’un peu de poids pouvant prétendre à représenter une continuité dans le combat pour l’Internationale ouvrière révolutionnaire, prépare une situation où, dans le cas de l’explosion d’une crise économique ouverte générale, la classe ouvrière serait singulièrement plus désarmée qu’elle ne le fut dans les années 30. Le fait que, de la révolution russe, il ne reste plus que la commémoration de son centenaire, est une composante essentielle de la situation actuelle.  

2/ Je partage pleinement ce que dit Robert Duguet à propos du PS à partir des dernières années 70. La « stratégie de la LOR » signifiait alors, si on lui accorde quelque valeur, s’intéresser d’abord à ce qui pouvait se passer à l’intérieur du PS. La classe ouvrière – une partie combattante d’entre elle - pouvait voir dans le PS une sorte de levier permettant de s’opposer au stalinisme encore dominateur. Le renforcement de l’influence politique du PS en France est concomitant de la montée prérévolutionnaire (j’utilise encore ce qualificatif bien qu’il ait pris désormais pour cette période une connotation dégradée). C’est, comme l’écrit Robert Duguet, à l’intérieur du PS que pouvaient alors se développer des courants centristes, et pas à l’extérieur.

Si la direction de l’OCI ne l’a pas vu ou n’a pas voulu le voir, c’est certainement parce qu’elle avait déjà engagé, sous l’impulsion de Lambert, avec la direction du PS, les marchandages et les offres d’allégeance que Robert Duguet décrit, et dont je n’avais pas vu grand’chose. De ce point de vue, je me demande si l’on ne peut pas aller jusqu’à dire que la manière dont ces dizaines de militants valeureux furent confiés à la direction du PS ne servit pas au contraire à s’opposer à l’émergence de véritables courants centristes évoluant vers la IV° Internationale. Et je pense que Lambert en était parfaitement conscient.

Mon travail ne rend effectivement pas compte de cet aspect majeur : si Lambert a impulsé dès longtemps une politique secrète  d’accords pourris avec la social-démocratie, en même temps qu’il les passait avec l’appareil majoritaire dans FO, et dans une moindre mesure, et moins longtemps avec celui de la FEN, la partie essentielle de ces accords se faisait à l’insu de sa propre organisation et s’opposait à l’orientation générale, affirmée, de l’OCI.

Il n’y avait pourtant pas d’écran total entre les deux positions au moins au niveau de la direction : la présence d’Alexandre Hébert à la direction de l’OCI depuis le milieu des années 60, acceptée par toute la direction - qui acceptait également de la tenir cachée à l’organisation - est un élément plus que troublant, et beaucoup plus qu’anecdotique.  C’est, du point de vue du « centralisme démocratique » dont l’OCI avait fait officiellement son guide de fonctionnement, un manquement majeur, criant.

Je trouve donc que Robert Duguet est parfaitement fondé à dire que les militants investis dans le PS étaient « prêtés » à sa direction plutôt que destinés à y construire une force, et qu’ils ont donc été amenés à conduire dans le PS une politique conforme aux intérêts de sa direction, une politique contrerévolutionnaire. C’est un bilan très lourd qui demande(rait) à être tiré de manière plus complète. Nous avons ainsi notamment nourri le « mélenchonisme », qui est fort éloigné de la politique d’un Marceau-Pivert en effet.

Je ne reprends qu’en partie à mon compte ce que Robert Duguet explique sur la position de l’OCI en 1974, tout en corrigeant mon appréciation qui en fait une position correcte. En 1974, la direction Lambert de l’OCI n’était encore qu’à mi-chemin de ce qu’elle allait parachever en 1981. Car il reste à mes yeux que cette position n’est pas absolument comparable à celle de 1981 : en 1974, l’OCI critiquait encore ouvertement le programme de la social-démocratie, ce qui disparait totalement en 1981.

De même, si je suis d’accord sur le fait qu’il faut revoir, et au moins fortement nuancer, la qualification de ce qui sortit du congrès d’Epinay de 1971, je reste cependant convaincu que l’opération qui visait à transformer la SFIO en parti bourgeois a échoué. Cet échec n’a pourtant pas laissé la SFIO, devenue PS, intacte. Les courants ouvertement pro-bourgeois en ont été renforcés.

