Blog de Robert Duguet - Novembre 2016 /contact:

De quoi Trump est il le nom ? par Bernard Fischer

Source : http://www.fischer02003.over-blog.com/2016/11/de-quoi-trump-est-il-le-nom.html

Samedi 12 Novembre 2016

L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis est une importante défaite du mouvement populaire et progressiste aux Etats Unis.

C’est aussi une importante défaite de la superstructure des médias et des instituts de sondage des Etats Unis et de leur incapacité totale de prévision de cette élection.

Cette élection vient de très loin.

Elle vient de la révolution conservatrice de Ronald Reagan au début des années 1980. Elle vient du projet pour un nouveau siècle américain des néo conservateurs en 1997 et de l’élection de George Bush Junior en 2000.

C’est la dernière conséquence de la longue crise du bipartisme aux Etats Unis et de l’alternance entre le parti républicain et le parti démocrate.

Depuis plusieurs années, nous assistons à l’infiltration, à la colonisation et à la domination du parti républicain par le Tea Party Movement, par l’Alternative Right et par des sectes millénaristes d’extrême droite. La candidature de Donald Trump était une candidature d’extrême droite. Il n’y a pas d’erreur quand les deux premiers messages de félicitations au nouveau président des Etats Unis viennent de Marine Le Pen et de Vladimir Poutine.

Le programme réactionnaire, protectionniste et isolationniste de Donald Trump est totalement contradictoire par rapport au célèbre mot d’ordre de sa campagne, Make America Great Again.

Le programme de Donald Trump, c’est l’expulsion de onze millions de migrants, la construction d’un mur à la frontière entre le Mexique et les Etats Unis, la taxation des échanges commerciaux entre la Chine et les Etats Unis et la dénonciation par les Etats Unis de l’accord nucléaire entre la communauté internationale et l’Iran.

Dans une situation de déclin de l’impérialisme américain, l’application de ce programme ne donnera pas une nouvelle grandeur à l’impérialisme américain, elle précipitera sa décadence.

De la même manière, la rupture de l’accord relatif au nucléaire iranien n’entraînera aucune amélioration des relations entre la Russie et les Etats Unis en raison de l’alliance entre la Russie et l’Iran.

Mais Donald Trump appliquera-t-il son propre programme ? Personne n’en sait rien.

La crise du bipartisme aux Etats Unis, c’est aussi la crise du parti démocrate.

Bernie Sanders était sénateur indépendant du Vermont pendant sept ans entre 2007 et 2015. Il faisait le choix de son adhésion au parti démocrate et de sa participation aux élections primaires du parti démocrate. Sa campagne rencontrait un succès populaire important. Après sa défaite face à Hillary Clinton, Il faisait ensuite le choix de sa participation à la campagne d’Hillary Clinton et de la fondation d’un nouveau mouvement à l’extérieur du parti démocrate, Our Revolution. La campagne de Bernie Sanders était manifestement la suite du mouvement Occupy Wall Street. A chaque étape de son action, Bernie Sanders avait-il raison ou bien avait-il tort ? Personne n’en sait rien.     

La dernière question est la question raciale aux Etats Unis. L’élection de Barack Obama en 2008, du premier président noir de l’histoire des Etats Unis, suscitait un immense espoir. La communauté noire y voyait la lointaine conséquence du mouvement des droits civiques de Martin Luther King, de Malcolm X, d’Angela Davis et des Blacks Panthers dans les années 1960.

Les dernières années de la présidence de Barack Obama voyaient la multiplication des assassinats de citoyens noirs américains par des policiers blancs et la création du mouvement Black Lives Matter.

C’est bien le sens de l’élection de Donald Trump, une nouvelle actualité de la question raciale et la plus importante polarisation raciale aux Etats Unis depuis les années 1960.

 


Djordje Kuzmanovic, Officier de réserve, a bien servi "la France" puisqu'il a fait l'Afganistan, actuellement responsable national du PG pour les questions de défense...

Le candidat de la France Insoumise cherche des soutiens dans la justice et dans la police, par Raphaëlle Besse Desmoulières

Source : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2016/11/11/securite-melenchon-en-quete-de-credibilite_5029308_4854003.html

Djordje Kuzmanovic, ici manifestant, responsable d'un parti qui remplace de plus en plus le rouge de la République sociale par le bleu blanc rouge des versaillais, et qui remplace dans ses meetings l'Internationale par la Marseillaise...

Sécurité et terrorisme, à trois jours de la date anniversaire des attentats du Vendredi 13 Novembre 2015, Jean-Luc Mélenchon a voulu montrer, Jeudi 10 Novembre 2016, que ces thématiques n’étaient pas taboues pour lui.
 
Le candidat, qui se présente à la tête de son nouveau mouvement, la France Insoumise, avait réuni à son quartier général parisien plusieurs intervenants comme Laurence Blisson, secrétaire nationale du Syndicat de la Magistrature, ou Vincent Drezet, ancien dirigeant de la fédération des finances publiques de l'Union Syndicale Solidaire (USS). Tous, avait-il été stipulé, ne sont pas engagés dans sa campagne mais leur présence et leurs prises de parole avaient clairement pour but de crédibiliser sa démarche contre « l’affolement sécuritaire ».
 
A la fin du mois d'octobre 2016, le fondateur du Parti de Gauche avait dit « entendre la colère » des forces de l’ordre. Jean Luc Mélenchon veut le croire, « il existe parmi les policiers, les militaires et les juges, des gens qui ont fait le choix de rejoindre » son combat. « Je suis votre point d’appui », leur a-t-il lancé.

« Nombre d’entre vous ont compris que les pareils au même et les pire en pire que sont les siamois du Parti Socialiste et des Républicains ont amené l’état à ce point de décomposition, ils ont gesticulé et ils ont utilisé si irresponsablement votre autorité, au point que la majorité d’entre vous n’a plus confiance en eux ».
 
Jeudi 10 Novembre 2016, il a dit récuser « l’idée qu’il n’y ait qu’un recours possible, on peut choisir d’opter pour la solution d’extrême droite dans la police et dans l’armée, mais je veux qu’on sache qu’on peut aussi choisir l’extrême république que j’incarne ». Dans son programme, le chapitre intitulé « sécurité, retour à la raison » comprend la mise en place du récipissé de contrôle d’identité ou encore la création d’une « garde républicaine citoyenne afin de mutualiser les différentes missions de la police dans un même corps ».
 
Le candidat, qui veut « mettre fin à la politique du chiffre », souhaite aussi recruter dix mille personnels supplémentaires, sortir de l’état d’urgence et revenir sur la fusion entre la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) et les Renseignements Généraux de 2008. Pour l’heure, aucun financement n’est précisé. Dans son discours, Jean Luc Mélenchon a assuré avoir « trop souffert qu’on laisse croire que nous serions ceux qui sont les désinvoltes sur ces questions. Ce n’est pas vrai, c’est le contraire, c’est nous les plus sérieux », a-t-il martelé.
 
Comme le montrait la liste de ses invités, le candidat peine à s’entourer sur ces sujets-là. Réunir ces personnalités n’a pas dû être facile et il aurait convenu de remettre à certains des étiquettes que l’équipe du candidat avait omis de préciser. Parmi les intervenants « extérieurs », Alexandre Langlois est bien « gardien de la paix au renseignement territorial », mais aussi secrétaire général du syndicat de la police ultra-minoritaire de la Confédération Générale du Travail (CGT). Il aurait sans doute été plus délicat de mentionner que Georges Knecht, secrétaire général du Syndicat National Indépendant des Personnels Administratifs, Techniques (SNIPAT) et scientifiques de la police nationale, est mis en examen pour subornation de témoin dans l’affaire des fuites d’informations et de corruption présumées qui a ébranlé la police juidiciaire parisienne en 2015.
 
Le public sera également resté sur sa faim en regardant la vidéo de François Pirenne, un spécialiste du renseignement qui, encore en activité, a témoigné de façon anonyme. Quant à l’analyste géopolitique Djordje Kuzmanovic, à aucun moment il n’a été fait mention de ses fonctions au Parti de Gauche comme secrétaire national à l’international et à la défense.
 
Un oubli, explique celui qui a notamment été mis en cause en début d’année par le journaliste Nicolas Hénin dans son livre « la France russe », aux éditions Fayard. Présenté comme la « muse de Jean Luc Mélenchon sur la question russe », ce dernier était situé sur « un axe rouge-brun ». Des « allégations complètement fausses » que l’intéressé dément formellement.

 


La discussion qui se mène sur le mouvement des policiers est sérieuse, par Charles Jérémie
 

Lundi 14 Novembre 2016

Source : http://www.clubpolitiquebastille.org/spip.php?article176

La discussion qui se mène sur le mouvement des policiers est sérieuse. J’ai dit mon opinion, d’autres camarades également. Le mouvement dure. Malgré les reculs verbaux et financiers du gouvernement, les policiers continuent à manifester, en même temps, l’inspection des services convoque un « meneur ». Cela n’arrangera rien.
 
Les sommets de l'état sont divisés. Bernard Cazeneuve toujours prompt à monter des provocations contre les salariés ne sait où donner de la tête, ses relais, les syndicats, n’ont visiblement pas prise sur le mouvement, la hiérarchie se divise et la gendarmerie grogne. L’opposition ne dit mot. Jamais depuis la chute de la quatrième république semblable situation n’avait eu lieu.
 
La discussion sur ce qu’il faut penser, le cas échéant dire, est donc d’importance.

 
Les camarades qui voient des luttes partout, tout le temps, et qui quand elles ont lieu rechignent à combattre pour le tous ensemble, refusent de condamner l’utilisation de cocktails Molotov dans les manifestations contre la loi travail. Ils s’offusquent aujourd’hui qu’on puisse poser le problème de la liaison entre les policiers et les salariés. Ils dénoncent l’état policier et la répression tout azimut et ils centrent sur la responsabilité des policiers.
 
C’est du gauchisme infantile.
 

Depuis que je milite, sauf durant la guerre d’Algérie, par exemple devant le métro Charonne au mois d'octobre 1963, je n’ai jamais connu de répression policière digne de ce nom, encore moins d'état policier en France.
 
J’ai connu des tensions graves mais, même quand les affrontements avec la police se terminaient mal pour ceux qui étaient au premier rang, j’en étais, jamais je n’ai sérieusement pensé que nous vivions la « répression policière ». Certes souvent, nous avons utilisé cette formule contre Raymond Marcellin, Charles Pasqua et aujourd’hui Bernard Cazeneuve.
 
C’était de l’agitation politique mais, de grâce, gardons raison. Depuis la Libération, les grandes luttes de classes ont provoqué des affrontements extrêmement durs avec des morts et des blessés. C’est inévitable. Les salariés combattent, le patronat et l'état se défendent. Aujourd’hui c’est un « pouvoir socialiste » qui frappe. C'est scandaleux, mais ce n'est pas étonnant. Rien cependant qui me conduise à parler « d'état policier ». Si les mots ont un sens, un état policier, c’est tout autre chose. D’autant, chers camarades, qu’il est difficile d’avoir un tel état quand la police est dans la rue contre le gouvernement. Les policiers protestent car ils reçoivent des cocktails Molotov sur la tête, ils sont menacés dans les quartiers de la relégation et ils tentent de combattre l’irrésistible déliquescence de la société sans pouvoir l’enrayer. C’est humain. Ceux qui luttent contre la police sur ce terrain, avec ces méthodes, sont des barbares et des délinquants. C’est évidemment le produit de la décomposition de la société mais les tireurs fous le sont également. Nul ne les défend. Et la population est naturellement contre ces comportements. Constater cette situation n’implique pas la passivité. Au contraire, il faut se mobiliser contre les violences policières scandaleuses. Ainsi j’avais espéré que, après le jeune tué dans les manifestations des zadistes comme celui qui a été grièvement blessé dans la lutte contre la loi travail, il y aurait une mobilisation de masse à l’initiative de l’extrême gauche. Rien, il n'y a rien eu.
 
Alors plutôt que de se draper dans des postures verbales, il faut dire que la mobilisation policière anti-gouvernementale est un enjeu politique. Nous ne pouvons rester neutres. Soit les militants et les salariés iront à leur rencontre pour les dissuader de réclamer plus de mesures sécuritaires et désigner le gouvernement et le système qui cherche à les manipuler, contre les salariés et les jeunes, soit le Front National fera le contraire et les gagnera.
 
J’ai d’ailleurs entendu Olivier Besancenot à la télévision, impeccable, loin de la bouillie pour les chats de la direction du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).
 
La répression et l'état policier, les égyptiens, les marocains, les turcs et les russes, connaissent. Nous, nous vivons pour l’heure dans une bienveillante démocratie bourgeoise en déliquescence. Par contre, pour l’avenir, je suis plutôt pessimiste. Les camarades qui dénoncent l’état policier découvriront probablement ce que cette formule signifie.
 
Donc au-delà même de la liaison politique avec les policiers en révolte et demain les soldats, la question politique qui doit être posée est bien sur celle-ci, quelle police démocratique dans une république sociale et politique ? Le mouvement révolutionnaire contemporain n’a jamais vraiment réfléchi à ce problème. Or, qui combat l'état doit être capable de proposer une alternative. Décidément, les formules toutes faites doivent être bannies.
 
Souvent les postures d’indignations masquent une débilité politique.
 
Une dernière remarque, je conseille d’aller voir « Snowden », excellent opus d’Oliver Stone. Parfois, il est caricatural. Il ne l'est pas dans ce film. Il révèle une partie de ce qui se prépare, une société libérale dictatoriale à l’intérieur et guerrière à l’extérieur. La lutte contre les peuples va basculer dans la modernité. À l’horizon d’une génération, la police que nous connaissons disparaîtra. Les tâches de police seront essentiellement réservées à la protection des sommets du patronat et de l’état et le maintien de l’ordre capitaliste quotidien sera essentiellement pris en charge par le mixage du numérique, de la robotique et des nouvelles armes, nouvelle technologie robotisée appliquée au fichage et la répression. Ce n’est pas une blague ni de la science-fiction. Un grand nombre de hauts fonctionnaires s’inquiètent de cette situation. Les drones et les armes non létales sont à l’étude, filins, automoteurs identifiant les militants et fichiers dans les drones. Dans l’armée, la mise en œuvre de cette mutation est déjà en route, drones de bombardements, d’assassinats, chars sans conducteurs, machines à tuer capables de frapper à cent quatre-vingt degrés, frégates totalement furtives armées par quelques dizaines de marins et drones sous-marins. La panoplie est déjà considérable. Là aussi, les effectifs maigriront avec l’avantage de disposer de machines à tuer, ce qui règle en grande partie les dangers de voir les soldats lever les crosses en l’air. Oui, il va falloir réfléchir à cet arsenal qui peut aisément mettre en œuvre une société policière permanente. Il faut étudier ces préparatifs, les dénoncer et engager une véritable campagne de défense des libertés et de la démocratie pour une république sociale. Nous ne vivons pas dans l’état policier. Notre faiblesse politique peut contribuer à son instauration.

 


 

Avec son mouvement Our Revolution, Bernie Sanders continue le combat, par Nicolas Bourcier

Jeudi 27 Octobre 2016

Source : http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/10/27/avec-our-revolution-bernie-sanders-poursuit-la-lutte_5021591_829254.html

Bernie Sanders n’a pas remporté les élections primaires du parti démocrate face à Hillary Clinton, mais il a bouleversé l’échiquier politique. Au terme d’un âpre combat de plus de treize mois, l’indéboulonnable sénateur du Vermont « socialiste démocratique », comme il le revendique, a refaçonné la plate-forme du parti démocrate, laissant une marque indélébile sur le programme de gouvernement de l'ancienne secrétaire d'état.

Surtout, il s’est imposé, à soixante quinze ans, comme le porte-voix d’une nouvelle ­génération d’électeurs, libérant une parole de gauche que l’on croyait enterrée depuis la révolution reaganienne des années 1980.

Celui que les médias qualifiaient il y a encore peu de « populiste idéaliste » a obtenu soixante-seize pour cent du vote des jeunes de moins de trente ans. Un score qui en fait probablement le candidat le plus populaire parmi cette frange de la population de l’histoire moderne des Etats-Unis.

La campagne de Bernie Sanders a été à l’origine des moments parmi les plus mémorables des élections primaires. Il a rassemblé les plus grandes foules de supporteurs au nom de sa « révolution ». Au mois de juillet 2015, quelque cent mille personnes l’ont suivi en direct par webcast.

Une dynamique qui s’est confirmée auprès des jeunes par le soutien du réseau associatif ultra démocrate ­ www.moveon.org ­ celui-là même qui avait joué un rôle important dans l’élection de Barack Obama. Sans Bernie Sanders, souligne Ted Devine, directeur de campagne du candidat, ces jeunes n’auraient très certainement pas participé à la course présidentielle.

Ce sont les fameux millenials, nés entre 1982 et 2000 et qui forment au­jourd’hui, avec plus de quatre-vingt millions d’individus, une base électorale aussi vaste que celle des baby boomers, longtemps considérés comme les faiseurs de rois de la politique américaine.

Au cours de la convention du parti démocrate du mois de juillet 2016 à Philadelphie, le sénateur a soutenu sans état d’âme Hillary Clinton, s’imposant comme symbole d’unité. Il a ensuite repris son bâton de pèlerin, lançant son mouvement Our Revolution pour préparer l’avenir, comme il le dit. Déjà au mois de juin 2016, près de trois mille militants sanderistes s’étaient retrouvés à Chicago afin de créer les fondations de ce mouvement progressiste.

Plusieurs groupes ont été rassemblés. Ils se sont densifiés cet été. Vingt-cinq mille personnes se sont enregistrées pour devenir candidat à un poste électif local.

Certes, à la fin du mois d'août 2016, au moment du lancement du collectif chargé de porter Our Revolution sur les fonds baptismaux, une partie de l'équipe dirigeante démissionna pour protester contre le management et les modes de financement du mouvement. Mais cette querelle interne n'a pas ému outre mesure le sénateur du Vermont.

« Le vrai changement ne vient jamais d'en haut vers le bas. Il survient lorsque les gens se rassemblent et demandent un changement fondamental dans ce pays ».


Déclaration de Bernie Sanders sur Steve Bannon

Source : http://www.sanders.senate.gov/newsroom/press-releases/sanders-statement-on-steve-bannon

Le sénateur Bernie Sanders a publié Mercredi 16 Novembre 2016 la déclaration suivante sur la nomination de Steve Bannon à titre de stratège en chef et de conseiller principal à la Maison-Blanche de Donald Trump.

« Ce pays, depuis sa création, a lutté pour surmonter la discrimination sous toutes ses formes, racisme, sexisme, xénophobie et homophobie. Au fil des ans, nous avons fait des progrès pour devenir une société moins discriminatoire et plus tolérante et nous ne retournons pas en arrière. La nomination par le président élu Donald Trump d'un individu raciste comme Steve Bannon à un poste d'autorité est totalement inacceptable. Dans une société démocratique, nous pouvons être en désaccord sur toutes les questions, mais le racisme et la bigoterie ne peuvent faire partie d'aucune politique publique. La nomination de Steve Bannon par Donald Trump doit être annulée. »

 


Après l’élection présidentielle aux Etats-Unis : Construire la gauche pour défaire la droite, par Solidarity (USA)

Source : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article39480

mercredi 9 novembre 2016


Comme des millions de personnes ici et dans le monde, nous nous sommes réveillés ce matin consternés et effrayés par l’élection de Donald Trump à la présidence. Quoi que nous pensions du Parti démocrate et de Hilary Clinton, personne d’entre nous ne voulait croire qu’un si grand nombre d’électeurs pourrait se résoudre à voter pour Trump. Sa victoire s’inscrit dans un schéma global d’une droite populiste ascendante, à la suite d’un vote tout autant inattendu en faveur du Brexit au Royaume-Uni et, de même que le Brexit, elle est célébrée en Europe par les dirigeants de l’extrême droite nationaliste, comme Marine Le Pen.

Résultats du sondage « sortie des urnes » (23583 répondants)

Genre
(% des répondants)          Clinton  Trump   pas de réponse
Homme blanc (34 %)       31 %      63 %      6 %
Femme blanche (36 %)   43 %      52 %      5 %
Homme noir (5 %)            80 %      13 %      7 %
Femme noire (7 %)          93 %      4 %        3 %
Homme latino (5 %)        62 %      33 %      5 %
Femme latino (6 %)         68 %      26 %      6 %
Autres (6 %)        61 %      32 %      7 %

Le résultat de cette élection est en partie une expression de la suprématie blanche, sans aucun doute. Mais il est plus que cela : de nombreux commentateurs ont déjà souligné que les États industriels en ruines, qui ont sans doute privé Clinton de la victoire, étaient des zones où Obama a obtenu bien plus de votes d’électeurs blancs en 2008 et en 2012 que Clinton en 2016. Cela ne permet pas de suggérer que les résultats sont simplement le produit du racisme des électeurs blancs. Le fait est que les politiques néolibérales de la classe dirigeante ont dévasté les vies et les communautés des travailleurs partout dans le pays et dans le monde. Et Hilary Clinton est à juste titre considérée par beaucoup comme l’incarnation de cet establishment de la classe dirigeante. Pour beaucoup de Blancs, le ressentiment qui en résulte prend la forme d’une colère raciste et xénophobe, mais ses causes sont plus profondes. Pour surmonter le contrecoup raciste la gauche a la légitimité pour attaquer à ces causes profondes.

Da façon tragique, alors que l’establishment républicain a perdu le contrôle de son parti au profit du populisme d’extrême droite de Donald Trump, les Démocrates ont doublé la mise du néolibéralisme. Le Comité national démocrate (DNC) a utilisé tous les outils à sa disposition pour assurer que Bernie Sanders – un candidat populiste qui dans presque tous les sondages était donné en meilleure posture face à Trump que Hilary Clinton et qui avait abordé bon nombre de problèmes économiques qui ont nourri Trump – ne puisse remporter la nomination. Ayant pavé la voie pour une candidate dont quasiment personne ne pouvait se satisfaire, le Parti démocrate a fait une campagne de droite, considérant acquis les votes de la gauche et des personnes de couleur et cherchant à gagner les électeurs conservateurs. Il y a des preuves que le DNC a même encouragé la victoire de Trump lors des élections primaires, faisant l’hypothèse qu’ainsi la victoire sera plus facile lors de l’élection générale, permettant aux Démocrates de capturer les votes conservateurs moins motivés par le racisme.

