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France Insoumise, Jean Luc Mélenchon et la question syndicale, par Robert Duguet



Dans la lutte, d’où les plus grandes masses étaient absentes, contre les ordonnances de destruction du code du travail, les positions de France Insoumise sur les syndicats ont pour le moins surpris nombre de militants. La conception qu’a aujourd’hui Mélenchon de la place des organisations syndicales dans le combat social est en contradiction flagrante avec la position qui a été la sienne de 1976, date de ses premières prises de responsabilité au sein du parti de François Mitterand, jusqu’à son départ du Front de Gauche en 2014.

Le dimanche 21 janvier 2018 dans le Journal du Dimanche il déclare :

« Nous avons perdu la bataille des ordonnances. La France insoumise a pourtant fait un maximum d’efforts : elle a convoqué les premiers rassemblements dès juillet, puis appelé à une marche qui a été un succès. Mais nous avons perdu. La première raison, c’est la division syndicale. La seconde, c’est la coupure entre les forces syndicales et politique. On sait déjà ce qui doit changer ».

Entre Laurent Berger, Jean Claude Mailly et Jean Luc Mélenchon s’engage la polémique des trois faux-culs. Berger et Maillys se drapent dans le drapeau bien souillé depuis 1906 de la charte d’Amiens, fondant le syndicalisme confédéré sur l’indépendance vis-à-vis des partis politiques et de l’Etat. Le chef de la CFDT déclare : « Je ne me mêle pas de politique, alors que Jean-Luc Mélenchon ne se mêle pas de syndicat ». Effectivement, quand le chef de la CFDT, accompagne l’application des ordonnances Macron, quand il déclare qu’il faut aider Macron à engager les réformes, il ne fait pas de politique. Lorsque le dirigeant de la CGT-FO déclare : « J’ai envie de lui dire keep cool mec ! Tu fais de la politique ou tu fais du syndicalisme ? On n’a pas de leçon à recevoir de lui ou d’autres. Il est dans un rôle politique, nous on fait du syndicalisme. Ce n’est pas la même chose ». Il est bien connu que Jean Claude Mailly, qui par ailleurs va être remercié par la base de son syndicat, lorsqu’il tient le stylo pour aider Macron à rédiger les ordonnances, il ne fait pas de politique. Les ordonnances Macron sont fondées sur l’association Capital-Travail, sur le corporatisme qui dénie à la classe ouvrière la liberté de se constituer comme classe spécifique dans la société, il est bien connu que ce n’est pas de la politique.

Entre la direction de la CGT, s’inscrivant dans la stratégie classique des journées d’action et les directions de la CFDT et de FO se partageant les rôles respectifs de destructeurs du front syndical nécessaire contre Macron, le rôle d’un mouvement politique de rupture anticapitaliste, était bien de faire ce qu’il pouvait, avec ses moyens, pour imposer l’unité pour le retrait des ordonnances. Le salariat n’a pas suivi la stratégie presse-bouton du leader de la France Insoumise et ses appels à la jeunesse scolarisée de se mettre en mouvement sont restés lettre morte. La question qui était posée à un responsable politique alors, était la suivante : la classe salariale a perdu contre la loi El Khomri, elle refuse de s’inscrire dans la stratégie des journées d’action, que doit-on faire pour lever les obstacles à l’unité ?

Au lieu de cela, le leader de France Insoumise, pourfend la charte d’Amiens qui, de son avis, est aujourd’hui dépassée : « Le dogme du mouvement social indépendant de la politique a montré sa limite ». Rappelons tout de même brièvement ce qu’a été la charte d’Amiens : en 1906, le mouvement ouvrier se pose la question, dans toutes ses composantes, de refuser l’avenir que le capitalisme promet à l’humanité ; Jaurès disait : « le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée l’orage. » Il s’agissait de prendre le pouvoir à l’échelle internationale. La charte d’Amiens est une réaction du syndicalisme révolutionnaire qui se constituait sur le programme de « l’abolition des rapports antagoniques du capital et du travail », définition O combien politique du socialisme et de l’objectif à long terme du syndicalisme confédéré. Ceux qui ont voté la charte étaient des militants qui œuvraient pour l’unification du prolétariat comme classe dans une centrale unique et démocratique – la vieille CGT se définira comme telle - et qui militaient pour la grève générale révolutionnaire. Rappelons qu’à la veille de la guerre, même les social-démocraties allemandes et françaises, partis les plus puissants de l’internationale ouvrière, reprenaient à leur compte la perspective de la grève générale révolutionnaire. En fait, pour les syndicalistes ouvriers, il s’agissait de tracer une délimitation politique avec le réformisme parlementaire et de laisser libre le syndicat de mener sa lutte des classes comme il l’entend, y compris par des moyens révolutionnaires.

Rappelons ce qui fondait la charte d’Amiens. Les divisions du mouvement syndical français sont totalement structurées sur des stratégies d’appareils politiques qui sont le produit de l’histoire. La CGT unique et démocratique n’a existé en fait que sur la poussée sociale qui conduit à juin 1936, dernier acte révolutionnaire avant que le monde sombre à nouveau dans la barbarie de la guerre impérialiste. La division du monde entre les puissances impérialistes et l’URSS à Yalta, la guerre froide conduisent à l’éclatement du syndicalisme confédéré : une CGT bureaucratisée par le rôle éminemment réactionnaire joué par l’appareil stalinien international, le courant réformiste fondant la CGT-FO en 1947. En 1964, se construit la CFDT, centrale issue de la CFTC, formellement déconfessionnalisée, mais constituée sur les principes du Christianisme social. Seuls les enseignants refusent alors la division syndicale et continuent à maintenir les principes de l’unification syndicale de la vieille CGT. A mon sens jusqu’en 1972, date où sa majorité réformiste sympathisante du nouveau PS, va évoluer dans un sens de reniement de ses propres principes qui la conduira au reniements laîques de 1981-1984 et à l’éclatement de 1992.

Pourquoi Jean Luc Mélenchon s’en prend-il aujourd’hui à la Charte d’Amiens ? Il revendique le droit pour les responsables politiques, amis du mouvement social, de dire ce qu’ils pensent de ce qui se fait.  Il réclame le droit de  discuter sur un pied d’égalité avec les syndicats de l’élaboration de la stratégie devant être mise en œuvre. Il demande que la FI soit un interlocuteur à part entière, et ait  une partie du pouvoir décisionnel.

C’est un tournant politique dans l’itinéraire de Jean Luc Mélenchon, aussi important que celui pris à l’été 2014, au moment où il quitte le Front de Gauche. Depuis son départ du Parti socialiste, il n’avait eu de cesse d’affirmer qu’il se gardait bien de commenter publiquement la stratégie des organisations syndicales.  Durant la mobilisation contre la réforme des retraites de 2010, sollicité par un journaliste d’Orange qui lui demandait s’il appelait à la reconduction de la journée de grève du mardi 12 octobre 2010, il répond : « Je n’appelle à rien du tout, ce sont les travailleurs qui décident, et cela ne peut pas être quelqu’un d’autre qu’eux dans leur section syndicale et sur leur lien de travail. Nous on soutient ». Leader du Front de gauche, et dans le prolongement de sa position de social-démocrate de gauche,  il défend le rôle des organisations syndicales dans ce combat.  Sur la radio RMC, il rappelle ce que doivent faire les mouvements politiques sympathisant avec la lutte menée : « Les syndicats derrière lesquels je me range sans conditions organisent la résistance sociale. Et nous nous essayons de contribuer avec nos modestes moyens à la réussite des journées de mobilisation ». Interrogé par Jean Jacques Bourdin, lui demandant s’il appelle à la grève reconductible, il répond : « Je m’interdis de dire ce que je préfère. J’ai un avis, c’est que les syndicats savent ce qu’il faut faire. Je ne suis pas dirigeant syndical ». Puis  il ajoute : « Je m’en tiens à ce que j’ai toujours dit, à savoir que le Charte d’Amiens voté par le syndicat à l’époque unique CGT prévoyait une séparation du politique et du syndicat. Je dis que je soutiens les syndicats, et que je propose donc un référendum en tant que responsable politique ».

Pourquoi un tel changement d’orientation de la part de Jean-Luc Mélenchon ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce que cela révèle ? La réponse se trouve fondamentalement dans le glissement progressif sur les positions populistes. L’utilisation d’une certaine mise en cause gauchiste, dont il joue habilement, des directions confédérales ne doit pas faire illusion : certes, la critique de la stratégie des journées d’action et de l’engagement des directions de la CFDT et de FO dans l’accompagnement du macronisme, est pain béni pour lui. Mais il l’a  écrit : il considère que les « corps intermédiaires », concept repris au corps de doctrine du catholicisme social, est un obstacle à la « fédération du peuple ». Le rapport du « leader charismatique » (Chantal Mouffe) avec le peuple est une relation organique, passionnelle, sans l’obstacle des corps subsidiaires, sans ce que de Gaulle appelait « les comités Théodule ». Partis de Marx et de Jaurès, on se retrouve chez Maurras : merci pour ce prétendu modernisme de la pensée contre la vieille gauche que nous sommes et que nous continuerons à être.

Dans la période qui s’ouvre et qui est marquée, depuis quelques semaines, par le développement de mouvement sociaux et de grèves dans les entreprises et les services, je crains que les positions actuelles de France Insoumise soient plus un obstacle à la construction d’une force qu’un point d’appui. Dans cette époque où le mode de production capitaliste remet en cause tous nos acquis de civilisation, la tendance est à l’intégration des syndicats dans l’appareil des états. Raison de plus pour défendre l’indépendance du syndicat vis-à-vis des partis, des églises et des états : sans démocratie, sans libre confrontation des points de vue pour orienter le combat de classe dans le sens de ce que veulent les travailleurs, le mouvement ouvrier et la gauche ne seront pas régénérés.

 


Charte d'Amiens de la C.G.T. 1906

Adoptée au IX° congrès de la CGT en octobre 1906 par 830 voix pour, 8 contre et 1 abstention.


 

"Le Congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2 constitutif de la CGT.

La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat.

Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le Congrès précise par les points suivants, cette affirmation théorique.

Dans l'œuvre revendicative quotidienne, le syndicat poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme: il prépare l'émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation de salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions où leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat.

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors.

En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale".

 


Un livre à lire donc... et à commander à l'auteur pour 10 euros (plus 4,50 d'envoi postal).          

Mail de Pierre Saccoman : pierresaccoman@orange.fr

Genèse et structuration du Front populaire à Grenoble et dans l'Isère (1934-1936) de Pierre Saccoman  par Jean-Jacques Marie

 


 

Pierre Saccoman justifie d'emblée son travail en posant la question :
Pourquoi s'intéresser à Grenoble et à l'Isère ? Il répond en soulignant que « tout ce qui avait été publié jusqu'alors [jusqu'aux années 1968 - nda] était passé au crible de la situation parisienne (...). Et pourtant déjà en 1966-1967 se faisait jour le besoin de voir les événements par l'autre côté de la lorgnette la base, les militants obscurs, les masses anonymes. Et rien de mieux que d'étudier ce qui se passe en "province" pour donner cet éclairage » (p. 10).

Pierre Saccoman donne d'abord un tableau de l'industrie de la région, qui va du charbon au textile, en passant par la chimie et la métallurgie. Il étudie ensuite les conditions économiques de la région, la crise rampante qui frappe la métallurgie dès 1931, donne un tableau des luttes sociales de 1934 à 1935, en particulier la grève des mineurs de La Mure déclenchée contre une baisse de salaire de 8 %, que la grève décrétée dans l'unité par les deux centrales CGT (réformiste) et CGT-U (dirigée par le PCF) ne pourra que ramener à 4 à 5 %. Pierre Saccoman commente : « Cette grève annonce déjà les grands mouvements sociaux de 1936 : volonté d'unité, souci du mot d'ordre politique, mais elle dénote aussi la volonté des responsables syndicaux d'éviter un affrontement politique immédiat, de tout reporter sur les élections » (pp. 25-26), donc sur la victoire du Front populaire dont l'une des composantes est constituée par les radicaux, dont Pierre Saccoman donne un tableau très éclairant sur la place qu'occupent ces derniers dans le dispositif politique du Front populaire. Et il décrit avec beaucoup de précision la faune radicale du département. Les ministres radicaux avaient siégé dans le gouvernement Laval qui, par décret-loi du 16 juillet 1935 (l'ancêtre des ordonnances de la V République), avait abaissé de 10 % les salaires des fonctionnaires et d'autant les dépenses publiques...

Pierre Saccoman étudie en détail la marche à l'unité syndicale dans le département. À cette occasion, Saccoman étudie le rôle joué par le groupe des bolcheviks-léninistes (auxquels il consacre le chapitre 8 de son livre) confortés un moment par la présence de Trotsky dans la région avant son départ en Norvège.

Le chapitre le plus riche du livre est sans doute le chapitre 14 où Pierre Saccoman étudie le « grand mouvement de grève qui soulève le département et qui voit les effectifs de la CGT unifiée passer en quelques semaines de 400 à 80 000 syndiqués ! ». « Des syndicats nouveaux, écrit-il, surgissent tous les coins » (p. 98). Les grèves éclatent partout mais, note Saccoman, elles durent « quelques jours pour les grandes entreprises. Le patronat cède très vite et les augmentations de salaire sont très importantes » (p. 103). Il cède ce qu'il pense pouvoir reprendre au cours des mois suivants - et cela ne va pas traîner ! - pour conserver l'essentiel : la propriété et le pouvoir !

Malgré le poids des appareils, souligne Pierre Saccoman, « à un moment, les masses d'ouvriers et d'employés ont su échapper à ces appareils, à leurs habitudes et à leurs routines, pour se lancer à corps perdu dans une bataille spontanée qui n'aura pas pour champs les urnes ou les réunions électorales, mais le lieu même de leur travail. » (p.106) Mais dans cette bataille, même les minces troupes anarcho-syndicalistes et les trotskystes disparaissent, alors
les travailleurs « avaient une confiance aveugle dans les responsables du PC et de la SFIO » (p. 104) qui tentent de canaliser leur lutte dans le respect de l’ordre et de l'État bourgeois, dont les radicaux sont l'incarnation...

 


Deux points à propos du livre de Pierre Saccoman, par Robert Duguet


Je ne peux qu'encourager la lecture du livre de Pierre Saccoman: page d'histoire, sans doute mais O combien actuelle: Alexis Bardin, syndicaliste CGT de l'Isère, en accord avec Trotsky qui résidera quelques mois à Domène dans la banlieue de Grenoble, mène une double bataille: dans la SFIO, pour un gouvernement de l'Alliance Ouvrière rompant toute alliance avec le parti radical et contre l'influence planiste dans la CGT de Jouhaux: celle ci vise à lier la syndicat ouvrier à une structure nommée "organisation professionnelle" verticale de type coroporatiste.

A propos de la crise du Parti Radical tout d’abord et du fait que sa section de l’Isère condamne le Front Populaire : cette orientation va le conduire à son effondrement électoral ; les partis ouvriers, SFIO et PCF, réalisent 60% des suffrages exprimés. C’est un fait d’une grande importance qui signifie que si les directions avaient eu une orientation correcte de combattre la politique du Parti Radical, comme l’expression des intérêts de la bourgeoisie dans la petite bourgeoisie touchée par la crise économique, on se dirigeait alors vers un gouvernement de l’Alliance Ouvrière. On aura la même situation, la contradiction étant posée de manière encore plus violente, puisque le peuple espagnol était confronté à une situation de guerre civile : la fraction plébéienne du PSOE de Francisco Largo Caballero  et les jeunesses socialistes ont agi à un moment donné pour un tel gouvernement. Même le vieux chef réformiste, porté par le mouvement pour l’unité en réponse aux émeutes du 6 février 1934, Léon Blum fonde son discours prononcé place de la nation sur l’appel à la république ouvrière. C’est l’orientation imposée par Staline – y compris par les assassinats politique de l’avant-garde en Espagne - qui dans les deux cas verra les deux PC mener une lutte acharnée pour l’alliance avec le Parti Radical en France et en Espagne avec les républicains libéraux, qui en l’occurrence sur le terrain de la révolution sociale, n’étaient que « l’ombre de la bourgeoisie », pour reprendre ici la formule de Léon Trotsky.