3/ Sur la question de la laïcité, je ne suis pas remonté à ses principes comme le fait Robert Duguet. Cette question ne m’est apparue qu’en déroulant mon travail, incidemment en quelque sorte, ce qui m’a amené à m’interroger sur la correspondance entre l’asservissement à la bureaucratie Force Ouvrière, l’entreprise de destruction de la FEN, et les mots d’ordre étêtés de leur nécessaire développement révolutionnaire, qui furent – et demeurent - ceux employés au sujet de l’école, de la laïcité, matérialisés par la défense et la promotion de la loi bourgeoise de 1905. Je ne l’ai donc analysée qu’en tant qu’instrument, cheval de Troie construit par Lambert et cie. pour finaliser la destruction de l’OCI. C’est pour cela que j’utilise la comparaison entre les deux mots d’ordre : Fonds publics à l’école publique et une seule école, l’école laïque.

Les remarques de Robert Duguet sur la FCDL et la Libre-Pensée me paraissent tout à fait pertinentes. Tout cela est à relier avec les positions de la bureaucratie majoritaire dans FO (dont Hébert est une composante à part entière).

Et si mon texte donne l’impression que j’oppose la question des libertés démocratiques au programme révolutionnaire, c’est une maladresse (que je ne pense d’ailleurs pas avoir commise) et certes pas une conviction.

4/ Je ne crois pas moi non plus que les positions de Stéphane Just en 1983, ni même au printemps 1984, étaient d’une grande solidité. J’en ai beaucoup discuté avec lui avant de rejoindre le Comité. Il avait énormément hésité avant de s’engager dans la bataille, il n’avait pas analysé clairement le tournant pris en 1980-81, n’avait rien vu de la question jeune, essentielle pourtant, etc... J’énumère ces carences dans la partie 1984. Ce n’est qu’après coup qu’il a repris et creusé certaines de ces questions, sans pouvoir aller jusqu’au bout de son projet (il n’en a pas eu le temps).                                                                                                                                                           

 


Qu’est-ce que le front unique, par Léon Trotsky

(extrait cité par Pierre Salvaing)


La formule fascisme ou communisme est absolument juste, mais seulement en dernière analyse. La politique fatale de l'Internationale Communiste soutenue par l'autorité de l'Etat ouvrier a non seulement compromis les méthodes révolutionnaires, mais encore donné à la social-démocratie, souillée de crimes et de trahisons, la possibilité de lever de nouveau au-dessus de la classe ouvrière le drapeau de la démocratie comme celui de son salut.
              

Des dizaines de millions d'ouvriers sont alarmés jusqu'aux tréfonds de leur conscience par le danger du fascisme. Hitler leur a montré de nouveau ce que signifiait l'écrasement des organisations ouvrières et des droits démocratiques élémentaires. Les staliniens affirmaient, au cours des dernières années, qu'entre le fascisme et la démocratie, il n'y a aucune différence, que le fascisme et la démocratie sont des frères jumeaux. Les ouvriers du monde entier se sont convaincus, par l'expérience tragique de l'Allemagne, de la criminelle absurdité de tels discours. D'où le déclin prochain des partis staliniens dans des conditions exceptionnellement favorables pour l'aile révolutionnaire. D'où, aussi, les aspirations des ouvriers à se cramponner à leurs organisations de masse et à leurs droits démocratiques. Grâce à dix années de politique criminelle de l'Internationale Communiste stalinisée, le problème se pose devant la conscience de millions d'ouvriers, non sous la forme de l'antithèse décisive : dictature du fascisme ou dictature du prolétariat, mais sous la forme de l'alternative beaucoup plus primitive et beaucoup moins nette : fascisme ou démocratie.
              

Nous, bolchéviks, nous pensons que, pour se sauver réellement du fascisme et de la guerre, il faut la prise révolutionnaire du pouvoir et l'instauration de la dictature prolétarienne. Vous, ouvriers socialistes, vous n'êtes pas d'accord pour vous engager dans cette voie. Vous espérez non seulement préserver l'acquis, mais encore progresser par les voies de la démocratie. Bien. Tant que nous ne vous aurons pas convaincus et amenés vers nous, nous serons prêts à faire avec vous cette route jusqu'au bout.  Mais nous exigeons que la lutte pour la démocratie, vous la meniez, non en paroles, mais en actes. Tous reconnaissent -chacun à sa manière- que, dans les conditions actuelles, il faut un pouvoir "fort". Forcez donc votre parti à engager la lutte véritable pour un Etat démocratique fort. Pour cela, il faut avant tout extirper les restes de l'Etat féodal. Il faut donner le droit de vote à tous les hommes et femmes de plus de dix-huit ans, soldats compris. Concentration complète des pouvoirs exécutif et législatif dans une Chambre unique! Que votre parti lance une sérieuse campagne sur ces mots d'ordre, qu'il dresse sur leurs jambes des millions d'ouvriers, que, par la poussée des masses, il prenne le pouvoir! Ce serait en tout cas une tentative sérieuse pour lutter contre la guerre et le fascisme. Nous, bolchéviks, nous conserverions le droit d'expliquer aux ouvriers l'insuffisance des mots d'ordre démocratiques, nous ne pourrions prendre sur nous de responsabilité politique pour le gouvernement social-démocrate, mais nous vous aiderions honnêtement dans votre lutte pour un tel gouvernement, et avec vous, nous repousserions toutes les attaques de la réaction bourgeoise. Plus encore, nous nous engagerions devant vous à ne pas entreprendre d'actions révolutionnaires qui sortiraient des limites de la démocratie (de la véritable démocratie), tant que la majorité des ouvriers ne se serait pas mise consciemment du côté de la dictature révolutionnaire.