En même temps, le Parti Vert (Green Party) – la plus visible alternative à gauche des Démocrates – semble avoir obtenu à peine 1 % des voix dans la course à la présidence. Un résultat décevant pour ceux qui veulent construire les Verts en tant que parti de gauche – ils parlaient d’un objectif de 5 % – et totalement insignifiant par rapport au nombre de Démocrates et d’indépendants qui ont boudé l’élection ou, pire, ont quitté le navire pour voter Trump.

Pour le dire simplement : dans la politique étatsunienne il y a un vide à gauche. Aucune analyse sérieuse ne permet de conclure que l’aile présidentielle du Parti démocrate représente quelque chose de plus que, au mieux, un néolibéralisme calculateur à visage humain. C’est précisément cette politique qui a générée le mécontentement populaire massif visible dans toute la société et dans toutes les parties du spectre politique. La promotion d’« encore plus de continuité » et la destruction de tous les espoirs ne fournit aucune solution et l’absence de n’importe quelle alternative de gauche a garanti que le mécontentement soit canalisé à droite, au moins en termes électoraux.

Nous devons vaincre le programme d’extrême droite de suprématie et nationalisme blanc que représente Trump. Nos vies en dépendent, littéralement. Mais la seule façon de vaincre la droite c’est de construire la gauche. Nous ne pouvons pas gagner cette lutte en construisant une unité plus large autour des candidats choisis par la classe dirigeante et de leur programme néolibéral. Même si la crainte du pire avait mobilisé assez de gens pour faire gagner Clinton dans cette élection, ou même si elle le fait pour une candidature similaire en 2020, ce ne serait que gagner du temps alors que la droite continuerait à se renforcer. Cela ne nous donnerait pas la force dont nous avons besoin pour gagner et construire un monde meilleur.

Pour ce faire, nous devons nous organiser. Nous devons créer une force politique vraiment indépendante qui donne à la gauche les moyens d’intervenir de manière significative dans la politique électorale, en commençant par le niveau local. L’alliance progressiste de Richmond – qui a remporté hier deux sièges de plus au Conseil municipal, s’assurant ainsi une large majorité dans la gestion de la ville [1] – est un exemple de ce à quoi pourrait ressembler un tel pouvoir électoral de base – une façon de s’impliquer dans ce type de travail est d’assister à la conférence des élus de gauche à Chicago, du 3 au 5 mars 2017 [2]. La défaite lors du référendum dans l’État de Massachusetts de l’initiative, très largement financée, d’élargir les écoles privées, grâce à la mobilisation d’une coalition autour du syndicat des enseignants, est un autre exemple encourageant sur ce que nous pouvons faire contre le programme néolibéral de privatisations.

Nous devons soutenir et construire le Mouvement for Black Lives [3], comme les efforts de lutte en solidarité avec Standing Rock Sioux contre l’oléoduc Dakota Acces Pipeline [4], les groupes pour les droits des migrants et les autres organisations, qui seuls peuvent construire la force de ceux qui sont les plus vulnérables face au programme de Trump et aux agressions de ses partisans d’extrême droite. Il est également vital que nous construisions une organisation rénovée de la classe ouvrière, comme le syndicalisme de la justice sociale dirigé par en bas, mais aussi des formes nouvelles et novatrices d’organisations, capables d’unifier les travailleurs par la solidarité de classe et briser l’influence des récits racistes de droite sur la classe ouvrière blanche.

Finalement, nous devons construire une organisation révolutionnaire. Car la solution pour mettre fin à l’éventail terrifiant des forces auxquelles nous nous confrontons aujourd’hui dans le monde ne peut être rien de moins que le renversement du capitalisme et de la suprématie blanche et hétéro-patriarcale qui l’étayent et façonnent ses impacts. Nous ne gagnerons pas un monde socialiste sans organisation socialiste. Nous encourageons vivement toutes celles et tous ceux qui s’engagent dans la lutte pour un monde juste à contacter, rejoindre et aider à construire une organisation révolutionnaire, que ce soit Solidarity ou un autre groupe.

Aujourd’hui, nous craignons tous ce qui peut arriver après la victoire de Trump. Nous devons en débattre avec nos amis, familles et camarades pour préserver notre bien-être émotionnel et physique. Mais nous ne pouvons pas attendre les jours meilleurs pour reconstruire une gauche anticapitaliste dynamique, capable de lutter et de gagner. Nous sommes tout à fait d’accord avec ces mots sur tant de lèvres aujourd’hui : ne pas pleurer, organiser !

Le Comité exécutif de Solidarity

P.-S.

* Traduit de l’anglais par JM pour Inprecor : http://www.inprecor.fr/

* Solidarity (Solidarité) est une organisation socialiste, féministe et antiraciste aux États-Unis, au sein de laquelle militent les membres de la IVe Internationale et qui a le statut d’observateur permanent au sein de son Comité international. La version originale en anglais est disponible sur ESSF.

Notes

[1] L’alliance progressiste de Richmond (RPA) dispose actuellement de 5 conseillers municipaux sur 7. Le 8 novembre les électeurs de Richmond (une ville industrielle dans la région de la Baie de San Francisco de plus de 100 000 habitants) ont également voté en faveur de l’établissement d’un conseil des loyers et de la fixation d’un loyer maximal admissible pour les unités résidentielles à loyer contrôlé, fixant une augmentation annuelle maximale admissible des loyers pour la plupart des unités résidentielles et interdisant aux propriétaires d’expulser les locataires sans motif valable. Cette mesure a été approuvée par 12 837 votes (contre 7 114), soit une majorité de 64,34 %.

[2] Voir (en anglais) : https://leftelect.net/

[3] Mouvement for Black Lives (Le mouvement pour les vies noires) est une coalition de plus de 50 organisations (dont Black Lives Matter network, la Conférence nationale des juristes noirs, le Centre pour les droits humains Ella Baker…), créé en 2016 en réponse à la violence dont sont victimes les communautés noires, exigeant la fin de la guerre menée contre les Noirs, des réparations pour les victimes, la justice économique, l’autogestion communautaire et le pouvoir politique.

[4] Long de 1825 km, l’oléoduc Dakota Acces Pipeline de l’entreprise Energy Transfer Partners, en construction, doit traverses les territoires amérindiens, passer sous la rivière Missouri, touchant la réserve indienne de Standing Rocks dans l’État de Dakota. A l’initiative des amérindiens et des militants environnementaux, un mouvement de masse s’oppose à cette construction qui a déjà détruits plusieurs sites sacrés sioux et risque de polluer l’eau dont ils s’abreuvent. Les manifestations de protestation sont violement réprimés (ainsi 141 manifestants ont été arrêtés le 27 octobre dernier par des équipes antiémeutes avec des véhicules blindés).


Comment le perdant a remporté la Maison Blanche ... une nouvelle une fois, par Nicole Colson, Socialistworker

Traduction de Jean-Pierre Juy

Vendredi 18 novembre 2016.

Source : https://socialistworker.org/2016/11/16/h
 
(les quelques ajouts entre parenthèses sont du traducteur Jean-Pierre Juy )

Dans une démocratie réelle, le candidat qui obtient le plus de votes gagne l’élection, non ? Mais pas dans la « plus grande démocratie du monde ». Pour la cinquième fois dans l’histoire américaine et la deuxième fois en 16 ans, le candidat à la présidence qui a remporté le vote populaire ne s’assoira pas dans le Bureau ovale en Janvier prochain parce que perdant du vote populaire, il a bénéficié du couperet de l’avantage majoritaire en tant que relique raciste électorale connue sous le nom de Collège Electoral ou Collège des Electeurs (Electoral College)*

C’est en soi un symbole du caractère profondément anti démocratique du système politique des Etats-Unis. Donald Trump a non seulement obtenu moins de voix que Hillary Clinton, mais lui et ses partisans revendiquent un « mandat » pour un programme réactionnaire - comme si l’élection avait apporté la preuve de l’existence d’une majorité écrasante pour cela. Au contraire, le système étatsunien de non-démocratie a fonctionné comme il l’a toujours fait en recouvrant d’un voile de légitimité un scrutin « gagnant » qui ne représente en fait qu’une minorité de personnes, et cette fois ci, cette minorité est plus restreinte que d’habitude.

Du point de vue de n’importe quelle véritable acception du mot démocratie, la présidence de Donald Trump est totalement illégitime.

Mais ce n’est qu’un exemple de ce qui est une fraude antidémocratique du système bipartite des États-Unis. Un autre exemple : plus de 1,3 milliard de dollars ont été recueillis principalement pour soutenir les deux candidats des partis majoritaires alors que 43% des électeurs inscrits n’ont même pas voté le jour du scrutin (Election Day).

Ensuite, environ 6,1 millions d’Américains, soit - une personne sur 40 de la population en âge de voter - sont légalement privés de leurs droit de vote en raison d’une condamnation pénale. De plus, des millions de personnes ne pouvaient pas voter en raison faute de documents justificatifs de leur état-civil.

En conséquence de tout cela, le prochain président des États-Unis résulte du choix d’environ le quart de la population en âge de voter.

Au moment où j’écris, Clinton devance Trump au nombre total de votes populaires de près de 800 000 voix. Le compte final ne sera pas disponible avant le mois prochain - des millions de bulletins absents et provisoires doivent encore être comptabilisés, principalement dans les états "bleus" comme la Californie, Washington et New York. D’ici là, l’avantage de Clinton sera de 2 millions de voix et près de 2 points de pourcentage, selon les estimations citées par le journal Atlantic.

La marge victorieuse de Clinton est déjà supérieure à celle de toutes les élections précédentes dans les cas où deux candidats différents remportaient l’un le vote populaire, l’autre le Collège électoral. En 2000, Al Gore avait battu George W. Bush d’environ 550 000 voix.(Et G.W. Bush fut élu président) Mais en 2000, l’écart dans le Collège Electoral était très réduit : l’élection s’est jouée sur un écart de 537 voix sur 6 millions de bulletins dans l’État de Floride. Cette avance n’aurait pas été légalement validée sans le concours des juges républicains de la Cour suprême des États-Unis qui avaient ordonné l’arrêt du recomptage des bulletins sur l’ensemble de cet Etat. Selon une analyse ultérieure, cela aurait eu pour résultat de faire nommer Gore gagnant en Floride, et donc à la Maison Blanche.

En revanche, Clinton a été sévèrement battue au niveau du Collège Electoral bien qu’ayant remporté le vote populaire avec un écart plus important que celui de Gore. L’élection 2016 a prouvé encore plus clairement que des restes racistes et rétrogrades de l’esclavage d’avant la Guerre Civile ( Guerre de Sécession 1861-1865), devaient être abolis.

Le Collège électoral a été inscrit dans la Constitution pour protéger la classe dirigeante de l’Amérique contre les conséquences du principe démocratique une personne-un vote.

Comme le disait autrefois Alexander Hamilton, la théorie était que les gens ordinaires n’étaient pas intellectuellement capables de choisir le président. A leur place, « un petit nombre de personnes, choisies par leurs concitoyens dans l’ensemble du corps électoral, seraient davantage en mesure de disposer de toute l’information et du discernement requis pour de telles investigations complexes » (Je souligne, JPJ)

Mais il y avait une raison plus précise en faveur du Collège Electoral : la préservation de l’institution de l’esclavage.

Dans un discours proposant une première version du Collège Electoral en 1787, James Madison - propriétaire lui-même d’esclaves en Virginie, a expliqué que cela était nécessaire parce que les « Noirs » dans le Sud présentaient une « difficulté ... d’une nature sérieuse ».

La « difficulté » était que les esclaves ne pouvaient pas voter - mais ils constituaient un pourcentage important de la population de ces États. Tout système électoral fondé uniquement sur la désignation d’un candidat ou d’un parti majoritaire favoriserait donc les États du Nord, où l’esclavage avait été aboli en 1804.

Ainsi, les « Pères Fondateurs » - dont bon nombre étaient propriétaires d’esclaves - ont trouvé des moyens de contourner la « difficulté ». Tout d’abord, il y avait l’infâme « règle des trois cinquièmes » - aux fins de déterminer la représentation à la Chambre des Représentants (équivalent de l’Assemblée Nationale en France), dans laquelle le nombre d’élus est pour chaque Etat, proportionnel à l’importance de sa population dans la population fédérale, les esclaves comptaient pour trois cinquièmes d’une personne.

Le système du Collège Electoral institua un avantage supplémentaire pour le Sud : le nombre de grands électeurs (membres du Collège Electoral) de chaque État qui résulte du vote populaire et qui est attribué au candidat majoritaire, est égal au nombre de Représentants élus de l’Etat en question plus deux, pour les deux Sénateurs. Les États dont la population est plus restreinte sont surreprésentés au Collège Electoral jusqu’à ce jour en raison de ces deux électeurs additionnels.

En Virginie, 40 pour cent de la population était composée d’esclaves à l’époque, mais quand le Collège Electoral a été institué, cet Etat y disposait de 12 voix sur 91 , soit pour ce seul Etat, plus du quart des voix nécessaires pour gagner la présidence

Après la Guerre Civile, la clause des trois cinquièmes a été abolie, mais la discrimination a continué dans les lois de Jim Crow qui ont limité les droits de vote des Afro-Américains. Et bien que le 14e amendement, adopté après la guerre de Sécession, accorde techniquement le droit de vote aux Noirs, il refuse explicitement le droit de vote à toutes les femmes - qui finiront par l’obtenir des décennies plus tard, en 1920.

Aujourd’hui, le Collège Electoral continue d’accorder une influence démesurée aux Etats ruraux peu peuplés qui font partie de la base républicaine - aux dépens des États plus peuplés qui sont souvent démocrates. Chacun des 55 grands électeurs de Californie représente 705 000 personnes alors que chacun des trois grands électeurs du Wyoming représente 196 000 personnes.

Les grands électeurs de tous les États sauf deux sont répartis selon un système gagnant-gagnant : toute la représentation des grands électeurs d’un Etat fédéré au Collège Electoral est attribuée à la liste du candidat qui remporte le vote populaire. Hillary Clinton a particulièrement souffert de cette situation : Trump a remporté la Floride, le Michigan (où un nouveau dépouillement est en cours), la Pennsylvanie et le Wisconsin avec au total une avance de 230 000 voix, ce qui lui a assuré un total de 75 grands électeurs. Par contre, l’avance de 3 millions de voix de Clinton en Californie ne lui a valu que 55 grands électeurs.

Dans 29 États et dans le District de Columbia (Washington D.C), les grands électeurs sont légalement tenus de voter pour le candidat qui a remporté le vote populaire. Dans d’autres, ils ne sont pas techniquement liés - mais il est pratiquement inouï pour les grands électeurs de voter contre le candidat pour lequel ils avaient promis voter. Ils sont en fait, comme l’ancien juge en chef de la Cour suprême Robert Jackson qui en 1952 les a traités de « Laquais volontaires de parti et non-entités intellectuelles » (sic).

« En tant qu’institution, ajoute-t-il, le collège électoral a subi une atrophie quasiment indiscernable de la rigueur mortelle ». Pourtant, dans les sphères politiques, la mise en question du Collège Electoral est également sans précédent.

Pendant ce temps, d’autres aspects absurdement antidémocratiques du système politique des États-Unis sont totalement ignorés. Par exemple, les républicains ont réussi à maintenir le contrôle du Sénat américain avec une marge de 52 à 48 sièges – alors que les électeurs ont davantage voté pour un démocrate (45,2 millions) que pour un républicain (39,3 millions) selon USA Today.

Cela met en évidence le fait que le Sénat est une autre institution non démocratique remontant aux combines du pouvoir esclavagiste. La sénatrice républicaine de l’Alaska, Lisa Murkowski, a été réélue avec 111 000 voix, tandis que le sénateur démocrate de New York Chuck Schumer l’a été avec 4,8 millions de voix. Pourtant, leur vote au Sénat pèse d’un même poids sur la législation fédérale.

Beaucoup d’autres indices ont témoigné le jour de l’élection de ce que ce système électoral déglingué fonctionne à peine mieux que les semblants de scrutins des dictatures autoritaires.

En premier lieu, il y a l’absurdité de ces élections nationales qui se déroulent pour la grande majorité des gens qui ont un emploi lors d’une journée de travail. Cela limite le temps d’attente dont les individus disposent pour voter - et les longues files d’attente dans les États qui maintenant permettent au moins le vote anticipé, peuvent aussi en avoir découragé d’autres.

Comme Emily Badger l’a commenté dans le New York Times le lendemain des élections : « Les électeurs matinaux, les électeurs urbains et les électeurs minoritaires sont tous plus enclins à attendre et à attendre et à attendre encore. Les files d’attente dans lesquelles prédominent des communautés minoritaires sont environ deux fois plus longues que celles des régions à prédominance blanche ... Et les électeurs minoritaires sont six fois plus disposés que les blancs à attendre plus d’une heure pour pouvoir voter. Ces disparités persistent même au sein d’une même ville ou dans un même comté. Elles laissent à penser qu’elles ne relèvent pas seulement de plus grandes difficultés d’organisation des scrutins dans les grandes villes. »

Charles Stewart III, un politologue du Massachusetts Institute of Technology (MIT) estime que l’attente pour voter à l’échelle nationale peut avoir coûté jusqu’à un milliard de dollars en salaires perdus.

En outre, en 2013 la Cour suprême invalidait certaines dispositions de la loi de 1965 sur le droit de vote. Les Républicains de plusieurs États ont saisi l’occasion pour instaurer de nouvelles restrictions au prétexte de réduire la fraude - mais destinées en réalités à supprimer les votes des minorités. Malgré les craintes, le retour en arrière généralisé que permettrait ces dispositions ne semblent pas se matérialiser, il est vrai que certains États avec de nouvelles restrictions, y compris les anciens États démocratiques loyaux comme le Wisconsin et l’Ohio qui ont basculé du côté Trump,- ont connu un taux de participation plus faible. Gerry Hebert, directeur d’un organisme central légal de surveillance électorale a déclaré au New York Daily News : « les gens qui élaborent ces lois savent ce qu’ils font. » À la veille de l’élection, ceux qui ont déclaré qu’ils voteraient pour un candidat d’un tiers parti tel que Jill Stein du Parti Vert, se sont vu répondre qu’ils « gaspillaient leur vote » - et que leur outrance était une attitude de dénigrement en regard du sacrifice historique de ceux qui ont combattu pour le droit de vote.

Mais l’ironie est qu’en raison de la nature profondément antidémocratique du système politique des Etats-Unis, des millions de personnes ont voté pour Hillary Clinton - y compris un nombre disproportionné d’Afro-Américains – parce que leurs votes ont été pour l’essentiel refusés au motif qu’un soutien populaire plus important à leur candidat serait vain.

Une grande partie des électeurs des États-Unis se sentent aujourd’hui victimes d’une fraude. Depuis l’élection, plus d’un million de personnes ont signé l’une des nombreuses pétitions pour abolir le Collège Electoral. Plus de 4,3 millions ont signé une pétition appelant les électeurs à voter pour Hillary Clinton vainqueur du vote populaire. « Pourquoi n’utiliserons-nous pas ces institutions les plus antidémocratiques pour assurer un résultat démocratique ? » demande une pétition.

Mais ce résultat demeurera un fantasme, notamment parce que Clinton elle-même, avec Barack Obama, Bernie Sanders et tous les autres dirigeants démocrates respectent la légitimité de l’élection de Trump. Ils exhortent même les électeurs démocrates à aborder sa présidence avec un « esprit ouvert ».

Cela ne veut pas dire que tous ceux qui ont l’intention de protester contre la présidence de droite de Trump dès le premier jour devraient avoir un esprit ouvert. Il est le perdant qui a gagné la Maison Blanche parce que le système politique américain est tellement antidémocratique - et il n’a certainement pas un « mandat ».

Il est temps de dépoussiérer le slogan avec lequel nous avons salué l’investiture de George W. Bush : « Salut le voleur ! ».

Note :


*Le Collège Electoral dont il va être question est constitué par l’ensemble des 538 grands électeurs (en 2016) représentant le peuple des Etas-Unis ; ils sont chargés d’élire le Président et le Vice Président.

 


Victoire de Trump : un échec de la mondialisation financiarisée, par Romaric Godin

Militant d’Ensemble

09 novembre 2016

Comme dans le cas du Brexit, ce sont les populations des régions désindustrialisées qui ont fait basculer l'élection présidentielle étasunienne.

Quatre mois et demi après le vote en faveur du Brexit, ce que les observateurs jugeaient largement « improbable » s'est encore produit. Donald Trump, milliardaire fantasque, ouvertement xénophobe et isolationniste, sera le prochain président des Etats-Unis d'Amérique et, partant, « l'homme le plus puissant du monde ». Comment en est-on arrivé là ? La réponse à cette question que le monde entier va se poser est en grande partie économique. Les victoires du Brexit et de Trump sont le produit à la fois d'un lent phénomène à l'œuvre depuis trois décennies, la mondialisation financière, et de sa crise, débutée en 2007.

Le succès de Donald Trump s'est appuyé sur un double mouvement : il a convaincu une grande partie de la classe moyenne dans des Etats où elle domine comme la Floride, mais aussi les populations des régions désindustrialisées de la Rust Belt de Pennsylvanie, du Michigan, de l'Ohio et du Wisconsin. En gagnant ces Etats qui étaient tombés aux mains des Démocrates en 2012, le milliardaire a fait pencher la balance de son côté. Le phénomène est exactement le même que le 23 juin au Royaume-Uni où le vote avait basculé en raison du vote des régions désindustrialisées du nord de l'Angleterre et du Pays de Galles. Or, ce mouvement peut s'expliquer par un échec d'une mondialisation couplée à une financiarisation avancée.

 La « mondialisation heureuse »...