Le célèbre exilé se trouve dans la banlieue de Grenoble à Domène de mai 1934 à juin 1935 : le gouvernement français avait autorisé sa résidence dans cette région assortie de conditions drastiques, en particulier interdiction lui avait été signifiée de ne pas intervenir dans la politique intérieure. La période 1925-1935 voit l’offensive des planistes ou néo-socialistes dans l’internationale socialiste et dans la confédération CGT réformiste dirigée par Léon Jouhaux. Un jeune enseignant, Alexis Bardin, militant de la SFIO et de la CGT, va sous la direction très pédagogique de Trotsky, intervenir dans le congrès national de la confédération, pour démontrer que le syndicalisme doit s’écarter du projet d’association capital-travail. Un certain nombre de cadres du mouvement ouvrier sombreront quelques années plus tard dans la Charte du Travail, dont le corpus idéologique n’était que l’application des positions planistes. Un extrait de l’intervention d’Alexis Bardin :

« Pour que la nationalisation s'opère, non pas bureaucratiquement, mais révolutionnairement, il faut que les ouvriers y participent à chaque étape. Il faut qu'ils s'y préparent dès maintenant. Il faut qu'ils interviennent dès maintenant dans la gestion de l'industrie et de l'économie tout entière sous la forme du contrôle ouvrier en commençant par leur usine. Le Plan, qui envisage ce contrôle sous la forme de collaboration de classes, en mettant la représentation ouvrière en minorité devant la bourgeoisie (voir conseils d'industrie), prescrit par surcroît que le délégué de chaque catégorie de producteurs doit être nommé par l' « organisation professionnelle ». Nous ne pouvons pas nous faire à cette proposition… »

Sous la pression du mouvement qui débouchera quelques mois plus tard sur la grève de juin 1936, la direction réformiste de Jouhaux abandonnera l’orientation planiste et s’orientera sur la réunification avec la CGTU. Confrontation hélas très actuelle car on retrouve dans le planisme des thématiques que les actuels partisans du populisme dit de « gauche » reprennent à leur compte.

Mail de Pierre Saccoman : pierresaccoman@orange.fr

 


L'appel de Montreuil ou l'inquiétude des professionnels de la culture

Le blog de "Les invités de Médiapart"

15 janvier 2018


 

Françoise Nyssen réunit, pour la première fois, le Conseil National des Professions du Spectacle - instance de dialogue entre le Ministère et les organisations syndicales ou professionnelles du spectacle, du cinéma et de l’audiovisuel - ce lundi 15 janvier. Organisations, syndicats et professionnels du monde de la culture qui n’ont pour l’instant aucune visibilité sur les projets en matière de politique culturelle soulignent un certain nombre de signaux alarmants.

Nous, citoyennes et citoyens, habitants, artistes, professionnels des métiers du spectacle, des arts et de la culture, journalistes, historiens, enseignants, éducateurs, élus locaux, agents de la fonction publique territoriale et d’Etat, représentants de syndicats, d’organisations, d’associations, sommes aujourd’hui rassemblés pour réaffirmer que les arts, les patrimoines et la culture sont une cause nationale et citoyenne, et ne peuvent en conséquence être livrés à la seule marchandisation.

Nous sommes indéfectiblement attachés à une ambition collective qui doit avoir pour objet de placer la création artistique au cœur de notre projet de société, d’accompagner tous ceux qui favorisent la transmission, l’éducation, le partage et la rencontre avec l’art, d’affirmer la nécessité d’une diversité culturelle, esthétique et territoriale, légitimée par l’association des habitants à sa construction.

C’est pourquoi le service public des arts, des patrimoines et de la culture doit continuer à exister et se développer en France pour garantir la liberté de création, encourager la diversité des expressions artistiques et favoriser l'accès aux œuvres et aux patrimoines pour le plus grand nombre de nos concitoyens.

A ce titre, nous sommes déterminés à faire entendre au président de la République et à son gouvernement notre désaccord avec la philosophie qui anime la contribution du ministère de la Culture aux travaux du « Comité Action Publique 2022 », dont nous avons pu prendre connaissance.

Cette « contribution » constitue une rupture sans précédent avec l’idée même de politique publique des arts et de la culture développée depuis des dizaines d’années dans un consensus républicain acceptant l'idée que la culture n'est pas un bien comme les autres. Ce fut tout l’enjeu, à l’échelon des discussions internationales, de la bataille pour l’exception culturelle de faire en sorte que tous les pays puissent développer leurs politiques publiques, y compris en régulant le marché, à travers par exemple des politiques de soutien au cinéma.

Dans cette contribution Action Publique 2022 ne figure aucune vision, aucune ambition pour le rôle du Ministère, pour la place des arts, des patrimoines et de la culture dans notre société, autre que sa destruction. Seulement l'empreinte d'un projet de société cynique, uniquement guidé par une vision comptable et une recherche illusoire de rentabilité. Chaque mesure proposée dans ce document est d’ailleurs assortie d’attentes en termes de « gains financiers » et de réductions d’effectifs.

En matière de création artistique, moteur de toute politique culturelle, il s’agirait, dans une pure logique comptable, d’augmenter la diffusion au détriment de la création. En outre, il pourrait être dérogé au cadre légal qui fixe les missions d'intérêt général exercées par les structures labellisées (scènes nationales, centres dramatiques nationaux...), à la demande des collectivités territoriales ou « pour mieux répondre aux attentes du public »... En d’autres termes, la programmation des théâtres ou des centres d'art labellisés pourrait devoir s'adapter aux desiderata d'élus locaux ou céder aux demandes de tourneurs privés.

Quant à la préservation des archives, mission partagée par l’État et les collectivités territoriales, le projet invite à « limiter l’archivage aux seules archives essentielles » ! Qui donc décidera aujourd'hui, pour les futurs historiens, que certaines archives sont plus essentielles que d'autres ? De fait, la proposition de numériser des masses considérables de documents sous prétexte de faire des économies s'accompagnerait de leur destruction. Inepte et intolérable, celle-ci est une atteinte à l'exercice de la démocratie et la citoyenneté.

Logique de rentabilité encore pour les musées – services à compétence nationale – qui sont actuellement directement rattachés à l'administration centrale du Ministère. Le projet de fusion tous azimuts de ces musées, pour les inscrire dans une trajectoire mercantile, et qui serait censé répondre au désengagement de l’État, est totalement dépassé et archaïque. Nous portons l'idée que les musées doivent, plus que jamais, être placés au cœur de la vie de la Cité, comme lieu de partage des cultures, de transmission des connaissances et des savoirs et d'accès aux œuvres majeures de l'humanité. Ces musées permettent de faire société ; ils sont un don pour faire culture !

L’audiovisuel public évidemment n’est pas en reste. Le ministère propose, entre autres, l'arrêt pur et simple de France Ô, le regroupement de Radio France et France télévisions en un « holding », la fermeture des bureaux régionaux de France 3 et une « reconfiguration des orchestres de Radio France», pouvant aboutir à la suppression de l'un d'eux. Loin de ces viles propositions, nous portons l’ambition d’un service public de l’audiovisuel qui participe pleinement à l’amélioration de la qualité du débat public et renforce ainsi la démocratie.

Concernant l’administration centrale qui se doit d’être « stratège », elle se verrait pourtant dépouillée de ses missions, notamment en transférant aux « services déconcentrés et établissements publics la gestion des dispositifs d’intervention, d’animation ou de subvention », pour en faire une administration technocratique et hors-sol, avec des suppressions de postes à la clé, bien loin des besoins et des réalités ! Faut-il rappeler que l’administration centrale du Ministère assure la cohérence des politiques nationales, ce qui fait précisément la raison d’être du ministère. Demain, c’est exactement le contraire qui est prévu avec le projet de son éclatement façon puzzle, entraînant à sa suite toutes les inégalités de traitement et la fin des politiques publiques nationales. Il en serait fini d’un ministère garant d’un service public de la Culture pour toutes les populations sur l’ensemble du territoire.

Nous, citoyennes et citoyens, artistes, professionnels des métiers des arts, des patrimoines et de la culture, journalistes, historiens, élus, agents de la fonction publique territoriale et d’Etat, représentants de syndicats, d’organisations, d’associations, usagers, soutenons un projet de société progressiste et éclairé, où les arts, les patrimoines, la presse et la culture sont des éléments essentiels à l’émancipation individuelle et collective, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité, et dont la vitalité contribue à l’épanouissement des populations et à la démocratie culturelle, comme au rayonnement politique et économique de la France.

Nous réaffirmons que le soutien à une création audacieuse, exigeante, novatrice, plurielle, favorisant l’émergence de nouveaux artistes, l’ouverture aux autres cultures, l’équité territoriale, le développement de la médiation culturelle pour un accès de toutes et tous à la culture sont les fondements d’une politique culturelle humaniste et progressiste.

Dans notre société déchirée par les inégalités de toutes sortes et les replis mortifères, nous sommes convaincus qu’une politique culturelle publique moderne doit être concertée dans un cadre démocratique et qu’elle doit se faire avec celles et ceux qui la font vivre.

C’est pourquoi, sans transiger sur les principes et les valeurs qui fondent les politiques culturelles publiques, dans l’objectif de les améliorer en les adaptant aux enjeux du monde contemporain et d’une modernité éclairée, nous décidons de nous réunir dans le cadre de Nouveaux Etats généraux afin d’élaborer ensemble un pacte national des arts, des patrimoines et de la culture.

Pour voir la liste des signataires et éventuellement signer l'appel :

https://www.mesopinions.com/petition/politique/appel-montreuil-arts-culture/38321?promote=true#target

 


A propos du premier débat public de l’Espace Citoyen du Val d’Yerres, par Robert Duguet


« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » René Char, « Fureur et Mystère »



L’espace Citoyen du Val d’Yerres a tenu son premier débat public le samedi 20 janvier à Yerres (91). C’est une quarantaine de citoyens qui ont participé à la discussion sur le thème : « Fédérer le peuple et/ou rassembler la gauche ». D’autres thèmes avaient été avancés dans le tract d’appel, reprenant ce thème central sous d’autres aspects :

La discussion a été enrichie par plusieurs intervenants nationaux : Roger Martelli, historien et responsable de la Revue Regards, Alain Hayot, membre de la direction du PCF, Hella Kribi de Génération.S et Pascal Troadec de France Insoumise.
L’Espace Citoyen est né d’une situation locale dans le Val d’Yerres marquée par les accords passés par Nicolas Dupont Aignan, alors député-maire, avec le FN de Marine Le Pen dans l’élection présidentielle. Malgré une mobilisation exceptionnelle des citoyens de la circonscription, des manifestations de rue sans précédent dans l’histoire de cette région, il n’a pas été possible de faire un accord de rassemblement à gauche pour reprendre la circonscription à Nicolas Dupont Aignan. La France Insoumise, dans le prolongement du reste de ses positions nationales, a fait cavalier seul. La réflexion est partie de là et les fondateurs de l’Espace citoyen ont estimé qu’il ne fallait pas rester l’arme au pied et refuser une stratégie qui mène aux défaites électorales : face à la politique de Macron qui remet en cause tous nos acquis sociaux et démocratiques, et qui ne rencontre pas pour l’instant de réponse d’ensemble du mouvement social, comment faire pour participer à la reconstruction d’une gauche digne de ce nom.

Voilà quel était le cadre général de cette réunion. Dans ce blog politique, j’en tire à titre personnel les enseignements suivants :

La gauche est aujourd’hui un champ de ruines et tout ce qui peut permettre aux citoyens de se regrouper pour discuter de la situation, des attaques dont ils sont l’objet par ce gouvernement,  d’échanger démocratiquement, de reprendre confiance dans l’action publique, doit être soigneusement entretenu et développé. Certes, lorsqu’on entend les propositions des partis qui se sont exprimés dans cette réunion, on peut avoir des divergences à exprimer. C’est l’évidence : mais il faut bien partir de cette conviction de fond ; le mouvement ouvrier et sa représentation politique ne se reconstruira que par l’outil central de la démocratie. C’est pourquoi nous avons mis au centre de la déclaration de principes de notre association, l’auto-organisation des citoyens. Comme l’énonce une chanson célèbre :

« Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni Tribun
Producteurs sauvons-nous nous-mêmes… »

Certains ont cessé de la chanter !

La question de la stratégie de rassemblement est posée : comment réunifier les forces du salariat et de sa jeunesse contre la politique de Macron ? Lorsqu’une liste de rassemblement en défense des acquis sociaux, des services publics dans l’Ile, se constitue en Corse contre les partis nationalistes, est-ce acceptable que le leader de la France Insoumise désavoue cette initiative et se félicite de la victoire des nationalistes. Précisons que les deux partis nationalistes étaient favorables aux ordonnances Macron qui détruisent le droit du travail. Polémique de ma part ? Non ce sont les faits. Je n’ai rien à ajouter à la brillante et véhémente intervention de Roger Martelli sur cette question.

Il faut approfondir et approfondir encore la discussion sur le populisme de gauche : ce n’est pas une affaire de réflexion philosophique accessoire qu’il faudrait un peu estomper pour répondre aux problèmes concrets. Certes ce n’est pas simple d’en discuter, mais un projet politique fondé sur la nécessité de reconstruire la société humaine sur d’autres bases, ne peut que se caler sur des principes. Le populisme de « gauche », dernière mode idéologique élaborée par Jean Luc Mélenchon à l’été 2014, n’est pas une issue pour sortir de la crise mais une impasse. Sans doute pour le leader de la France Insoumise est-ce le dernier tour de piste pour être élu président de la 5ème république, mais pour le mouvement ouvrier et la recomposition de ses représentations, cela ne nous rend pas service. Le populisme de « gauche » n’est pas pour moi un concept fourre-tout, même si beaucoup y mettent des contenus divers. Il repose chez Chantal Mouffe, qui s’inspire des expériences latino-américaines notamment du chavisme, sur cinq principes fondamentaux :

 

 

On a là un corpus idéologique totalement compatible avec la survie de la 5ème république. Toutes ces thématiques sont pour le moins très proches de la pensée de Charles De Gaulle. C’est ce qu’ils appellent dépasser la pensée marxiste ! C’est plutôt un peu vieillot !

Certes il y a division au sommet des confédérations ouvrières et les travailleurs, la jeunesse n’ont pas marché dans la stratégie des journées d’action. Celles-ci n’avaient pas permis de s’opposer victorieusement à la loi El Khomri. Pourquoi cette stratégie pouvait-elle être victorieuse contre les ordonnances. Laurent Berger, au nom de la CFDT, se prononce pour aider le gouvernement à faire les « réformes ». Quant à Jean Claude Mailly, il s’est engagé dans cette contre-réforme, totalement étrangère à la tradition de FO. J’engage les camarades qui me lisent à observer à la loupe ce qui se passe dans la lutte sociale aujourd’hui : dans un nombre de plus en plus important de services et d’entreprises, les travailleurs résistent, se mettent en grève et parfois obtiennent satisfaction partielle ou totale sur des revendications sectorielles. Le recul du gouvernement sur l’aéroport de Notre Dame des Landes prend place dansr cette situation sociale très mouvante. Les choses bougent, ce qui n’était pas le cas il y a six mois. Apprécions cette situation de type nouveau. Le gouvernement Macron a-t-il mangé son pain blanc ?

Voilà quelques interrogations à poser dans la situation actuelle. C’est le rôle d’une association regroupant sur la base de l’auto-organisation contre Macron et pour reconstruire une gauche démocratique de combat, de les faire discuter par le plus grand nombre.

 


 

 

 

Le populisme, parlons-en, par Alain Hayot 

Alain Hayot est membre du Comité exécutif national du PCF. Cause commune n°3 janvier/février 2017


 

Le populisme est aujourd'hui un « concept valise ». Pour autant faut-il ignorer la réalité politique et idéologique dont il est le nom ?

Le populisme fait plus que jamais l'objet d'un débat clivant. Il y a ceux qui considèrent qu'il s'agit d'une « injure polie » visant à discréditer l'autre ou d'une notion « flottante » qui ne sert pas à grand-chose ; d'autres que c'est le bon concept pour rendre compte de l'émergence, en Europe et dans le monde, de courants politiques nationalistes et identitaires, autoritaires et xénophobes, issus de l'extrême droite et de la droite, dont la caractéristique commune est de se réclamer du peuple pour mieux l'enfermer dans une nouvelle servitude ; d'autres encore, parmi les libéraux, y voient l'opportunité de retrouver la confiance des peuples en mêlant un néo-conservatisme sociétal à des politiques économiques ultralibérales de type thatchérien ; d'autres enfin, se situant paradoxalement clans le camp de l'alternative progressiste aux politiques libérales, s'en réclament explicitement, en affirmant vouloir substituer au clivage gauche/droite un rapport antagonique entre peuple et élite.

De quoi le populisme est-il le nom ?

