L'histoire bégaie ou quelques éléments de réflexion sur le populisme, par Robert Duguet

Introduction

Dans cette Europe gangrenée par la crise du néo-libéralisme, le développement des populismes semble inéluctable. Il y a eu en Grande Bretagne lors du récent referendum la victoire des partisans du Brexit et le processus de sortie de l’Union Européenne. En Italie, les électeurs ont, en décembre 2016, largement rejeté la réforme institutionnelle proposée par le Premier ministre Matteo Renzi. À chaque élection c’est le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, qui gagne des positions. En Autriche l’appareil d’Etat d’ailleurs après la seconde guerre mondiale, n’a jamais été épuré comme en France ou en Italie : en 2016, le candidat d’extrême droite Norbert Hofer, s’il a perdu l’élection présidentielle de peu, son parti, le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreich), est en tête de sondage pour les législatives à venir. Aux Pays-Bas, le Parti pour la liberté (PVV) présidé par Geert Wilders, est devenu la deuxième force parlementaire. En Hongrie  et en Pologne, le Premier ministre Viktor Orbán et le gouvernement issu du parti PiS (Prawo i Sprawiedliwość, Droit et justice) partagent les mêmes options réactionnaires anti-migrants et anti-européennes que le FN français. En Allemagne, le parti national-conservateur AfD (Alternative für Deutschland), suite à un premier succès aux élections régionales se dispose pour entrer au Bundestag lors des élections législatives de septembre 2017. Si ces mouvements sont issu de l’extrême droite classiquement populiste, d’autres procèdent de la décomposition des vieilles internationales ouvrières du XXème siècle : on a connu le mouvement Syriza en Grèce dont les responsables après avoir gagné une majorité électorale à gauche se sont littéralement couchés devant l’Union Européenne, saignant littéralement le peuple grec. Podemos en Espagne est issu d’un mouvement profond dans le salariat et la jeunesse espagnole, celui des indignés. Si la thématique reprise par ses dirigeants aujourd’hui reprend le corpus idéologique du populisme, son existence comme mouvement populaire de masse résiste à la volonté de ses dirigeants fondateurs d’imposer une structure verticale controlée par la direction de Podemos. Quant à la France le populisme son point d’ancrage se cristallise sur une opposition entre le peuple et le pouvoir des élites corrompues. C’est le fond de commerce de Marine Le Pen. C’est aussi, après la sortie de Jean Luc Mélenchon du Front de Gauche, la thématique centrale de la France Insoumise.

Avec la disparition de l’URSS dans la décennie 1900, s’est achevée une séquence commencée avec la révolution d’octobre 1917 : la contre-révolution stalinienne aura fait reculer le communisme pour de longues décennies. C’est la social-démocratie qui accompagne à partir des années 1980 les contre-réformes exigées par le capitalisme mondialisé. C’est dans ce cadre fourni par la dislocation du mouvement ouvrier organisé que s’engouffre aujourd’hui le populisme, qu’il vienne de l’extrême droite classique ou de la crise des organisations de gauche. Le populisme est la voie la plus courte, la plus facile, pour les bateleurs d’estrade habiles mais la plus démagogique pour gagner une représentation électorale dans les institutions des états. La plus courte ne signifie pas du tout qu’elle permet d’offrir une perspective anticapitaliste aux mouvements sociaux à venir.

Les articles qui suivent proposent une réflexion nécessaire sur le populisme.

 


Planisme et néo-socialisme des années 1930-1945 - 1ère partie :

Sommaire:

Quatre documents:

 


 

Henri de Man (1885-1953), président du POB (Parti Ouvrier Belge) en 1938, théoricien du planisme...

L’offensive néo-socialiste dans la social-démocratie


La théorie planiste est née au sein du Parti Ouvrier Belge sous l’impulsion de Henri de Man (1885-1953). Il est Vice-président du POB, section belge de l’Internationale Social-démocrate, en 1938 à la suite d’un itinéraire qui l’amène de l’aile gauche à l’aile droite du parti, il prend la direction. La doctrine planiste entendait dépasser les crises cycliques du capitalisme, non par la reconstruction de la société sur les bases de l’expropriation du capital, mais en confiant à un Etat autoritaire le soin de diriger l’économie en conservant les structures du capitalisme. Le rôle de cet état face aux conflits surgissant de l’anarchie capitaliste imposerait un arbitrage de type bonapartiste entre le capital et le travail. Ses thèses trouveront un écho dans le parti français auprès de ceux qui animeront le courant néo-socialiste dont les dirigeants dans la SFIO furent Marcel Déat et Adrien Marquet.