La mondialisation qui a débuté au milieu des années 1990 est le fruit de la financiarisation entamée dans les années 1980. Lorsque les entreprises se sont retrouvées face à des actionnaires - souvent des fonds financiers - ayant des objectifs de rendements élevés, elles ont maximisé leurs bénéfices par une relocalisation de leur production dans les pays à bas coût, provoquant une désindustrialisation des pays développés. Ce phénomène a longtemps été compensé par une croissance des profits qui étaient alors réinvestis dans les marchés financiers. Ceci a permis de construire l'idée qu'il y avait une « mondialisation heureuse » pour les citoyens des pays développés qui gagnaient bien davantage d'un côté ce qu'ils perdaient de l'autre. Et, effectivement, dans les années 2000, le phénomène a bien fonctionné. Mais il a fonctionné sur du sable : le crédit et des bulles financières.

 ... et sa crise
 
En 2007, avec la crise des subprimes, ce mythe est tombé. Le monde de la finance a explosé, prouvant que l'un des éléments clés du nouveau système économique mondial ne pouvait plus fonctionner. Et dès lors, c'est tout le système qui s'est grippé, parce que les effets négatifs de la mondialisation n'ont progressivement plus pu être compensés et dissimulés. La crise des pays émergents à partir de 2012 a rendu le moteur de cette mondialisation inopérant. Certes, encore une fois, le crédit, par une politique ultra-expansionniste des banques centrales, a pu permettre le retour à la croissance, notamment aux Etats-Unis, mais cette croissance est désormais impuissante à réduire la colère, le mécontentement et la peur d'une grande partie de la population.

 La mondialisation financière a en effet, en accroissant la division du travail au niveau mondial, désertifié des régions entières sans proposer d'alternatives. Lorsqu'une usine ferme dans le Michigan, rien ne la remplace réellement. L'argent gagné par cette délocalisation est réinvesti dans les centres financiers et profite à ces zones, mais nullement aux « victimes » de la désindustrialisation. Or, en traitant la crise de 2007-2008 comme une crise financière pure, en évitant de réfléchir à de nouveaux modèles économiques en cherchant avant tout à « revenir en arrière », les dirigeants étasuniens, comme européens, ont amplifié le phénomène. Le retour de la croissance n'a pas seulement été plus faible (la croissance potentielle des Etats-Unis a été divisée par deux), elle est aussi toujours aussi mal répartie, sur le plan social, mais aussi géographique.

Sentiment de déclassement
 
Les gains de la croissance - désormais plus faibles - continuent à irriguer un système financier qui ne voit guère de raison d'aller investir dans l'économie réelle, encore moins dans celles des régions les plus touchées par la désindustrialisation. A quoi bon chercher à améliorer la productivité lorsqu'il est possible de produire à bas coût en Asie et de disposer d'une main d'œuvre bon marché dans les pays développés ? La mondialisation financière a conduit à un recul général de l'investissement public et privé et c'est aussi une des clés du Brexit et de la victoire de Donald Trump. Les populations touchées par la désindustrialisation ont alors été contraintes soit de sortir du marché du travail, soit d'accepter des emplois dans les services, souvent précaires, mal rémunérés et à temps partiel. Le phénomène « d'ubérisation » a encore accéléré le phénomène en créant des emplois sans investissement dans le potentiel productif. Aux Etats-Unis, la participation au marché du travail est au niveau de 1977 et le nombre de travailleurs à temps partiel « subi » est de 5,5 millions de personnes. C'est le revers de la « destruction créatrice » schumpétérienne chère aux défenseurs de la mondialisation. Ces derniers ont oublié que ce que créait leur destruction était une immense insécurité et un immense sentiment de déclassement. Ce dernier sentiment s'est naturellement répandu dans une grande part de la classe moyenne pour qui la paupérisation est évidemment le cauchemar absolu. Le retour à la croissance aux Etats-Unis n'est alors pas seulement insuffisant, il est inopérant pour comprendre le comportement électoral des populations.

Effets de la crise de 2007
 
Rien d'étonnant alors à ce que les populations de la Rust Belt ou de la Floride aient cherché la rupture avec cette logique de « mondialisation heureuse ». Rien d'étonnant à ce que ces populations aient rejeté une Hillary Clinton beaucoup trop identifiée avec cette mondialisation financière. Rien d'étonnant non plus à ce que les discours d'un riche aventurier aient séduit des Etasuniens confrontés au risque de la paupérisation. En proclamant vouloir « rendre l'Amérique à nouveau grande », Donald Trump a fait écho à ce sentiment de déclassement des populations étasuniennes. Les victoires des discours nationalistes et protectionnistes sont avant tout le reflet de l'échec social de cette mondialisation qui a fragilisé des pans entiers de la population tout en minimisant en permanence la réalité de cette fragilisation. C'est le fruit d'une crise économique débuté en 2007 dont les dirigeants du monde entier n'ont pas encore réellement mesuré l'ampleur, ni la vraie nature. Les peuples se chargent de leur rappeler.

Ce qui se passe en 2016 nous rappelle que les effets des crises financières et économiques sont plus durables et plus profondes qu'on ne le croit habituellement. Celle qui a débuté à l'été 2007 a désormais des effets politiques concrets. Les deux pays qui, dans les années 1980, avaient mené la « révolution conservatrice » qui avait conduit à la mondialisation financière viennent de fermer cette page de leur histoire suite à la crise de ce même mouvement. Un nouveau système économique mondial est en construction et sa construction sera nécessairement pénible. On n'en est ici que dans la phase « négative » de destruction de l'ancien système. C'est évidemment la phase la plus risquée. En réalité, aucun pays du monde développé n'est à l'abri parce que ce phénomène est présent partout. Et l'Europe ne fait évidemment pas exception, loin de là.

En finir avec les mythes de la mondialisation

On peut se lamenter sans cesse de chaque « victoire du populisme ». Mais on peut aussi tenter de comprendre ces victoires et les logiques qui président aux choix d'électeurs qui sont souvent moins « irrationnels » qu'on veut bien le croire. La défaite des « élites » est aussi le signe que ces élites ne perçoivent pas les enjeux actuels. Continuer à présenter le libre-échangisme comme la solution miracle, défendre à tout prix la « destruction créatrice », refuser toute politique industrielle fondée sur un équilibre territorial, prôner des « réformes structurelles » qui accélèrent le phénomène de la baisse de la productivité, défendre un système financier qui est une des sources des maux de l'économie contemporaine : tout ceci ne peut conduire, au final, qu'à donner sa chance à des opportunistes qui, en plaçant le « bon » discours, parviennent à cristalliser à leur profit les mécontentements légitimes. La victoire de Donald Trump est un appel à en finir avec certains mythes. C'est un appel à revenir à des politiques plus proches des inquiétudes du monde. Si les politiques européens ne l'entendent pas, d'autres Brexit et d'autres Trump sont inévitables.

 


Trump, enfant monstrueux de la mondialisation libérale et impérialiste et des années Obama, par Yvan Lemaitre

(militant d'un courant du NPA)

Source : http://www.npa-dr.org/index.php?option=com_content&view=article&id=42:trump-enfant-monstrueux-de-la-mondialisation-liberale-et-imperialiste-et-des-annees-obama&catid=9:article-lettre&Itemid=101

11 novembre 2016


Le 12 décembre, les grands électeurs éliront Trump président des États Unis bien qu'il ait globalement obtenu moins de voix que Clinton. Le 20 janvier prochain, ce dernier prendra ses fonctions. La nouvelle a surpris, provoqué un choc. Tous ceux qui pensaient que Trump jouerait le rôle de l'idiot utile pour permettre à la détestée Hilary Clinton de gagner, se sont trompés. C'est l'inverse qui s'est produit, le rejet, la haine de l'arrogance du camp Clinton a nourri l'abstention et le vote Trump. Le show médiatique qui a tenu lieu de campagne entre les deux candidats de la bourgeoisie comme son issue donne un aperçu du mal profond qui ronge la prétendue démocratie américaine.

Cette victoire de Trump est ici l'objet d'une dramatisation qui n'est pas toujours politiquement désintéressée. Les milieux proches du PS qui anticipent pour leur parti un effondrement pire que celui des Démocrates voudraient se servir de Trump comme d'un épouvantail Anti-le-Pen.

Le Nouvel Observateur parle d'un « tremblement de terre géopolitique aux conséquences potentiellement dramatiques ». Comme si ce tremblement de terre n'avait pas commencé plus tôt.

Oui, en effet la situation du monde soumis à la dictature de la finance et de la libre concurrence est inquiétante, « les conséquences dramatiques » ne sont pas à venir, elles sont là. L'élection de Trump en est le symptôme. Il représente un danger en tant qu'il sera, comme le fut Obama, comme l'aurait été Clinton, l'agent propagandiste, commercial de ce que décideront les Etats-majors de Wall Street, du Pentagone et du FBI.

Pour s'en convaincre il suffisait d'entendre Trump se répandre en éloges de celle que, la veille, il voulait mettre en prison, vanter l'unité du peuple américain ou le libre-échange avec tous les pays... Trump fera le job, comme Obama l'a fait, comme Clinton l'aurait fait. Il suffisait aussi d'entendre son ennemie de la veille le féliciter et Obama lui-même s'empresser de faire de même.

Dire cela n'a rien de rassurant mais il s'agit de comprendre la réalité, l'ampleur des problèmes, leurs racines pour discuter sérieusement des réponses, aux USA et ici.

Celles et ceux qui agitent l’épouvantail de Trump contre Le Pen se moquent du monde, prennent les travailleurs, la population pour des imbéciles.

Ce n'est pas Trump en lui-même qui donne des ailes à Marine Le Pen et à tous les chefs populistes, dont l'Europe et le monde regorgent mais bien la colère des peuples qui ne trouvent pas d'autre expression de par la faillite pitoyable de cette dite gauche, de ces dits démocrates qui se sont faits ou se font les serviles exécutants des volontés de leur donneurs d'ordre, les classes dominantes, la finance dont ils connaissent parfaitement les visages et les noms.

L'ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, a tweeté « Un monde s'effondre sous nos yeux. Un vertige. » Il lui aura fallu Trump pour lui ouvrir les yeux, son monde, leur monde poursuit et accélère sa folle course vers l’abîme.

Une nouvelle phase est ouverte dans l'offensive mondialisée des classes dominantes contre les classes populaires comme dans la lutte acharnée de la concurrence qu'elles se livrent entre elles. Trump en est un sinistre révélateur, un avertissement.

Les ravages de la politique de l'oligarchie financière

Dans le journal La Tribune, Romaric Godin écrit : « Les victoires du Brexit et de Trump sont le produit à la fois d'un lent phénomène à l'œuvre depuis trois décennies, la mondialisation financière, et de sa crise, débutée en 2007. 

Le succès de Donald Trump s'est appuyé sur un double mouvement : il a convaincu une grande partie de la classe moyenne dans des Etats où elle domine comme la Floride, mais aussi les populations des régions désindustrialisées de la Rust Belt de Pennsylvanie, du Michigan, de l'Ohio et du Wisconsin. En gagnant ces Etats qui étaient tombés aux mains des Démocrates en 2012, le milliardaire a fait pencher la balance de son côté. Le phénomène est exactement le même que le 23 juin au Royaume-Uni où le vote avait basculé en raison du vote des régions désindustrialisées du nord de l'Angleterre et du Pays de Galles. Or, ce mouvement peut s'expliquer par un échec d'une mondialisation couplée à une financiarisation avancée. »

Oui, sauf qu’on ne peut pas parler d'un « échec » de cette mondialisation qui est le résultat de l'offensive des classes dominantes pour augmenter ou maintenir leur profit au détriment des travailleurs et des peuples. Elle a, de ce point de vue, atteint son but, elle n'en avait pas d'autre, mais à quel prix pour la société.

La mondialisation, le libéralisme, ne sont pas une idéologie mais une politique de classe, d'une classe qui tire sa puissance de la propriété privée capitaliste, financière des moyens de production et d'échange.

Cette bourgeoise avait réussi à construire un mythe, celui de la « mondialisation heureuse », où le marché apporterait la démocratie, la paix et le bien-être, mensonge et poudre aux yeux. Ce mythe s'effondre.

Jusqu'au début du XXIème siècle, les progrès technologiques combinés à une prolétarisation massive de la paysannerie ruinée dans les pays dits émergents comme la Chine, l'Inde, le Brésil faisant baisser les coûts de production ont alimenté la machine à profit, le casino de la finance. Mais cela au prix d'un endettement généralisé et d'une bulle financière « exubérante ». L'anticipation des profits donnant lieu à une spéculation effrénée. L’accident était inévitable, la crise des subprimes aux USA en a été le déclencheur.

Le vrai choc, le vrai tournant, 2007-2008

En 2007, avec la crise des subprimes, le monde de la finance a explosé. La crise des pays émergents à partir de 2012 a rendu le moteur de cette mondialisation inopérant. Le crédit, alimenté par les banques centrales, a pu permettre une relative reprise, notamment aux États-Unis, mais sans résorber le chômage, en généralisant la précarité, en licenciant et délocalisant la production.

La réponse des classes dominantes à leur propre crise obéit à une logique implacable, à défaut d'espérer obtenir suffisamment de nouveaux profits à partir de la production de nouvelles richesses les classes dominantes se livrent à un transfert en grand, « l'accumulation par dépossession », en baissant les salaires directs et indirects, en pillant les peuples.

La paupérisation d'une fraction croissante de la population est bien une terrible réalité.

Le vrai choc dont Trump et tous les courants réactionnaires d'extrême droite, populistes, sont nés ce fut bien la crise de 2007-2008. La politique de sauvetage des banques puis la politique de relance à crédit que les États ont fait payer aux travailleurs et à la population ont entraîné le discrédit des partis qui les ont mis en œuvre ici, dans toute l'Europe. Aux USA, ce furent les années Obama.

Obama au service de Goldman Sachs and co

Obama est devenu président, il y a 8 ans, porté par une nouvelle génération qui voulait liquider l'ère de Bush et des Républicains, l'ère de la politique du « chaos créateur », des guerres d'Irak et d'Afghanistan, une génération qui ne voulait plus de 11 septembre, qui rêvait d'une société multiraciale et multiculturelle, démocratique et pacifique. Obama l'avait conviée à changer leur pays et le monde. En 2009, il avait invité les pays du monde arabe à de nouvelles relations, il avait promis de fermer Guantanamo comme une assurance sociale pour toutes et tous.

Non seulement il n'a rien fait de tout cela mais il a fait l'inverse.

La situation des classes laborieuses s’est dégradée. L’endettement de larges couches de la population ne cesse de croître. Les tensions sociales s’accentuent et, dans le même temps, le racisme en particulier contre les Afro-américains.

Le renflouement des banques est allé au-delà de tout ce qui avait été fait auparavant. Le gouvernement a signé un chèque en blanc à la bourgeoisie lui distribuant avec largesse des milliards de dollars. La dite croissance américaine, c’est un endettement colossal tant des particuliers, des entreprises que de l’État.

Quant à la politique étrangère, le prix Nobel de la paix ou plutôt des déclarations d’intention, loin de rompre avec la politique de Bush a renforcé le déploiement militaire américain dans le monde. Alors qu’Obama avait promis de se retirer d’Irak et d’Afghanistan, les USA y sont encore engagés. Au mépris des espoirs que son discours du Caire, en 2009, avait suscités dans le monde arabe, Obama a engagé plus avant encore les États-Unis dans le chaos créé au Moyen-Orient par la guerre de George W. Bush en Irak.

Le bilan d'Obama, c’est celui de la mondialisation libérale et impérialiste arrivée au bout de ses possibilités qui devient une guerre ouverte contre les classes populaires.

Lutte de classe et pouvoir personnel

Donald Trump n’est pas l'élu des classes populaires, il n'est pas non plus un coup d'éclair dans un ciel serein même si bien des illusions nous ont aveuglés. Il est le produit d'une convergence de phénomènes qui ont fait de celui que tout le monde prenait pour un milliardaire acteur de télé-réalité le chef d’État de la première puissance mondiale. Le mécontentement de la petite bourgeoisie blanche, le rejet des Démocrates discrédités auprès des pauvres, des plus défavorisés, des travailleurs, d'une large fraction des Afro-américains et des latinos écœurés, la mue déjà engagés par les Républicains avec le Tea Party, la nouvelle offensive militaire des USA au Moyen Orient, l'exacerbation de la concurrence mondialisée, les risques de krach, un ensemble de phénomènes ont convergé pour faire du clown un chef d’État. Trostky, en juin 1933, écrivait : « Le chef par la grâce du peuple se distingue du chef par la grâce de Dieu, en ce qu'il est obligé de se frayer lui-même un chemin ou, du moins, d'aider les circonstances à le lui ouvrir. Mais le chef est toujours un rapport entre les hommes, une offre individuelle en réponse à une demande collective. Les discussions sur la personnalité d'Hitler sont d'autant plus animées qu'elles cherchent avec plus de zèle le secret de sa réussite en lui-même. Il est pourtant difficile de trouver une autre figure politique qui soit, dans la même mesure, le point convergent de forces historiques impersonnelles. N'importe quel petit bourgeois enragé ne pouvait devenir Hitler, mais une partie d'Hitler est contenue dans chaque petit bourgeois enragé. » Le propos n'est pas de se livrer à une analogie historique au premier degré, le fascisme n'est pas là, pas plus aux USA qu'ici. Mais si nous voulons combattre les tendances à l’œuvre qui ont porté Trump au pouvoir, il nous faut les comprendre pour nous protéger de l'orage qui menace. Ces tendances n'ont rien de mystérieux, elles sont au cœur de la politique de l’oligarchie financière, de l’exacerbation des tensions entre les classes et nations

« America great again » ou la nouvelle phase de l'offensive libérale et impérialiste

En proclamant vouloir « rendre l'Amérique à nouveau grande », Donald Trump n'a pas seulement fait écho à la petite bourgeoisie ou à la bourgeoisie américaine voire à une partie du prolétariat en particulier blanc, il a surtout défini une orientation que partage tout l'establishment, les élites qu'il prétendait combattre. Derrière ce slogan, il y a la défense des intérêts du capital américain face à la concurrence mondialisée, contre les peuples et contre sa propre classe ouvrière. Les discours nationalistes et protectionnistes ne visent pas principalement à séduire « le peuple », il vise à l'associer à la politique des bourgeoisies confrontées à une concurrence exacerbée. C'est vrai aux USA comme ici.

Personne ne sait aujourd'hui le visage que prendra cette politique, elle ne dépend pas tant de Trump que de Wall Street. Cette politique, Clinton élue l'aurait elle-même menée comme elle travaille depuis plus de 40 ans au service des intérêts de la bourgeoisie américaine, ce dont Trump s'est empressé de la féliciter.

Mettre les événements en perspective

L'élection de Trump est un coup de semonce qui attire les regards sur le degré atteint par la décomposition sociale et politique qu'engendre l'offensive des classes dominantes. Aussi sur les logiques qui pourraient brutalement s’accélérer dans des enchaînements dont personne n'est en mesure de prévoir les conséquences. Mais personne ne peut écarter le pire. Une logique est à l’œuvre qui ne peut, à plus ou moins long terme, n'avoir que deux issues : soit une exacerbation des tensions qui débouche sur une nouvelle crise financière aux conséquences probablement pires que celles de 2007, soit l’irruption des travailleurs sur le terrain social et politique pour mettre un coup d'arrêt à la fuite en avant anti-sociale, sécuritaire et militariste et à l'offensive réactionnaire xénophobe, raciste, nationaliste qui l'accompagne.

Il serait illusoire de croire que les classes dominantes peuvent apporter des réponses progressistes aux drames qu'elles ont créés. L'élection de Trump en est une démonstration. La fuite en avant s'exprime dans des surenchères, la concurrence est par nature destructrice, elle ne connaît comme mode de régulation que la loi aveugle du marché. Elle détruit toute démocratie et travaille au renforcement des États pour mener leur guerre de classe contre les travailleurs et les peuples.

Rien d’irréversible n'est engagé, loin s'en faut si nous sommes capables de prendre au sérieux l'avertissement.

La classe ouvrière a la force d’inverser le cours des choses. Face aux classes parasites et aux politiciens qui les servent elle a la force immense de celles et ceux qui produisent, dont dépend toute la vie sociale. Elle a connu à travers les dernières décennies un puissant développement à l'échelle internationale, aux USA comme dans le monde entier, elle est le produit d'un melting-pot qui brasse toutes les origines et les couleurs de peau.

Aujourd’hui, les classes dominantes ont l'initiative parce que tous les partis dits de gauche ou démocrates ont fait faillite pour s'intégrer à l’ordre capitaliste, le défendre. Mais leur faillite n'est pas celle de la classe ouvrière, de la jeunesse qui a manifesté dans les villes américaines.

La faillite de ces partis n'est pas la nôtre, la crise permanente des classes dominantes non plus. Leur monde craque de partout, il est sans avenir alors qu'une force immense peut sortir du développement économique passé, celles des travailleurs du monde entier, sans patrie ni frontière.

L'heure n'est pas à la démoralisation mais à la révolte pour rassembler nos forces, les unir pour nous donner les moyens de prendre l'initiative.

Comme disent nos camarades américains, organize !


 

« Not my president », ont scandé des milliers de manifestants devant la Trump Tower, par Corine Lesnes

Envoyée spéciale du Monde à New York

Source : http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/11/10/not-my-president-ont-scande-des-milliers-de-manifestants-devant-la-trump-tower_5028660_829254.html

 

Des milliers de manifestants contre Donald Trump ont protesté Mercredi 9 Novembre 2016 contre le résultat de l’élection présidentielle, à New York et dans une demi-douzaine de grandes villes américaines.

Ceux-là n’ont pas écouté les appels de Barack Obama à respecter le résultat des élections. Ils n’ont pas non plus été convaincus par le ton de « président de tous les américains » adopté par Donald Trump après sa victoire. Accrochés à un échafaudage en face de la Trump Tower, sur la cinquième avenue à New York, ils s’époumonent, « not my president ».

Donald Trump n’est pas leur président et ils entendent le faire savoir, au mépris de l’atmosphère conciliatrice recommandée par les officiels et par Hillary Clinton au nom de la « transition pacifique » exigée par la démocratie américaine.