La situation en Europe et nos tâches d'aujourd'hui, par Léon Trotsky

Mardi 7 Novembre 1933

Source : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/11/lt19331107.htm


Remarque : Dans le cadre de la discussion initiée par Pierre Salvaing sur le bilan du lambertisme et de la contribution que j’ai publié sur ce site à partir de ma propre expérience, j’avais cité un extrait de Léon Trotsky sur la question de la démocratie et de la stratégie du front unique. Un camarade est allé rechercher à juste titre la totalité de ce texte de novembre 1933 : il apporte un heureux complément et donc je le reproduis intégralement dans ce site.

La victoire du national-socialisme en Allemagne a provoqué dans les autres pays européens le renforcement, dans le prolétariat, non des tendances communistes, mais des tendances démocratiques. Nous le voyons sous une forme particulièrement claire en Angleterre et en Norvège mais, sans aucun doute, le même processus se produit en d'autres pays. Il est très probable, en particulier, que la sociale démocratie de Belgique connaîtra, dans la prochain, période, une nouvelle montée. Que le réformisme soit le pire frein de l'évolution politique et que la sociale démocratie soit vouée à l'effondrement, c'est pour nous l'ABC. Mais rien que l'ABC, c'est peu. Il faut savoir discerner les étapes concrètes du processus politique. Dans le déclin historique général du réformisme comme du capitalisme, il y a d'inévitables périodes de remontée temporaire. Une lampe, avant de s'éteindre, se ranime parfois très vivement.
 
La formule fascisme ou communisme est absolument juste, mais seulement en dernière analyse. La politique fatale de l'internationale communiste soutenue par l'autorité de l'état ouvrier n'a pas seulement compromis les méthodes révolutionnaires. Elle a donné à la sociale démocratie, souillée de crimes et de trahisons, la possibilité de lever de nouveau au-dessus de la classe ouvrière le drapeau de la démocratie comme drapeau du salut.
 
Des dizaines de millions d'ouvriers sont alarmés jusqu'au tréfonds de leur conscience par le danger du fascisme. Adolf Hitler leur a montré de nouveau ce que signifie l'écrasement des organisations ouvrières et des droits démocratiques élémentaires. Les staliniens affirmaient au cours des dernières années que, entre le fascisme et la démocratie, il n'y avait pas de différence et que le fascisme et la sociale démocratie étaient des étoiles jumelles. Les ouvriers du monde entier se sont convaincus par la tragique expérience allemande de la criminelle absurdité de tels discours. De là, le déclin prochain des partis staliniens, dans des circonstances exceptionnellement favorables pour l'aile révolutionnaire. De là aussi, les aspirations des ouvriers à se cramponner à leurs organisations de masse et à leurs droits démocratiques. Grâce à dix années de politique criminelle de l'internationale communiste stalinisée, le problème se pose devant la conscience de millions de travailleurs, non sous la forme de l'antithèse décisive de la dictature du prolétariat contre la dictature du fascisme, mais sous la forme de l'alternative beaucoup plus primitive et beaucoup moins nette de la démocratie contre le fascisme.
 
Il nous faut prendre la situation politique qui est notre point de départ telle qu'elle est, sans nous faire aucune illusion. Evidemment, nous restons fidèles à nous-mêmes et à notre drapeau. Toujours et dans toutes les conditions nous disons qui nous sommes, ce que nous voulons et où nous allons. Mais nous ne pouvons pas imposer mécaniquement notre programme aux masses. L'expérience des staliniens à ce sujet est suffisamment éloquente. Au lieu d'accrocher leur locomotive au train de la classe ouvrière et d'accélérer son mouvement en avant, les staliniens lancent leur locomotive à coups de sifflets retentissants à la rencontre du train du prolétariat, entravent son mouvement et parfois se heurtent à lui. Alors, la petite locomotive vole en éclats. Le résultat d'une telle politique est que, dans certains pays, le prolétariat est devenu la victime sans défense du fascisme et que, dans d'autres pays, il est rejeté en arrière sur les positions du réformisme.
 