Les partis sociaux-démocrates de l’époque, qu’il s’agisse du POB ou de la SFIO,  ont connu de fortes commotions lors de la bataille pour la sécularisation de l’Etat : l’affaire sera réglée en France par la loi de séparation des églises et de l’état et la laïcisation de l’ensemble des services publics, dont en particulier l’école. En Belgique, cette bataille sera menée mais le POB finira par accepter une forme de gestion concordataire, ménageant à la fois l’Eglise et l’université. De Man va mener l’offensive contre ce qu’il estime être l’erreur de Marx d’avoir considéré la religion comme « l’opium du peuple » ; il fautintégrer dans la politique planiste les secteurs de l’Eglise catholique se situant dans l’héritage du Christianisme social et des principes définis dans l’encyclique papal de Léon XIII « Rerum Novarum ». Les mouvements de jeunesse d’action catholique en Belgique évolueront vers la collaboration puis le ralliement au national-socialisme. On se souviendra des paroles d’une des dernières chansons de Jacques Brel :

« …Messieurs les Flamingants
J'ai deux mots à vous rire…
Nazis durant les guerres
Et catholiques entre elles
Vous oscillez sans cesse
Du fusil au missel
Vos regards sont lointains
Votre humour est exsangue
Bien qu'y aient des rues à Gand
Qui pissent dans les deux langues
Tu vois quand j'pense à vous
J'aime que rien ne se perde
Messieurs les Flamingants
Je vous emmerde… »

Lors de l’offensive allemande sur la Belgique, alors qu’il est président du POB, De Man publie un manifeste en direction du courant socialiste et de son électorat, estimant que pour la classe ouvrière cette défaite militaire n’était que l’écroulement d’un vieux monde en décomposition et que le national-socialisme allait être une Libération sur le théâtre de cette nouvelle Europe brune en train de naître. En 1941 il fera machine arrière et sera exclu de la politique par les autorités nazies. A la Libération il s’exile en Suisse pour éviter les poursuites et il est condamné par la justice de son pays à 20 ans de réclusion pour trahison.

Durant la décennie 1920-1930 apparait au sein de la SFIO un courant s’intitulant « Révolution Constructive », animé par onze intellectuels dont l’historien Georges Lefranc, désireux de débarrasser le parti de ses références présentées comme dépassées, au marxisme. Cette offensive se développe dans une organisation de jeunesse du parti, les faucons rouges. Dans l’histoire de la social-démocratie les oppositions néo-socialistes commencent toujours par la remise en cause des fondements marxistes du parti ouvrier. Elles privilégient les expériences européennes en train de se faire (tiens donc !) : rappelons que la vieille Europe capitaliste commence à voir se développer les régimes autoritaires, à commencer par l’Italie de Mussolini, qui déboucheront sur le fascisme et la guerre.

 



Léon Jouhaud (1879-1955), secrétaire de la CGT réformiste, facilitera en 1935 la pénétration des idées planistes dans l'organisation syndicale confédérée...

Le planisme dans le syndicalisme confédéré

« Révolution Constructive » va s’intéresser précisément à la question de la discussion syndicale amorcée dans la CGT dirigée par Léon Jouhaud autour du plan et qui arrive en discussion au congrès de 1935 de l’organisation syndicale réformiste. Rappelons que de 1921 à 1936, suite au refus des réformistes de rejoindre l’Internationale Syndicale Rouge, le courant communiste constituera une CGTU séparée. A travers l’intervention que fait le délégué de l’Union départementale des syndicats confédérés de l’Isère, Alexis Bardin, on comprend que se dessinent d’ores et déjà un tracé politique dans la CGT qui conduiront quelques années plus tard des cadres syndicaux à la charte pétainiste du travail.  Ce militant est membre du groupe Bolchévik-léniniste de la SFIO. La situation française se radicalise depuis les émeutes du 6 février 1934 et atteindra son point d’orgue avec la grève générale de juin 1936. Trotsky a préconisé que ses camarades entrent comme courant constitué dans la SFIO. En exil à Domène à côté de Grenoble, il travaille avec ce jeune militant à la rédaction de son intervention au congrès. Point par point il l’aide de manière très pédagogique à déminer l’opération planiste antiouvrière dans la CGT. Citons deux petits passages :

(Lire l'intégralité du texte: Du plan de la C.G.T. à la conquête du pouvoir)

 « Pour que la nationalisation s'opère, non pas bureaucratiquement, mais révolutionnairement, il faut que les ouvriers y participent à chaque étape. Il faut qu'ils s'y préparent dès maintenant. Il faut qu'ils interviennent dès maintenant dans la gestion de l'industrie et de l'économie tout entière sous la forme du contrôle ouvrier en commençant par leur usine. Le Plan, qui envisage ce contrôle sous la forme de collaboration de classes, en mettant la représentation ouvrière en minorité devant la bourgeoisie (voir conseils d'industrie), prescrit par surcroît que le délégué de chaque catégorie de producteurs doit être nommé par l' « organisation professionnelle ». Nous ne pouvons pas nous faire à cette proposition. Nos syndicats n'englobent malheureusement qu'un douzième ou un quinzième du salariat ; le syndicat n'est pas un but en soi, sa mission est au contraire d'entraîner dans la gestion des affaires publiques toute la masse travailleuse.