Mercredi 9 Novembre 2016, vingt-quatre heures après le coup de tonnerre de la victoire de Donald Trump, ils sont plusieurs milliers qui bloquent la circulation sur la prestigieuse avenue, vitrine du luxe new-yorkais. La police a monté des barrières pour canaliser la manifestation mais elle laisse faire. La Trump Tower est sombre, mis à part quelques fenêtres éclairées. C’est là que travaille l’équipe républicaine qui prépare la passation des pouvoirs au mois de janvier 2017.

Depuis plusieurs heures, les protestataires, jeunes dans leur immense majorité, font le siège de la résidence du milliardaire. Les slogans n’ont rien à envier à ses écarts de langage de campagne électorale. « Fuck Donald Trump », crie l’un.

« Fuck Mike Pence », ajoute un autre, pour ne pas faire de jaloux. Les filles scandent le désormais classique « pussy grabs back », une référence à la vidéo où Donald Trump se vante de mettre la main aux fesses de qui bon lui semble.

La manifestation a commencé par un appel de l’association progressiste www.moveon.org à tenir un rassemblement à Columbus Circle, pour partager « la colère et le deuil » après l’élection de Donald Trump et pour se préparer à entrer en résistance « pour combattre la haine ». Elle s’est métamorphosée en occupation spontanée du parvis de la Trump Tower et les étudiants ne cessent d’affluer, pancartes à la main, « protégeons-nous les uns les autres », « engageons-nous à résister » et « nous rejetons le président élu ».

Des manifestations comparables ont lieu au même moment dans une demi-douzaine de grandes villes américaines, Oakland, Los Angeles, Chicago, Portland, Philadelphie, Boston et Austin. Dans tout le pays, latinos, noirs, syndicalistes et militants associatifs défilent pour faire part de leurs craintes.

Du jamais vu, selon la presse, au lendemain d’une élection présidentielle. « Ce que nous voyons dans la rue, c’est la rébellion de Bernie Sanders et la rébellion de Black Lives Matter », explique Van Jones, fondateur de l’organisation antiraciste Color of Change, devenu le héros du mouvement « not my president » pour avoir été l’un des rares à insister sur la dimension raciale de la victoire de Donald Trump, acquise grâce à l’exceptionnelle mobilisation des blancs.

Sur Cable News Network (CNN), Van Jones a parlé de « whitelash », une compilation de « backlash » et de « white », un néologisme qui a fait le tour des réseaux sociaux. Selon les sondages de sortie des urnes, les moins de trente ans ont très majoritairement voté contre Donald Trump, cinquante-cinq pour cent ont choisi Hillary Clinton. Pour eux, la situation est grave et la menace est sans précédent. A côté de l’abattement de l’establishment démocrate, leur énergie éclate. « Nous sommes en colère et nous ne nous tairons pas », s’exclame Yuting, vingt-huit ans. « Ils ont tous les pouvoirs. Ils vont faire tout ce qu’ils veulent ».

April, dix-neuf ans, dit « qu’il faut qu’on fasse quelque chose. Il n’y a plus personne pour nous défendre. Plus personne pour défendre qui que ce soit. Il n’y a plus que des hommes blancs et riches ». Avec son amie Sara, étudiante à la New York University, elles ont « pleuré toute la journée » et séché les cours avant de se fabriquer des affiches. « Non au fascisme », a écrit Sara, une fidèle de Bernie Sanders qui croit, comme beaucoup, que le sexisme n’a pas été pour rien dans la défaite d’Hillary Clinton. « Les mails, d’accord. Mais si elle avait été un homme, elle aurait gagné ».

Bénéfice du doute

Peter Baker, un photographe de trente-neuf ans, intervient, « mais elle a gagné le vote populaire. Il est temps d’avoir un débat dans ce pays sur le collège électoral. Pourquoi continuer à accepter que l’élection soit décidée par un petit nombre de comtés dans un petit nombre d’états ». Lui aussi était un partisan du sénateur du Vermont. « Bernie Sanders aurait battu Donald Trump », pense-t-il. Après s’être tu, parce qu’il n’avait, selon un de ses conseillers, « rien de poli » à dire sur le résultat de l’élection, Bernie Sanders a publié Mercredi 9 Novembre 2016 un communiqué dans lequel il affirme être prêt à travailler avec le président élu s’il essaie « sérieusement » d’améliorer la vie des gens.

Mais s’il entend poursuivre « une politique raciste, sexiste, xénophobe et hostile à l’environnement, nous nous opposerons à lui vigoureusement ».

Molly, vingt-quatre ans, est « désespérée pour les minorités », mais elle est d’accord avec Bernie Sanders pour donner à l’occupant de la Trump Tower le bénéfice du doute, selon la ligne de conduite adoptée par les progressistes. Elle n’a toutefois pas été rassurée par les informations qui circulent sur la composition du cabinet de Donald Trump, « Rudolf Giuliani et Newt Gingrich, il va ramener tout l’establishment d’extrême droite. Il faut montrer que nous ne sommes pas d’accord »

 


La résistance s’organise aux Etats-Unis contre Donald Trump, par Corine Lesnes

correspondante du Monde à San Francisco

Source : http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/11/14/trump-la-resistance-s-organise-aux-etats-unis_5030687_829254.html

Manifestations, pétitions et démonstrations de soutien aux minorités, les manifestants contre Donald Trump poursuivent leur mobilisation.

Cinq jours après l’élection de Donald Trump, à quoi sert de continuer à protester ? « Nous cherchons à montrer que nous ne sommes pas seuls », dit un ingénieur d’origine indienne venu de la Silicon Valley avec ses deux filles, participer Dimanche 13 Novembre 2016 à l’un des rassemblements organisés à San Francisco.

La résistance, selon le terme revendiqué par les intéressés, n’a pas faibli. Tout le week-end, les manifestations contre Donald Trump se sont poursuivies aux Etats-Unis. Dans les grands centres, comme à New York, avec vingt-cinq mille personnes, et Los Angeles, où près de deux cent manifestants ont été arrêtés. Et aussi dans des villes moyennes comme Erie ou Dayton. A Oakland, quelque six mille personnes ont entouré Dimanche 13 Novembre 2016 le lac Merritt en se tenant par la main, en signe de fraternité. On a même manifesté sur la plage d’Ocean Beach, à San Francisco, avec chiens et enfants, aux cris de « pas mon président ».

Les manifestants ne réclament rien et rien, surtout, que Donald Trump semble prêt à leur accorder, désavouer ses propos racistes de campagne. Ils sont surtout là pour se rassurer, se réconforter sur leurs valeurs inchangées. A un moment de « stress national », se faire entendre est une thérapie et un remède à l’anxiété qui s’est emparée d’une partie du pays depuis le Mardi 8 Novembre 2016. Beaucoup portent une épingle à nourrice sur la poitrine, symbole de la protection qu’ils s’engagent à fournir aux plus vulnérables. « Si vous êtes musulman, femme, homosexuel, personne de couleur, latino, transsexuel, immigrant ou handicapé, je suis avec vous », proclame un homme derrière une pancarte rédigée à la main.

La solidarité est une nécessité. Depuis l’élection de Donald Trump, des dizaines d’incidents xénophobes ont été signalés. Entre le Mardi 8 Novembre et le Vendredi 11 Novembre 2016, le Southern Poverty Law Center (SPLC), l’organisme de référence en matière de surveillance des extrémistes, a reçu plus de deux cent plaintes pour des faits racistes ou antisémites. Une église du Maryland, qui célèbre des offices en espagnol, a été barrée d’une inscription, « Trump Nation, Whites Only ». Des svastikas accompagnés du nom « Trump » ont été peintes sur les murs dans plusieurs universités. Des étudiants noirs ont reçu des menaces signées « Daddy Trump ».

« Les suprémacistes blancs pensent que leur homme a gagné la Maison Blanche », analyse le SPLC. Pour fêter la victoire, un groupe du Ku Klux Klan de Caroline du Nord a d’ailleurs annoncé un défilé le 3 décembre 2016 dans un lieu non encore révélé.

Pour les enfants d’immigrés, « l’élection de Donald Trump, c’est une sorte de 11 septembre 2001 », explique le journal Westword de Denver. A San Francisco, une jeune américaine d’origine assyrienne a posté sur Facebook la vidéo d’une passagère du métro qui, l’entendant parler une langue inconnue, lui assure que Donald Trump va l’expulser. A Los Angeles, les deux vedettes de la série télévisée de HBO Silicon Valley, Thomas Middleditch et Kumail Nanjiani, ont été pris à partie dans un bar par des fans du président élu. « Je ne peux pas imaginer ce que cela doit être d’être quelqu’un qui a mon physique dans d’autres endroits », s’est alarmé le jeune comédien d’origine pakistanaise.

Pétition auprès des grands électeurs

Parmi les manifestants contre Donald Trump, certains ne désespèrent pas de revenir en arrière, sur le résultat de l’élection. Une pétition sur www.change.org, intitulée « faites d’Hillary Clinton la présidente le 19 décembre  2016 », a conquis les campus. Elle appelle les grands électeurs à porter leur voix non pas sur Donald Trump lorsqu’ils décideront formellement du vainqueur de l’élection, selon le rituel prévu par la constitution, mais sur celle qui a remporté le vote populaire, avec six cent trente-huit mille sept cent cinquante voix d’avance, selon un décompte non définitif. Un scénario hautement improbable, mais réclamé par plus de quatre millions deux cent mille signataires.

D’autres mettent l’accent sur la vigilance. Dans une pleine page du New York Times, l’union américaine pour les libertés civiles (ACLU), a demandé Vendredi 11 Novembre 2016 à Donald Trump de désavouer ses promesses de candidat sur l’expulsion de onze millions de sans-papiers, la réautorisation du waterboarding, le simulacre de noyade, comme technique d’interrogatoire et toute une liste de celles qui violent le premier, le quatrième, le cinquième, le huitième et le quatorzième amendement à la constitution. « Si vous essayez de faire entrer ces promesses dans la réalité, vous vous trouverez à chaque pas confronté à la puissance de feu de l’ACLU », menace l’association, en rappelant qu’elle compte des millions de partisans et des juristes dans tous les états.

Les associations de soutien aux immigrés ont commencé à tenir des réunions pour rassurer les « dreamers », les jeunes clandestins arrivés avec leurs parents, qui ne doivent qu’à un décret de Barack Obama, facilement réversible, leur statut légal aux Etats-Unis. « S’organiser et protester contre l’administration de Donald Trump va être extrêmement différent », écrit Cesar Vargas, avocat au barreau de New York et proche de Bernie Sanders, dans l’hebdomadaire The Nation. « Mais nous allons montrer pendant les quatre prochaines années que nous sommes certes sans-papiers, mais aussi sans peur ».

Des manifestations sont déjà en préparation pour l’investiture du 20 janvier 2017 à Washington. Une marche « d’un million de femmes » est prévue le 21 janvier 2017. Une autre est organisée par la coalition antiguerre Answer. Les afro américains prévoient, eux, de manifester le 16 janvier 2017 à l’occasion du Martin Luther King Day, le jour férié marquant l’anniversaire de la naissance du pasteur. Maintenant que Donald Trump a, de fait, mis fin à la dynastie Clinton, l’aile progressiste a l’intention de prendre les rênes du parti démocrate.

 


Le président élu Donald Trump serre la main du vice-président élu Mike Pence au moment de son discours de remerciement lors du rassemblement le soir de son élection, à New York le 9 novembre.

 

Que va signifier le président Trump pour la Palestine ? par Ali Abunimah

9 novembre 2016

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Plaestine

Source : The Electronic Intifada
http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2016/11/10/que-va-signifier-le-president-trump-pour-la-palestine/

Par une journée à laquelle la plupart des gens ne s’attendaient pas, nous pouvons avancer avec certitude quelques éléments.

L’un d’eux est que Hilary Cliinton aurait été une présidente désastreuse pour ceux qui soutiennent la lutte des Palestiniens pour leurs droits.

Sa campagne ratée la lançait comme successeur naturel du président Barack Obama, le démocrate qui vient juste d’accorder sans réserve à Israël l’aide militaire la plus importante de toute l’histoire.

Pendant la primaire des Démocrates, Clinton s’est vendue comme une alliée belligérante et violemment va-t-en-guerre du premier ministre israélien Benjamin Netanyahu contre le peuple palestinien.

Elle jura de faire de l’empêchement du mouvement non violent, mené par les Palestiniens, de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) une priorité de sa gestion pressentie.

Elle a tout fait pour mener campagne contre les mesures les plus douces pour tenir Israël pour responsable, y compris en appeler directement l’été dernier aux membres de son Eglise Méthodiste Unie pour qu’ils votent contre le désinvestissement de sociétés qui soutiennent l’occupation israélienne et en tirent profit.

Clinton s’est positionnée comme une extrémiste anti-palestinienne à un moment où la base du parti démocrate se montrait plus ouverte que jamais à la prise en compte des droits des Palestiniens.

Son extrême soutien à Israël n’est qu’une des nombreuses façons avec lesquelles elle et son parti ont encouragé les donateurs et se sont révélés hors de tout contact avec de larges parties du pays qu’ils tenaient pour assurées.

Mais Hilary Cliinton ne sera pas présidente.

La seule chose que l’on peut dire avec quelque certitude à propos du président élu Donald Trump, c’est que personne ne sait exactement ce qu’il fera.

Plus tôt dans la campagne, il a insisté pour dire qu’il serait impartial dans ses relations avec les Israéliens et les Palestiniens, amenant ainsi un bon nombre des supporters les plus fanatiques et néoconservateurs dans les bras de Clinton.

Mais devant ce contrecoup, il a rapidement fait volte-face, promettant à Netanyahu qu’il reconnaîtrait Jérusalem comme « capitale une et indivisible de l’État d’Israël » et encourageant activement Israël à poursuivre ses constructions dans les colonies de Cisjordanie occupée.

Trump manifesta cependant quelque réticence pour calmer le jeu. Après avoir gagné sa nomination par son parti en juillet, il balaya la question d’un reporteur qui voulait savoir s’il suivrait la « tradition » des autres candidats républicains et se rendrait en Israël.

« C’est une tradition, mais je ne suis pas traditionnel », riposta Trump.

Même si ces changements révèlent un homme imprévisible sans opinions stables, les positions très pro-israéliennes de Trump ne diffèrent pas beaucoup en substance de la politique d’Obama, sous le contrôle duquel la construction de colonies a fait plus que garder le rythme qu’elle avait sous le président Geroge W. Bush.

Peurs viscérales

Dans son discours d’après la victoire la nuit dernière, Trump a repris le schéma habituel : « Nous nous entendrons bien avec toutes les autres nations qui voudront bien s’entendre avec nous… Nous aurons d’excellentes relations. Nous nous attendons à avoir de vraiment excellentes relations. »

Cela sera d’un piètre réconfort pour les populations des Etats Unis et du monde entier dont les peurs viscérales sont alimentées par les forces qui ont aidé à propulser Trump au sommet : son harcèlement et son incitation racistes contre les musulmans et les Mexicains, ses vantardises sur ses agressions sexuelles envers les femmes, son déni du réchauffement climatique et l’indulgence dont il bénéficie de la part des tenants antisémites de la suprématie de la race blanche, dont le Ku Klux Klan, qui lui a accordé son adhésion.

Les pendants israéliens de ces vils racistes américains célèbrent aujourd’hui la victoire de Trump.

Netanyahu a félicité Trump, l’appelant un « véritable ami d’Israël ».

« Je suis certain que le nouveau président Trump et moi-même continueront à renforcer l’alliance entre nos deux pays et la feront encore progresser », a ajouté le premier ministre israélien.

Naftali Bennett, ministre israélien de l’Education qui s’est vanté d’avoir tué des Arabes, a salué l’arrivée de l’ère Trump.

« La victoire de Trump est une opportunité pour Israël de retirer l’idée d’un Etat palestinien au centre du pays, qui nuirait à notre sécurité et notre juste cause », a dit Bennett.

Mais la soi-disant solution à deux Etats était déjà morte et Clinton n’aurait rien changé à cela.

La riposte

La cause palestinienne s’est déjà transformée en lutte pour l’égalité contre un système israélien solidement établi d’occupation, de colonialisme de peuplement et d’apartheid, ancré et enraciné dans le soutien de l’establishment dans les deux partis américains.

Les Palestiniens n’attendaient pas le résultat de l’élection américaine pour décider de la direction de leur combat.

Trump a gagné, mais un certain nombre de choses n’ont pas changé. Au cours des dix dernières années, le soutien aux droits des Palestiniens a progressé aux Etats Unis, particulièrement chez les jeunes et dans la base de plus en plus diverse du parti démocrate qui a été complètement délaissée par sa direction bien installée.

Plus que jamais, les gens comprennent que le soutien américain à Israël ne vient pas que des mêmes endroits où la suprématie blanche, l’incarcération de masse, la violence incontrôlée de la police et le militarisme et l’impérialisme américains sont les plus forts.

Il provient aussi des cercles libéraux, défenseurs des droits de l’Homme qui ont soutenu Clinton qui, plus souvent qu’à son tour, met sur le même plan colonisateur et colonisé, oppresseur et opprimé, occupation et résistance.

Cette base n’a maintenant pas d’autre choix que de se remettre de son désespoir, que, de toutes façons, l’élection de l’un ou l’autre des candidats aurait précipité, et de continuer à organiser la lutte pour ses droits et les droits des peuples du monde entier.

La vérité, c’est que nous n’avions pas d’autre choix que de mener de toute façon ce combat.


 

Leur dignité, notre honte, par Francis Sitel

Editorial du dernier numéro de la revue Contretemps consacré à la crise de la démocratie.

Source : https://www.entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2016/11/07/alep-leur-dignite-notre-honte-contretemps

Lundi 7 Novembre 2016


 

Une question décisive donc mais que nous abordons avec quelque honte à l’heure où Alep, écrasée sous le bombes, irradie une sombre lumière quant à ce qu’il en est en ces temps-ci de la démocratie.
 
De quel crime le peuple syrien, la jeunesse de ce pays et la population d’Alep-Est se sont-ils rendus coupables pour subir un tel châtiment ? Des centaines de milliers de morts, des dizaines de milliers emprisonnés et mutilés, des millions d’exilés condamnés au déracinement et à l’errance et des villes de haute civilisation, comme Alep, assiégées, affamées et rasées.
 
Quel est-il ce régime qui pour préserver son pouvoir mène une guerre à outrance contre son peuple ? Une guerre qu’il s’acharne à gagner à tout prix, grâce à l’appui massif que lui apporte la Russie de Vladimir Poutine, avec son aviation et ses armes de terreur, et le régime iranien, avec ses régiments d’élite et ses milices du Hezbollah, au prix de la destruction du pays et de la multiplication des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
 
Le peuple syrien s’est soulevé au nom de son droit à la justice, à la liberté et à la démocratie. À l’exemple d’autres peuples du monde arabe, il a voulu se débarrasser de la féroce dictature qui l’étouffe et qui le parasite depuis des décennies. Mais ce régime s’est révélé plus féroce que tous ses confrères du Moyen-Orient et aussi plus pervers. Maître en manipulation il a su se présenter hier comme anti-impérialiste et aujourd’hui en rempart face à une menace djihadiste qu’il alimente, frappant ainsi de sidération les opinions occidentales.
 
Depuis cinq ans, le peuple syrien résiste aux bombardements de toutes sortes. À Alep, il est victime de la destruction systématique par l’aviation russe des hôpitaux, des écoles, des boulangeries et des ressources en eau et il subit un siège de l’armée de Bachar al Assad visant à l’asphyxier et à l’affamer, pour l’obliger à capituler et à livrer les combattants qui s’opposent à Bachar al-Assad et à l'Etat Islamique.
 
Pourquoi les gouvernements qui se disent amis du peuple syrien et attachés à la démocratie s’autorisent-ils à l’abandonner à cet épouvantable destin ?
 
Par obsession du danger que représente l'Etat Islamique ? C’est ne pas voir que la tragédie qu’on laisse se dérouler est grosse de nouvelles pulsions de mort encore plus violentes.
 
Par refus de s’affronter à Vladimir Poutine ? Lequel, pour leur prouver que la Russie sous sa coupe est redevenue une grande puissance sans laquelle aucun problème international ne saurait trouver de solution, fait la démonstration de la puissance destructrice de son arsenal militaire.
 
Et aussi, sans doute, parce que, à leurs yeux, l’aspiration d’un peuple à la démocratie est suspecte lorsqu’elle est portée par une mobilisation révolutionnaire.
 
Toutes choses qui font que, malgré quelques belles paroles et de grandes indignations devant tant de sauvagerie et d’inquiétude quant à l’arrivée de vagues de réfugiés en Europe, on préfère détourner les yeux. Et regarder du côté de la prochaine élection présidentielle américaine, qui va se jouer entre Hillary Clinton qui, à la suite de Barack Obama, considère qu’il ne faut rien faire et un Donald Trump qui proclame son admiration pour Vladimir Poutine.
 
L’avenir de la démocratie se joue moins dans les élections américaines et européennes que dans les combats qui déchirent Alep.


99ème anniversaire de la Révolution d'Octobre 1917, présentation d'un texte de Rosa Luxemburg par Robert Duguet

« Nous ne mesurons pas le processus historique à l’aune de notre sort personnel » Léon Trotsky, cité par Jean Jacques Marie, biographie de Trotsky, page 361, bibliothèque Payot, 2005.

En ce 99ème anniversaire de la Révolution d’Octobre 1917, qui reste pour la mémoire révolutionnaire la première révolution authentiquement socialiste de l’histoire, il m’apparait nécessaire de publier un texte, qui tout en étant critique vis-à-vis du parti de Lénine et de Trotsky, défend intégralement le point de vue de la révolution permanente. Le parti qui a surfé sur le processus révolutionnaire ne pouvait s’arrêter aux acquis démocratiques, point de vue du courant menchevik. Soit il campait sur les acquis parlementaires et c’était la contre-révolution qui aurait relevé la tête, soit il s’attaquait à la question agraire et au combat pour la paix immédiate, en ce sens il bousculait le château de carte menchévik et prenait des mesures authentiquement socialistes. Emprisonnée, R. Luxemburg étudie le déroulement de la révolution russe et en tire les leçons. Ce travail ne sera pas achevé du vivant de l'auteur et ces notes seront publiées après sa mort.