Il ne peut évidemment être question d'une régénération sérieuse et durable du réformisme. Il s'agit à proprement parler non du réformisme au sens large du mot, mais des aspirations instinctives des ouvriers à défendre leurs organisations et leurs droits. De ces positions purement défensives et conservatrices, la classe ouvrière peut et doit, dans le processus de la lutte, passer à une offensive révolutionnaire sur toute la ligne. L'offensive doit, à son tour, préparer les masses à accepter les grandes tâches révolutionnaires et, par conséquent, notre programme. Mais pour atteindre cette étape, il faut savoir traverser la période défensive qui s'ouvre actuellement avec les masses, au premier rang, sans se dissoudre en elles, mais aussi sans s'en détacher.
 
Les staliniens ont frappé d'interdit les mots d'ordre démocratiques pour tous les pays du monde. Pour l'Inde, qui n'a pas encore accompli sa révolution nationale libératrice. Pour l'Espagne, où l'avant-garde prolétarienne a encore à trouver la voie de la transformation de la révolution bourgeoise rampante en révolution socialiste. Pour l'Allemagne, où le prolétariat, brisé et atomisé, est privé de tout ce qu'il avait conquis au cours du siècle écoulé. Pour la Belgique, dont le prolétariat garde les yeux fixés sur ses frontières de l'est et où, étouffant la profonde défiance qu'il éprouve en son cœur, il soutient le parti du pacifisme démocratique d'Emile Vandervelde. La négation pure et simple des mots d'ordre démocratiques, les staliniens la déduisent abstraitement des caractéristiques générales de notre époque, qui est celle de l'impérialisme et des révolutions socialistes. Il n'y a pas un grain de dialectique dans une telle façon de poser la question. Les mots d'ordre et les illusions démocratiques ne se suppriment pas par décret. Il faut que la masse les traverse et les vive dans l'expérience des combats. La tâche de l'avant-garde est d'accrocher sa locomotive au train des masses. Dans la position défensive actuelle de la classe ouvrière, il faut trouver des éléments dynamiques, il faut pousser la masse à tirer les déductions de ses propres prémisses démocratiques et il faut approfondir et étendre le champ de la lutte. Dans cette voie aussi, la quantité doit se changer en qualité.
 
Rappelons encore une fois qu'en 1917, quand les bolcheviks étaient déjà incomparablement plus forts qu'aucune des sections actuelles de l'internationale communiste, ils continuaient d'exiger la convocation rapide de l'assemblée constituante, l'abaissement de la limite d'âge électorale, les droits électoraux pour les soldats et l'éligibilité des fonctionnaires. Le mot d'ordre principal des bolcheviks, tout le pouvoir aux soviets, signifiait, entre le mois d'avril 1917 et le mois de septembre 1917, tout le pouvoir aux sociaux démocrates, mencheviks et socialistes révolutionnaires. Quand les réformistes conclurent une coalition gouvernementale avec la bourgeoisie, les bolcheviks lancèrent le mot d'ordre « à bas les ministres capitalistes ». Cela signifiait encore une fois, « ouvriers, forcez les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires à prendre dans leurs mains tout le pouvoir ». L'expérience politique de la seule révolution prolétarienne victorieuse est défigurée et faussée par les staliniens au point d'être méconnaissable. Notre tâche, ici aussi, est de rétablir les faits et d'en tirer les conclusions indispensables aujourd'hui.
 
Nous, bolcheviks, nous pensons que pour échapper réellement au fascisme et à la guerre, il faut prendre le pouvoir par la révolution et instaurer la dictature prolétarienne. Vous, ouvriers socialistes, vous n'êtes pas d'accord pour vous engager dans cette voie. Vous croyez pouvoir non seulement sauver ce que vous avez conquis, mais encore aller de l'avant dans les voies de la démocratie. Bien, tant que nous ne vous aurons pas convaincus et amenés de notre côté, nous sommes prêts à parcourir avec vous cette voie, jusqu'au bout. Mais nous exigeons que vous meniez la lutte pour la démocratie non en paroles mais en actes. Tout le monde reconnaît, chacun à sa manière, que, dans les conditions actuelles, il faut un pouvoir fort. Obligez donc votre parti à ouvrir une lutte véritable pour un état démocratique fort. Il faut pour cela avant tout extirper les restes de l’état féodal. Il faut donner le droit de vote à tous les hommes et à toutes les femmes de plus de dix-huit ans, soldats compris. Il faut concentrer tous les pouvoirs, législatifs et exécutifs, entre les mains d'une chambre unique. Que votre parti engage une campagne sérieuse sur ces mots d'ordre, qu'il dresse sur leurs jambes des millions d'ouvriers et que, grâce à la poussée des masses, il s'empare du pouvoir. Ce serait, en tout cas, une tentative sérieuse de lutter contre le fascisme et la guerre. Nous, bolcheviks, nous conserverions le droit d'expliquer aux ouvriers l'insuffisance des mots d'ordre démocratiques. Nous ne pourrions certes endosser des responsabilités pour ce gouvernement social démocrate, mais nous vous aiderions honnêtement à lutter pour lui. Avec vous, nous repousserions toutes les attaques de la réaction bourgeoise. Plus encore, nous nous engagerions devant vous à ne pas entreprendre d'actions révolutionnaires qui sortiraient des limites de la démocratie, de la véritable démocratie, tant que la majorité des ouvriers ne se serait pas placée consciemment du côté de la dictature révolutionnaire.
 