J'ai bien conscience que le populisme est aujourd'hui un « concept valise » et qu'il est difficile parfois de démontrer son caractère opératoire. Pour autant, dans l'attente d'une meilleure théorisation, faut-il ignorer la réalité politique et idéologique dont il est le nom ? Je ne le pense pas. D'abord, parce qu'il s'agit moins d'un concept que d'une catégorie de la pratique médiatique, politique et intellectuelle. Ensuite, parce qu'il s'est imposé dans l'espace public, y compris celui de la recherche, pour qualifier l'émergence de forces politiques et d'idéologies aux sources historiques évidentes mais nouvelles par leur inscription dans le monde d'aujourd'hui. Il est urgent d'analyser ces formes contemporaines de résurrection du nationalisme, de renaissance des identitarismes ethniques et/ou religieux, de revitalisation de la xénophobie et du racisme. Leurs effets sociaux, culturels et politiques sont dangereux et attentatoires à la démocratie et aux libertés. C'est à l'extrême droite que ces courants prospèrent mais désormais ils étendent leur influence à des pans entiers des droites que l'on qualifie de « classiques ». On assiste ainsi à une large recomposition politique qui rebat les cartes au sein du camp conservateur, contribuant ainsi à son renforcement et dressant chaque jour un peu plus des obstacles aux alternatives progressistes à l'ordre établi. Il faut les analyser d'autant plus en Europe où ils parviennent à apparaître pour une part non négligeable de la population comme une alternative aux désastreuses politiques libérales.

« Occulter la lutte de classes permet aux populistes de gommer le clivage gauche/droite et d'associer ainsi des idées et des valeurs réactionnaires et progressistes. »

Ces populismes prétendent s'exprimer au nom des peuples et de leur « identité » pour mieux les sauver de la « catastrophe annoncée », mais à aucun moment ils ne posent la question de l'abolition des systèmes de domination qui pèsent sur les êtres humains et sur la nature, et règlent la marche du monde : le capitalisme globalisé et financiarisé, l'impérialisme et le néocolonialisme, le patriarcat ou encore les formes exacerbées de xénophobie et de rejet de l'autre. Ils refusent totalement l'idée même de luttes de classes opposant les classes possédantes aux classes qu'elles exploitent, dominent et aliènent. Ils veulent leur substituer des antagonismes variables qui sont autant d'impasses : les peuples contre des élites non définies, les nationaux contre les étrangers, les « guerres de religion », la chrétienté contre l'islam ou l'islam contre toutes les autres religions, ou encore le « choc des civilisations », l'Occident contre les nouveaux barbares, les purs contre les impurs...

Ces populismes peuvent présenter des figures différentes en fonction des traditions nationales, des situations géopolitiques ou des traits culturels et religieux spécifiques, mais ils possèdent des caractéristiques communes qu'il est important d'analyser pour mieux les combattre.

« Les populistes s'acharnent à déconnecter la culture de toute exigence artistique et de toute pensée critique et émancipatrice. »

Des caractéristiques communes

Les populismes font sans cesse référence au peuple. Mais il s'agit d'un peuple essentialisé, porteur d'une vérité unique voire d'une âme, fondée, certes non plus sur une conception biologique de « la race pure » (c'est encore vrai pour certains groupes néofascistes), mais sur une « identité commune », qui peut être une « identité nationale » et/ou un dogme religieux. Cette « identité » peut fluctuer en matière d'échelle : de la nation à l'Europe, de l'Occident à des visions fondamentalistes de la chrétienté, de l'islam ou de la judaïté. Elle se nourrit de l'histoire coloniale et esclavagiste qui a construit les pseudo-théories de l'inégalité des « races » et/ou des « civilisations ». Elle définit un « nous » contre tous les autres, qu'il s'agisse des pays étrangers dans le monde ou des ennemis de l'intérieur, ces « immigrés », ces « étrangers », ces « pas de chez nous », constitués en boucs émissaires de tous les maux du peuple alors qu'ils en sont partie intégrante.

Cette vision communautarisée ou ethnicisée du peuple est totalement déconnectée des rapports de classes. Elle brouille les repères sociaux, ne fait plus de différence entre ceux qui possèdent les moyens financiers et industriels donc les richesses produites et ceux qui subissent au quotidien les formes diversifiées de l'exploitation économique, de la domination sociale et de l'aliénation culturelle, au sein desquelles s'insinuent et se surajoutent le sexisme et le racisme dont les populistes se réclament ouvertement. Occulter la lutte de classes permet aux populistes de gommer le clivage gauche/droite et d'associer ainsi des idées et des valeurs réactionnaires et progressistes. C'est le fameux processus de triangulation qui permet de rallier dans un même combat des sensibilités différentes. Ainsi quand Marine Le Peu lance son mot d'ordre, « la laïcité contre l'islam », cela lui permet de créer un point de convergence entre des racistes, singulièrement les islamophobes. des chrétiens traditionalistes qui refusent l'islam pour des raisons théologiques, des partisans de la colonisation qui le rejettent pour des raisons historiques, mais aussi des féministes qui voient dans l'islam leur ennemi principal ou des républicains pour qui la laïcité est d'abord un combat permanent contre toutes les religions.

L'autoritarisme est consubstantiel au populisme parce qu'il part du principe que les peuples ne font pas l'histoire et que leur destin doit s'incarner inévitablement dans un chef charismatique, un guide capable de fédérer le peuple autour de lui et de lui indiquer la voie à suivre.

La dimension culturelle du populisme est essentielle à son efficacité sociale et idéologique. Elle s'articule autour d'un récit national et d'un repli identitaire, ethnocentrique, xénophobe et assimilationniste qui tente de priver chaque individu de son bagage culturel et de le conduire à s'intégrer à un modèle culturel unique. Ce « récit national » est totalement réécrit par des idéologues réactionnaires sur un mode unitaire et essentialisé.
S'accommodant fort bien du fait que la marchandisation impose l'idée consumériste d'une prétendue liberté de choix dans une « offre de produits culturels » fabriqués à la sauce de l'audimat et du « moins-disant culturel » , les populistes s'acharnent à déconnecter la culture de toute exigence artistique et de toute pensée critique et émancipatrice. Ils la réduisent à un dérivatif immédiat, la « télé-réalité » par exemple, fort éloignée du quotidien vécu par les gens. Eux savent ce que veut le peuple, « du pain et des jeux ». L'effet recherché n'est rien moins que l'anesthésie des « classes dangereuses », la fabrication de l'aliénation culturelle, la servitude volontaire et l'acceptation de l'ordre inégalitaire.

Le culte du chef

Les populismes mettent fondamentalement en cause le cœur des « Lumières » : la rationalité dans l'analyse des origines de l'humanité comme dans la connaissance de la marche des sociétés, toute recherche universelle d'un bien-être commun et la question clé de la démocratie. Au pouvoir ou dans l'opposition, ils sont d'ailleurs à l'origine de dérives autoritaires et sécuritaires aujourd'hui généralisées en France, en Europe et dans le monde. Cet autoritarisme est consubstantiel au populisme parce qu'il part du principe que les peuples ne font pas l'histoire et que leur destin doit s'incarner inévitablement dans un chef charismatique, un guide capable de fédérer le peuple autour de lui et de lui indiquer la voie à suivre. Cette théorie de l'homme providentiel s'appuie sur la vision réactionnaire des foules développée au début du XXe siècle par Gustave Le Bon. Selon lui, les peuples fonctionnent, non à l'intelligence des situations, des intérêts à défendre ou à un imaginaire révolutionnaire, mais à des émotions immédiates, à des affects, voire à une hystérie collective annihilant tout esprit rationnel et critique. Ils ont donc, selon cette théorie, un absolu besoin de confier leur destin à un individu qui saura incarner et exprimer leurs désirs et leurs aspirations dans un rapport quasi charnel avec eux.

Le « chef» va exercer le pouvoir directement et sans corps intermédiaires parce qu'il est le seul à comprendre et à savoir gouverner son peuple. C'est pourquoi les régimes populistes - en cela ils sont aujourd'hui rejoints par les néolibéraux - s'en prennent à tous les corps intermédiaires : les parlements transformés en chambres d'enregistrement des décisions du « leader » ; les collectivités locales à qui on retire toute autonomie au profit d'une technostructure verticale et étatiste ; les syndicats accusés de faire écran clans les entreprises entre les travailleurs et les patrons et auxquels on veut opposer une collaboration de classe à la base parfaitement assumée au nom de l'efficacité économique, niant ainsi toute utilité à un syndicalisme de lutte à une échelle confédérale et interprofessionnelle. La dérive autoritaire et la haine des corps intermédiaires débouchent inévitablement sur la mise en cause de la séparation des pouvoirs, en particulier le pouvoir judiciaire et celui de la presse, et pour finir l'atteinte aux libertés individuelles et collectives.

« La vision de Chantal Moufte d'un peuple se rassemblant à l'affect autour d'un chef, fût-il charismatique, outre qu'elle est foncièrement antidémocratique, évacue les rapports de classe au profit d'une image unitaire du peuple s'opposant à une élite. »

Du populisme au libéralisme autoritaire

On le voit, les idéologies populistes n'ont fondamentalement pas pour objectif l'émancipation des peuples et encore moins celle des êtres humains. Elles constituent des impasses, voire des roues de secours pour sauver un système capitaliste profondément en crise et qui a perdu la confiance des peuples. C'est d'autant plus vrai qu'aujourd'hui leur influence ne se réduit pas à la recomposition des droites extrêmes et des extrêmes droites. Entièrement ou par fragments, elles occupent le débat public et imposent leur hégémonie culturelle. C'est ainsi que les néolibéraux n'hésitent plus à renier certains principes fondateurs du libéralisme, pour intégrer dans leur discours et leur pratique des dimensions essentielles de l'idéologie populiste. L'affirmation par Emmanuel Macron d'un pouvoir monarchique, quasi « mystique » et jupitérien, s'accompagne ainsi d'une dérive autoritaire et sécuritaire contre les libertés, d'un antiparlementarisme primaire où les élus sont réduits à une fonction d'expertise, d'un tissu local et social vidé de sa substance démocratique, enfin d'une offensive antisociale sans précédent, s'en prenant au mouvement syndical avec une violence inouïe : verbale avec la morgue et l'arrogance qui semblent le caractériser, physique quand on voit la violence policière qui s'abat sur les mouvements sociaux. Il y a des dimensions populistes au pouvoir macronien.

Sur le « populisme de gauche »

L'émergence à la gauche de l'échiquier politique de courants qui se réfèrent explicitement au populisme et lui trouvent des vertus nécessaires à la prise de pouvoir trouve son origine en
Amérique latine au sein d'une social-démocratie qui refuse à la fois le ralliement à un marxisme révolutionnaire incarné sur ce continent par le Che et l'expérience cubaine et l'adhésion au « blairisme » triomphant en Europe.

« "Le populisme de gauche" est un oxymore, il y a une contradiction antagonique entre les deux termes. »

Pour m'en tenir à la France insoumise, une question se pose : le « populisme de gauche »
revendiqué par ses principaux dirigeants (Jean-Luc Mélenchon dans plusieurs textes ou encore Alexis Corbière et Charlotte Girard lors des débats récents à la Fête de l'Humanité), est-il compatible avec le nécessaire rassemblement de toutes les forces alternatives dans le combat contre Macron ? Ma réponse est positive, tant est forte l'exigence unitaire dans le pays. Mais je pense aussi nécessaire qu'un débat ait lieu sur le concept de gauche que la FI rejette désormais parce que galvaudée par les dernières expériences socialistes, pour en renouveler la définition et la politique à promouvoir. Certes, la FI semble de plus en plus assumer son discours populiste qu'elle qualifie d'« humaniste » pour se différencier du FN, et privilégie une stratégie autonome d'union du peuple autour d'elle au détriment d'une alliance à gauche qu'elle qualifie de « vieille politique ». Ce débat public et citoyen doit donc porter sur les contenus de l'alternative comme sur les modalités du rassemblement. Il y va de l'avenir des luttes sociales et du mouvement de transformation dans notre pays. En même temps, il me parait indispensable de poser la question suivante : le populisme est-il une bonne voie pour la transformation sociale en France et en Europe ?

Afin d'ouvrir ce débat, je veux dire ici pourquoi je réponds négativement à cette question. Pourquoi se réclamer du populisme me semble dangereux pour l'avenir du mouvement transformateur ? Parce que « le populisme de gauche » est un oxymore et qu'il y a une contradiction antagonique entre les deux termes. En premier, parce que la vision de Chantal Moufte d'un peuple se rassemblant à l'affect autour d'un chef, fût-il charismatique, outre qu'elle est foncièrement antidémocratique, évacue les rapports de classe au profit d'une image unitaire du peuple s'opposant à une élite, là encore mal définie, et ne permettant pas d'analyser clairement les classes et les intérêts en présence. En second lieu, si la lutte de classes est remplacée par une opposition entre un peuple et des élites, que fait-on quand on s'est débarrassé des élites, même en admettant, compte le dit la FI, qu'on les assimile aux oligarchies financières ? Dans la vision populiste du inonde il y a, qu'on le veuille ou non, l'idée que ce n'est pas le peuple qui fait l'histoire mais ses représentants, le chef et la force politique à qui il a confié son destin et qui doivent le guider vers le bonheur auquel il a droit. Il s'agit donc bien d'un bonheur octroyé ou pour dire les choses autrement, d'une volonté de faire le bonheur du peuple à sa place. Le comportement « avant-gardiste » de la FI, sa forme d'organisation, non démocratique de son propre aveu, pyramidale et centraliste, enfin le caractère tribunitien de son leader laissent volontiers penser que la FI partage cette conception de la politique. Ce n'est pas celle des communistes français aujourd'hui, précisément parce qu'ils ont tiré les enseignements de leur histoire et de celle du XXe siècle. En cette année 2017, centenaire de la révolution d'Octobre, est-il besoin de rappeler qu'« il n'y a pas de processus révolutionnaire abouti sans un développement ininterrompu de la démocratie, dans tous les domaines [_.] sans action et maîtrise consciente du processus politique par le peuple » (Pierre Laurent).
« Le populisme appartient fondamentalement à la tradition historique et politique des droites, quel que soit le courant auquel elles se rattachent. »

En guise de conclusion provisoire

Le populisme, comme je l'ai montré dans la première partie de ce texte, appartient fondamentalement à la tradition historique et politique des droites, quel que soit le courant auquel elles se rattachent. Les forces de gauche, le mouvement ouvrier, les courants progressistes et humanistes l'ont combattu à juste raison et souvent avec une grande vigueur. Je ne pense pas qu'emprunter la voie populiste, même en la dépouillant de ses oripeaux racistes et en la dotant d'un programme de changement, puisse constituer un moyen de faire reculer les forces réactionnaires et d'accéder au pouvoir. Le déficit démocratique et citoyen, la cohérence identitaire, nationaliste et autoritaire, l'antihumanisme foncier et le rejet de l'autre que contient une telle démarche constituent toujours, l'histoire l'a montré maintes et maintes fois, une sorte de péché originel qui revient, tel un boomerang, dans un sens contraire aux intérêts dos peuples.

 


 

La destruction du baccalauréat et l'offensive générale contre l'école de la République, par Denis Collin

21 janvier 2018

Source La Sociale :  http://la-sociale.viabloga.com/news/la-destruction-du-baccalaureat-et-l-offensive-generale-contre-l-ecole-de-la-republique



Il y a les mesures déjà actées et celles qui sont dans les tuyaux. Il est nécessaire de saisir la cohérence d’ensemble de cette opération de dynamitage de l’éducation nationale qu’organise le ministre Blanquer, mettant en application dans ce secteur la politique très cohérente du président de la république.

Blanquer avait averti dans une intervention devant l’association Sens Commun : il faut faire bouger 10 à 15% du système pour entrainer ensuite un bouleversement radical. Penseur de la droite, Blanquer (qui a occupé des responsabilités importantes quand Chatel était ministre) a élaboré son programme en liaison avec un club de la droite libérale, l’Institut Montaigne et en reprenant quelques-unes des idées de Darcos. Avec une certaine intelligence de la situation, il a commencé par flatter les professeurs en faisant mine de vouloir mettre un terme à la folie pédagogiste portée depuis plusieurs décennies par tous les ministères de droite ou de gauche. Lui qui, lorsqu’il était recteur de Créteil, avait inventé la cagnotte pour inciter les élèves absentéistes à retourner en cours, prétend vouloir restaurer l’autorité. À ce pédagogisme largement discrédité, il veut substituer les neurosciences qui sont chargées de transformer cet antique art de la transmission du savoir en une technoscience indiscutable. L’autre volet, le plus important et le moins connu est la transformation de la structure de l’éducation nationale, en donnant une large autonomie aux chefs d’établissements qui pourraient définir leur propre projet pédagogique et recruter eux-mêmes les professeurs. Du même coup, les établissements publics seraient insérés comme entités autonomes sur le marché de l’éducation et nous irions vers une privatisation de fait d’une bonne part de l’éducation nationale. Blanquer n’a jamais caché que son modèle était celui du Royaume-Uni. Voilà pour la ligne générale.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’heure, c’est la réforme du lycée qui concentre l’attention et par la même occasion la réforme du recrutement de l’enseignement supérieur.