A chacun, donc, de mettre en relation ce que nous enseigne Rosa Luxembourg à propos d’une révolution qui a profondément marqué le mouvement ouvrier mondial et tout le XXème siècle, et la situation présente. Les mencheviks opposaient les formes parlementaires à la révolution socialiste, dans une période où les formes parlementaires bourgeoises, dans les citadelles du capitalisme, avaient encore un avenir. Parvenus au crépuscule de la civilisation bourgeoise, où celle-ci liquide un par un tout ce qui avait été concédé au mouvement ouvrier, où les restes de la social-démocratie accompagnent cette nécessité qu’impose le capitalisme mondialisé, c’est trahir consciemment que prétendre que les choses s’accompliront par la voie démocratique et les urnes. La bourgeoisie française a abandonné les formes parlementaires pour le bonapartisme, ce qui n’est pas l’expression de je ne sais quel sadisme politique, ou l’ego de Charles de Gaulle le fondateur, mais très exactement le mode de domination dont elle a besoin pour juguler les revendications de la classe salariale. Les petites constructions théoriques sur la 6ème république qui sera parlementaire, mais tout en préservant le pouvoir des apprentis Bonaparte, n’ont aucun avenir. Exit les Montebourg et autres Mélenchon… Ou la contre-révolution ira jusqu’au bout sans rencontrer d’obstacles majeurs, ou il faudra que le programme de la république sociale s’incarne dans un mouvement qui touche à la propriété des moyens de production. Telle est de nouveau l’alternative historique :Le choix n’est pas aujourd’hui entre 5ème république dégénérée et 6ème république parlementaire, mais entre socialisme et barbarie, comme l’écrivait notre arrière-grand-père Karl Marx…


Le parti bolchevik, force motrice de la révolution russe, par Rosa Luxemburg

La première période de la révolution russe, depuis le moment où elle a éclaté, en mars, jusqu'au coup d'État d'octobre, répond exactement, dans son cours général, au schéma du développement, tant de la Révolution anglaise que de la Révolution française. C'est la forme de développement typique de tout premier grand heurt des forces révolutionnaires créées au sein de la société bourgeoise contre les chaînes de la vieille société.

Son développement se poursuit naturellement selon une ligne ascendante, en partant de débuts modérés, jusqu'à des buts de plus en plus radicaux, et, parallèlement, de la collaboration des classes et des partis à la domination exclusive du parti le plus radical.

Au début, en mars 1917, la révolution fut dirigée par les "cadets [1]", c'est-à-dire la bourgeoisie libérale. La première vague du flot révolutionnaire emporta tout : la quatrième Douma, le produit le plus réactionnaire du plus réactionnaire des systèmes électoraux, celui des quatre classes, issu du coup d'Etat, se transforma du jour au lendemain en un organe de la révolution. Tous les partis bourgeois, y compris les droites nationalistes, formèrent soudain un seul bloc uni contre l'absolutisme. Celui-ci s'écroula dès le premier choc, presque sans combat, comme un organe pourri qu'il suffisait de toucher du doigt pour le faire tomber. De même, la courte tentative faite par la bourgeoisie libérale pour sauver au moins la dynastie et le trône fut brisée en quelques heures. Le flot impétueux des évènements submergea en quelques jours des territoires que la Révolution française avait mis des dizaines d'années à conquérir. Il apparut ici que la Russie réalisait les résultats d'un siècle de développement européen, et, avant tout, que la révolution de 1917 était une continuation directe de celle de 1905-1907, et non un cadeau des "libérateurs allemands". En somme, la révolution reprenait en mars 1917 au point exact où la précédente avait interrompu son œuvre, dix ans auparavant. La République démocratique était le produit tout prêt, intérieurement mûr, du premier assaut de la révolution.

Alors commença la seconde étape, la plus difficile. Dès le début, la force motrice de la révolution fut le prolétariat des villes. Mais ses revendications étaient loin d'être épuisées par l'instauration de la démocratie politique, elles portaient avant tout sur la question brûlante de la politique internationale : la paix immédiate. En même temps, la révolution se précipita sur la masse de l'armée, qui éleva la même revendication d'une paix immédiate, et sur la masse de la paysannerie, qui mit au premier plan la question agraire, ce pivot de la révolution depuis 1905.

La paix immédiate et la terre : avec ces deux mots d'ordre, la scission intérieure du bloc révolutionnaire était faite. Le premier était en contradiction absolue avec les tendances impérialistes de la bourgeoisie libérale, dont le porte-parole était Milioukov. Le second, véritable spectre pour l'aile droite de la bourgeoisie, la noblesse terrienne, était en même temps, en tant qu'attentat à la sacro-sainte propriété individuelle, un point douloureux pour l'ensemble des classes possédantes.

C'est ainsi que, au lendemain même de la première victoire de la révolution, commença dans son sein une lutte autour de ces deux questions brûlantes : la paix et la question agraire. La bourgeoisie libérale lança une tactique de diversion et de faux-fuyants. Les masses ouvrières, l'armée, les paysans, exerçaient une pression de plus en plus forte. Il ne fait aucun doute qu'à ces deux questions, celle de la paix et celle de la terre, étaient liés les destins mêmes de la bourgeoisie politique, de la république. Les classes bourgeoises qui, submergées par la première vague de la révolution, s'étaient laissées entraîner jusqu'à la forme d'Etat républicain, commencèrent à chercher en arrière des points d'appui pour pouvoir organiser en silence la contre-révolution. La marche sur Petrograd des cosaques de Kalédine exprima nettement cette tendance. Si ce premier assaut avait été couronné de succès, c'en était fait, non seulement de la question de la paix et de la question agraire, mais aussi du sort de la démocratie elle-même. Une dictature militaire, avec un régime de terreur contre le prolétariat, puis le retour à la monarchie, en eussent été les conséquences inévitables.

On peut mesurer par là ce qu'a d'utopique et au fond de réactionnaire la tactique suivie par les socialistes russes de la tendance Kautsky, les mencheviks. Entêtés dans leur fiction du caractère bourgeois de la révolution russe - puisque la Russie n'était pas encore mûre pour la révolution sociale ! -, ils s'accrochaient désespérément à la collaboration avec les libéraux bourgeois, c'est-à-dire à l'union forcée des éléments, qui, séparés par la marche logique, interne, du développement révolutionnaire, étaient déjà entrés en opposition violente. Les Axelrod, les Dan, voulaient à tout prix collaborer avec les classes et les partis qui menaçaient précisément des plus grands dangers la révolution et sa première conquête, la démocratie [2].

Dans cette situation, c'est à la tendance bolcheviste que revient le mérite historique d'avoir proclamé dès le début et suivi avec une logique de fer la tactique qui seule pouvait sauver la démocratie et pousser la révolution en avant. Tout le pouvoir aux masses ouvrières et paysannes, tout le pouvoir aux soviets - c'était là en effet le seul moyen de sortir de la difficulté où se trouvait engagée la révolution, c'était là le coup d'épée qui pouvait trancher le nœud gordien, tirer la révolution de l'impasse et lui ouvrir un champ de développement illimité.

Le parti de Lénine fut ainsi le seul en Russie qui comprit les vrais intérêts de la révolution; dans cette première période, il en fut la force motrice, en tant que seul parti qui poursuivit une politique réellement socialiste.

C'est ce qui explique également pourquoi les bolcheviks, au début minorité calomniée et traquée de toutes parts, furent en peu de temps poussés à la pointe du mouvement, et purent rassembler sous leurs drapeaux toutes les masses vraiment populaires : le prolétariat des villes, l'armée, la paysannerie, ainsi que les éléments révolutionnaires de la démocratie, à savoir l'aile gauche des socialistes-révolutionnaires.

Au bout de quelques mois, la situation réelle de la révolution russe se trouva résumée dans l'alternative suivante : ou victoire de la contre-révolution ou dictature du prolétariat, ou Kalédine ou Lénine. Telle est la situation qui se produit très rapidement dans chaque révolution, une fois dissipée la première ivresse de la victoire, et qui découlait en Russie des questions brûlantes de la paix et de la terre, pour lesquelles il n'y avait pas de solution possible dans les cadres de la révolution "bourgeoise".

La révolution russe n'a fait que confirmer par-là l'enseignement fondamental de toute grande révolution, dont la loi est la suivante : ou aller de l'avant rapidement et résolument, abattre d'une main de fer tous les obstacles, et reculer ses buts de plus en plus loin, ou être rejetée en arrière de son point de départ et écrasée par la contre-révolution. S'arrêter, piétiner sur place, se contenter des premiers résultats obtenus, cela est impossible dans une révolution. Et quiconque veut transporter dans la tactique révolutionnaire ces petites habiletés de la lutte parlementaire, montre uniquement qu'il ignore non seulement la psychologie, la loi profonde de la révolution, mais encore tous les enseignements de l'histoire.

Le cours de la Révolution anglaise de 1642 montre comment précisément les tergiversations lamentables des presbytériens, la guerre menée avec hésitation contre l'armée royale, guerre au cours de laquelle les chefs presbytériens évitèrent de propos délibéré une bataille décisive et une victoire sur Charles Ier, obligèrent les Indépendants à les chasser du parlement et à s'emparer du pouvoir. Et de même, au sein de l'armée des Indépendants, ce fut la masse petite-bourgeoise des soldats, les "niveleurs" de Lilburn, qui constituèrent la force de choc de tout le mouvement indépendant; de même qu'enfin ce furent les éléments prolétariens de la masse des soldats, ceux qui étaient les plus radicaux du point de vue social, regroupés dans le mouvement des "diggers", qui représentèrent à leur tour le levain du parti démocratique des "niveleurs".

Sans l'action exercée par les éléments révolutionnaires prolétariens sur la masse des soldats, sans la pression de la masse démocratique des soldats sur la couche inférieure bourgeoise du parti des Indépendants, il n'y aurait eu ni "épuration" du Long Parlement, ni victoire sur l'armée des Cavaliers et sur les Ecossais, ni procès et exécution de Charles Ier, ni suppression de la Chambre des Lords et proclamation de la République.

Que se passa-t-il pendant la Révolution française ? Après quatre années de luttes, la prise du pouvoir par les jacobins apparut comme le seul moyen de sauver les conquêtes de la révolution, de réaliser la République, de détruire la féodalité, d'organiser la défense révolutionnaire à l'intérieur comme à l'extérieur, d'étouffer les conspirations de la contre-révolution, d'étendre à toute l'Europe la vague révolutionnaire venue de France.

Kautsky et ses coreligionnaires politiques russes, qui voulaient que la révolution russe conservât son caractère bourgeois du début, font un pendant exact à ces libéraux allemands et anglais du siècle dernier, qui distinguaient dans la Révolution française deux périodes bien distinctes : la "bonne", celle des girondins, et la "mauvaise", et défendent une conception tout à fait plate de l'histoire, ne pouvant naturellement pas comprendre que, sans le coup d'Etat des jacobins, même les premières conquêtes timides et incomplètes de la phase girondine auraient été bientôt ensevelies sous les ruines de la révolution. Que la seule possibilité réelle, en dehors de la dictature jacobine, telle que la posait la marche inexorable du développement historique en 1793, était, non pas une démocratie "modérée", mais la restauration des Bourbons ! Dans aucune révolution on ne peut observer le "juste milieu", car sa loi naturelle exige une décision rapide. De deux choses l'une : ou bien la locomotive escalade la côte historique à toute vapeur, ou bien, entraînée par son propre poids, elle redescend la pente jusqu'au point d'où elle était partie, entraînant avec elle dans l'abîme tous ceux qui tenteraient, à l'aide de leurs faibles forces, de la retenir à mi-chemin.

Ainsi s'explique que, dans toute révolution, le seul parti qui puisse s'emparer du pouvoir est celui qui a le courage de lancer le mot d'ordre le plus radical et d'en tirer toutes les conséquences. Ainsi s'explique le rôle pitoyable des mencheviks russes, Dan, Tseretelli, etc., qui, après avoir exercé au début une influence énorme sur les masses, ont été, après une longue période d'oscillations, où ils se débattirent des pieds et des mains pour n'avoir pas à prendre le pouvoir, ignominieusement balayés de la scène.

Le parti de Lénine a été le seul qui ait compris le devoir d'un parti vraiment révolutionnaire, et qui, par son mot d'ordre : "Tout le pouvoir aux ouvriers et aux paysans !", a assuré le progrès de la révolution [3].

Les bolcheviks ont, de même, posé immédiatement comme but à cette prise du pouvoir le programme révolutionnaire le plus avancé : non pas défense de la démocratie bourgeoise, mais dictature du prolétariat en vue de la réalisation du socialisme. Ils ont ainsi acquis devant l'histoire le mérite impérissable d'avoir proclamé pour la première fois le but final du socialisme comme un programme immédiat de la politique pratique.

Tout ce qu'un parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d'énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l'ont réalisé pleinement. L'honneur et la capacité d'action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c'est chez eux qu'on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d'Octobre n'a pas sauvé seulement la révolution russe, mais aussi l'honneur du socialisme international.

Notes:

[1] Les Cadets : Parti Constitutionnel Démocrate apparu en 1905. Ses dirigeants étaient Milioukov et Strouve.

[2] C'est, à vrai dire, un étonnement que d'observer comment cet homme laborieux (Kautsky) a, durant les quatre années de la guerre mondiale, par un travail d'écriture infatigable, tranquille et méthodique, creusé trou après trou dans la théorie du socialisme, une besogne dont le socialisme sort pareil à une passoire sans une place saine. L'impassibilité dénuée de sens critique avec laquelle ses partisans assistent à ce travail appliqué de leur théoricien officiel et avalent ses découvertes toujours nouvelles sans remuer un cil ne rencontre d'équivalent que l'impassibilité avec laquelle les partisans de Scheidemann et Cie assistent à la façon dont ceux-ci criblent littéralement de trous le socialisme. Le fait est que les deux genres de travail se complètent parfaitement; Kautsky, gardien officiel du temple du Marxisme, ne fait en réalité, depuis qu'a éclaté la guerre, qu'accomplir théoriquement ce que les Scheidemann font dans la pratique : 1° l'Internationale, un instrument de paix; 2° désarmement et Société des nations; 3° enfin, démocratie et non socialisme.
[3] Par là, les bolcheviks ont résolu la fameuse question de la "majorité du peuple" qui, depuis toujours, pèse comme un cauchemar sur la poitrine des socialistes allemands. Elèves du crétinisme parlementaire, ils transfèrent simplement à la révolution la prudence terre-à-terre de la petite classe parlementaire : pour faire passer quelque chose, il faudrait d'abord avoir la majorité. De même, par conséquent, de la révolution : "Devenons d'abord majorité." La véritable dialectique de la révolution renverse cette sagesse de taupe parlementaire : la voie n'est pas de la majorité à la tactique révolutionnaire, mais de la tactique révolutionnaire à la majorité. Seul un parti qui sait les conduire, c'est-à-dire les pousser en avant, gagne dans la tempête la masse des adhérents. La détermination avec laquelle Lénine et ses camarades ont, au moment décisif, lancé le seul mot d'ordre capable de mobiliser : "tout le pouvoir aux mains du prolétariat et des paysans", a fait d'eux, en une nuit, d'une minorité persécutée, calomniée, illégale, dont les chefs étaient, comme Marat, forcés de se cacher dans les caves, les maîtres absolus de la situation.

 


Jean Luc Mélenchon pape, par Descartes
 
Dimanche 23 Octobre 2016

Source: http://www.descartes.over-blog.fr/2016/10/melenchon-pape.html

Quand un ami m’a proposé d’assister à « l’assemblée générale des insoumis » des Bouches du Rhône Samedi 8 Octobre 2016, j’ai sauté sur l’occasion d’observer ces « insoumis » dans leur sauce. Je dois avouer en effet que depuis que j’ai quitté la région pour aller travailler ailleurs, je n’y fais que des sauts occasionnels et je ne garde que de loin un œil sur l’évolution de la situation politique locale.
 
Nous nous sommes donc retrouvés à deux cent cinquante dans une salle municipale de la banlieue de Marseille avec la disposition « en cercle » devenue classique dans ce genre de réunion depuis que la « gauche radicale », se laissant aller à ses penchants gauchistes, a décidé qu’il n’y aurait plus d’estrade, ni de tribune, ni rien qui puisse établir une séparation entre « dirigeants et dirigés ». Je vous rassure, la séparation est toujours là, plus forte que jamais, et c’est pourquoi il ne faut pas qu’elle soit visible. J’y reviendrai.
 
Après la disposition, le public, je n’ai bien entendu aucun moyen de faire une statistique, mais sur les deux cent cinquante personnes présentes, il y a une très grande majorité de têtes blanches. En fait, cela avait un petit côté « minuit à Paris », nous nous serions crus revenus aux « collectifs anti libéraux » de 2007. Etaient présentes le ban et l’arrière ban des vieilles gloires gauchistes locales que j’ai connues autrefois. Essentiellement des enseignants ou des professions libérales, abonnés permanents à tous les forums, collectifs et autres causes perdues qui vont de la lutte contre un contournement routier aux campagnes contre l’islamophobie. Quelques jeunes, essentiellement des étudiants et un ou deux syndicalistes, on notait la présence de beaucoup d'anciens militants du Parti Communiste Français (PCF) et l’absence de tout dirigeant local de cette formation.
 
La réunion était structurée en trois temps, une intervention d’introduction confiée à Alexis Corbière en tant que porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, un débat de politique générale et un deuxième débat sur l’organisation de la campagne. Pour ce qui concerne le débat de politique générale, c’était là encore un retour nostalgique vers le passé qui m’a renforcé dans la conviction que ces gens n’ont rien oublié, et rien appris. Nous avons entendu les mêmes discours devenus à force de répétition quasi-rituels. Il y eut le jeune qui intervient en tant que jeune et qui explique que les jeunes sont une catégorie sociale, comme si les intérêts du jeune ouvrier était plus proche du jeune bourgeois que de l’ouvrier adulte. Il y eut la militante contre l’islamophobie pour appeler les femmes présentes à se baigner en burkini en solidarité avec leurs sœurs musulmanes. Il y eut le traditionnel appel à ne pas relativiser la question sociale suivie d’une avalanche de questionnements sociétaux. Seule dissonance, venue d’anciens militants du PCF, la demande d’une position plus claire et plus ferme vis-à-vis de la sortie de l'euro et de l’Union Européenne. Clairement, ceux qui militent dans les quartiers sentent combien il est difficile de contrer l’argumentaire du Front National avec des logiques du type plan A ou bien plan B.
 
Pour ce qui concerne le débat sur la campagne, ce fut là bien plus intéressant pour l’observateur dans la mesure où le sujet qui semble obséder les dirigeants « insoumis » est la cueillette des cinq cent parrainages. Le discours à tenir aux élus qu’on démarche semble d’ailleurs assez honnête, « nous ne vous demandons pas d’être d’accord avec nous, mais de permettre à un candidat soutenu par quelque dix pour cent de l’électorat de se présenter ». C’était drôle d’entendre cela dans la bouche de ceux qui en d’autres circonstances se sont battus pour que Jean Marie Le Pen, qui à l’époque avait lui aussi le soutien de dix pour cent de l’électorat, n’ait pas les parrainages pour se présenter mais, bon, s’il n’y avait que cela. Le principal problème est qu’on passe assez vite de cette noble position à la question des pressions qu’on peut exercer sur des élus et surtout ceux du PCF pour obtenir leur parrainage. Et très vite, chassez le naturel, il revient au galop, une partie de l’audience perd de vue l’objectif stratégique pour voir dans cette affaire une opportunité de régler les comptes avec les communistes. Il faut « leur mettre la pression et les menacer de mettre des candidats contre eux ». Cela promet pour la campagne.
 
Et finalement, il y a le discours d'Alexis Corbière. Au départ, c'est un discours assez classique, répétant les différents arguments que nous avons entendu mille fois dans la bouche de Jean Luc Mélenchon, y compris les absurdités comme la « règle verte ». Mais le plus intéressant ne se trouvait pas là, mais dans la justification de l’organisation adoptée par, ou plutôt pour,  les « insoumis ». Car si tous les « insoumis » sont égaux, il apparaît clairement que, à l’heure de participer aux décisions, certains sont bien plus égaux que les autres. Il y a « l’insoumis de base », qui écoute assis sur sa chaise et à qui on donne de temps en temps la parole, et il y a « l’insoumis intermédiaire », qui organise les réunions, distribue les tracts et colle les affiches. Et en haut de l’échelle, il y a « l’insoumis d’élite » qui fait partie du cercle étroit de ceux qui ont accès à Jean Luc Mélenchon en personne et qui participe aux décisions. Et cette division est subtilement dissimulée par le langage. Prenons par exemple l’usage du pronom « nous ». En général, il est utilisé par Alexis Corbière pour désigner l’ensemble des « insoumis ». Mais plus tard, ayant entendu des remarques et des critiques, il promet que « nous tiendrons compte de vos remarques ». Qui est ce « nous » particulier qui écoute ce que le « nous » général a à dire ? Georges Marchais avait pour habitude de dire « nous les communistes » ou « nous au bureau politique », pour distinguer les deux cas. Chez les « insoumis », on ne prend pas de pareilles précautions.
 
Mais si je vous parle de tout cela, c’est qu’en écoutant Alexis Corbière j’ai vraiment pris conscience de quelque chose qui me tarabustait depuis longtemps dans l’organisation du mouvement mélenchonien. Et j’ai pu confirmer mon analyse en regardant la « convention de la France Insoumise » de Lille la semaine suivante. Nous sommes devant un phénomène rare à gauche, celui d’un mouvement totalement vertical, où la souveraineté réside en une seule personne. Tous ceux qui chez les « insoumis » exercent une fonction et une autorité le font au nom du chef et investis par lui.
 
Qui a décidé de faire d’Alexis Corbière un porte-parole, de faire de Manuel Bompard un directeur de campagne et de confier à Jacques Généreux et à Charlotte Girard la rédaction du programme ? Et cela ne concerne pas seulement les nominations. Qui décide en dernier ressort du contenu du programme ? Qui a décidé d’organiser la « convention » et fixé sa forme et son ordre du jour ? Qui choisit les candidats pour les élections législatives ou, ce qui revient au même, la commission chargée de les sélectionner ?
 