Telle doit être, dans la prochaine période, notre attitude envers les ouvriers sociaux démocrates et sans-parti. En occupant avec eux, au point de départ, la position de défense de la démocratie, nous devons dès le début lui donner un sérieux caractère prolétarien. Il faut nous dire fermement que nous ne permettrons pas que se répète ce qui s'est passé en Allemagne. Il faut que chaque ouvrier avancé se pénètre complètement de la détermination de ne pas permettre au fascisme de lever la tête. Il faut envelopper, pas à pas et avec persévérance, les maisons du peuple, les rédactions et les clubs, des anneaux de la défense prolétarienne. Il faut entourer avec autant de persévérance tous les foyers du fascisme, rédaction de journaux, clubs et casernes fascistes, de l'anneau du blocus prolétarien. Il faut conclure des accords de combat entre organisations ouvrières, politiques, syndicales, culturelles et autres, pour des actions communes de défense de toutes les institutions de la démocratie prolétarienne. Plus ce travail aura un caractère sérieux et réfléchi, moins il sera criard et vantard et plus il conquerra rapidement la confiance des masses prolétariennes, en commençant par la jeunesse, et plus sûrement il nous mènera à la victoire.
 
C'est ainsi que nous nous représentons les grandes lignes d'une politique véritablement marxiste dans la période qui vient. Cette politique revêtira assurément dans les différents pays d'Europe des formes qui dépendront des circonstances nationales. Suivre attentivement les changements de la situation et les modifications dans la conscience des masses et lancer à chaque étape les mots d'ordre qui découlent de l'ensemble de la situation, c'est la tâche de la direction révolutionnaire.


 

Détail de la fresque du peintre mexicain Diego Rivera...

 

Le lambertisme, Jospin et Mitterrand, par Robert Duguet

4 janvier 2014.

 

Note : Cet article est une réponse à celui de Pascal Meyer, intitulé « Comment "Lionel raconte Jospin" ? Lambertisme et démocratie », publié par le site La Sociale et repris par le site du Parti de Gauche Midi Pyrénées le 4 janvier 2014.

Sans doute la nature des liens entre le courant lambertiste, l’OCI de l’époque et François Mitterand va devenir un débat d’historiens. Je précise François Mitterand, car la direction du PS de l’époque était mise à l’écart des tractations secrètes que ce dernier entretenait avec diverses personnalités politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite. La palette est pour le moins large, de Bousquet à Lambert… Débats d’historiens, pas tout à fait, car se sont nouées dans la décennie 1970-1981 des relations politiques entre une branche importante du trotskysme et la social-démocratie qui auront une importance décisive sur la victoire de 1981 mais aussi sur une faillite qui n’a pas touché seulement le lambertisme, mais tous les courants se réclamant du trotskysme.