Premier temps : le remplacement d’APB par « Parcours-Sup ». Le système APB (admission post-bac) est accusé d’avoir entraîné le chaos conduisant plusieurs filières universitaires à choisir, faute de places suffisantes, leurs candidats  par tirage au sort. Le système informatique APB n’était pour rien dans cette situation chaotique (qui n’a touché cependant que quelques milliers de candidats, soit à peine 0,5% du total). En fait, il n’y avait pas assez de place à l’Université parce que l’Université est le parent pauvre du système éducatif et que personne n’a anticipé les effets du « baby-boom » de l’an 2000 – ce qui était pourtant assez facilement prévisible. Bref, on a saboté le service public pour ensuite mettre en cause radicalement ses principes, c’est-à-dire le droit pour tout bachelier de s’inscrire dans la filière universitaire de son choix, le baccalauréat étant le premier grade universitaire (les jurys de bac sont d’ailleurs présidés par des universitaires). On allègue non seulement le trop plein mais aussi le niveau insuffisant des nouveaux étudiants qui se traduit par un taux d’échec important en première année de faculté. Quand on veut noyer son chien… À cela, on peut répondre, primo, que le taux d’échec en première année à l’université a toujours été important, surtout depuis qu’on a supprimé cette année de filtrage qu’était la « propédeutique ». Mais cela fait maintenant plus d’un demi-siècle ! Si on peut incontestablement admettre que d’assez nombreux étudiants n’ont pas le niveau souhaitable pour faire des études universitaires, la raison en est dans la course de type « plan soviétique » à la réussite au baccalauréat. On est à plus de 95% de réussite dans la filière S, ce qui signifie que le baccalauréat est « démonétisé ». Il y a bien toujours quelques élèves qui ratent le bac, mais c’est uniquement pour sauver les apparences d’un examen (comme les 5% qui ne votent pas pour le dictateur sont là pour donner l’illusion de la démocratie). En réalité, la suppression de facto des redoublements et la pression pour que tout le monde ait le bac, sont la cause immédiate de la situation dramatique de nombre d’étudiants complètement « largués » en première année. Au lieu de redonner de sa valeur au bac, au lieu de rétablir un haut niveau d’exigence intellectuelle dans les lycées, le ministre a décidé d’enterrer le bac – tout en affirmant qu’il fallait le remuscler – en instituant une sélection à l’Université, fondée sur les appréciations des professeurs des lycées et l’examen des dossiers par les universités, de telle sorte que les étudiants ne pourront plus entrer dans la filière de leur choix, mais devront aller en gros là où le système leur dit d’aller sur la base de dix vœux parmi lesquels il n’est plus possible d’établir de préférences. Dans ce dispositif, il est à noter que l’on demande aux professeurs de lycée de présélectionner les étudiants, d’indiquer que untel pourrait aller en médecine et que tel autre n’a pas le profil pour faire une classe préparatoire. En dehors de tout critère objectif, sur la base leur « intuition » les professeurs aurait barre sur l’avenir de leurs élèves. Beaucoup refusent d’assumer ce rôle exorbitant, qui n’est pas le leur. Sans parler des conséquences sur la vie des lycées : pressions parentales pour avoir de bonnes appréciations, pression de la hiérarchie, etc.

La deuxième est la réforme globale du lycée. Le ministre Peillon avait indiqué qu’il fallait faire sauter le triptyque « une classe, une discipline, un professeur » hérité de l’enseignement des Jésuites (sic).  Plusieurs tentatives allaient dans ce sens depuis un bon moment : les groupes de niveau en langues, l’aide personnalisée, etc., mais cela ne touchait que les marges. Le projet en cours de rédaction se propose d’aller beaucoup plus loin. Il s’agit de faire éclater les filières et donc de supprimer les classes. En première, les élèves choisiraient deux dominantes et des options. En outre la semestrialisation permet d’envisager la situation où les élèves n’auraient par les mêmes professeurs dans la même discipline pour une année. L’examen qu’on appellerait encore « baccalauréat », réduit à 2 épreuves, se tiendrait à la fin du mois de mars de la terminale et ce sont ces résultats qui détermineraient l’entrée dans l’enseignement supérieur, la philosophie et un grand oral (une sorte de TPE revu et corrigé) complèteraient ce soi-disant baccalauréat – toutes autres « mineures » ou « options » étant évaluées par « contrôle continu ». Les grandes lignes du projet sont assez claires, seuls les détails restent à ficeler : combien d’heures d’enseignement à supprimer, quel poids pour les options ? Il y aura des concertations (pendant 15 jours) et l’affaire sera expédiée.

Plusieurs conséquences s’en déduisent. La première étant que l’importante part de contrôle continu fera que le baccalauréat ne sera plus un diplôme national et donc ne donnera pas les mêmes droits à tous suivant l’établissement où ils ont obtenu cet examen. Entre autres conséquences, cela percutera directement les conventions collectives de branche qui déterminent les salaires « plancher » en fonction d’une grille de qualifications reconnues nationalement, le baccalauréat étant aujourd’hui encore l’une de ces qualifications.

Deuxième conséquence : le système majeures/mineures  privera le baccalauréat de sa valeur d’examen évaluant une culture générale et donc la suppression des filières aura pour conséquence directe de déterminer en bonne partie le parcours supérieur des élèves dès l’entrée en classe de première, sans vraie possibilité de bifurquer.

Troisième conséquence : le nouveau système permettra une « optimisation » des moyens qui dégradera sévèrement les conditions de travail des professeurs. La multiplication des couples de matières dominantes en lieu et place des filières permettra de remplir les salles de classe de manière optimale. Les matières qui ne figurent parmi les majeures pourraient fort bien voir leurs horaires réduits drastiquement. Mais les horaires de mathématiques sont eux aussi sérieusement menacés.

Bref, cette réforme du baccalauréat s’inscrit dans l’objectif général de diminution du nombre de fonctionnaires. Les coupes sombres dans les concours de recrutement des professeurs annoncent la couleur. Ajoutons que la  semestrialisation des cours pourra s’accompagner de la mise en œuvre complète de l’annualisation du temps de travail des professeurs, selon un principe qu’avaient déjà posé les « décrets Hamon » de 2014. Un professeur pourrait faire 20 heures le premier semestre et 14 heures le second. On peut aussi imaginer que les professeurs dont l’enseignement se terminerait en mars ou avril pour l’année de terminale verraient leurs obligations de service révisées à la hausse pour 6 ou 7 mois qu’ils sont présents devant les élèves. Bref l’explosion du vieux lycée (dont la structure est de fait quasi inchangée depuis sa création) permettra au gouvernement de mettre en place une nouvelle « gestion des ressources humaines », fondée sur les principes ultra-modernes de précarité, flexibilité, mobilité et productivité. Gageons d’ailleurs que les neurosciences viendront opportunément compléter l’arsenal déployé pour en finir avec le métier de professeur, tel qu’on l’entendait encore jusqu’à aujourd’hui.

Il faut bien comprendre que tout cela ne tombe pas du ciel. Le gouvernement Macron-Blanquer peut s’attaquer avec une telle radicalité à l’un des piliers de l’institution scolaire parce que celle-ci est déjà vermoulue, parce que ses fondations ont été minées depuis plus de quatre décennies. La démocratisation (en fait l’application du plan Langevin-Wallon issu des projets du Conseil National de la résistance) s’est faite selon des modalités qui en ruinent le contenu. On a ouvert le secondaire à tous (et pas simplement aux enfants « bien nés ») mais en interdisant progressivement la transmission des savoirs, de la « grande culture ». Quand les enfants d’ouvriers ont commencé à peupler les lycées, nos dirigeants ont jugé qu’un enseignement au rabais, c’était toujours assez bon pour eux ! Quand Jospin fait adopter en 1989 une loi d’orientation qui stipule que « l’élève est au centre » et que « l’apprenant doit construire lui-même son propre savoir », il propose ni plus ni moins que la liquidation de la transmission. Toutes les « réformes » depuis 1989 sont des essais (souvent réussis, hélas) de mise en œuvre de cette « mère de toutes les réformes ». Donc s’il faut organiser la mobilisation la plus large pour bloquer la réforme du lycée et la destruction du baccalauréat, il est aussi absolument indispensable d’entreprendre une réflexion de fond sur la nature et les missions de l’école républicaine, car le simple retour à l’école Vallaud-Belkacem, à la situation de 2017, ne peut satisfaire personne...

 


Alexander Dubček (7 novembre 1921 - 7 novembre 1992), premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque en 1968-1969

Tchécoslovaquie : le 5 janvier 1968, par Jean Jacques Marie

Source : La Tribune des Travailleurs, hebdomadaire du POID



En 1967, une crise économique, sociale et donc politique latente s’annonce, de plus en plus mal masquée par la mainmise du parti unique stalinien sur le pays et sa propagande. Sous la houlette de la doublure locale de Brejnev, Antonin Novotny, la situation se détériore et un mécontentement sourd gagne une bonne partie de la classe ouvrière tchécoslovaque, la classe ouvrière la plus développée et la plus qualifiée de tous les pays d’Europe de l’Est dit de démocratie populaire. Un ressentiment particulier gagne la population de la Slovaquie, laissée à la traîne... Le premier choc public éclate au congrès des écrivains slovaques de la fin juillet 1967 ; l’écrivain Ludvik Vaculik y prononce un véritable réquisitoire contre la caste dirigeante. Le comité central réuni en septembre exclut du parti Vaculik et deux autres écrivains protestataire, Antonin Liehm et Ivan Klima, et prend le contrôle de l’hebdomadaire des écrivains, Literarni  Noviny.

Au même moment, des étudiants tentent de créer un syndicat indépendant. Malgré des sanctions prises contre leurs principaux responsables fin octobre, des centaines d’étudiants, las des coupures d’eau et de chauffage permanentes, descendent dans la rue et se heurtent à la police qui arrête une soixantaine d’entre eux. L’émotion est si vive que le quotidien des syndicats officiels lui-même, Prace, affirme : « il ne fait pas de doute que les exigences des étudiants étaient justifiées. » C’est là l’un des signes de la crise qui provoque des failles dans les sommets...

Le 5 novembre 1967 à l’université Charles, un meeting de plus de 1000 étudiants exige une enquête sur les brutalités de la police. Un second meeting, encore plus massif, le 20 novembre, reprend et amplifie ses revendications.

Pierre Broué, dans son « Printemps des peuples commencent à Prague », donne de la situation qui se dessine alors une brève analyse très pertinente : « Le mouvement qui vient de se déclencher peut aller très loin. En 1956, en effet, en Pologne comment Hongrie, tout a commencé aussi par la fronde des écrivains... ; Et après, les étudiants se sont à leur tour mis en branle, exigeant la liberté de parole, de réunion, de manifestation, de pétition... Quelques semaines, c’était à son tour la classe ouvrière qui déployait dans les rues ses larges colonnes, et élisait ses conseils ouvriers, manifestait, faisait grève... Et l’appareil du parti se fissurait et volait en éclats. Cette expérience historique capitale, celle de 1956, les étudiants et les et vous et les ouvriers de Prague ne la connaissaient sans doute pas. Mais les dirigeants russes et les dirigeants tchèques la connaissent et l’ont parfaitement assimilé ».

Ils vont donc tenter d’empêcher que se répète la conjonction entre le mouvement des intellectuels et des étudiants, d’un côté, et celui des ouvriers, de l’autre, qui avait failli leur être fatal en 1956. Il faudrait pour cela que l’appareil ne se déchire pas... C’est pourtant ce qu’il fait. Quelques jours après le plénum du comité central du 30 et 31 octobre, le présidium du comité central (l’équivalent du bureau politique) se déchire sur une question d’importance apparemment minime : ce Novotny exerça à la fois les fonctions de secrétaire général du parti et de chef du gouvernement. C’est le seul exemple dans les pays de l’Est. Le régime politique n’en est nullement modifié. Seul est affecté l’équilibre instable entre les cliques à l’intérieur de la bureaucratie dirigeante. Le présidium se divise en deux fractions égales : cinq pour la séparation des deux fonctions, cinq pour le maintien.

Un plenum du comité central se réunit les 19 20 et 21 décembre pour trancher. Novotny, sans doute conseillé par Brejnev et qui, en apparatchik expérimenté, sait que les fissures au sommet peuvent se transformer en failles jusque dans les profondeurs de la société, fait voter par la réunion la création d’une commission chargée d’étudier la question. Derrière cette façade les armes s’aiguisent et les fractures s’élargissent. Une fraction de l’état-major de l’armée prépare un coup de force pour soutenir Novotny. Une autre fraction s’y oppose et dénonce « l’illégalité des pressions sur le comité central ». Le plénum du comité central, qui reprend le 3 janvier se conclut le cinq. Novotny accepte de ne plus être secrétaire général du parti et propose lui-même Alexandre de Dubcek à ce poste. Dubcek semble présenter toutes les garanties : il a été formé comme cadre à l’école supérieure du comité central du PC de l’Union soviétique. Le communiqué final affirme que les débats du comité central se sont déroulés dans « un ferme esprit d’unité ». Mais nul n’est dupe.
Et ce rituel bureaucratique litanique ne fait qu’aiguiser la crise que les décisions adoptées pour calmer le jeu et les masses tentaient de masquer et de régler. Ce 5 janvier, au rebours des espoirs de toutes les parties prenantes de ces décisions, est l’étincelle qui va mettre en quelques mois le feu aux poudres.

Notes :

1) Brejnev est le secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique à partir de 1964. Novotny succède à Gottwal, mort à Moscou au lendemain du rapport secret de Khrouchtchev de mars 1956. Ce rapport dénonce le « culte de la personnalité » de Staline.
2) Pierre Broué, « le printemps des peuples commence à Prague », supplément à la Vérité numéro 542, page 20.

 


Sanctuaire, par Laurent Joffrin

Directeur de la publication de Libération  

Jeudi 11 Janvier 2018

Source : http://www.liberation.fr/france/2018/01/11/sanctuaire_1621852

 



Depuis les premiers temps de la chrétienté, il est entendu que les églises sont ou doivent être des asiles inviolables où peuvent se réfugier les réprouvés de la terre, hors d’atteinte de la maréchaussée. La république des droits de l’homme, jusqu’ici, possédait une institution de ce genre pour les étrangers, pour les réfugiés et pour tous les oubliés qui cherchent un toit provisoire, les centres d’accueil de nuit. C’est fini. Désormais des équipes mobiles diligentées par le ministère de l'intérieur peuvent y pénétrer pour vérifier la situation des personnes accueillies. C’est pourquoi la protestation contre la mesure va bien au-delà du cercle habituel des défenseurs des migrants. La conférence des évêques, par exemple et il n’y a là rien qui doive au hasard, s’est jointe à un large front du refus. La fin de cette exception millénaire est aussi un symbole, celui d’un durcissement inédit de la politique d’immigration en France. « Force est de constater que la droite n’est jamais allée aussi loin dans ce domaine ». Qui le dit ? Christian Estrosi, qui n’est guère coulant en la matière, c’est le moins qu’on puisse dire.
 
Doublement de la durée de rétention, raccourcissement des délais de recours et intention affichée d’accroître sensiblement le nombre des expulsions, les majorités conservatrices n’avaient pas pris de mesures aussi contraignantes. Charles Pasqua n’y pensait guère, Nicolas Sarkozy en rêvait et Emmanuel Macron le fait. Il y a dans cette affaire une urgence, retirer la circulaire de Gérard Collomb qui supprime tout sanctuaire pour les migrants, ne serait-ce que pour une nuit, et qui contredit une tradition multiséculaire, bien antérieure à la révolution, qu’on retrouve même dans l’antiquité grecque ou romaine. La France d’aujourd’hui plus dure, sur ce point, que César, Auguste, Alexandre ou Louis XIV ? Voilà qui ne redorera pas le blason de la patrie des droits de l’homme.

 


Le deuxième portrait de Frida Kahlo, par l'artiste Marko, rue de l’Ourcq, Paris 19ème arrondissement, 2015.

L’espace Citoyen du Val d’Yerres organise un débat public le 20 janvier, présentation par Robert Duguet.

Fédérer le peuple et/ou Reconstruire la gauche...



En tant que militant anticapitaliste j’ai participé à la constitution d’une association, dénommée « Espace citoyen du Val d’Yerres », couvrant principalement les communes de Yerres-Crosne-Brunoy-Montgeron. Cette initiative, prise par des militants appartenant à plusieurs sensibilités de la gauche, nous a semblé nécessaire après la calamiteuse campagne législative de l’an dernier : dans notre circonscription nous étions confronté au fait que le député Nicolas Dupont Aignan avait passé accord avec le FN de Marine Le Pen. Beaucoup de nos concitoyens n’ont pas accepté ce fait et des manifestations importantes ont eu lieu à Yerres. Il nous semblait opportun de réunir derrière une candidature unitaire tous ceux et celles qui s’opposait à l’orientation du député sortant et de confirmer le bon score réalisé par Jean Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle et qui refusait la dérive pro-macroniste de la gauche social-libérale. La France Insoumise, mouvement de Jean Luc Mélenchon, a rejeté toute alliance avec d’autres composantes, et a en particulier jeté l’ostracisme contre le PCF, ajoutant de ce fait un élément supplémentaire dans la décomposition de la gauche. Nous ne pouvions l’accepter.