Ces questions ont une double réponse. La première est que nous ne savons pas. Les processus de décision à l’intérieur du « mouvement des insoumis » sont totalement opaques. Celui-ci n’a  pas de statuts, pas de dirigeants connus, pas d’instances constituées. Nous ne connaissons les processus de décision que par des confidences ou des lapsus de ses dirigeants. La deuxième, c’est que cette opacité a pour fonction, ou du moins pour effet, d’occulter la toute-puissance du petit timonier, toute-puissance qu’il ne partage qu’avec quelques fidèles choisis par lui. Au Parti de Gauche, Jean Luc Mélenchon faisait déjà la pluie et le beau temps et se réservait le droit de décider en dehors de toute procédure et de toute instance, nous l'avons vu lors de l’adhésion au Parti de Gauche de Martine Billard et de ses amis, lorsqu’il fut annoncé que Martine Billard avait « accepté de co-organiser le congrès du Parti de Gauche » sans que nous sachions très bien qui lui avait proposé ni dans quel cadre statutaire se plaçait cette « co-organisation ». Mais, même au Parti de Gauche, la dictature de Jean Luc Mélenchon avait été occultée derrière les apparences de la démocratie, avec des comités nationaux et des bureaux exécutifs élus en théorie par les militants et des statuts votés par un congrès et rendus publics, même si in fine on n’en tenait aucun compte. Chez les « insoumis », on ne s’encombre plus de telles précautions.
 
Certains trouveront que je pinaille. Je ne le pense pas, la démocratie repose en dernière instance sur l’existence de procédures formalisées et transparentes de décision. Ce sont elles qui garantissent que les décisions reflètent la volonté des citoyens et non celle d’un homme ou d’un groupe. Dès lors que le dirigeant peut les adapter ou les redéfinir à sa convenance sans avoir à rendre des comptes, il n’y a plus de démocratie. A cela, les partisans de Jean Luc Mélenchon répondent qu’on n’avait pas le temps de constituer des procédures car « il fallait agir vite ». Une sorte « d'état d’urgence politique ». Or si l’argument de l’urgence est traditionnellement invoqué, et pas forcément à tort, pour justifier toutes sortes de violations des règles et des procédures démocratiques,  l’expérience fait que dans ce cas particulier la  justification paraît douteuse. Après tout, Jean Luc Mélenchon a eu huit ans pour donner au Parti de Gauche un véritable fonctionnement démocratique. Il ne semble pas qu’il se soit empressé de le faire. Nous sommes conduits à conclure donc que, loin d’être une question d’urgence, la structuration du « mouvement des insoumis » en pontificat absolu de son leader obéit à un choix politique mûrement réfléchi et non à une quelconque urgence.
 
Mais le plus surprenant, ce n’est pas tant que Jean Luc Mélenchon veuille devenir pontife. Après tout, sa trajectoire et ses affinités sont toujours allées dans ce sens. Ce n’est pas par hasard s’il y a toujours une place dans son autel intime pour François Mitterrand. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’il y ait autant de gens dans la « gauche radicale » pour le laisser faire. C’est d’autant plus surprenant lorsque nous pensons au fait que cette gauche a une vieille tradition de méfiance envers les sauveurs suprêmes et autres hommes providentiels, bref, envers tout ce qui sent de près ou de loin le pouvoir personnel. Ceux qui ont fréquenté cette gauche n’ont pu qu’être frappés par l’importance donnée aux procédures démocratiques formelles et aux instances délibératives et à la méfiance presque instinctive vers toute tentative d’accaparation du pouvoir par une personne ou un groupe. Et voilà que, tout à coup, ces gens si sourcilleux de délibération collective et de démocratie participative et, croyez-moi, à Marseille ce jour-là j’ai vu des gens qui dans d’autres circonstances auraient crié à la manipulation, sont ravis et extatiques de se voir annoncer par le porte-parole du chef des décisions prises en dehors d’eux et par une structure totalement opaque. Avouez qu’il y a de quoi perdre son latin.
 
Comment comprendre cette abdication ? Je ne vois une explication, lorsque nous observons les choses, nous nous apercevons que le fonctionnement du « mouvement des insoumis » tient plus du mouvement religieux que du mouvement politique. La vision « insoumise » évacue le propre du politique, c'est-à-dire le conflit entre des conceptions et des intérêts différents, pour se placer dans une logique de communion entre des gens qui partagent un projet naturel qui n’admet aucune discussion. Le mouvement se conçoit plus comme une élite d’illuminés qui, ayant vu la vérité, vont porter la bonne parole au monde. Et bien entendu, une fois confronté à cette vérité qui relève de l’évidence, l’homme de bonne foi ne pourra que l’admettre. Seuls la refuseront ceux qui ont partie liée avec Satan, les suppôts du un pour cent et du grand capital. Cette vérité est de l’ordre de la morale transcendante et non politique. Ecoutez Jean Luc Mélenchon parlant à Toulouse au mois de septembre 2016, vous entendrez un prêche, avec ses hypocrites lancés à la volée, pas un discours politique. C’est d’ailleurs pourquoi le projet n’est pour les insoumis qu’un exercice secondaire qui n’intéresse personne. Au point qu’on adhère aux insoumis avant de connaître le projet et même avant qu’il y ait un projet à connaître.
 
Ce penchant religieux concerne autant le fond que la forme. Les discours « déambulatoires » qui sont devenus la règle dans les rassemblements mélenchoniens rappellent curieusement les techniques des évangélistes américains. Le « défilé des insoumis » qui ressemblait drôlement à une procession présenté par une Charlotte Girard aux accents de télé-évangéliste. Ajoutez à cela la rupture totale avec la symbolique traditionnelle du mouvement ouvrier français, la couleur rouge et l’Internationale, qui permet de fabriquer un langage symbolique auto référent, la couleur bleu ciel et le « phi », et vous retrouverez des éléments qui sont d’habitude l’apanage des églises et des sectes.
 
Jean Luc Mélenchon tire en fait profit de la demande de religion qui affecte notre société et qui est particulièrement forte chez les « classes moyennes » qui voient des catastrophes se profiler à l’horizon et que trente ans de matérialisme forcené ont laissée sans références transcendante.
 
La vérité qui fait les « insoumis » n’est pas si différente que celle qui fait l'Etat Islamique, dans les deux cas, on rejette un monde perçu comme corrompu au nom d’un idéal de pureté. Il y a à gauche un public qui a besoin de croire et ce public est prêt à tout abdiquer au bénéfice de celui qui répondra à ce besoin. Et ce besoin de croire s’impose à toutes les contradictions, on peut tonner contre la « monarchie présidentielle » et diriger son propre mouvement comme un monarque et personne ne trouve en rien la chose bizarre.
 
Le « mouvement des insoumis » n’est pas un parti politique, c’est une église. Une église avec un dieu, le peuple, qui comme sied à un dieu reste silencieux mais nous envoie un messie pour parler en son nom. Un messie qui tient son autorité non de l’investiture de ses camarades, non d’un projet, non d’une théorie politique, non d’une élection, mais qui s’autorise de lui-même. Et qui par conséquent ne saurait être contredit, ou voir son autorité contestée.
 
Le mérite de Jean Luc Mélenchon, dont on ne saurait trop dire que c’est un tacticien hors pair, est d’avoir compris avant tous les autres ce besoin de croire et de l’avoir exploité. Cependant, si Jean Luc Mélenchon est un grand tacticien, il s’est révélé ces dernières années un piètre stratège et nous pouvons nous demander jusqu’où le « mouvement des insoumis » peut survivre aux élections présidentielles. En effet, le contexte des élections présidentielles se prête particulièrement aux débordements messianiques. Mais une fois les élections passées, la politique ne peut plus se faire d’une manière aussi centralisée. Rien que pour les élections législatives, la désignation des candidats implique rentrer dans des logiques locales complexes qu’il est difficile de piloter depuis un centre.
 
Et une fois désignés, il sera difficile d’éviter que ces candidats deviennent autonomes, agissant en fonction de leurs propres idées et de leurs propres intérêts, plutôt que des directives venues du centre. Nous avons vu les difficultés que la faiblesse de ses institutions internes a posées au Parti de Gauche lorsqu’il s’est agi de négocier des positions locales. Le refus de toute institutionnalisation chez les « insoumis » risque de poser des problèmes encore plus sérieux.
 
Post Scriptum
 
Suite à la publication de ce papier et de l'avalanche de commentaires qu'il a provoqué, un de mes commentateurs m'a suggéré de signaler aux lecteurs combien ces commentaires démontrent post facto la thèse de mon papier, à savoir que la logique des insoumis est d'ordre religieux et non politique. Je vous laisse découvrir ces commentaires.


 

Nation, Etat, Police, vous avez dit insoumis, par François Minvielle        
 
Jeudi 27 Octobre 2016

Source: http://www.npa-dr.org/index.php/9-article-lettre/38-nation-etat-police-vous-avez-dit-insoumis

 

Si la convention de la France Insoumise qui s’est tenue à Lille Samedi 15 Octobre 2016 a voulu se donner un air moderniste, tirage au sort des participants, interaction vidéo et programme participatif, le contenu politique est resté très soumis aux clichés républicains les plus conservateurs.
 
Cinq ans après la campagne du Front De Gauche (FDG), « l'humain d’abord », sur laquelle la base sociale du Parti Communiste Français (PCF) avait pesé, c’est une campagne bien plus droitière, où le rouge a cédé la place au bleu pâle, qu’entend imposer Jean Luc Mélenchon à ceux qui se rallient à lui, sur la base d’une démagogie nationaliste proclamée par le nom même du mouvement de la France Insoumise. L’apologie de la nation, du peuple souverain, de l'état et de la loi constitue son fondement, une orientation qui flirte de plus en plus avec des préjugés réactionnaires, contradictoire avec ses propres revendications pour une « société humaine » face aux inégalités sociales et à la destruction de l’environnement.
 
La mystification du « peuple souverain »
 
Il est fréquent d’entendre autour de nous des gens protester que le peuple ne compte pour rien et qu'il faudrait que le peuple dirige. Comprendre la légitimité de cette colère face au mépris et à l’exclusion des couches populaires dans cette société de classe est cependant autre chose que de la flatter en laissant croire qu’il pourrait y avoir un « peuple souverain » dans ce système.
 
C’est ce que fait le projet de Jean Luc Mélenchon pour 2017 en affirmant que le « point essentiel est que tant que dureront la monarchie présidentielle et les traités européens actuels, notre peuple sera privé de tout pouvoir pour régler ses problèmes. Là est la racine de toutes nos misères, celle qu’il faut trancher d’urgence ».
 
La « racine de toutes nos misères » ne serait pas dans l’exploitation capitaliste, dans la propriété privée d’une minorité profitant du travail de la classe ouvrière, non. Elle serait dans la constitution et dans les traités internationaux. Une mystification qui en alimente une autre, autour de l’idée que « notre peuple est privé de pouvoir ».
 
D’abord, le mot « peuple » est confus, pouvant désigner « les classes populaires » aussi bien que « toute la population », en effaçant les différences de classes, comme s’il n’y avait plus de bourgeois et d’ouvriers, plus de paysans riches et paysans pauvres, plus de moyenne et petite bourgeoisie. Il ne s’agit pas de jouer avec les mots, mais de comprendre que les rapports sociaux ont besoin d’être désignés clairement pour être combattus. La confusion a un sens politique, celle de faire croire qu’on aurait tous « un avenir commun », comme devrait s’intituler le programme de Jean Luc Mélenchon, sans dire clairement qu’il y a une domination de classe à disputer, celle de la bourgeoisie, qui détient tous les pouvoirs, la propriété privée des moyens de production, les pouvoirs financiers, étatiques et médiatiques en découlant.
 
Surtout, « privé de pouvoir » laisse entendre que, dans la république, les classes pauvres pourraient avoir le pouvoir. C’est toute l’ambigüité politique qui est née avec la révolution française, une révolution faite par les classes populaires qui avait permis à la classe bourgeoise de s’emparer du pouvoir au nom du « peuple souverain ». Les travailleurs et les paysans pauvres n’ont jamais eu le pouvoir sans affronter l'état que la bourgeoisie s’est construit et le remplacer par le leur, comme l’ont montré par exemple la Commune de Paris de 1871 et la révolution russe de 1917.
 
Bien sûr, le projet de Jean Luc Mélenchon pour 2017 dénonce les puissants, la caste et l’oligarchie financière, tant il est évident que les responsabilités de la crise du capitalisme viennent de ce côté-là. Mais il épargne l’exploitation capitaliste et il efface la radicalité de la lutte des classes qui, en engageant le combat pour une autre répartition des richesses, est porteuse d’une transformation révolutionnaire de la société, remettant en cause la propriété privée de la bourgeoisie.
 
La seule révolution que promet le projet de Jean Luc Mélenchon pour 2017, c’est « la révolution citoyenne, le moyen pacifique et démocratique de tourner la page de la tyrannie de l’oligarchie financière et de la caste qui est à son service. Je voudrais être le dernier président de la cinquième république et rentrer chez moi sitôt qu’une assemblée constituante, élue pour changer de fond en comble la constitution, ait aboli la monarchie présidentielle et restauré le pouvoir de l’initiative populaire. La sixième république commencera et ce sera une refondation de la France elle-même. ». Un changement constitutionnel, la grande bourgeoisie en a connu d’autres, les a parfois demandés elle-même, quand le fonctionnement des institutions était en crise. C’est à mille lieues des besoins des classes populaires, un pouvoir des travailleurs.
 
La nation, l’ordre et la police
 
Cette « révolution par les urnes » viserait à la « refondation de la France, une France indépendante ». Ce recours à la nation est répété dans les déclarations souverainistes qui prétendent que la France serait soumise aux institutions internationales, avec ce qu’il faut de démagogie anti allemande, « notre indépendance d’action, la souveraineté de nos décisions ne doivent donc plus être abandonnées aux obsessions idéologiques de la commission européenne ni à la superbe du gouvernement de grande coalition de la droite et du Parti Socialiste en Allemagne ».
 
Sa perspective est celle de la nation comme cadre uni et indépassable, faisant comme s’il n’y avait pas des classes aux intérêts opposés en son sein.
 
Cette pente glissante du nationalisme conduit vers la pire démagogie chauvine, Jean Luc Mélenchon confirmant lui-même que les petites phrases réitérées sur ce sujet ne sont pas des dérapages, comme celle du 5 juillet 2016, « un travailleur détaché vole son pain aux travailleurs qui se trouvent sur place », réaffirmée le 9 octobre 2016, « si je suis élu, plus un travailleur détaché n'entrera dans notre pays ».
 
Les récentes prises de position en défense de la police, de l’ordre et de l'état, confirment cette logique. « La population et la police républicaine, ce doit être une seule et même chose, les uns surveillant les autres, pour trouver le point d’équilibre qui permet que force reste à la loi ». Jean Luc Mélenchon ne se pose pas le problème du rôle que l'état fait jouer aux policiers. Un rôle qui devient invivable pour les policiers eux-mêmes quand la police exige de ses membres qu’ils exercent violences et humiliations contre les pauvres, les migrants, les jeunes des quartiers populaires et les manifestants. Autant de brutalités qui se retournent contre eux en haine de la police et en agressions.
 
Affirmer ainsi qu’il faut que « force reste à la loi », c’est-à-dire que les lois injustes doivent continuer à être imposées, y compris par l’emploi des « forces de l’ordre », revient à nous demander d’attendre tranquillement la « révolution par les urnes » qui adoptera de bonnes lois républicaines.
 
C’est dire qu’il veut le maintien de l’ordre social et qu’il n’a pas plus de réponse pour ceux qui le contestent, que pour le ras-le-bol de la corporation policière, certes flattée par l’extrême-droite et les politiciens qui attisent la démagogie sécuritaire. Un mouvement ouvrier puissant et radical, contestant l’ordre social actuel, pourrait, en se faisant respecter d’elle par le rapport de forces, porter d’autres perspectives pour la fraction des policiers qui aspire à autre chose que d’être les bras armés de l'état qui les utilise et dans le fond les méprise.
 
L’impasse de l’étatisme et du « protectionnisme solidaire »
 
La perspective nationale portée par le projet de Jean Luc Mélenchon pour 2017 ne peut avoir qu’un sens, la défense d’une nation contre les autres dans le cadre du capitalisme mondialisé, c’est-à-dire la défense de la bourgeoisie nationale, Bolloré, Dassault, Bettencourt et Peugeot, et des milliers de bourgeois de moindre envergure menacés par leurs concurrents.
 
L’équipe de Jean Luc Mélenchon affirme qu’il faut « remplacer l’idéologie du libre-échange par un protectionnisme solidaire », en prétendant que le repli derrière les frontières serait une protection pour les travailleurs. On entend d’ailleurs les ravages du souverainisme y compris dans des milieux militants progressistes, « c’est la crise partout, comment faire, il faut se protéger d’abord ici ». Ce raisonnement est totalement faux et Jean Luc Mélenchon le flatte et l’instrumentalise à des fins électorales.
 
Le protectionnisme, même s’il était poussé à l’extrême avec un contrôle absolu du commerce extérieur par l'état, nous en sommes loin, n’empêcherait pas les lois du marché mondial de s’imposer par les indispensables échanges avec les autres pays. Et ce serait l'état protectionniste qui serait chargé d’imposer un dumping social aux travailleurs, en baissant les salaires et en intensifiant le travail, pour produire des marchandises dont la valeur serait concurrentielle afin de pouvoir les échanger avec l’extérieur, sous peine de se ruiner en important. Il est vain de tenter de sauver par les frontières une partie de la propriété privée nationale, celle des moyenne et petite bourgeoisies, parce qu’elles sont autant écrasées par la concurrence des multinationales « françaises » que par les autres. Aucun pays ne peut échapper à ces lois du marché.
 
Et ajouter « solidaire » après « protectionnisme » ne change rien au fait qu’il y a des économies nationales plus puissantes que d’autres et qu’elles s’enrichissent en exploitant les plus faibles. La France en fait partie, exploitant depuis plusieurs siècles les travailleurs et les richesses de nombreux pays pauvres.
 
Pour l’internationalisme et la classe ouvrière
 
Si un courant protectionniste connait un renouveau aujourd’hui, y compris dans les rangs déboussolés de la gauche, c’est parce que les rapports de concurrence deviennent de plus en plus durs au moment où le marché mondial trouve ses limites. L’étatisme protectionniste est une utopie réactionnaire qui sera bien incapable d’empêcher les destructions provoquées par le capital lui-même, qui élimine et absorbe ses branches les plus faibles. Utopie réactionnaire aussi parce que pas une production ne peut être « nationale », voire « cent pour cent locale » comme certains le prétendent.
 
Face à cette impasse, il s’agit de réaffirmer notre internationalisme, celui des intérêts généraux de la classe ouvrière mondiale. Il ne s’agit pas d’une proclamation abstraite, mais bien de la compréhension que la mondialisation capitaliste a transformé en profondeur le monde entier, développant comme jamais les rangs de la classe ouvrière dans tous les pays.
 
L’internationalisme de la classe ouvrière est bien sûr l’affirmation de la solidarité avec tous les travailleurs du monde et avec les migrants, à l’opposé de la concurrence que flatte Jean Luc Mélenchon avec ses déclarations malsaines.
 
C’est aussi la compréhension que les classes ouvrières de tous les pays n’en forment qu’une, parce que les rapports d’exploitations sont les mêmes, même si les rapports de forces et les niveaux de développement nationaux sont différents. C’est la même loi du marché capitaliste et la même valeur de la force de travail qui, par le biais de la circulation du capital, s’imposent partout.
 
En socialisant la production internationalement et en mettant en relation tous les peuples du monde, la mondialisation est en train de créer les conditions même d’une autre société à l’échelle mondiale, le communisme, et d’étendre aussi, par-delà les frontières, la force sociale, la classe ouvrière, portant cette perspective.


 

L'Espagne dans la tourmente, par Jean-Paul Damaggio

Source : http://la-sociale.viabloga.com/news/l-espagne-dans-la-tourmente


L’histoire grecque va-t-elle se répéter ? En choisissant de soutenir Rajoy, le PSOE a tourné une nouvelle page de son histoire. En Grèce, ce choix a conduit à la marginalisation du PASOK au profit de Syrisa. Va-t-il en être de même pour Podemos avec en prime un glissement à droite comme pour Syrisa ?
 

Les médias n’ont porté aucune attention aux milliers de personnes (6000 selon la police) qui se sont réunies Puerta del Sol pour protester contre cette forme de coup d’Etat. A 300 mètres de ce rassemblement emblématique, au Congrès de l’Espagne, 170 députés ont voté le OUI à Rajoy ; 111 ont voté NON et 68 se sont abstenus. Ceux qui ont voté NON et se sont abstenus représentent 179 voix et en s’unissant, ils pouvaient battre Rajoy. Mais le PSOE a préféré la tranquillité avec Rajoy, que «l’aventure» avec PODEMOS.

Pas tout le PSOE puisque 15 députés refusèrent d’obéir aux ordres et ont voté NON. Le Montebourg ou le Jeremy Corbyn d’Espagne s’appelle Pedro Sanchez qui a démissionné de son poste de député pour rencontrer les militants et organiser la riposte au prochain congrès de son parti. Démission qui lui a permis de ne pas participer au vote car il aurait été grave pour lui de désobéir aux instances impératives de la majorité de la direction du PSOE.

Mais alors qui sont les 15 insoumis ? Six ne sont pas membres du PSOE ayant été choisis sur les listes de ce parti au nom de la présence de la « société civile ».

Le drame le plus crucial tient au NON des six députés du PSC, le parti socialiste catalan qui est associé au PSOE mais qui, en 1978, avait obtenu le droit à sa propre autonomie. Les députés en question ont donc obéi aux ordres du PSC (le NON) et pas à ceux du PSOE.

1 ) Pourquoi une forme de coup d’Etat ?