Tout d’abord en finir avec la question de l’entrisme

Il faut savoir précisément de quoi on parle. Cette stratégie est avancée par Léon Trotsky dans les années qui précédent la seconde guerre mondiale essentiellement dans deux pays, la France et l’Espagne : la grève générale de juin est pour ce dirigeant le signe évident qu’on entre dans une période révolutionnaire ; en Espagne où le coup d’état du général Franco contre la république provoque une guerre civile. Dans de telles situations, et face à une politique des partis staliniens singulièrement réactionnaire, les partis socialistes reprennent une audience de masse, et la démocratie en leur sein devient une réalité. Pour l’Espagne Trotsky n’approuvera pas la constitution du POUM, petit parti né d’une scission de deux courants du Parti stalinien, La Gauche Communiste de Andrès Nin et le Bloc Ouvrier et Paysan de Joaquin Maurin et défendra l’entrée dans le Parti Socialiste, notamment dans les jeunesses du parti. Ce qui à son sens posait la question du développement d’un parti révolutionnaire sur une échelle infiniment plus large. Trotsky ne s’était pas trompé sur ce point, les JSI (Jeunesses Socialistes Ibériques) seront prises en main par le Parti Communiste et serviront de base de manœuvre à la liquidation de la révolution espagnole et de ses chefs Poumistes, anarchiste, répression stalinienne qui s’étendra jusqu’à la gauche du PSOE. Dans les années qui précèdent la grève de 1936 en France, Trotsky poussera à faire entrer ses camarades dans la SFIO, mais drapeau déployé et « musique en tête », le courant s’appellera le groupe Bolchevik-léniniste. Il rencontrera l’hostilité des pivertistes qui venaient de rompre avec « la bataille socialiste » de Zyromski et qui avaient constitué la Gauche Révolutionnaire. Objectivement l’affirmation d’un courant qui était un parti dans le parti et qui se disposait d’emblée comme « courant sortiste » plaçait Marceau Pivert et ses camarades en porte à faux. D’autant que ces derniers avaient conquis, sur la base du mouvement de juin 36, le quart des mandats dans la SFIO. Entre une organisation de 200 militants, obéissant à une discipline de fraction et un courant plébéien qui rassemble la base ouvrière d’une organisation social-démocrate, ce n’est pas du tout la même réalité. Trotsky était placé à l’époque dans une position quasiment désespérée dans cette planète qui était pour lui « sans visa », sachant que Staline en finirait avec lui le jour où il le déciderait et il affirmait la volonté acharnée de sauver l’héritage idéologique et politique du bolchévisme. D’où cette obstination à chercher à rallier les courants qui se détachaient des partis ouvriers à une nouvelle internationale, dont il fallait poser les bases avant le deuxième cataclysme mondial. La polémique contre Pivert était quelque peu injuste et injustifiée. La question de l’entrisme, notamment dans la question française, a été posée en ces termes : une entrée provisoire et à drapeau déployé dans une organisation social-démocrate dans le but d’en capter les forces nourries par une situation de type révolutionnaire. L’objectif étant de construire un parti révolutionnaire.

L’affaire Lionel Jospin

Si l’on veut parler de la trajectoire de Jospin, encore faut-il partir des conditions politiques de la période et abandonner toute vision policière ou manipulatrice de l’histoire. Certes les manœuvres d’appareil existent, mais derrière il y a toujours des forces sociales à l’œuvre. Dans la décennie 1970-1981 l’OCI va s’affirmer comme une puissante organisation trotskyste. Qui dit puissante organisation implique influence importante sur la vie des autres organisations : comme résultante d’une grève générale qui va déstabiliser le régime gaulliste, la reconstruction du PS à Epinay sous la direction de Mitterand en sera l’effet politiquement différé. Mitterand a su capter le mouvement profond qui traversait la société française en lui donnant l’expression politique d’un parti qui se situait formellement à gauche de l’Internationale Socialiste. Le nouveau parti poussera électoralement comme un champignon, conquérant mairies, conseils généraux, postes de parlementaires. Qui a milité dans cette période dans les rangs de l’OCI ou sur la gauche du mitterandisme sait que la ligne d’Union de la Gauche défendue par Mittérand avait à faire face à de puissantes oppositions : d’abord la bourgeoisie et son appareil médiatique, mais surtout la grosse caisse, le PCF qui avait choisi de barrer la route à la prise du pouvoir, avec le soutien d’ailleurs des « camarades » soviétiques ; il faut se souvenir que Giscard d’Estaing était le candidat de l’Union Soviétique. D’autre part quelle était la situation au sein du PS : il y avait d’un côté la ligne crypto-stalinienne de Chevènement et du CERES, fausse opposition de gauche dont la ligne politique était un décalque des éditoriaux de l’Humanité et de l’autre la résurgence d’un courant néo-socialiste avec les rocardiens et ses nombreux cadres venus de la CFDT. Mitterand était en danger. Pour tenir le parti, le courant mitterandiste était un conglomérat sans repères d’identification idéologique précise avec beaucoup d’éléments qui se pressaient au portillon pour conquérir telle ou telle position de pouvoir. C’est dans cette situation qu’intervient l’opération Jospin. Le choix de tomber à gauche dans la période de conquête du pouvoir était une chose pour Mitterand, avoir un parti qui mette en œuvre cette ambition était une nécessité. Peux-on penser une seule minute qu’un homme d’Etat qui avait été dans les cabinets ministériels de la IVème république, ministre de l’intérieur de surcroit, aurait confié les clés de son propre parti, sa direction nationale, a quelqu’un dont il aurait ignoré l’itinéraire, un sous-marin du trotskysme ? Bien évidemment non ! Pascal Meyer dans son article publié par « la Sociale » met le doigt sur une partie de la vérité en écrivant :

« Il y aurait pourtant beaucoup à écrire sur les relations entre Jospin et Lambert et même entre l’OCI et le PS. Jospin mentionne en effet dans son livre que l’OCI et le PS entretenaient, dans les années 70, des relations étroites qui ne "passaient pas par lui mais par l’entourage de Francois Mitterrand" ».