Il nous a donc semblé indispensable de créer un lieu politique de libre discussion démocratique et de prendre date pour reconstruire une gauche digne de ce nom : dans le champ de ruines qu’est aujourd’hui la gauche, il faut rendre la parole aux citoyens et leur proposer des outils pour comprendre la situation. Il faut que les citoyens reprennent confiance dans l’action publique et s’auto-organisent.

L’article 1 de nos statuts stipule ceci :

« L’« Espace citoyen du Val d'Yerres » a pour objectif de regrouper tout-es les citoyens-nes qui souhaitent construire un nouveau projet politique et social de gauche. Ce projet porterait l'avènement d'une République laïque, sociale et écologique et d'une société émancipatrice qui éradiquerait toute forme de discrimination.
Elle regroupe celles et ceux qui veulent réfléchir et participer à l'élaboration des principales mesures qui permettraient de sortir de la crise économique, sociale et écologique dans laquelle le capitalisme a plongé l'humanité. »

Partis de la réflexion qu’un seul courant politique, en l’occurrence France Insoumise, ne peut à lui seul affronter la politique de Macron et reconstruire le front politique d’une gauche de rupture anticapitaliste, nous sommes amenés aujourd’hui à une réflexion approfondie sur le populisme de gauche, puisque Jean Luc Mélenchon, après sa rupture avec le Front de Gauche, rallie les thèses de Chantal Mouffe.

Nous proposons de mener le débat sur cette question, vous trouverez dans le texte du tract les éléments que nous avançons pour notre débat public du 20 janvier.

Il est des période de l'histoire où tout semble perdu, il est aussi d'autres périodes où une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine...

 



 

5 janvier 1968, il y a 50 ans commence Prague, par Robi Morder

Source : Mediapart Le Blog de Robi Morder


 

Présentation: Il y a 50 ans, le 5 janvier 1968 Dubcek remplace Novotny à la direction du Parti communiste tchécoslovaque. Plus qu’une révolution de palais, c’est le début du « Printemps de Prague ». Comme le soleil, 1968 se lève à l’Est, avec la promesse d’un « socialisme à visage humain », celui d’une dynamique d’autogestion incarnée par les conseils de travailleurs.

Robi Morder, « L’autogestion au prisme du printemps de Prague. Le mouvement des conseils de travailleurs en Tchécoslovaquie en 1968 et 1969 », in  l’Encyclopédie internationale de l’autogestion, éditions Syllepse 2010-2015.

« Prague n’a touché l’opinion révolutionnaire que dans la semaine de sa chute ». (Gilles Martinet, Les cinq communismes, ).

Les changements intervenus début 1968 au sein du Parti communiste tchécoslovaque, remplacement de Novotny par Dubcek à la tête du Parti communiste en janvier, puis par Svoboda à la présidence de la Fédération en mars, ne se réduisaient pas à une révolution de Palais. La « société civile » mise en mouvement, s’était engouffrée dans les brèches : abolition de la censure, liberté d’expression, et au sein même des entreprises naissance de « conseils d’entreprise » ou « conseils de travailleurs » qui vont se multipliant et se coordonnant principalement après le 21 août 1968 jusqu’à la fin 1969.

La civilisation au carrefour, la Tchécoslovaquie au feu rouge

Crise économique et réformes dans les années 1960.

Au début des années 1960, les difficultés économiques se traduisent tant par la baisse du revenu national brut, que des salaires nominaux et réels. « Le culte du plan » est mis en cause (Radoslav Selucki, 1963). Une réforme économique est tentée, avec une place plus importante donnée aux directeurs d’entreprise, entreprises plus autonomes dans une planification désormais indicative. Les blocages au sein du parti, des appareils de l’Etat, et surtout des organes économiques et de planification amènent le 13ème congrès du PCT en 1966, à constituer, en plus de l’équipe d’Ota Sik chargée de la réforme économique, une « commission d’Etat pour la gestion et l’organisation ». Il est question d’accorder une place plus importante à la « participation ouvrière ». Les réformateurs doivent chercher l’appui d’autres forces sociales, et certains d’entre eux n’entendent pas se contenter de remplacer les bureaucrates par des technocrates. Parallèlement, à partir de 1963, année du troisième congrès des écrivains qui dénonce le culte de la personnalité, une certaine libéralisation politique – limitée mais réelle, aboutit des changements : libérations de prisonniers politiques, réhabilitations de condamnés des procès des années 1950, voyages à l’étranger plus aisés, modifications du code du travail. Ces processus, impulsés par la direction et une partie de l’appareil du PCT, avec l’appui des intellectuels, amoindrissent la rigidité bureaucratique dans la vie quotidienne des groupes sociaux.

Travail et travailleurs à l’ère de la révolution scientifique et technique.

La Tchécoslovaquie disposait déjà d’un prolétariat développé dans l’entre-deux-guerres. La composante ouvrière forte en 1947 (53%), augmente légèrement (57,6% en 1970), ce sont les effectifs d’employés qui doublent dans le même temps (de 16% à 31,7%).  L’industrialisation  a provoqué d’intenses migrations vers les villes, alimentant particulièrement l’industrie lourde. En 1970, les 3800000 travailleurs se trouvent en majorité dans l’Industrie. L’autre (petite) moitié se partageant entre la construction (11%), les transports  (8%), le commerce (5%) l’agriculture et forêts (10%), et autres (12%). Les statistiques confirment une promotion ouvrière certaine, et une part non négligeable d’anciens ouvriers a intégré l’appareil de gestion, ce qui ne signifie pas gestion ouvrière. En 1963 sur 11 941 directeurs et adjoints, seuls 2822 ont une instruction supérieure, situation critiquée par les réformateurs qui y voient une grande faiblesse de l’encadrement.

Sous la direction du philosophe Radovan Richta, une équipe pluridisciplinaire de 45 spécialistes, constituée sur l’initiative conjointe du comité central du PCT et du président de l’Académie des sciences, rend publique en 1966 une synthèse de ses travaux, sous l’intitulé La civilisation au carrefour. Au cœur de cet ouvrage, la « révolution scientifique et technique » (RST) et ses conséquences sur la société. la RST inverse la tendance à la parcellisation des tâches issue de la révolution industrielle, l’automation élimine la masse de travail simple et transforme le travail complexe. Avec la « révolution tertiaire », la transformation du travail humain en activité créatrice implique une « révolution des qualifications » et une « révolution dans l’éducation », Une transformation radicale doit toucher les systèmes d’organisation et de commandement et réduire la dichotomie entre dirigeants et dirigés. De manière différente de ce qui existe dans les pays capitalistes. La RST doit être utilisée à des fins humaines. L’équipe de Richta met l’accent sur le développement de la formation et des qualifications, pour mettre en pratique des modèles de gestion faisant appel à l’initiative humaine, ce qui concerne non seulement les entreprises, mais l’ensemble de la société.

 1968/1969 : feu vert pour les conseils de travailleurs

Tout au long de 1968 et 1969, la participation à la gestion et la place des ouvriers dans le système politique restent étroitement imbriqués. Le « processus d’en bas » prend le dessus, avec des objectifs structurels modifiant qualitativement les processus de réformes.

 L’expérience du mouvement ouvrier

L’expérience de la classe ouvrière tchécoslovaque est riche. En Août 1944, les syndicalistes jouent un grand rôle dans la mise en place des nouvelles institutions. Des conseils d’entreprise sont censés jouer un rôle dans le contrôle de la production et la gestion des usines.  Toutefois ils perdent rapidement toute indépendance. Après la prise du pouvoir par le Parti communiste la fonction revendicative  des syndicats se transforme en instrument de mobilisation des travailleurs pour la production. « L’effort du travailleur » est la forme prônée de la « participation des travailleurs à la gestion ». Les organes syndicaux dans l’entreprise bénéficiaient, en principe, d’attributions étendues (préparatifs du plan, conclusion des conventions collectives, avis sur les investissements).  Les décisions de la direction d’entreprise sont soumises à l’approbation syndicale (sur les salaires, les heures de travail, les primes, l’embauche, le licenciement, la répartition des travailleurs dans les catégories de classification). Mais ces droits sont en réalité soumis aux directives émanant du gouvernement.  Le directeur d’usine, est choisi en général par l’Etat, c’est à dire par le parti au pouvoir. En vertu de son « rôle dirigeant » la cellule du parti supplante la section syndicale.

 Premiers vents printaniers dans les usines

Après l’appareil, après les intellectuels et les étudiants, c’est le tour des travailleurs. L’autogestion est un sujet de discussion dans les usines. En avril 1968, le PCT adopte un programme d’action qui annonce le principe de l’autogestion de la propriété sociale (et non plus d’Etat) sans en définir les contours. Faisant pression sur les directions, la base syndicale se mobilise. Dès la mi-mai se réunissent commissions, assemblées pour préparer une loi sur « l’entreprise socialiste ». Des grèves éclatent contre l’incompétence de certains dirigeants d’entreprise. Des conseils commencent à se mettre en place début juin, dans les forteresses ouvrières de CKD-Prague (usine W. Pieck)  et à Skoda Plzen.

Partant des problèmes matériels et économiques, le mouvement des conseils prend une dimension politique : la participation démocratique tant dans l’entreprise que dans la société.  D’un côté des économistes et des directeurs, soutenus par les organes dirigeants du parti et du gouvernement, ne pensent attribuer aux conseils que des pouvoirs limités dans un système de cogestion, pour créer un climat favorable à la rationalisation de la gestion et à l’augmentation de la productivité. Le parti utiliser le terme de « conseils d’entreprise » plutôt que « conseils de travailleurs ».

Une autre conception d’inspiration autogestionnaire s’affirme. Les conseils doivent d’élaborer eux-mêmes les objectifs de production. Avec une vision  plus politique, les partisans de l’autogestion préconisent la coordination des conseils comme expression indépendante du mouvement ouvrier.

Le 8 juin par le gouvernement des « principes provisoires pour la constitution des conseils de travailleurs », discutée dans une réunion nationale consultative des syndicats le 20 juin, publiée le 30 juin 1968 dans le quotidien Rude Pravo. Les travailleurs sont considérés désormais comme « producteurs et co-entrepreneurs socialistes » associés à l’élaboration de la politique économique. Il n’est pas prévu de conseils dans les services publics. Les syndicats demandent qu’on ôte toute référence aux « organes supérieurs ». Les 30 juin des directives autorisent la constitution de conseils « à titre expérimental », ce qui commence à se concrétiser durant l’été.

Le mouvement des conseils s’amplifie après l’intervention soviétique

Avec l’invasion du territoire le 21 août 1968, le processus s’accélère et se politise.

Le congrès clandestin du PCT se prononce en faveur d’une conception plutôt autogestionnaire. Le 23 août, une grève générale de protestation contre l’invasion mobilise les travailleurs. La dynamique unissant la « gauche politique », les structures ouvrières et les étudiants est engagée. Dans les usines,  travailleurs et syndicats menacent de recourir à la grève si le comité central – qui se réunit le 14 novembre 1968 – condamne la politique d’avant août. Les étudiants, eux, font grève en novembre sur la base des « dix points », parmi lesquels : le refus de la « politique des concessions » aux soviétiques, la poursuite des conseils. Dans les entreprises, sous diverses formes, la solidarité avec les étudiants se manifeste : tracts, sirènes, envois de motions, résolutions syndicales, collectes d’argent, et même courts arrêts de travail. Au congrès de la fédération de la métallurgie (900 000 adhérents), les 1200 délégués ratifient un accord intervenu avec l’union étudiante.

Les conseils se multiplient : 19 en septembre, 120 fin 1968, malgré la prudence du gouvernement qui estime le 24 octobre qu’il n’est pas utile de poursuivre cette expérience. En janvier 1969, dans l’usine Skoda, à Plzen, les délégations de 182 grandes entreprises représentant 890 000 salariés, soit plus du quart des travailleurs de Tchécoslovaquie, se réunissent en une rencontre consultative. Rudolf Slansky, fils d’un des condamnés des procès de Prague des années 1950, propose de constituer un comité consultatif des conseils. Le mouvement continue encore. Le congrès des syndicats se réunit du 4 au 7 mars 1969 réclame la légalisation des conseils ouvriers, pressant à son tour le gouvernement d’adopter la loi sur l’entreprise socialiste, condamnant l’intervention des pays du pacte de Varsovie.

En juin 1969 plus de 300 conseils sont en place, à l’été 1969 l’on compte 500 entreprises et plus d’un million de travailleurs concernés.

De la cogestion à l’autogestion.

Les statuts réels des conseils dépassent souvent les préconisations des dirigeants de l’Etat et du parti. Des enquêtes sociologiques sont menées. Les représentants élus du personnel de l’entreprise forment en général entre les 2/3 et les 4/5 du conseil, les membres. Il arrive même que les membres externes soient choisis par l’ensemble du personnel.

Les conseils sont élus au suffrage universel et au scrutin secret. Selon les cas, pour être élu, il faut remplir des conditions de connaissance de l’entreprise et d’ancienneté variant de 2 à 5 années. Le conseil doit être composé des représentants de tous les secteurs d’activité de l’entreprise.  Loin de seuls attributs consultatifs, tous les statuts réservent au pouvoir intégral du conseil : la nomination et la révocation du directeur, la nomination des autres membres de la direction d’entreprise. Dans certains cas, le pouvoir du conseil s’étend à d’autres questions relatives à la gestion. Beaucoup prévoient un droit de véto des conseils sur de nombreuses questions au delà des grands investissements.

25% des membres élus ont suivi un enseignement général, 50 % des études secondaires, (mais la moitié seulement d’entre eux les ont achevées), et 25% sont issus de l’enseignement supérieur. La majorité des salariés élus sont les techniciens (plus des deux tiers), les ouvriers n’en représentant qu’un quart, ce sont surtout des ouvriers qualifiés. On pourrait interpréter cette sous-représentation ouvrière comme un manque de confiance en soi. Toutefois, la présence importante de travailleurs qualifiés, techniciens a été un argument de « compétence » opposé aux adversaires de l’autogestion qui prédisaient de grands gaspillages et difficultés à cause du dilettantisme, voire de l’irresponsabilité supposés de la masse des travailleurs non éduqués,  comme si la nomination des directeurs par l’appareil politique, administratif et économique de l’Etat avait été un gage de compétence.

Obstacles et freins

D’après les enquêtes, les salariés de l’appareil syndical, notamment ceux qui exercent leurs fonctions depuis plus de dix ans, sont critiques vis à vis des conseils de travailleurs, ce qui les distingue des militants et « jeunes fonctionnaires » syndicaux. Il faut rappeler que l’appareil des syndicats a connu un profond renouvellement. D’abord lente, il s’accélère après l’intervention soviétique. Fin 1968, 70 à 80% des dirigeants syndicaux ont été remplacés.

A la recherche du compromis avec les soviétiques, la direction dubcekienne, freine. Le comité central en janvier 1969 avait confirmé le programme d’action 1968, mais en février 1969 le projet du gouvernement ramène à une forme limitée de cogestion, (un tiers uniquement de représentants élus des travailleurs, droit de véto accordé à l’Etat et aux directeurs).

Le 3 avril , la censure est rétablie. Le 17 avril, Dubcek est contraint de quitter la direction du PCT, Husak lui succède. Le 29 avril 1969, le Conseil national tchèque annonce le report à une date indéterminée de la discussion du projet de loi. Le 31 mai Cernik, premier ministre, abandonne l’autogestion industrielle. Il n’y aura pas de loi sur les conseils,

L’union des étudiants est dissoute en juin 1969, et les comités syndicaux de subissent de véritables purges. A l’usine Skoda, le conseil décide de se dissoudre en novembre 1969. Au cours de l’année 1970 50 000 syndicalistes sont démis de leurs fonctions. En septembre 1970, l’union des écrivains est dissoute. Dans le parti communiste, la purge a atteint un demi-million de membres.

Fin 1969, le comité central « normalisé » du PCT, estimant trop larges les compétences des conseils, et trop élevé le nombre de travailleurs des entreprises en leur sein,  considère qu’ils ont affaibli le travail et l’efficacité des directions d’entreprise. Des conseils auraient suivi des « tendances extrémistes et anarchisantes » affaiblissant le rôle du Parti. Certes, le « dépérissement de l’Etat » et l’autogestion demeurent comme « buts », mais ce sont des « buts éloignés ». Comme l’évoque Vercors dans « Le voyage dans l’hiver », en attendant le parti se « sacrifie » pour assumer les tâches ingrates. « L’autogestion et ses lourdes responsabilités prendraient trop de temps aux travailleurs, et trop d’énergie intellectuelle, les privant ainsi des loisirs dont ils ont besoin ». Les conseils s’éteignent de bon ou – plus fréquemment – de mauvais gré.