Car les élus PSOE l’ont été sur une ligne politique claire portée par Pedro Sanchez : en aucun cas une union avec Mariano Rajoy et un parti le PP où les affaires de corruption atteignent un nombre phénoménal. Cette promesse de campagne a donc été balayée. Par ailleurs, le parti centriste, Ciudadanos, créé pour rassembler les électeurs de droite mécontents du PP, a fini par voter avec Rajoy en échange sans doute de quelques postes ministériels (nous le saurons d’ici une semaine).

2 ) Pourquoi pas « l’aventure » avec PODEMOS ?

Entre le PSOE et PODEMOS les divergences étaient nombreuses et la plus cruciale concerne la Catalogne où se mijote sur le feu de l’histoire un référendum pour l’indépendance. L’ère des référendums stupéfiants a-t-elle commencée ? Après celui de Grande Bretagne qui renvoie ce pays hors de l’U.E., avec celui d’Italie le 4 décembre qui risque de renvoyer Matteo Renzi dans sa chère Florence, un référendum à Barcelone peut-il en finir avec l’Espagne ?

Podemos, comme le PSOE, n’est pas favorable à ce projet d’indépendance, mais défend le projet de référendum pour sortir de l’épreuve, en pensant que le OUI à l’indépendance serait perdant.

3 ) Le rassemblement de la Puerta del Sol a été oublié par les médias car il n’était pas « médiatique ».

Convoqué par Elena Martinez la dirigeante du petit parti Izquierda Castellana et le Bildu basque, il n’avait donc pas à sa tête Pablo Iglesias. Mais alors qui étaient ces manifestants ? Izquierda Castellana est un mouvement plutôt d’extrême-gauche, allié aux dernières élections avec Podemos, suivant en cela, son allié antérieur Izquierda Unida. Le mouvement propose une Castille unie (elle est aujourd’hui divisée en 5 communautés) et est surtout présent à Valladolid. Si la Puerta del Sol était pleine de monde, il faut reconnaître qu’elle n’était pas forcément pleine de manifestants car avec l’approche de la Toussaint il y avait beaucoup de touristes. Plutôt qu'un «Non au Coup d’Etat», le mot d’ordre a été «Non au Coup mafieux ».

Cette manifestation visant à assiéger le Congrès a donc permis de vérifier les luttes internes à Podemos. Si le PSOE se trouve en difficulté et si Podemos pense en récupérer les bénéfices, de quel Podemos parle-t-on ? Au même moment des élections internes ont lieu pour désigner les dirigeants du mouvement et les luttes entre diverses listes sont vives, tout particulièrement en Andalousie, Andalousie d’où viennent les dirigeants du virage à droite du PSOE et où la direction de Podemos est tenue par la gauche en la personne de Teresa Rodriguez, l’Andalousie étant le pilier de la gauche espagnole depuis la mort de Franco.

Au rassemblement Puerta del Sol, avant d’aller voter ils furent tout de même une vingtaine de députés de Podemos autour d’Alberto Garzon un des dirigeants du mouvement, à venir lever le poing.

L’histoire de l’Espagne va donc rester chaotique avec un gouvernement minoritaire dont tout le monde sait qu’il va continuer à mécontenter la population, un pays où le chômage reste considérable malgré quelques bavardages sur la reprise économique. Un pays à l’alternative incertaine face au regroupement PP-PSOE-CIUDADANOS.

 


Gaspard Glanz, un reporter dans la ligne de mire du gouvernement, par Thomas Clerget
 
Lundi 31 Octobre 2016

Source : http://www.regards.fr/web/article/gaspard-glanz-un-reporter-engage-dans-la-ligne-de-mire-du-gouvernement

Interpellé Mercredi 26 Octobre 2016, le fondateur de Taranis News, connu pour sa couverture des abus policiers, a été placé sous contrôle judiciaire et interdit de séjour à Calais. Deux procès à son encontre sont également programmés.
 
Est-il possible, en France, de poursuivre un journaliste pour des motifs fallacieux, simplement parce que son travail dérange le pouvoir ? Le reste de la presse, du moins celle qui se veut indépendante et attachée à sa fonction critique, peut-elle tolérer ces pratiques sans prendre le risque de voir les moyens de l'état tôt ou tard dirigés contre elle ? Telles sont les questions posées par l’interpellation à Calais, Mercredi 26 Octobre 2016, du reporter Gaspard Glanz et par l’avalanche de procédures engagées à son encontre.
 
Taranis News, l’agence d’information indépendante fondée par ce vidéaste de vingt-neuf ans, s’est signalée par une couverture au plus près du terrain des manifestations contre la loi travail, des événements sur la Zone A Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes ou encore à Calais. Adepte de vidéos long format très diffusées sur internet et les réseaux sociaux qui documentent le déroulement des manifestations et mettent en exergue les violences policières, Gaspard Glanz, qui fait régulièrement état d’intimidations à son encontre, semblait dans le collimateur des autorités depuis plusieurs mois.
 
Trente trois heures de garde à vue

 
D’après son récit, c’est en prenant des images durant l’évacuation du camp de migrants à Calais qu’il est « agrippé par douze gendarmes mobiles » avant d’être placé en garde à vue où il restera durant plus de trente heures. Il s’y voit signifier un placement sous contrôle judiciaire extrêmement contraignant avec obligation de pointage une fois par semaine dans la ville de Strasbourg qui est son lieu de résidence officiel. Par arrêté préfectoral, il est également interdit de séjour sur l’arrondissement de Calais et ce jusqu’à expiration de la période de l’état d’urgence.
 
Les motifs avancés sont, d'abord, le non-respect de la zone de protection instaurée la veille des opérations par le préfet du Pas-de-Calais en vertu d’une autre disposition de l’état d’urgence. Le dispositif, qui préfigure probablement le traitement de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en cas d’évacuation, a donné au gouvernement un droit de regard sur l’ensemble des personnes présentes sur la zone, y compris les journalistes. Après une demande d’accréditation restée sans réponse, Gaspard Glanz raconte s’être rendu sur place pour tourner avant d’être reconnu par un responsable des forces de l’ordre et immédiatement interpellé.
 
Une liberté d’expression à géométrie variable

 
Mais son placement sous contrôle judiciaire est d’abord justifié par un événement dont l’insignifiance laisse imaginer la détermination des pouvoirs publics à inquiéter le jeune reporter. Ce dernier est en effet accusé d’avoir ramassé puis « soustrait frauduleusement », le premier octobre 2016 à Calais, un talkie-walkie perdu sur place par un policier d'une Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS). Qualifiés de vol simple par le procureur, ces faits, qui restent à établir, vaudront par ailleurs à Gaspard Glanz une comparution au tribunal de grande instance de Boulogne-sur-Mer, programmée le 2 mars 2017.
 
Mais ce n’est pas tout. Une seconde citation à comparaître a été signifiée au journaliste. Il est cette fois accusé d’injure publique envers douze policiers suite à une image prise à Rennes pendant une manifestation contre la loi travail et postée sur un réseau social accompagnée du commentaire « ein volk, ein reich, ein führer », slogan utilisé dans les années 1930 par le parti nazi. « Je rappelle qu’il existe un truc qui s’appelle la liberté d’expression et que des magazines comme Charlie Hebdo, pour ne citer que le plus illustratif, ont fait bien pire que cela », se défend Gaspard Glanz. L’outrance n’est-elle pas le propre de la caricature à même d’alerter sur les excès du pouvoir ?
 
Un travail de contre-information
 

Mais la qualité de journaliste, et par conséquent certaines des protections qui vont avec, sont discutés à Gaspard Glanz. En premier lieu par le gouvernement qui, note blanche à l’appui, tente d’assimiler le reporter à un activiste proche du mouvement No Border et d’une ultra gauche aux contours flous mais très commode pour justifier certaines mesures décidées en application, ainsi détournée, de la loi sur l’état d’urgence. Sans qu’il s’agisse d’humour, l’arrêté d’interdiction de séjour prête ainsi à Gaspard Glanz l’intention de « se livrer à des actions revendicatives violentes de nature à constituer un trouble grave pour l’ordre public ».
 
Le déclenchement simultané de ces différentes procédures, ainsi que la disproportion des moyens utilisés au regard des faits reprochés, ne laissent aucun doute sur les intentions réelles des autorités. Il s’agit d’entraver le travail du journaliste et de son agence qui ont la fâcheuse habitude de contredire les discours officiels vantant un emploi raisonné de la force publique. « Il faut comprendre que je me déplace en permanence », développe Gaspard Glanz. « M’obliger à faire mille six cent à mille huit cent kilomètres aller et retour, si je suis à Rennes ou à Nantes par exemple, chaque semaine et juste pour pointer au commissariat de Strasbourg, économiquement cela va me laminer ».
 
Le précédent du groupe de la Rumeur

 
L’affaire fait immanquablement penser au harcèlement judiciaire du chanteur Hamé, membre du groupe de rap de la Rumeur, poursuivi en 2002 en diffamation et « atteinte à l’honneur et la considération de la police nationale » par le ministère de l’intérieur alors dirigé par Nicolas Sarkozy. En cause, un texte ici aussi très engagé, évoquant les « centaines de nos frères abattus par les forces l’ordre sans que les assassins ne soient inquiétés ». Il faudra cinq procès et huit ans de procédure pour voir le rappeur, « essoré », finalement relaxé après, fait rare, deux pourvois en cassation par l’état.
 
Les personnes attachées à la liberté d’informer peuvent-elles se permettre d’abandonner le reporter à cette perspective ? Son travail, journalisme underground et contestataire fait d’empathie avec les mouvements de lutte, volontiers porté sur la provocation, tranche il est vrai avec les normes dominantes du métier, plus enclin à la « neutralité » et à une stricte mise en retrait de l’observateur. Mais peut-être s’agit-il aussi d’une occasion de réinterroger ces dogmes qui, poussés à l’extrême, finissent par désarmer toute critique. Face à l’autoritarisme qui se fait jour, ne serait-il pas temps, comme nous y invite Gaspard Glanz, de revenir à l’un des fondamentaux du journalisme, le combat pour la démocratie ?


 

Contre le coup de force, non à l’impunité policière et au permis de tuer, Appel
 
Vendredi 28 Octobre 2016

Source: https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/281016/contre-le-coup-de-force-non-l-impunite-policiere-et-au-permis-de-tuer

Une quarantaine de personnes, intellectuels, universitaires, membres de collectifs et proches de victimes, signent une tribune pour dire pourquoi ils ne partagent pas la colère des policiers et dénoncent leurs manifestations.
 
Depuis dix jours la situation politique en France a connu un nouveau mouvement à droite. Les événements de Viry-Chatillon ont suscité un emballement médiatique présentant les policiers comme des victimes de la crise profonde, sociale, idéologique et politique, qui affecte le pays, emballement accompagné par un programme de revendications proprement réactionnaires.
 
Le fond des revendications policières, réprimer encore plus, avec encore plus d’impunité
 
Les deux mille à trois mille policiers qui ont manifesté à Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse ou encore Strasbourg, depuis le Mardi 18 Octobre 2016, disent effectivement quelque chose de ce qui se passe dans notre pays. Manifester de nuit, cagoulés et armés, constitue pour des membres de la police un acte d'insubordination important. Mais on ne leur en tient pas rigueur, leur malaise est compréhensible et leur colère est légitime, entend-on partout. D'aucuns prétendent que les policiers, à l'instar d'autres salariés du public ou du privé, se mobiliseraient pour obtenir une amélioration de leurs conditions de travail, afin de pouvoir mieux accomplir leur mission. Mais de quelle mission, de quelles revendications parle-t-on ? Aller vers encore plus d'impunité, obtenir une présomption de légitime défense, en finir avec le matricule, bâtir une société encore plus carcérale, restaurer des peines planchers, en finir avec la pratique du sursis et supprimer le juge d'application des peines. Bref, il faudrait que la « racaille », comme ils disent, ait peur. Ils veulent des moyens matériels et humains supplémentaires pour réprimer, au fond, rien d’autre qu’un simple permis de tuer en toute impunité, sans risquer d'être inquiétés et encore moins traduits en justice et condamnés, ce qui par ailleurs est déjà la règle.
 
Hasard ou non du calendrier, les policiers ont choisi le Mercredi 26 Octobre 2016 pour exprimer leur colère. Une colère de ne pas pouvoir jouer encore plus librement un rôle qui est certes sensible mais qui, justement, l’est parce que son véritable contenu est de faire respecter l’ordre sécuritaire d’une société qui craque de partout, sous le poids de l’injustice, de la misère, de l’exploitation et, en particulier dans les quartiers populaires, d’un racisme chronique. Non, le 26 octobre 2016 était et reste pour nous jour de mémoire et d’hommage à Rémi Fraisse, jeune étudiant écologiste tué par une grenade de gendarme à Sivens il y a deux ans, tout simplement parce qu’il manifestait contre un projet de barrage qui n’est même plus, aujourd’hui, considéré comme d’intérêt public. Et le 27 octobre 2016 est un autre jour de deuil, celui de la mort à Clichy-sous-bois de Zyed et Bouna, en 2005. Octobre, mois de deuil, nous nous souvenons aussi du 17 octobre 1961 quand, lors d’une manifestation pacifique, plusieurs centaines d'algériens ont été jetés à la Seine par des policiers. Or le 17 octobre 2016, nous avons appris la date du procès en appel de Damien Saboudjian, policier qui a tué Amine Bentousi d’une balle dans le dos, ce sera le 6 mars 2017. 6 mars, une date qui à son tour nous rappelle la mort d’Amadou Koume, en 2015. Comme dans l'affaire Adama Traoré, les responsables sont protégés et les victimes stigmatisées. L’histoire malheureusement se répète, mais notre mémoire est intacte.
 
Un coup de force contre le gouvernement qui en réalité lui demande d’intensifier sa politique.
 
Quand on sait l’emploi du terme de « voyou », qui a été utilisé jusqu’au sommet de l'état pour qualifier les jeunes, les travailleurs et les syndicalistes, bref toutes celles et ceux qui contestent le sort qu’on leur fait subir et qui ont, pour beaucoup, manifesté au printemps contre la loi travail, on comprend aisément que le gouvernement se soit mis à dialoguer avec les policiers avec empressement.
 
Le pouvoir exécutif actuel est en effet un habitué de la surenchère autoritaire. Incapable de résoudre la crise profonde qui traverse le pays et sa propre perte de légitimité, il franchit aujourd’hui un nouveau pas dans le même sens. En témoigne explicitement une récente circulaire du ministère de la justice adressée aux procureurs et aux présidents des tribunaux qui demande l’anticipation d’un nombre d’interpellations encore plus conséquent que d’habitude et qui mentionne spécialement les « zadistes » et le démantèlement du grand campement des migrants de Calais. La répression de masse qui s’annonce à Notre Dame Des Landes rivalisera ainsi avec la chasse aux migrants calaisiens, dispositifs quasi-militaires à l’appui. Et dans le même temps, alors que l’encasernement brutal des quartiers populaires se poursuit, des universités voient des réunions publiques, où étudiants et chercheurs veulent questionner le rôle de la police et de la justice, la diffusion des racismes, être purement et simplement interdites, comme à Evry, au nom du « trouble à l’ordre public ». A ce compte-là, qu’est-ce qui, à brève échéance, pourra encore échapper à la mise au pas, à part le silence, la soumission et le port de l’uniforme ?
 
Contre l'état policier, pour une défense unitaire des droits démocratiques

 
Ces « manifestations » policières, sur le mode du coup de force extra-légal, préfigurent, dans un proche avenir, un saut encore plus brutal dans le tournant autoritaire que le pays subit déjà depuis les premières interdictions de manifester à l’été 2014, que l’état d’urgence permanent et sa législation d’exception ont déjà dûment balisées depuis un an.
 
C'est pourquoi, selon nous, les organisations syndicales, de salariés, d’étudiants et les associations des quartiers populaires devraient construire un large front contre cette politique martiale. Et pour défendre fermement, contre cet état de plus en plus policier, les droits démocratiques de s’exprimer, de manifester, de se réunir, de circuler et de s’installer librement. Droits que nous perdrons définitivement si nous acceptons de devoir les mériter ou les négocier, ou si nous acceptons qu'ils soient d’ores et déjà perdus par certaines catégories de la population.
 
Premiers signataires :
 
Romain Altmann, Emmanuel Barot, Amal Bentounsi, Alexis Cukier, Christine Delphy, Cédric Durand, Vincent Duse, Houssam al Assimi, Isabelle Garo, Manuel Georget, Nacira Guénif, Razmig Keucheyan, Stathis Kouvélakis, Reynald Kubecki, Olivier Le Cour Grandmaison, Xavier Mathieu, Ugo Palheta, Willy Pelletier, Julien Salingue, Omar Slaouti, Assa Traoré, Guillaume Vadot, Mickaël Wamen

 


Manifestation de policier en 1983...

La police française a une histoire, mieux vaut l'étudier en détail, comme nous y invite ce militant d'Ensemble...

Police et extrême droite, un mélange explosif, Mathieu Dargel

Lundi 31 octobre 2016.

Source : https://www.ensemble-fdg.org/content/police-et-extreme-droite-un-melange-explosif
 

Le vendredi 3 juin 1983, Place Vendôme, 2000 policiers manifestent sous les fenêtres du Ministre de la Justice. Suite à une fusillade avec des membres d’Action Directe, au cours de laquelle deux d’entre eux ont trouvé la mort, ils réclament le rétablissement de la peine de mort, dénoncent le « laxisme de la justice » et exigent la démission de Robert Badinter. Sous l’œil gourmand de Jean-Marie Le Pen, leader d’un FN encore squelettique dont l’ascension ne fait que commencer, venu accueillir et haranguer ces « policiers en colère ». A la manœuvre, la FPIP (syndicat indépendant de la police nationale) un syndicat de policiers indépendant, hors de toute confédérations, très marqué à droite. Fondée en 1973, d’une scission du déjà droitier Syndicat Indépendant de la Police Nationale (aujourd’hui fondu dans la fédération Alliance), la FPIP du début des années 80 est la structure où se croisent tous les policiers plus ou moins impliqués dans la nébuleuse des groupuscules d’extrême-droite.

Depuis l’immédiat après-guerre, l’histoire des rapports entre police et extrême droite est celle d’un entrelacs de branches et de réseaux multiples aux motivations et ambitions souvent contradictoires. Le caractère particulier des missions de la police, au-delà des simples questions de sûreté et de sécurité, missions de maintien de l’ordre, de lutte contre la « subversion » politique ou sociale, de contre-espionnage (pour la DST), implication dans les guerres coloniales, rend l’institution particulièrement perméable aux idéologies les plus réactionnaires, sous les formes les plus diverses.

Le cas du tandem formé par le préfet Baylot et le commissaire Dides, chargé de la lutte anti-communiste sous la IVème République est assez éclairant, à cet égard. Résistant pendant la guerre, Jean Baylot entame à la Libération une carrière préfectorale qui culminera en tant que préfet de police de Paris, de 1951 à 1954. Il met en place une cellule de surveillance des activités communistes, dirigée par le commissaire Dides. Baylot est révoqué le 14 juillet 1954 par François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, après que des tracts appelant à l’action violente, attribués au Parti Communiste se soient révélés être des faux imprimés dans les locaux de la préfecture. C’est sous sa responsabilité que la police réprime violemment une manifestation en faveur de l’indépendance de l’Algérie le 14 juillet 1953. L’itinéraire de son compère, le commissaire Jean Dides est plus complexe. Bien loin d’être résistant, il appartient aux services de la police de Vichy chargés de la lutte contre les résistants étrangers. A la Libération, il n’écope que d’une mise à pied de quelques semaines… Il adhère en 1947 au parti gaulliste, le RPF, et au sein de la police parisienne, dirige une structure de lutte anticommuniste, qui mène la traque des militants et résistants qui ont créé la CGT Police. Dides écrit, dans un document interne du RPF : « Nous voulons considérer que le PCF, danger national, doit être détruit. Nous voulons l’éclatement de son appareil, de ses moyens et, le cas échéant, de ses chefs ». Les missions des structures policières dirigées par Dides étaient extrêmement opaques, fichage, espionnage des organisations progressistes, provocations diverses, connivence avec des officines barbouzardes, qui préfiguraient les années de la guerre d’Algérie et les liens avec le SAC. A la suite d’un scandale de trop, Dides est révoqué en 1955. Il entame alors une carrière politique auprès de Poujade et se fait élire député, en 1956, en compagnie de Jean-Marie Le Pen. Dides sera actif dans les rangs des partisans de l’Algérie française jusqu’en 1962.

Le temps du SAC

Les réseaux Dides sont, en réalité, une passerelle entre les services secrets américains, et de l’OTAN et le service d’ordre du RPF gaulliste. La fin de la IVème République et l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle en 1958, en pleine guerre d’Algérie, va considérablement modifier le jeu entre structures policières et extrême-droite. La police n’a aucun état d’âme à réprimer très brutalement toutes les formes de soutien et d’organisation à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, qu’ils s’agissent des militants du FLN, des algériens manifestant leur adhésion à la lutte pour l’indépendance ou les structures de solidarité. La musique est tout autre quand il s’agit de lutter contre les partisans de l’Algérie Française et leur bras armé, l’OAS. L’ensemble de la structure policière, tant en métropole que dans les départements d’Algérie, est pénétrée par ces forces qui empêchent toute lutte efficace contre les poseurs de bombes, à Paris ou à Alger. C’est pourquoi De Gaulle est contraint d’avoir recours à une « police parallèle », regroupant des anciens résistants, des policiers en disponibilité, le noyau du service d’ordre du RPF, jusqu’à des truands recrutés pour l’occasion. Ceux que l’on appelle les « barbouzes » deviendront progressivement une force organisée au service des partis gaullistes, qui perdurera jusqu’au début des années 80, le Service d’Action Civique, le SAC, dirigé de plus ou moins loin par Jacques Foccart puis Charles Pasqua. Jusqu’en 1968, le SAC opérera la main dans la main avec les divers services de police, pour la « répression des menées subversives », menant les tâches les plus inavouables en dehors de la légalité. Agressions en fin de manifestations, passages à tabac de leaders syndicaux, fichages, perquisitions illégales, espionnage, tout est bon, jusqu’à concevoir un plan pour enfermer les « activistes » de mai 68 au Parc des Princes, à Paris ou au Stade Vélodrome de Marseille. Pendant toute cette période, où la France n’appartient pas au commandement militaire intégré de l’OTAN, le SAC joue pour notre pays le même rôle que les réseaux et officines de guerre froide, de surveillance et de lutte anti-communiste, installés dans les autres pays de l’Otan, comme Gladio en Italie, par exemple.