En fait il y a eu un accord politique entre Mitterand et Lambert. Mitterand avait besoin d’un cadre politique pour tenir le parti dans la période de ces fortes turbulences dont nous venons de parler. Position sans principes du principal dirigeant de l’OCI, Pierre Lambert, revenons à la période ? les choses ne sont pas aussi simples. En 1968 le PCF dirige encore le mouvement ouvrier. Aux élections présidentielles de 1969, la candidature de Jacques Duclos réalise 22%. Lambert, et avec lui la direction de l’OCI fait l’analyse que la force politique qui a sauvé De Gaulle et qui est l’obstacle principal à la construction d’un parti révolutionnaire, c’est le PCF. Tout ce qui l’affaiblit est bon pour le courant révolutionnaire et une victoire du PS à la présidentielle de 1981 serait une défaite historique majeure du stalinisme dans le mouvement ouvrier français. Ce qui a été fait. Jospin n’est donc pas un sous-marin trotskyste, qui démasqué comme tel aurait été mis immédiatement sur un siège éjectable, mais un service rendu à Mitterand. Rien n’a jamais été écrit, quelles seront les conditions posées à cet accord ? Dans le détail nous ne le saurons sans doute jamais. En revanche on sait que la position de l’OCI appelant au vote Mitterand dès le premier tour de l’élection présidentielle a été monnayée en espèces sonnantes et trébuchantes. Du reste, les fédérations et les sections du PS qui avaient été divisées et affaiblies par l’offensive des rocardiens, trouveront dans la campagne disciplinée et efficace de l’OCI en soutien à la candidature Mitterand un appel d’air précieux. Le lambertisme jouera un rôle important dans la victoire de Mitterand.

Bien sûr il n’y aura jamais de preuves de ce que j’avance, mais connaissant assez bien l’OCI de l’époque, cela correspond assez bien à sa ligne politique. Je peux avancer un autre exemple : dans les années 1970, le courant majoritaire de l’ex-FEN (Fédération de l’Education Nationale), nous dirons sa majorité réformiste organisée dans le courant UID (Unité Indépendance et Démocratie) était menacé de perdre la direction de la fédération du fait du développement d’Unité et Action. Ce courant qui était majoritaire dans quatre syndicats nationaux, dont le SNES (Syndicat des Lycées et Collèges), était à l’époque dirigé directement par le PCF. Dans quatre départements importants, dont Paris, l’OCI a mandaté quatre de ses cadres syndicalistes enseignants, sur la base d’un accord négocié avec les réformistes, pour diriger quatre unités départementales de la FEN. Ces militants l’ont fait sous l’étiquette UID, ils soutenaient la direction fédérale ; leur rôle consistait à empêcher que le courant Unité et Action prenne la direction de la Fédération. Un service rendu en quelque sorte, toute proportion gardée comme dans l’affaire Jospin.

Quelle contrepartie dans l’accord Mitterand - Lambert ?

Du côté de Lambert donc, à mon sens, il ne s’agissait nullement d’entrisme. Vis-à-vis de Lambert, à partir des témoignages que j’ai pu avoir de ceux qui ont bien voulu parler, Mitterand, compte tenu de sa ligne politique grosso modo de 1976 à 1983, premier tournant de la rigueur, était favorable à l’entrée des trotskystes comme aile gauche dans le PS. Le CERES le gênait, qu’il devait définir avec l’esprit polémiste mordant qui était le sien comme « un faux petit PC dirigé par de vrais petits bourgeois… » Mesurant tout à fait les divergences politiques avec un courant qui lui rendait de précieux services, en cas de rupture, il était même favorable à ce que ceux-ci partent avec une représentation parlementaire. C’est la proposition qu’il a faite à Lambert et que ce dernier a décliné. Ayant milité à l’OCI dans les années 1969-1977, j’ai choisi de rentrer au PS au moment de la bagarre du congrès de Metz contre Rocard ; j’étais favorable alors, avec Mélenchon qui allait gagner la direction de la fédération de l’Essonne du PS en octobre 1981, à la construction d’un courant gauche dans la social-démocratie. Il y avait Jospin mais pas seulement Jospin, il y a eu de nombreux militants trotskystes « en mission » dans le PS. Mais sur une orientation, il n’est pas question de construire un courant gauche, alors que la situation était totalement favorable pour le faire. Les forces qui ont été investies dans le PS, sans programme ni orientation stratégique n’ont servi à rien. C’est Mélenchon qui occupera ce créneau, mais à sa manière... L’auteur de l’article écrit :