Craignant une restauration du capitalisme, dans le tiers-monde, de nombreux partis, et gouvernements comme à Cuba, ont approuvé l’intervention soviétique au nom du refus d’affaiblir le « camp socialiste ». Un maoïste italien, Marco Maccio, dans Les Temps Modernes en avril 1969, tout en condamnant l’intervention, critique les réformes du printemps Tchécoslovaquie qui risquaient de la réinsérer, comme la Yougoslavie, dans le marché mondial.

En occident, et particulièrement en France, il sera peu question de cette expérience, si l’on excepte des courants intellectuels, politiques ou syndicaux déjà acquis aux thèses autogestionnaires. La revue l’homme et la société publie en 1968 même un numéro regroupant des textes des sociologues tchécoslovaques, dont ceux de Richta. Yvon Bourdet, Pierre Naville, Victor Faye, et d’autres militants ou proches de la CFDT, du PSU, oppositionnels du PCF ou membres des courants « marxistes-révolutionnaires » publient des articles. La revue Autogestion y consacre des contributions, puis un numéro spécial. Dans la presse militante, comme dans Sous le drapeau du socialisme,  l’Internationale ou Commune (journaux de l’Alliance Marxiste Révolutionnaire, ou des Comités communistes pour l’autogestion) l’on (re)publie au cours des années 1970 et 1980 à titre de « document » les statuts du conseil de l’entreprise CKD – usine W Pieck, qui est aussi publié dans la revue Autogestion, et dans le livre Prague, la révolution des conseils ouvriers, qui paraît en 1977. Dans le parti communiste français et ses dissidences, Roger Garaudy, qui avait utilisé en 1963 à l’occasion du  congrès des écrivains l’expression « printemps de Prague », revient longuement à partir de la révolution scientifique et technique et les textes de Richta sur l’expérience tchécoslovaque dans Le grand tournant du socialisme publié en 1969.  Mais tout cela demeure dans des cercles restreints. Sans doute l’expérience autogestionnaire de 1968/1969 a été plus « discrète », et s’est retrouvée « étouffée » entre le long temps du modèle Yougoslave d’une part, et les grèves ouvrières, puis la formation de Solidarnosc et de son programme pour l’autogestion dans les années 1980.

En Tchécoslovaquie même, l’expérience nourrit des réflexions telles celles de Petr Uhl dans Le socialisme emprisonné. En 1977, un tiers du millier de signataires de la « Charte 77 » étaient des ouvriers. La chute du mur de Berlin et la « révolution de velours », ont permis le rétablissement de libertés politiques. Mais l’arrivée des investisseurs étrangers s’est accompagnée de la liquidation des anciens droits des salariés et de leurs représentants. Des idées du printemps 68, le marché a bien été retenu mais amputé de la propriété sociale et de l’autogestion qui en étaient alors indissociables.

 Bibliographie succincte :

Numéros spéciaux de revues :

« Sociologie tchécoslovaque et renouveau de la pensée marxiste », L’Homme et la société, N° 9, juillet – septembre 1968.

« Conseils ouvriers en tchécoslovaquie », N° spécial, Autogestion et socialisme N° 11-12, mars-juin 1970.

Recueils commentés de documents :

Jiri Pelikan,  Le congrès clandestin, protocole secret et documents du XIVème congrès extraordinaire du parti communiste tchécoslovaque, Le Seuil, Paris, 1970.

Pierre Broué, Ecrits à Prague sous la censure, août 1968 – juin 1969 , (chap V, « Conseils ouvriers et autogestion »), EDI, Paris, 1973.

Jean-Pierre Faye, Vladimir Claude Fisera, Prague, la révolution des conseils ouvriers, 1968-1969, Seghers/Laffont, Paris, 1977.

Autres contributions

Milos Barta, « Les conseils ouvriers en tant que mouvement social », Autogestion, N° 9-10, septembre – décembre 1969.

Karel Bartosek, « rencontre inattendue en tchécoslovaquie (octobre 1968 – juin 1969) », in

François Fejto et Jacques Rupnik, Le printemps tchécoslovaque 1968, Ed. Complexe, Bruxelles, 1999.(notamment les contributions de Jaromir Veprek sur la réforme économique et d’André Gauron sur la politique d’Ota Sik).

Joseph et Vladimir Fisera, « cogestion des entreprises et économie socialiste, l’expérience tchécoslovaque, 1967-1970 », Revue de l’Est, Vol 2, N° 1, CNRS, Paris, 1971.

Gilles Martinet, Les cinq communismes, Le Seuil, collections points, Paris, 1974.

Robi Morder, « Prague, un Printemps en hiver, Conseils de travailleurs et autogestion en Tchécoslovaquie, 1968/1969 », in Geneviève Dreyfus Armand (coord), Les années 68, un monde en mouvement, BDIC, Syllepse, 1968.

Jacques Rupnik, « La classe ouvrière tchécoslovaque », in « Structures sociales en Europe de l’Est (2. Transformation de la classe ouvrière) » Notes et études documentaires, N° 4511-4512, 10 mai 1979, La Documentation française, Paris, 1979.

Radovan Richta, la civilisation au carrefour, Antrhopos, Paris, 1969 (réédité au Seuil, collection politique, 1974)

Rudolf Slansky, « Les premiers pas de l’autogestion en Tchécoslovaquie », Autogestion, N° 7, décembre 1968.

Petr Uhl, le socialisme emprisonné, La Brèche, Paris, 1982

Petr Uhl, « Réformer d’en haut ou démocratie d’en bas », L’homme et la société, N° 2-3, 1988 (nouvelle série, N° 88-89)

 


Attention... si la classe ouvrière allemande commence à tousser, Macron et l'Union Européenne vont vraiment s'enrhumer!

Macron offre un cheval de la garde républicaine au président chinois...Quand les retraités français auront bientôt à bénéficier de la politique de Macron (augmentation de la CSG de 1,7%), après les obsèques nationales de Johnny qui coûteront 650 millions au contribuable, Louis XVI continue les dépenses somptuaires...

IG Metall, ce puissant syndicat allemand lance une grève qui risque de ringardiser nos 35 heures, parce que réclamer une hausse de salaire de 6% ne suffit pas…, par Jean-Baptiste Duval

Jean-Baptiste Duval est chef de rubrique Economie et Technologie au HuffingtonPost.

Le 08 janvier 2018

 


 

Le puissant syndicat allemand de la métallurgie IG Metall a donné ce 8 janvier le coup d’envoi d’un bras de fer social qui s’annonce comme l’un des plus durs de ces dernières années en Allemagne. Plusieurs dizaines de débrayages sont en cours dans tout le pays, en particulier dans le secteur automobile, pour soutenir des revendications portant notamment sur la réduction du temps de travail à 28 heures hebdomadaires.

Conformément à une stratégie bien huilée, les arrêts de travail affectent des entreprises soigneusement choisies, dont Volkswagen, Porsche, Otis et Bombardier, dans l’ouest en Rhénanie du Nord-Westphalie, avec 700.000 grévistes annoncés, dans le sud avec le Bade-Wurtemberg et dans l’est avec les régions du Brandebourg, de Saxe et Berlin.

IG Metall entend renforcer sa pression dès le 9 janvier, en appelant à débrayer dans 143 entreprises, et le mouvement doit durer au moins une semaine après de premières grèves d’avertissement très localisées la semaine dernière, notamment chez Porsche.

La semaine de 28 heures avec compensation salariale partielle

Depuis octobre, le syndicat exige pour les 3,9 millions d’employés du secteur une augmentation salariale de 6%. La fédération patronale Gesamtmetall propose 2%. Rien d’inhabituel. En général, les parties se retrouvent à mi-chemin.

Mais le conflit porte surtout cette fois sur un aménagement inédit du temps de travail demandé par IG Metall: le passage de la semaine de travail de 35 à 28 heures pour ceux qui le souhaitent, avec compensation partielle du manque à gagner salarial par l’employeur. La formule serait valable deux ans au maximum et l’employeur devrait garantir un retour à un poste à plein temps.

Le patronat du secteur la juge inadmissible et impraticable. Il estime que près des deux tiers des salariés seraient éligibles à cet aménagement du temps de travail et redoute un casse-tête administratif et des ateliers dépeuplés.

Les employeurs soulignent également le risque de discrimination en cas de mise en place de ce régime pour les employés travaillant déjà à temps partiel pour un salaire réduit d’autant.

Cette question a déjà fait achopper des négociations de branche à l’automne. Si l’impasse se confirme, l’étape suivante pourrait être la grève dure, une rareté dans ce pays pétri de culture de la cogestion. Sans avancée du patronat, il sera « extrêmement difficile de mener cette négociation salariale à bien en se bornant à des grèves d’avertissement », a prévenu ce week-end un responsable d’IG Metall, Roman Zitzelsberger.

Une telle grève serait une première en Allemagne depuis 2003

Les débrayages accompagnent traditionnellement les négociations salariales en Allemagne. En revanche, IG Metall n’a pas organisé de grève nationale et illimitée depuis 2003.

Gesamtmetall menace, lui, de porter l’affaire devant les tribunaux. Le ton est déjà très âpre entre partenaires sociaux, dans un pays qui s’était habitué ces dernières années à des négociations sociales plutôt apaisées dans un contexte de bonne santé de l’économie.

La menace d’un conflit à durée indéterminée dans des industries florissantes et clés pour l’Allemagne, comme l’automobile ou les machines-outils, inquiète les patrons du secteur.

« Les grèves ne sont généralement pas un moyen approprié pour résoudre les conflits salariaux, elles nuisent à l’exportation, donc à l’entreprise et in fine aux employés », a prévenu Bertram Brossardt, le dirigeant du patronat bavarois de la métallurgie et de l’industrie électrique.

IG Metall arrive à la table des négociations en position de force, porté par une conjoncture au beau fixe. Tous les fondamentaux de l’économie allemande, emploi, exportations, inflation, sont dans le vert. Après avoir exigé pendant des décennies la redistribution des fruits de la croissance, IG Metall apporte cette fois une revendication neuve dans le paysage syndical mondial.

Avec près de 2,3 millions d’adhérents, IG Metall, qui défend les salariés toutes catégories confondues dans l’industrie (Siemens, ThyssenKrupp), la sidérurgie, l’automobile (VW, Daimler, Porsche), l’électronique ou encore le textile, est le plus gros syndicat d’Europe.

 


Andres Nin (1882-1937), fondateur et dirigeant du POUM, assassiné par les hommes de main de Staline...

La question nationale et l’émancipation sociale, par Andrès Nin

Extraits de : « Le marxisme et les mouvements nationalistes » septembre 1934


 

Présentation par Robert Duguet 


Voici quelques extraits d’une brochure rédigée par Andres Nin, dirigeant historique du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) sur la question de la Catalogne à la veille du coup d’état de Franco. Son parti fut très actif dans le processus révolutionnaire en Catalogne, notamment comme on le voit très bien dans le film de Ken Loach « Terre et liberté » de collectivisation des terres agricoles et de démantèlement des grands domaines latifundiaires. Le POUM, comme la CNT, subiront la répression des agents staliniens du NKVD aux ordres de Staline, notamment infiltrés dans les Brigades  Internationales, avec le soutien du PCE (Parti Communiste Espagnol). Au nom de la lutte contre le franquisme, le PCE s’impliqua dans le démantèlement du processus révolutionnaire en cours et œuvra avec acharnement pour remettre le pouvoir aux prétendus « républicains » bourgeois, totalement minoritaires dans la révolution espagnole. Le POUM sera dissous et ses dirigeants assassinés par les hommes de main de Staline.  Andrès Nin, interlocuteur de Léon Trotsky en 1931, meurt assassiné le 20 juin 1937 à Alcalá de Henares, sur ordre d’Alexandre Orlov, responsable du commissariat du peuple pour les affaires intérieures (NKVD) en Espagne. Il n’est pas question pour le dictateur sanglant du Kremlin de toucher à l’appropriation privée des moyens de production et d’appliquer une réforme agraire contre les latifundia. En frappant la tête de la Catalogne révolutionnaire et les mesures socialistes qu’elle commençait à prendre, Staline donnait à Franco des moyens supplémentaires de l’emporter sur le plan militaire dans la guerre civile. Ceci s’ajoutant aux réserves d’or de la république espagnole que le dictateur du Kremlin s’appropria en échange de livraisons d’armes inutilisables…

 

 […] Les mouvements nationaux jouent un rôle de premier plan dans le développement de la révolution démocratico-bourgeoise, ils entraînent dans la lutte des masses immenses et constituent un facteur révolutionnaire très puissant que le prolétariat ne peut pas ne pas prendre en compte, surtout dans des pays comme le nôtre, où cette révolution n’a pas encore eu lieu. Tourner le dos à ces mouvements, adopter une attitude d’indifférence envers eux, c’est faire le jeu du nationalisme oppresseur et réactionnaire, malgré les tentatives pour occulter une telle attitude derrière la façade de l’internationalisme. La position du prolétariat doit être, à ce propos, claire et concrète et s’articuler à l’objectif de resserrer les liens entre les ouvriers des différentes nations qui forment l’Etat et d’impulser la révolution pour qu’elle aille de l’avant. […]

Le prolétariat, par sa nature et par la mission que l’histoire lui assigne, est appelé à réaliser ce que ni la grande bourgeoisie ni la petite ne sont capables de faire : la révolution démocratico-bourgeoise. Il est le seul, par conséquent, à pouvoir résoudre radicalement le problème national. Mais, pour cela, il importe qu’il adopte une attitude claire et définie face à lui. La tradition du marxisme lui propose, en ce sens, une orientation précise.

Marx et Engels ont souligné maintes fois le rôle progressiste des mouvements d’émancipation nationale et, plus particulièrement,  l’immense importance de la lutte de la Pologne et de l’Irlande. L’indifférence envers ces mouvements représentait, à leurs yeux, un appui direct au chauvinisme oppresseur qui est à la source du pouvoir de classe de la bourgeoisie de la nation dominante. (…) Marx affirmait que « la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est en même temps le signal de l’émancipation de toutes les nations opprimées ». […]

Le mouvement national catalan, par son contenu et par la participation des masses populaires, est, à l’heure actuelle, un facteur révolutionnaire de premier ordre, qui contribue puissamment, avec le mouvement ouvrier, à contenir l’avancée victorieuse de la réaction. D’où l’on déduit clairement quelle est l’attitude que doit adopter à son endroit le prolétariat révolutionnaire :

1/ un soutien actif au mouvement d’émancipation nationale de la Catalogne, en opposition énergique à toute tentative de la réaction pour l’attaquer.
2/ Une défense du droit indiscutable de la Catalogne à disposer librement de son destin, sans que l’on exclue son droit à se séparer de l’Etat espagnol, si telle est sa volonté.
3/ La prise en considération que la proclamation de la République catalane est un acte d’une énorme importance révolutionnaire.
4/ Se saisir du drapeau de la République catalane pour déplacer de la direction du mouvement la petite bourgeoisie indécise et portée à capituler, qui prépare le terrain de la victoire de la contre-révolution; pour faire aussi avec la Catalogne émancipée du joug espagnol le premier pas vers l’Union des Républiques Socialistes Ibériques. 

 


La CGT Occitanie prend position contre la répression en Catalogne



Réunie les 5 et 6 décembre à Carcassonne pour sa première conférence régionale, la CGT Occitanie fraîchement créée, issue de la fusion des comités régionaux Languedoc-Roussillon et Midi Pyrénées a voté jeudi une motion de soutien « aux travailleuses et travailleurs de Catalogne et leurs organisations syndicales représentatives ».

230 Cgtistes, leur nouveau bureau et le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez condamnent la « répression policière » : « En envoyant la police réprimer l’organisation du référendum et en emprisonnant ses opposants politiques, le gouvernement Rajoy a délibérément fourni des arguments à ceux qui voulaient une déclaration unilatérale d’indépendance. Avec nos camarades des syndicats de Catalogne, nous exigeons l’arrêt immédiat des détentions et actions policières au sein des institutions catalanes.  »

 

La CGT Occitanie demande la libération des membres de l’ex-gouvernement Catalan.

 


La jeune Russie soviétique était écologiste… puis Staline vint, par Paul Ariès

Source : https://reporterre.net/ 5 janvier 2018 /



La jeune Russie des soviets fut, entre 1917 et 1927, le pays du monde le plus avancé en matière d’écologie et de protection de la nature, assure l’auteur de cette tribune. Avant que les purges staliniennes ne frappent les écologistes et n’impose l’idéologie productiviste.

Paul Ariès est l’auteur de « Les rêves de la jeune Russie des soviets, une histoire antiproductiviste de l’URSS », publié aux éditions Le Bord de l’eau.