Le départ du Général De Gaulle, en avril 1969, va précipiter le déclin du SAC, déchiré entre fractions rivales, certaines n’hésitant pas à mener divers complots contre son successeur, Georges Pompidou. Les ministres de l’Intérieur qui se succèdent entre 1968 et 1981, Raymond Marcellin, Michel Poniatowski et Christian Bonnet, proviennent tous des rangs des Républicains indépendants, la future UDF giscardienne. A ce titre, ils demeurent très méfiants à l’égard du SAC dont les liens avec les structures policières officielles se délitent très rapidement. Au cours des années 70, le SAC servira de gros bras aux candidats gaullistes pour toutes les élections et bon nombre de ses membres verseront dans la truanderie pure et simple.

Honneur de la Police

Au cours des années 70, c’est la police « officielle » qui récupère donc toutes les missions de lutte contre le « complot gauchiste international », obsession de Raymond Marcellin. Quelques hauts faits pour illustrer l’ambiance de ces années : dissolution de la Ligue Communiste, en juin 1973, infiltrations de la Gauche Prolétarienne, création d’une fausse branche du Front de Libération de la Bretagne, appelant à la lutte armée, pose de micros dans les locaux du Canard Enchaîné, la liste est longue. Dans le même temps, les forces organisées de l’extrême droite demeurent très groupusculaires et ne présentent que peu d’intérêt pour une utilisation policière. A quelques exceptions notables cependant, comme le Groupe d’Intervention Nationaliste, service d’ordre du PFN, qui est employé pour cambrioler les locaux d’organisations soutenant les comités de soldats et le mouvement antimilitariste, au milieu des années 70.

Le 4 mai 1978, après une campagne de presse diffamatoire, le qualifiant soit de complice de la Fraction Armée Rouge et de Carlos, soit d’espion soviétique, le militant anti-impérialiste Henri Curiel est abattu de deux balles devant son domicile. Le meurtre est revendiqué par un commando « Delta », du nom d’un groupe de tueurs OAS. Ce même commando Delta revendique également le meurtre du gardien du consulat d’Algérie à Marseille, vraisemblablement confondu avec une autre personnalité. L’enquête officielle s’enlise très rapidement, malgré les investigations menées par les proches de Curiel, qui révèlent que ce dernier était suivi depuis plusieurs semaines, que son appartement avait été visité et que ses voisins avaient été sollicités pour recevoir des systèmes d’écoute par deux personnes se réclamant de la DST et qui agissent sous de fausses identités.

Un an plus tard, un nouveau sigle apparaît. En mai 1979, la voiture du coordinateur du SO de la CGT, Maurice Lourdez, est plastiquée devant son domicile. Un groupe « Honneur de la Police » revendique les faits et déclare agir pour protester contre des violences commises par le SO de la CGT contre un policier. Il s’agit, en réalité, d’un policier déguisé en « casseur » repéré lors d’actes de vandalisme, puis expulsé par la CGT d’une manifestation de sidérurgiste en mars 1979, après que le SO lui ait confisqué sa carte de police et l’ait publié dans la presse. Le 20 septembre, Pierre Goldman, militant anti-impérialiste, est également assassiné de deux balles à la sortie de chez lui, en plein Paris. Le meurtre est, cette fois, revendiqué par « Honneur de la Police ». L’enquête s’enlise également très vite. Le Groupe fait encore parler de lui à quelques reprises, notamment en s’en prenant au militant révolutionnaire et chercheur Jean-Pierre Vigier et en envoyant des lettres de menaces à Coluche, lors de la campagne présidentielle de 1981, avant de disparaître.

Il faut attendre de nombreuses années pour que l’écheveau de fausses pistes se dénoue un peu. En 2006, d’abord, un ancien haut responsable de la police, le commissaire Lucien Aimé-Blanc révèle dans ses mémoires qu’un de ses indicateurs avait déclaré être lié au meurtre de Goldman. Il aurait travaillé avec les GAL, Groupes Antiterroristes de Libération, structure barbouzarde mêlant des policiers espagnols et des truands français, mandatés par le gouvernement espagnol pour assassiner les responsables de l’ETA réfugiés en France, sous l’œil bienveillant de la police française. Pierre Goldman était suspecté d’organiser une filière de fournitures d’armes pour l’ETA. Quatre ans plus tard, un journaliste livre le témoignage qu’il a recueilli, peu avant sa mort, auprès d’un militant d’extrême-droite, ancien parachutiste, proche de l’Action Française. Il se revendique comme le tueur de Pierre Goldman et d’Henri Curiel, expliquant qu’il agissait au sein d’un groupe formé par le président du SAC, Pierre Debizet et comprenant également deux policiers, l’un de la DST, l’autre des Renseignements Généraux, utilisant les mêmes identités que ceux qui surveillaient Henri Curiel… Le groupe « Honneur de la Police » n’aurait donc eu aucune existence réelle, entité créée pour couvrir les actions du GAL en France, exécuter des assassinats ciblés et mêlant policiers, barbouzes, fascistes et truands, dans une clandestinité toute relative et dans une impunité totale.

Les années Mitterrand

En juillet 1981, un abominable fait divers, la « tuerie d’Auriol » signe la fin du SAC. Jacques Massié, brigadier de police, dirigeant de l’antenne Bouches du Rhône du SAC jusqu’en avril 1981, est assassiné avec sa femme, son fils âgé de sept ans, ses beaux-parents et son beau-frère, dans leur maison du village d’Auriol. Dans un contexte de rivalités internes, de combines et de malversations, Massié est suspecté par son successeur, Jean-Jacques Maria, de vouloir trahir le mouvement et de livrer ses dossiers à la presse et aux partis de gauche. Maria recrute donc un commando de membres du SAC qui vont séquestrer Massié et sa famille toute une nuit avant de les assassiner.

Les coupables sont immédiatement arrêtés et passent rapidement aux aveux. Le scandale est énorme. Après la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire, le SAC est finalement dissous le 3 août 1982. La publication du rapport de la commission parlementaire livre de nombreuses informations sur l’organisation du SAC et ses liens avec la police pendant les deux précédentes décennies.

Une page semble alors tournée. Toutefois, une affaire révélée en 1980 par le Nouvel Observateur indique que l’interpénétration police-groupuscule fascistes est toujours profonde. Les dossiers saisis dans les locaux de la FANE, groupe néo-nazi dissous en 1980, montrent qu’un inspecteur des RG, au moins, y est adhérent. Il est photographié faisant le salut nazi lors de diverses réunions. Pressé de questions le Ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet, reconnaît qu’une trentaine de policiers sont fichés pour appartenance à des mouvements d’extrême-droite. Poursuivant l’enquête sur le SAC, en novembre 1981, le Quotidien de Paris (droite) publie le résultat d’une enquête des RG révélant que 10% des membres du SAC, soit 500 personnes, sont des policiers, dont 250 travaillant dans les Bouches du Rhône.

C’est dans ce contexte, donc, que se déroule la manifestation de juin 1983, orchestrée par la très droitière FPIP à la suite de laquelle ses deux principaux dirigeants, Jacques Gaussens et Didier Gandossi seront révoqués de la police. Que l’on se rassure, ils seront bien vite réintégrés. Après ce premier haut fait, la FPIP devient le vecteur des idées du Front National dans la police. Son bulletin « Police et Sécurité » est parrainé, en 1987 par un comité de soutien qui comprend alors Pierre Descaves, député FN, Roland Gaucher, directeur de National Hebdo, Jean-Claude Goudeau, directeur général de Minute, Roger Holleindre, député FN, Martien Lehideux, députée européenne FN, Pierre Pujo, directeur d’Aspects de la France (publication d’Action Française) et François Romerio, président de l’association Légitime Défense. Non contents de répandre l’idéologie sécuritaire au sein de la police, de réclamer le retour de la peine de mort, Police et Sécurité publie des articles « historiques » consacrés à l’épuration, d’autres remettant en cause la « démocratie ploutocratique », d’autres encore comme celui-ci commentant l’assassinat raciste du jeune cuisinier marocain Aziz Madak à Menton par un tueur à moto : « mourir criblé de balles est, pour un voyou, une fin à la fois banale et logique. Il s’agit d’une parfaite crapule 100% beur qui avait choisi comme nombre de ses coreligionnaires de sévir en France ».

Des paroles aux actes, il n’y a qu’un pas. En 1989, le PFNE, groupuscule néo-nazi qui végète à l’ombre du FN, est mis en cause pour des incendies volontaires dans des foyers de travailleurs immigrés Sonacotra et au siège du journal Globe. On arrête pour ces affaires 5 policiers, tous membres de la FPIP, dont son secrétaire général, Serge Lecanu, auteur des articles les plus violents du bulletin Police et Sécurité…

Aujourd’hui, l’hégémonie du FN sur l’ensemble de l’extrême-droite est telle que son influence chez les policiers a été mesurée par divers instituts de sondage à environ 37% des intentions de vote. Les pratiques de provocation n’ont pas cessé et tant dans les manifestations contre l’aéroport de Notre Dame des Landes, que dans celles contre la loi El Khomri, on a pu voir de policiers en civil, sans signes distinctifs, infiltrer les cortèges. Côté officines barbouzardes, il faut maintenant regarder vers les sociétés privées de sécurité et leurs liens avec les grands flics de la Sarkozye, comme le montre l’affaire Squarcini.

Dans la situation politique complexe, mouvante, de cette fin d’année, les manifestations nocturnes de policiers, qui mêlent besoin de reconnaissance, revendications corporatistes et relents anti-démocratiques doivent nous inciter à être toujours plus vigilants.

 


 

110 ans plus tard, éditorial de la Tribune des Travailleurs (POID)

10 octobre 2016

Source: https://latribunedestravailleurs.fr/

 


Il y a exactement 110 ans, le 9e Congrès de la CGT (1) adoptait un « ordre du jour », entré dans l’histoire sous le nom de Charte d’Amiens.

Est-elle toujours d’actualité cette Charte qui stipulait que « la CGT groupe en dehors de toute école politique tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat » ?

Est-elle toujours d’actualité cette Charte qui appelait « tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques » à rejoindre « les organisations confédérées », lesquelles « n’ont pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale » ?

La question est posée à la lecture de documents et déclarations publiés, ces derniers jours, par certains responsables.

Les uns mettent en garde contre un possible retour de la droite au pouvoir au printemps prochain. Les autres – les mêmes parfois – n’affichent plus qu’une ambition : combattre les « idées d’extrême droite ». Au nom de quoi, les uns comme les autres font mine d’ignorer que l’actuel gouvernement Hollande-Valls – de « gauche », paraît-il – est toujours là, déterminé jusqu’à son dernier souffle à détruire les droits ouvriers et la démocratie.

Oubliées les politiques d’austérité et les contre-réformes de ce gouvernement aligné sur les capitalistes et l’Union européenne ?  L’hypothèse d’un gouvernement à venir ferait-elle disparaître la réalité du gouvernement en place et de ses méfaits ?

Retour à la Charte d’Amiens : défendre les revendications matérielles et morales des salariés, cela suppose d’agir indépendamment des opinions et tendances politiques des syndiqués, mais aussi indépendamment des tendances politiques du gouvernement en place.

Dans la période troublée que traverse le pays, ce serait un grand danger pour la démocratie politique que des organisations syndicales acceptent de se mettre à la remorque de tel ou tel parti, et, à travers cela, de tel ou tel gouvernement, présent ou futur. Car ce serait un pas vers leur intégration aux rouages de l’État corporatiste.

Le syndicat, c’est d’abord la revendication. Et la définition de la revendication ne saurait découler de l’opinion que peuvent avoir les uns ou les autres sur tel ou tel parti de gouvernement.

La définition de la revendication découle de la situation matérielle et morale des salariés et de la décision des syndiqués.

C’est une question centrale.

En ces temps de crise ouverte du régime que certains prétendent aggraver dans une fuite en avant vers le corporatisme, il est essentiel de préserver la démocratie politique. Démocratie politique qui repose sur un pilier : l’existence d’organisations syndicales indépendantes de l’État, du gouvernement et de l’Union européenne. C’est la condition de l’indépendance vis-à-vis de la classe capitaliste.

En ce 110e anniversaire : que vive la Charte d’Amiens !

(1) 8-13 octobre 1906.


80ème anniversaire de la Révolution espagnole, par Stéphane Julien

Article paru dans La Révolution prolétarienne N° 794 (septembre 2016)

Source : La Bataille Socialiste ; https://bataillesocialiste.wordpress.com/


Cet été, c’était le 80ème anniversaire de la Révolution espagnole, une révolution dans un pays voisin, suivie de près par nos anciens de la R.P., tout particulièrement Lazarévitch [1] et Louzon [2]. Cette révolution ne fut pas qu’une guerre laboratoire avant la Seconde Guerre mondiale mais joua un rôle important dans la gauche politique et syndicale internationale, révélant notamment le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme et les faiblesses de l’anarchisme, courant majoritaire dans la classe ouvrière catalane.

La Révolution ouvrière de juillet 1936

L’Espagne comptait en 1936 autour de 25 millions d’habitants. C’était un pays avec un retard d’industrialisation (surtout hors Catalogne et Pays basque) et une tradition de violence d’État contre les luttes ouvrières. Depuis 1931 c’était une République. Une République qui n’avait pas mis en œuvre l’indispensable réforme agraire. Un Front populaire avait remporté les élections de février. Ce Front électoral avait été largement construit et soutenu sur un mot d’ordre d’amnistie des prisonniers politiques, notamment les survivants de l’insurrection des Asturies en 1934. Les forces les plus réactionnaires du pays organisèrent alors un coup d’État militaire dirigé par Franco en juillet. Le gouvernement fut incapable d’y faire face mais les travailleurs contre-attaquèrent efficacement. A Barcelone, les ouvriers, principalement les militants de la C.N.T. (centrale anarcho-syndicaliste), mirent l’armée en déroute en quelques heures.

« Les ouvriers anarchistes, socialistes, poumistes, et eux seuls presque sans armes, ont sauvé Madrid et Barcelone, et avec les deux capitales c’est le pays tout entier qui serait sauvé si le gouvernement n’était effrayé par le caractère socialiste que prend aussitôt la défense de la République. Les ouvriers ne se sont pas jetés sur les mitrailleuses par amour des chefs républicains – qu’ils ont déjà vus à l’œuvre de 1931 à 1933 – mais parce que la foi révolutionnaire les anime. Il est tout de suite évident que la lutte n’est plus cette fois entre les démocrates impuissants d’Azaña et les généraux rebelles mais entre le socialisme et le fascisme. Les grands exploiteurs, industriels et féodaux agrariens qui ne se font pas d’illusions ont tous passé chez Franco. Et Mussolini aussi le comprend. Il envoie immédiatement du renfort, contribue à assurer le libre passage entre le Maroc et l’Espagne franquiste, ce qui permet à Franco de constituer cette troupe de choc, légionnaires et tirailleurs marocains, sans laquelle il aurait été contraint de capituler rapidement. » (Alfred Rosmer, Préface à  Le Stalinisme en Espagne, 1938)

L’appareil d’État s’effondra à l’été 1936 entre l’insurrection militaire et l’insurrection populaire. Les travailleurs prirent les armes, exproprièrent, s’organisèrent en comités et milices syndicales. Mais l’appareil d’État se reconstitua rapidement, en intégrant les dirigeants ouvriers tout en organisant les transferts d’autorité. En Catalogne, la C.N.T. maîtresse de la rue laisse le pouvoir au gouvernement régional (la Généralité). Le comité central des milices et le gouvernement de la Généralité étaient composés des mêmes forces politiques dans les mêmes proportions, celles d’un Front populaire élargi à la C.N.T. et au P.O.U.M., un parti marxiste révolutionnaire. Des leaders de la C.N.T. entrèrent dans le gouvernement de Francisco Largo Caballero en novembre 1936.

Nombre d’exploitations, usines et services, tout particulièrement en Catalogne, furent collectivisés, souvent sous l’autorité du syndicat. Un air de liberté et de fraternité flotta indiscutablement. Un recueil de documents sur les collectivisations, préfacé par Augustin Souchy, fut publié dès 1937 L’œuvre constructive de la Révolution espagnole. Mais il ne fut pas mis en place les prémices d’une économie non-marchande (sauf peut-être en Aragon)  et divers décrets allaient s’efforcer de reprendre en main ces initiatives.

Une guerre internationale

Alors que les franquistes bénéficièrent aussitôt du soutien des fascistes, Léon Blum, chef du gouvernement de Front populaire en France annonça une politique de «non-intervention». Les tendances de gauche de la S.F.I.O. organisèrent cependant dès 1936 un Comité d’Action Socialiste pour l’Espagne (CASPE). En lien avec la C.N.T., Solidarité internationale antifasciste organisa de nombreux meetings réunissant anarchistes, trotskystes et socialistes de gauche. Des colis et convois furent envoyés. Plusieurs militant-e-s français rejoignirent l’Espagne et s’engagèrent, notamment dans la milice du P.O.U.M.. Hippolyte Etchebéhère, du groupe Que Faire ?, ami du couple Rosmer, mourut au combat sur le front en août 1936. Au moins 34 libertaires français sont morts en Espagne en 1936 [3].

Deux options étaient défendues dans le camp antifasciste : « La guerre d’abord, la révolution ensuite » ou « La guerre pour défendre la révolution ». De fait, c’est la guerre qui dévora la révolution, à commencer par le chantage aux armes. Alors que l’Espagne républicaine était isolée, l’U.R.S.S. accepta de lui vendre des armes, en contrepartie d’un transfert de la plus grande partie des réserves en devises de la Banque d’Espagne vers Moscou en septembre 1936 et d’une pression constante pour éradiquer l’extrême-gauche au profit d’une ligne d’Union nationale : le P.O.U.M. fut exclu du gouvernement de la Généralité, le Comité Central des Milices Antifascistes fut dissous, les milices furent militarisées, les collectivisations remises en cause. J. Comorera, ministre stalinien du Ravitaillement, lança une « guerre du pain » avec la formule : « plus de pain et moins de comités ». Les hommes du Guépéou furent placés, ses prisons secrètes prêtes à la répression.

Les journées de mai 1937

Une provocation fut orchestrée à Barcelone avec la tentative de prise de contrôle du central téléphonique, des barricades furent levées contre la police stalinienne mais les dirigeants de la C.N.T. intervinrent pour qu’on cesse le combat et reprenne le travail. Les minorités révolutionnaires (Amis de Durruti [4], P.O.U.M.) durent renoncer. Ce fut la fin de toute perspective révolutionnaire.

« D’une part, donc, la supériorité militaire de la C.N.T. s’avéra, en ces journées, éclatante, mais, d’autre part, la C.N.T. refusa, à tout moment, d’employer cette supériorité pour s’assurer la victoire. C’est que, en effet, ce que, avant tout, ne voulait pas la C.N.T., c’était remporter la victoire. La C.N.T. était prête à tout, à tous les abandons, à tous les renoncements, à toutes les défaites, à condition de ne pas avoir la victoire. Pourquoi cela ? Parce que, après avoir remporté une victoire militaire, une victoire de force, sur le bloc bourgeoiso-stalinien, après avoir vaincu au cours d’une bataille de rues ses alliés ou soi-disant alliés de la veille, les Companys, les Dencas, les Antonov, elle n’avait plus alors d’autre alternative que de prendre le pouvoir, le prendre seule et officiellement. Or, fidèle à la politique qu’elle a obstinément suivie depuis le 19 juillet. la C.N.T. ne veut pas être, ouvertement, au pouvoir. » (La Révolution Prolétarienne, 10 juin 1937)

La police espagnole et les agents du Guépéou organisèrent la terreur contre les révolutionnaires. Andreu Nin, Kurt Landau, Camillo Berneri et bien d’autres furent assassinés. Le P.O.U.M. fut interdit, ses dirigeants emprisonnés. Beaucoup de militants se réfugièrent dans l’anonymat du combat au front. Une grande partie de la gauche internationale, y compris des anarchistes français [5], ferma les yeux sur cette répression et les renoncements qui l’avaient permise.

N’ayant plus de Révolution à défendre, et face à des fascistes toujours mieux armés par l’Allemagne et l’Italie, l’Espagne avança vers la défaite totale. Barcelone tomba en janvier 1939, Madrid en mars. Un exode de masse, la Retirada, emmena 500.000 réfugié-e-s vers la frontière française. Les « rouges » qui ne purent pas pu fuir furent exterminés en masse. Franco resta dictateur du pays jusqu’à sa mort en 1975.

Notes

[1] Une compilation d’articles de Nicolas Lazarévitch parus dans la R.P., A travers les révolutions espagnoles, était parue en poche en 1972 mais le livre est depuis longtemps épuisé.
[2] Son article La contre-révolution en Espagne (R.P. N°248, juin 1937), fut publié en brochure en espagnol. Sur le site de la Fondation Andreu Nin on trouve un article en espagnol : Algunos amigos franceses del POUM (« Quelques amis français du POUM ») qui évoque les anciens de la R.P. (http://www.fundanin.org/gutierrez17.htm#Alfred)
[3] French Anarchist Volunteers in Spain, 1936-39: Contribution to a Collective Biography of the French Anarchist Movement (David Berry), liste reprise dans Les Fils de la nuit (Libertaria, 2016)
[4] Voir Deux livres sur les « Amis de Durruti » (R.P. N°785, juin 2014). Nicolas Lazarévitch évoque plusieurs fois ce groupe dans ses articles dans la R.P. en 1937.
[5] Attitude notamment dénoncée dans un tract de l’Union communiste distribué au meeting anarchiste au Vélodrome d’hiver du 18 juin 1937 à Paris, par N. Lazarévitch dans « Le Congrès de l’Union anarchiste » (R.P. N°259, 25 novembre 1937) ou par Louis Mercier-Vega dans la revue Révision.


 

Page 10