« Quoi qu ’il en soit, Jospin fait partie intégrante de l’histoire du lambertisme. Jospin (de même que Cambadelis) représente un courant entier du lambertisme passé à la social-démocratie. Rétrospectivement, il apparaît que la tactique d’infiltration dans le PS était une impasse. Il a perdu les militants qu’il avait infiltrés qui se sont retrouvés au premier rang des offensives anti-ouvrières et les a finalement détournés lui-même vers la social-démocratie. C’est un premier enseignement à retenir. »

Je suis d’accord avec le constat mais pas sur la caractérisation de l’orientation. Ni Jospin, et encore moins Cambadélis ne représentent un courant politique spécifique qualifié pour son appartenance au trotskysme. Le premier a été vendu pour défendre le trône du maître. Le deuxième est allé se vendre tout seul.

La question de Force Ouvrière

La bataille pour éliminer Giscard et faire payer au parti stalinien sa ligne ultra-gauche contre la social-démocratie fut un grand moment de l’histoire de ma génération. Je ne regrette rien de ce qui a été fait à l’époque sauf une : le trotskysme était en capacité de féconder le parti socialiste de l’époque et de poser les bases d’une reconstruction du mouvement ouvrier sur une base anticapitaliste. Lambert a refusé de s’engager sur cette ligne. En 1981-1982 l’OCI était sur une ligne de soutien au mitterandisme, qui par ailleurs pouvait se justifier. Le trotskysme n’est pas un gauchisme, les révolutionnaires soutiennent tout pas en avant dans le sens des intérêts de classe qu’une organisation social-démocrate peut faire. Pour ma part je situe le début de la décomposition du courant lambertiste au moment du passage des enseignants trotskystes à Force Ouvrière, entrainant une crise interne de l’OCI qui se termine par l’exclusion d’un dirigeant national Stéphane Just et de ses camarades. Ce sera le début de la déconfiture d’une organisation dont le fonctionnement interne ne permettait pas le libre débat et qui connaitra dans les années qui suivirent une série de scissions. Force Ouvrière est une confédération syndicale issue de l’éclatement du mouvement ouvrier à l’issue de la guerre, dont les dirigeants historiques sont passés de la haine fondée du stalinisme à l’anticommunisme. Dans ses statuts FO rejette toute stratégie d’alliance avec ce qu’ils appellent « les syndicats communistes ». La passage des enseignants trotskystes à FO représente une rupture avec la ligne classique du trotskysme, la stratégie de Front Unique Ouvrier. Par ailleurs la période qui s’ouvre après 1981 marque à l’échelle européenne, non une montée en puissance de la classe ouvrière en lutte pour le pouvoir mais une restructuration agressive du capitalisme néo-libérale contre le salariat à laquelle va s’ajouter l’effondrement de l’URSS et des économies du bloc de l’Est, donnant du socialisme l’image qu’en a léguée le stalinisme. La période qui s’ouvrait nécessitait de repenser les questions de programme et de stratégie. Le lambertisme est entré alors dans une période d’isolement sectaire dont il ne se relèvera pas.

La démocratie

L’auteur de l’article écrit encore :

« Une démocratie et un parti fondés sur des délégués non seulement élus mais surtout contrôlés par leurs mandants n’est-elle pas l’objectif politique principal à atteindre ? C’est ce que Lambert n’a jamais réalisé car en se plaçant au-dessus de son parti il s’est hissé au niveau de ceux qu’il voulait combattre. Il nous en a montré lui-même toutes les limites. »

La critique du lambertisme pourrait aisément être étendue à l’ensemble des organisations se réclamant du trotskysme. Après tout, si on regarde la façon dont les amis de Léon Trotsky ont procédé en 1938 pour tenter de prendre la direction du PSOP pivertiste, de façon parfaitement déloyale, il y a là une marque de fabrique originelle. Rosa Luxembourg a soutenu inconditionnellement la révolution d’Octobre 1917, tout en critiquant, elle qui était issue de ce qu’il y avait de meilleur dans le mouvement ouvrier occidental, le modèle bolchévik de l’organisation. La question de la forme du parti reste une question que les révolutionnaires dans l’Europe capitaliste d’après 1980 n’ont pas su traiter pour adapter leur programme et leur stratégie politique à la situation nouvelle. Après avoir analysé en long, en large et en travers la crise conjointe du stalinisme, de la disparition du modèle soviétique, avec son cortège d’horreurs et l’effondrement de la social-démocratie, qu’a produit le trotskysme organisé ?

 

 

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