 

La jeune Russie des soviets, née en octobre 1917, a bénéficié d’une double tradition écologiste. Celle d’une partie de l’intelligentsia acquise aux thèses naturalistes et celle des courants marxistes non voués au culte des forces productives. La Russie des soviets développa d’abord trois disciplines écologiques : la phytosociologie, discipline scientifique née avant la Révolution envisageant les différentes espèces végétales dans leur coexistence (la permaculture actuelle en est donc une lointaine descendante) ; la biocénologie, qui est l’étude de la communauté des espèces vivantes, ou biotope ; la dynamique trophique, qui étudie les flux d’énergie dans les chaînes alimentaires. Vladimir Vernadski (1863-1945), considéré comme le père de l’écologie, sera l’inventeur du concept de biosphère qui pense la Terre comme un « organisme vivant » et non plus comme une matière inerte à la disposition des humains et de leur activité économique. T.I. Baranoff a développé, dès 1925, la notion de bioéconomie reprise, plus tard, par Nicholas Georgescu-Roegan, considéré comme le père des courants de la décroissance.

Cette écologie soviétique fut autant scientifique que sociale/politique. Le zoologiste G.A.Kojevnikov donna ce double ancrage scientifique et politique à l’écologie russe en s’inspirant du grand naturaliste suisse Paul Benedict Sarasin (1856-1929), président fondateur de la Ligue suisse pour la protection de la nature et du Comité pour la protection de la nature. Paul Sarasin était non seulement un environnementaliste, défenseur de la nature mais aussi un opposant virulent au capitalisme et adepte du socialisme. Cette matrice marquera durablement les mouvances écologistes russes. Kojevnikov devint ainsi l’avocat, avant même la Révolution, des parcs naturels et de la défense des peuples primitifs. Son intervention en 1913, lors de la Conférence internationale de Berne (Suisse) pour la protection de la nature, témoignait de cette double filiation : « La même commission qui dit au chasseur “arrêtez-vous, vous allez faire disparaître l’oiseau du paradis” doit pouvoir dire au colon qui met en joue : “Arrête, tu vas faire disparaître l’homme primitif”. »

Valoriser les modes de vie écologiques et « le maintien en bonne santé des écosystèmes »

Entre 1918 et 1922, plusieurs lois allèrent dans le sens de la défense de la nature. Une loi de 1918 réglementa le déboisement en définissant le rythme d’une exploitation compatible avec le maintien des surfaces boisées. Elle organisait aussi la lutte contre l’érosion des sols et traitait de l’équilibre des bassins fluviaux et de la protection des « monuments de la nature » (les grands espaces). Une loi de 1919 protégea les gibiers et réduisit les saisons de chasse. Des décrets réduisirent les zones de pêche et interdirent l’exploitation prédatrice. Une loi de 1921 habilitait le Commissariat de l’éducation à créer les premiers parcs naturels au monde totalement isolés de la population. Le premier, fondé dans le delta de la Volga, étudiait les mécanismes écologiques et prend des mesures face aux environnements dégradés.

Vladimir Ivanovitch Vernadski.

La période de la Nouvelle politique économique (NEP) n’a pas remis en cause les objectifs écologiques officiels, mais a bientôt mis en avant les besoins de la production. Chaque projet industrialiste, « extractiviste » dirions-nous aujourd’hui, donnait lieu à des expertises et à des contre-expertises, bref à des positions inconciliables. L’Académie des sciences instaura en janvier 1922 un nouveau Bureau central pour l’étude des traditions locales et le Commissariat du peuple à l’éducation fonda en 1924, la Société panrusse de conservation. L’étude des traditions locales entendait valoriser les modes de vie écologiques et la « conservation » signifiait « le maintien en bonne santé des écosystèmes ». Le Commissariat de l’éducation resta donc à la manœuvre en inscrivant, par exemple, la question de la conservation dans les programmes scolaires et en organisant de grandes manifestations pour valoriser l’écologie.

L’année 1925 a marqué la montée en force de l’agenda écologiste avec la fondation d’une agence gouvernementale dédiée, le Goskomitet. Ce rapport de force a décidé Vladimir Vernadski, déjà auréolé de gloire et devenu intouchable, à lancer en 1926 un cri d’alarme : « Les forces productives naturelles constituent un potentiel [mais] elles sont indépendantes en composition et en abondance de la volonté et de la raison humaine, aussi centralisées et organisées soient-elles. Comme ces forces ne sont pas inépuisables, nous savons qu’elles ont des limites. Celles-ci peuvent être déterminées par l’étude scientifique de la nature et constituent pour nos propres capacités productives une frontière naturelle insurpassable… Nous savons maintenant que pour notre pays, ces limites sont assez étroites et n’autorisent — au risque d’une cruelle fracture — aucun gaspillage dans l’usage de nos ressources. »

 

Une critique radicale de toute démarche utilitariste dans les rapports avec la nature

Ce texte fit l’effet d’une bombe car publié alors que se préparait le premier plan quinquennal (1928-1933) sous l’égide des courants industrialistes. Le Commissariat du peuple à l’éducation se sentait encore assez puissant pour lancer en 1928 une revue ouvertement écologiste sous le titre Conservation. Cette revue officielle, qui s’ouvrait à des analyses hétérodoxes, comme le rôle du chamanisme en matière de définition des taux d’exploitation supportables du gibier en Sibérie, fit connaître de nouveaux concepts scientifiques, comme celui de biocénose (ou principe de plénitude) signifiant que les communautés vivantes évoluent vers un équilibre où la compétition est réduite le plus possible.

Grigori Alexandrovitch Kojevnikov.

G.A. Kojevnikov présenta également en 1928 ses thèses en faveur d’une critique radicale de toute démarche utilitariste dans les rapports avec la nature : « Développer une conception matérialiste de la nature, cela ne revient pas à calculer combien de mètres cubes de bois on peut extraire d’une forêt, ou combien de dollars de peaux d’écureuils il est possible de réaliser chaque année » ; « prendre le contrôle des régulations naturelles est une affaire extrêmement difficile et grosse de responsabilités. Toute intervention [de l’homme], même celle que nous considérons comme bénéfique, par exemple l’agriculture ou l’acclimatation d’animaux [exotiques], détruit les conditions naturelles des biocénoses (…) De ce tissu de vie, qui a évolué durant des milliers d’années d’interactions, on ne peut enlever un maillon isolé sans dommage ».

« L’espèce menacée des scientifiques bourgeois »

La victoire de Staline marqua le début de la grande offensive contre les écologistes. Dès 1928/1929, on évoquait les origines bourgeoises ou petites-bourgeoises des écologistes, afin d’affaiblir leurs positions politiques. Le premier heurt sérieux concerna la question de la chasse aux phoques : le plan quinquennal prévoyait 350.000 prises par an à ajouter aux 200.000 prises norvégiennes, ce qui ferait 550.000 prises pour un million de phoques. Le deuxième heurt concerna l’objectif d’augmenter de 60 % l’exploitation des forêts. Les courants écologistes réclament aussitôt des études d’impact.

La Société panrusse de conservation fut bientôt mise sous surveillance. La Pravda, le journal officiel du Parti communiste, publia un texte accusant les écologistes de vouloir sauver la nature… du plan quinquennal, ce qui équivalait à une accusation de sabotage. Le pouvoir stalinien imposa en 1931 de changer le nom de l’association Conservation, qui devint la Société pour la conservation et la promotion de la croissance des ressources naturelles. Le journal Conservation fut débaptisé et devint Nature et économie socialiste. Un nouveau responsable fut nommé en la personne de Makarov, qui appelait à renforcer la concentration industrielle autour des gisements de charbon et de fer et à développer les exportations de ressources naturelles, donc l’extractivisme. Le philosophe Isaak Prezent, penseur officiel de Staline, se posait comme le principal adversaire des écologistes : « Pendant douze ans de révolution, les savants soviétiques se sont enfermés avec dédain dans un parc naturel… réservé à l’espèce menacée des scientifiques bourgeois. »(sic) Stanchinski et les autres scientifiques écologistes furent arrêtés en 1934. Ils furent accusés d’avoir propagé « l’idée “réactionnaire” » selon laquelle il y aurait des limites naturelles à la transformation de la nature par la culture humaine. »

 


Un ouvrage fondamental de David Mandel: «Les soviets de Petrograd», par Jean-Jacques Marie

Source : https://alencontre.org/societe/livres/un-ouvrage-fondamental-de-david-mandel-les-soviets-de-petrograd.html


 

David Mandel met au centre de son travail nourri de très nombreux extraits de souvenirs de militants, de résolutions de soviets et de comités d’usine la question vitale de l’indépendance de classe posée avec une insistance croissante par les ouvriers et les ouvrières de la capitale. Son livre met en évidence le conflit de plus en plus vif qui dresse les ouvriers de Petrograd, le cœur ouvrier de la Russie, à cette époque, contre la bourgeoisie industrielle et financière et le pouvoir qu’elle exerce à travers le gouvernement provisoire présidé par le prince Lvov, grand propriétaire terrien, d’abord puis par l’avocat socialiste Alexandre Kerenski.

Les ouvriers de Petrograd, comme le souligne David Mandel, avaient gardé en mémoire le lock-out massif déclenché par les grands patrons à la fin de 1905 pour briser la révolution montante et sauver le régime tsariste menacé. L’antagonisme brutal entre les deux classes s’était manifesté à nouveau à dater de l’écrasement des grévistes de la Lena Goldfield en avril 1912. David Mandel cite un épisode qui en souligne l’ampleur autant ou plus encore que les grèves qui secouent la capitale en juillet 1914 et les barricades qui s’élèvent dans les rues de la ville: «un arrêt de travail de 102 jours à l’usine de construction mécanique Lessner, une grève déclenchée suite au suicide d’un ouvrier juif, amené au désespoir par les railleries d’un contremaître» (p. 37).

La confiance s’effrite

Cet antagonisme réapparaît brutalement dès que la grève des ouvrières du textile de Vyborg le 23 février (8 mars) 1917 déclenche le mouvement de protestation qui balaie le régime autocratique englué dans la guerre. David Mandel étudie minutieusement les diverses couches de la classe ouvrière de Petrograd et leur évolution rapide au cours des mois. Alors que les ouvriers et les ouvrières détestent les bourgeois et leurs représentants politiques, les dirigeants du soviet de Petrograd (mencheviks et socialistes-révolutionnaires), auxquels ces ouvriers et ouvrières manifestent au début leur confiance, s’acharnent d’abord à remettre le pouvoir aux hommes politiques de cette bourgeoise puis à collaborer avec eux dans un gouvernement qui poursuit une guerre de plus en plus rejetée par eux et par une masse croissante de soldats. C’est la «politique conciliatrice» qui tente de concilier des intérêts de classe profondément antagonistes au nom de la volonté de confier le pouvoir à la bourgeoisie jugée seule légitime pour l’exercer.

La confiance initiale de la masse des ouvriers dans les dirigeants mencheviks et socialistes-révolutionnaires s’effrite au fil des semaines et cet effritement se traduit par l’influence croissante des bolcheviks. Il est aisé d’en mesurer l’ampleur. David Mandel le rappelle en effet: «Les ouvriers révoquaient souvent leurs délégués aux soviets et aux comités d’usine.» (p. 17) Il en donne de nombreux exemples. Ainsi souligne-t-il plus loin: «Dans certaines usines les ouvriers élisaient leurs comités d’usine à répétition dans le vain espoir de voir leurs revendications satisfaites» (p. 515) en affirmant leur volonté tenace.

La multiplicité de ces exemples suffit à réfuter l’affirmation de certains [1] selon laquelle à la «bureaucratisation par en haut» se serait ajoutée dès avril 1917 une bureaucratisation par en bas due à l’élection de délégués plus ou moins inamovibles… en réalité soumis plusieurs fois à réélection entre mars et octobre 1917. Or toute bureaucratie suppose à la fois la permanence des fonctions et un lot plus ou moins grand de privilèges. Les délégués révocables élus aux soviets, aux comités d’usines et même dans les syndicats ne bénéficiaient ni des uns ni des autres.

L’abîme se creuse entre le prolétariat et ses représentants au soviet

David Mandel éclaire le mécanisme qui mène de la révolution de février à celle d’octobre. Jusqu’en juillet 1917 la majorité des ouvriers et des ouvrières de Petrograd, animés, je le répète, par une profonde hostilité à l’égard des classes possédantes, accordent toute leur confiance aux dirigeants du soviet qui s’acharnent à maintenir l’alliance avec les représentants de ces classes et donc, dans la réalité, la subordination à ces dernières. Le rejet croissant de la politique impulsée par les dites classes pousse le prolétariat de la capitale à se prononcer pour que les dirigeants du soviet, qui ne le veulent pas, assument le pouvoir à eux seuls. D’où les manifestations monstres des 3 et 4 juillet 1917 à Petrograd, pour le transfert du pouvoir aux soviets, qui n’aboutissent pas.

Plus se creuse l’abîme entre ce que réclament ouvriers, ouvrières et soldats et ce que font ceux en qui ils ont depuis février vu leurs représentants et plus la solution paraît inéluctablement relever de la violence. Elle peut être verbale. Ainsi le 12 juillet 1917 les Izvestia, organe du Comité exécutif central des soviets qui soutient le gouvernement provisoire, écrit: «Les bolcheviks sont les amis de Nicolas[II] et de Guillaume», à la fois donc du tsar déchu et du kaiser en place, doublement traîtres donc parce qu’ils réclament la paix et le transfert de tout le pouvoir aux soviets, c’est-à-dire aux organes représentant les seules couches populaires (les ouvriers, les paysans et les soldats). On ne saurait mieux dire que l’affrontement est inéluctable. David Mandel rappelle que lors des manifestations de juillet, dénoncées par les dirigeants mencheviks et socialistes-révolutionnaires comme une insurrection bolchevique, le commandement de la petite ville ouvrière de Sestroretsk où le Soviet fait la loi a reçu une mission pacificatrice très virile: «Une véritable opération militaire a été montée incluant quelques centaines de cosaques, des junkers et six camions blindés. Le commandant a eu l’autorisation de faire feu contre toute résistance et, si nécessaire, de raser la ville (…). Les troupes ont fouillé sans distinction toutes les maisons ouvrières et mis à sac les locaux des organisations ouvrières et du Parti bolchevique. Elles sont reparties avec tous les membres du comité de l’usine locale placés aux arrêts.» (p. 242)

L’affrontement est inéluctable

La violence peut prendre d’autres formes comme le lock-out des usines par les patrons ou la mise en place d’un plan de transfert d’usines de Petrograd (et seulement d’une partie de leurs ouvriers) loin de la capitale. «Vers la fin du mois d’août, rappelle David Mandel, on a rendu publique une liste de 47 usines à évacuer en priorité. S’y trouvaient toutes les usines de l’Etat, la plupart des grandes entreprises métallurgiques privées et un certain nombre d’usines chimiques. Pour ajouter l’insulte à l’injure, seule une petite partie des ouvriers employés dans ces usines devaient les suivre vers leur nouvel emplacement. Les autres devaient être licenciés avec deux semaines de salaire d’indemnité. Par contre l’Etat allait prendre en charge tous les coûts des transferts des usines privées.» (p. 261) Cette véritable déclaration de guerre contre les ouvriers et les ouvrières de la capitale avait l’accord des socialistes dits modérés, dont le ministre du travail Skobelev, qui avait déclaré en juillet: «Mitrailleuses et baïonnettes sont souvent le meilleur argument.»

L’aspiration à un gouvernement responsable devant les soviets

Au lendemain de 2e congrès des soviets et de l’insurrection d’octobre, contre le Conseil des commissaires du peuple, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires proposent un « gouvernement socialiste homogène». Les deux partis conciliateurs non seulement veulent que les bolcheviks soient minoritaires dans ce gouvernement socialiste homogène qu’ils proposent, mais ils se refusent absolument qu’il soit responsable devant le Comité exécutif central des soviets. Or souligne David Mandel: «Les bolcheviks, y compris Lénine et Trotsky, qui étaient les dirigeants de l’aile gauche du parti, n’insistaient pas sur un gouvernement exclusivement bolchevik (…). D’un autre côté le Parti bolchevique ne voulait rien concéder quant au principe même du pouvoir des soviets, à savoir un gouvernement formé par les soviets et responsables devant eux.» (p. 403) David Mandel signale un éditorial du quotidien menchevique de gauche, Novaia Jizn, dirigé par l’écrivain Maxime Gorki et hostile au gouvernement bolchevik. Selon cet éditorial: «Dans certaines usines les assemblées ouvrières adoptaient des résolutions appelant à une coalition de tous les partis socialistes tout en insistant pour que cette coalition soit responsable devant le nouveau Tsik [2], élu par le deuxième congrès des soviets.» Or si les partis dits conciliateurs, c’est-à-dire favorables à une alliance étroite avec la bourgeoisie industrielle et financière bourgeoise dont ils jugent le pouvoir indispensable et légitime, utilisaient l’aspiration profonde à l’unité des partis soviétiques forte dans le prolétariat, David Mandel précise que «les ouvriers qui se prononçaient en faveur d’une coalition socialiste voyaient celle-ci comme un gouvernement de coalition responsable devant les soviets» (p. 404).

Forte adhésion des ouvrières au gouvernement bolchevique

C’est parce qu’ils s’appuient sur cette volonté quasi unanime du prolétariat de la capitale que les bolcheviks se maintiennent au pouvoir malgré le sabotage organisé par leurs adversaires qui réduit les premiers décrets du nouveau pouvoir à des déclarations d’intention sans effet réel. Pour le moment. Détail significatif, souligne David Mandel: «Il est particulièrement frappant de voir que le nouveau gouvernement suscitait une forte adhésion chez les ouvrières, alors qu’en général elles avaient été les dernières en 1917 à adopter la revendication du pouvoir aux soviets.» Ainsi: «A la fin octobre 1917, les délégués des ouvriers du textile sont même entrés en conflit avec l’exécutif de leur syndicat, suite au refus de celui-ci d’accorder son soutien complet au nouveau gouvernement.» (p. 415) Et la direction du syndicat s’inclinera devant la volonté de la base. Ainsi s’explique que le nouveau gouvernement ait pu, les années suivantes, surmonter le sabotage, la famine, la contre-révolution armée et l’intervention des détachements de la bourgeoisie européenne, américaine et japonaise.

Notes:

[1] Avancée par Marc Ferro dans son Histoire de la révolution russe publié en 1976, affirmation aujourd’hui très à la mode. et reprise en particulier par Olivier Besancenot dans son essai Que faire de 1917?.

[2] Tsik: Comité exécutif central des soviets.

 


Manifestation il y a 4 jours...

2018 commence en Iran, par Vincent Présumey

Arguments pour la lutte sociale (aplutsoc)

Source : https://aplutsoc.wordpress.com/2018/01/01/2018-commence-en-iran/

01 janvier 2018



Le jeudi 28 décembre des manifestations massives ont commencé en Iran sur des revendications concernant les salaires, le chômage, les retraites et la vie chère, à partir de la ville de Machhad. Avec une rapidité remarquable, elles se sont généralisées à tout le pays, et ont donc atteint la capitale, Téhéran, où de sérieux affrontements avec la police ont eu lieu ces derniers jours, les étudiants s'étant joints au mouvement, ce que la police semble avoir cherché à empêcher violemment. Il y a des centaines d'arrestations et l'on parle officiellement de 4 morts, mais le mouvement est toujours ascendant à l'heure où sont écrites ces lignes.

Tout se passe comme si le mouvement de 2009 reprenait soudain, au point où il s'était arrêté, c'est-à-dire au point où la province et les ouvriers et les pauvres commençaient à s'ébranler. Cette fois-ci ils sont à l'initiative. Le caractère salarial, voire syndical, des revendications, est souligné partout. On peut donc parler d'irruption soudaine du prolétariat iranien sur la scène politique.

C'est dans ce cadre qu'il faut analyser la politisation très rapide des mots d'ordre. La dénonciation de la corruption faisant le lien naturel entre revendications salariales et revendications démocratiques. Il est difficile de dire s'il est exact, comme l'entourage présidentiel et certains médias l'affirment, qu'à Machhad ce sont des secteurs "conservateurs" et même des bandes Bassidjis (historiquement les nervis du régime, recrutés dans le lumpen et la pègre), qui ont lancé ou tenté d'infiltrer l'explosion sociale en lançant des slogans contre le président Rohani – ce qui soulignerait la crise et la division du régime. Mais très vite se sont imposés des slogans simple qui sont ceux de 2009 : A bas la dictature, A bas le dictateur - ce qui vise, tout le monde le sait en Iran, l'héritier de Khomeiny, le « guide » Ali Khamenei. Ceci signifie, ni plus ni moins, le renversement du régime contre-révolutionnaire mis en place après 1979, la destruction de la "République islamique".

Élément politique d'une grande importance, le mouvement des femmes contre la contrainte vestimentaire, c'est-à-dire contre le voile islamique, ce drapeau mondial de la contre-révolution et de l'oppression, a préparé la vague présente de manifestations et s'y intègre, faisant de la photo d'une jeune femme brandissant son voile sur une pique, le mercredi 27, le symbole du mouvement actuel, et contraignant le chef de la police de Téhéran, dans la soirée du 29 décembre, à faire savoir que les femmes dévoilées ne seraient plus kidnappées par la police religieuse, probablement débordée par la situation générale. C’est là le début de la chute d'un pilier du régime tant symbolique que très matériel, qui situe d'emblée la situation actuelle à un niveau supérieur à celui de la première crise révolutionnaire du régime islamiste, en 2009.

Beaucoup d' "éléments de langage" provenant du président Rohani et de ses services sont repris par les articles de commentaires et d'analyse de la situation présente. Outre les provocations possibles, au départ, de secteurs "conservateurs", sont évoqués l'apparition de mots d'ordre antireligieux – ce qui est censé jeter l'opprobre sur le mouvement du point de vue du régime, mais qui en souligne au contraire la profondeur - et même celle, ponctuelle de mots d'ordre monarchistes idéalisant le lointain passé. Ceci ne fait que souligner l'entrée de l'Iran en effervescence politique.

En fait l'un des mots d'ordre les plus populaires semble être le suivant : "Ni Gaza, ni Liban, je sacrifie ma vie pour l'Iran". L'évocation de "Gaza" ne signifie pas un rejet de la solidarité avec les Palestiniens mais le rejet clair de la rengaine obsessionnelle du régime sur "Gaza", et précisément le rejet de l'aide militaire et financière à Bachar el Assad, au Hezbollah, au Hamas, et aux Houtis yéménites, invoquée par les dignitaires politico-religieux comme des motifs saints et patriotiques pour l'austérité budgétaire et salariale. Le mouvement rejette donc, de cette façon, l'ensemble de la politique régionale de l'Iran. Les insurgés syriens qui résistent encore peuvent se dire qu'ils n'ont pas lutté en vain, nourrissant cette nouvelle étape du combat émancipateur en Iran.

Les tweets de Trump, les rodomontades de Netanyahou, les dénonciations saoudiennes, ne sont en rien des soutiens aux manifestants iraniens et sont d'ailleurs, bien entendu, utilisés contre eux. La réalité est que l'explosion iranienne menace autant la "République islamique" que l'ensemble des régimes de la région. L’État iranien, depuis 2013 en particulier, a joué de gardien régional de l'ordre en Irak, Syrie, Liban, dans le cadre des accords sur le nucléaire avec Washington et d'une coopération militaire avec Moscou. Cet activisme n'a conduit à aucun équilibre et, depuis deux ans, le spectre de la guerre avec l'Arabie saoudite se fait insistant. A l'encontre de tout affrontement destructeur entre "chiites" et "sunnites", l'explosion démocratique et révolutionnaire du prolétariat, de la jeunesse, des femmes et des peuples d'Iran cherche à rebattre toutes les cartes, remettant massivement dans le "jeu" cet acteur principal que tous les grands de ce monde, ouvertement ou hypocritement, espéraient avoir vu enterrer dans le sang du peuple syrien : la révolution.

A bas la "république islamique" !

Soutien total aux manifestants iraniens !

 


Quelques notes rapides sur le résultat des élections catalanes, par Raul Camargo

traduit de la version anglaise parue dans International Viewpoint.

Source: http://www.internationalviewpoint.org/

Vendredi 22 décembre 2017,


International Viewpoint est le magazine en ligne en anglais de la Quatrième Internationale réunifiée trotskyste.Il se concentre sur la publication d'articles sur la situation politique et sociale à travers le monde, notamment en traduisant des articles en anglais écrits par des socialistes dans d'autres langues.L' International publie également un magazine en français Inprecor 


1. la grande perdante des élections régionales anticipées tenues en Catalogne le 21 décembre 2017 est le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy. Il a destitué le gouvernement catalan démocratiquement élu et dissout le Parlement par le biais de l’Article 155, puis convoqué une élection afin de casser la majorité favorable à l’indépendance et de renforcer sa position. Il n’a réussi aucun de ces objectifs.

Les partis indépendantistes maintiennent (avec une perte de deux sièges), une majorité absolue et les partisans catalans du parti de Rajoy, le Partido Popular (PP), s’est écrasé, subsistant comme une force résiduelle sur le point de perdre sa représentation parlementaire. Il semble que le déclin du PP a pour origine la concurrence réelle qu’il subit désormais dans son propre camp.

2. le camp indépendantiste connait quelque réorganisation, mais avec peu de différence globale de votes et de sièges. Il reste solide et n’a pas été handicapé par l’Article 155, le déploiement de la police ou les emprisonnements. Mais la droite de ce camp a gagné du terrain sur la gauche, en particulier la CUP (comités d’unité populaire), qui a perdu la moitié de ses votes et 60 % de ses sièges. La CUP est une admirable organisation à bien des égards, mais pratiquement depuis le début, elle a joué le rôle du petit frère du processus, sans aucune orientation vis-à-vis des secteurs de gauche qui ne sont pas favorables à l’indépendance. Ce travail de construire un pont de classe au-dessus des camps (même si le camp de l’indépendance est reconnu comme hégémonique) est, selon moi, à l’origine du résultat médiocre des gauches. L’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) a démontré un manque d’audace et en général, ses dirigeants sont apparus comme des personnes de faible niveau politique. A l’inverse, le parti du nationaliste catalan de droite, la convergence, maintenant appelée Junts Per Catalunya, qui a trouvé dans Puigdemont un habile politicien a réussi à surmonter une situation de départ très difficile pour le PDeCAT (Partit Demòcrata Europeu Català). L’avenir du processus est incertain. Mais en prison ou pas, il semble clair que Puigdemont sera à nouveau le Président de la Catalogne. Il est dommage que la droite ait conservé la direction de ce camp, mais en tout cas, elle n’est comparable en aucune façon à l’autre droite, celle du côté unioniste.

3. Ciutadans a tout balayé dans le camp unioniste, absorbant le vote PP presque complètement, mais mordant aussi dans l’électorat de gauche, surtout dans la ceinture industrielle de Barcelone. Il est inquiétant qu’un parti néolibéral à 100 %, plus à droite que le PP sur certaines questions, puisse attirer autant de voix ouvrières. L’absence de la gauche dans de nombreux quartiers populaires est un facteur, mais aussi le mouvement indépendantiste, en particulier sa composante la plus gauche, n’a pas été en mesure de dialoguer avec celles et ceux qui canalisent leur rage sur le terrain national espagnol plutôt que sur le terrain social. Son chef, Albert Rivera, peut avoir un tremplin privilégié ici pour prendre une place au niveau de l’État espagnol.. Le PSC (Partit dels Socialistes de Catalunya) est resté presque au même niveau, rabaissant les espoirs infondées sur son candidat, Miquel Iceta. Pedro Sanchez, le leader du PSOE n’a pas gagné grand ’chose aujourd’hui, mais il n’a rien perdu non plus.

4. En ce qui concerne les En Comù et Podem, le résultat est mauvais, même s’il n’y avait pas beaucoup plus d’attentes. Mais les chiffres bruts disent que Catalunya en Comù (CeC) a obtenu 84 % de ses votes dans la province de Barcelone, mais seulement 9,5 % dans la capitale, Barcelone, où la maire, Ada Colau appartient à cette coalition. CQSP (Catalunya Sí que es Pot – la coalition apparentée à Podemos lors des dernières élections régionales) avait eu un résultat déjà décevant, mais là c’est pire, même si le candidat et la campagne étaient meilleures. Ici les erreurs de se maintenir en permanence à équidistance entre les deux camps et le manque de préparation pour l’organisation du référendum du 1er octobre et les manifestations qui ont suivi ont pesé lourd. En outre, la quasi dissolution de Podem par voie administrative. Pour une force de gauche, rester spectateur du plus important processus de mobilisation populaire depuis des années, ne semble pas être la bonne recette pour obtenir plus de soutien. Maintenant CeC devrait réfléchir à comment construire une référence organique qui soit effectivement implantée. Mais le risque d’être sous le simple appendice d’ICV (Iniciativa per Catalunya Verds) reste élevé. Au niveau de l’Etat espagnol, nous espérons qu’il n’y aura pas de marche arrière quant à la défense de l’organisation d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, qui, après ce 21-D, continue d’apparaître comme la seule solution possible à la question catalane.

 


CSG : Le « Parlement » adopte par 43 à 13 la ponction sur les retraites ! par Daniel Mandineau

4 décembre 2017


Petit commentaire de Robert Duguet

Retraités !

Savez-vous dans quelles conditions a été adoptée la loi pour augmenter la CSG de 1,7% sur nos pensions ? Pour vous donner une petite idée, si vous n’avez encore fait les comptes, allez à l’adresse suivante:

(https://www.previssima.fr/simulateur/calcul-de-la-hausse-de-la-csg-pour-les-retraites.html)

Le logiciel mis à votre service par l'administration jiscale permet de le faire.

Exemple : sur une pension moyenne de retraité de la fonction publique de 2200 euros, vous paierez 475 euros, soit une ponction, que dis-je un vol de 40 euros par mois.

Mais le plus attristant dans cette affaire, c’est que dans les deux groupes parlementaires classés à gauche,  les Insoumis (12 absents sur 17), ou GDR-PCF (15 absents sur 16), les élus étaient très majoritairement absents. Il aurait suffi de ces votes et de quelques votes à droite, genre Dupont Aignan, ou d’autres, pour reporter la mesure, qui avait déjà été repoussée par le sénat.

A quoi servez-vous messieurs ? Vous voulez reconstruire quelle gauche ? Celle qui se couche sous le tapis depuis 30 ans !
Répugnant !

 


 

Stupéfiant !! Ce lundi 4 décembre, à 17 heures, le « Parlement » vient d’adopter le PLFSS 2018 en rétablissant la hausse de CSG-retraités (qui avait été supprimée par le Sénat) dans un hémicycle incroyablement vide : 56 députés présents, soit moins de 10 % de l’effectif qui nous coûte 5 millions, frais compris, tous les mois.

Cerise sur le gâteau : François de Rugy avait (prudemment ? lâchement ?) abandonné la présidence à un obscur vice-président ! Et pourtant, ce même François de Rugy avait adressé, semaine dernière, une lettre à tous les députés LREM pour que tous soient présents ce lundi 4 décembre à 16 heures pour ce dernier vote, qui rétablit totalement la ponction CSG dans la poche des retraités.

Vote stupéfiant : 43 pour, 13 contre, alors que pendant les discussions tous les orateurs (sauf LREM et Modem) ont appelé leurs groupes à voter contre ou abstention. Je suggère à tous ceux intéressés par le détail des voix, de consulter :
http://www2.assemblee-nationale.fr/scrutins/detail/(legislature)/15/(num)/323
c’est-à-dire ce scrutin n°323 (public, mais pas solennel). Vous y trouverez la liste nominative des votants, 56 au total, dont 41 LREM. En plus, je doute fort que « autant de monde » ait été physiquement présent ! Curieusement, les caméras, cette fois-ci, ne permettent pas de balayer complètement la salle : environ 185 sièges échappent à toute observation (dans le haut des travées les plus centrales, plutôt occupées par LREM. Dans le champ visible (près de 400 sièges), je ne dénombre que 27 présents, pas toujours identifiables !

Que conclure, pour ce soir ? Que notre assemblée devient carrément clownesque, et que toute espérance de démocratie y est bien morte ! L’opinion populaire est plus que jamais bafouée par ce rétablissement de la hausse de la CSG contre les retraités. Que deviennent nos 32.000 signataires ? Ignorés de tous ! Que deviennent les 426.802 signataires de Citizaction-Non à la hausse de la CSG ? Citoyens invisibles, méprisés de tous ! Voilà bien pourquoi j’emprunte sa voix tonitruante à Danton pour illustrer cette mise à jour !

Un dernier sujet de réflexion : il aurait suffi d’un tout petit peu plus de présence dans les rangs des Contre pour renverser le résultat du vote. 31 voix Contre de plus auraient changé la face du monde (et les mornes matins en seraient différents, comme dit le poème). Ne pouvait-on pas les trouver dans les 95 absents de LR ? Dans les 33 absents de l’UDI ? Dans les 30 absents de Nouvelle Gauche ? Et même chez les Insoumis (12 absents sur 17), ou GDR (15 absents sur 16 !! Dharréville tout seul dans « deux heures moins le quart avant Jésus Christ » !).

Je demeure toujours stupéfait devant cet incroyable équilibre, qui maintient la diabolique majorité, à l’intérieur de moins de 10% de l’effectif total. S’il y a une raison objective à ça, elle ne doit pas être belle à regarder !!

Un seule conclusion : nous avons encore beaucoup de mails à envoyer pour convaincre ces Député(e)s de restaurer leur honneur perdu !

Aux armes citoyens !

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