La grève sera profitable aux ouvriers, syndiqués ou non, seulement à la condition que l'avant‑garde syndicale entraîne la masse entière dans l'action. Pour l'efficacité du contrôle ouvrier, la même condition est primordiale. C'est pourquoi le comité de contrôle dans chaque usine ne doit pas être composé seulement des délégués du syndicat, c'està‑dire du quinzième des ouvriers. Non, il doit être élu par tous les ouvriers de l'usine, sous la direction du syndicat. Ce serait là le vrai commencement de la démocratie ouvrière libre et honnête, par opposition à la démocratie bourgeoise corrompue jusqu'à la moelle… »

La notion « d’organisation professionnelle » signifie une union des « producteurs », ce qui n’est pas autre chose que la mise en place de structures verticales associant le travail au capital. L’antidote c’est l’organisation indépendante des salariés et la pratique la plus large de la démocratie pour exproprier le capital. A la question sous quel régime politique la dite nationalisation pourra s’effectuer, le délégué de l’Isère pose les questions suivantes :

« … Sous quel régime politique ?

Qui est ce qui nationalisera les banques, les industries clés, viendra en aide aux paysans, introduira la semaine de quarante heures, en un mot, appliquera le programme de la C.G.T. ? Qui, et comment ? Cette question, camarades, est décisive. Si elle reste sans réponse, le Plan tout entier reste suspendu en l'air.

C'est dans le paragraphe sur les « Nationalisations industrialisées » que nous trouvons en passant une réponse indirecte et tout à fait étonnante à la question qui nous intéresse. Voilà comment l'objectif même du Plan est défini dans ce paragraphe : « Il s'agit d'établir ( ... ) les modalités techniques d'un programme qui puissent être applicables indépendamment du régime politique. » On se frotte involontairement les yeux une ou deux fois en lisant cette formule invraisemblable. Ainsi, le plan qui doit être dirigé contre les banquiers, les magnats des trusts, contre les quatre‑vingt‑dix dictateurs de la France et des colonies, le plan qui doit sauver les ouvriers, les paysans, les artisans, les petits commerçants, les employés et les petits fonctionnaires, ce plan serait indépendant du régime politique ? Autrement dit, le gouvernail de l'État peut rester, comme il l'est actuellement, dans les mains des exploiteurs, des oppresseurs, des affameurs du peuple, n'importe, la C.G.T. présente à ce gouvernement son plan de rénovation économique ? Disons‑le franchement et ouvertement, cette prétendue indépendance du Plan à l'égard du régime politique annihile totalement sa valeur réelle en le plaçant en dehors de la réalité sociale. »

La direction de la CGT réformiste, dans une situation qui allait droit à la grève de juin 1936 et à la réunification des deux branches du syndicalisme confédéré, abandonnera le projet planiste. La question va rebondir dans le parti socialiste qui connait un afflux considérable de nouveaux adhérents et si le PCF connait une hémorragie de militants et d’adhérents suite à la stratégie folle de désignation de la social-démocratie comme l’ennemi principal, la démocratie devient une réalité dans le mouvement socialiste. C'est La Bataille socialiste de Ziromski et Pivert, composante dans la tradition de Jules Guesdes, qui va mener l'offensive contre le courant néo-socialiste. Léon Blum et le centre réformiste du parti  suivront le mouvement qui poussait le parti socialiste davantage sur sa gauche. Au congrès de 1933 Adrien Marquet fait une intervention sur le thème « ordre, autorité, nation », face à laquelle Léon Blum lui-même se déclare épouvanté. Les néos exclus, ils fondent le Parti Socialiste de France. Désormais il n’y a plus d’ennemis à l’intérieur, et les contradictions qui se développent entre la montée révolutionnaire vers juin 1936 et l’appareil parlementaire continuent de s’approfondir. Marceau Pivert rompt avec le courant guesdiste de Ziromski, tout en refusant les appels de Léon Trotsky et de ses jeunes camarades pour construire un parti révolutionnaire, il fonde avec ses camarades la Gauche Révolutionnaire. Ce courant connaîtra un développement rapide, jusqu’à représenter 25% des mandats de congrès de la SFIO ; ce qui est considérable dans une organisation de type social-démocrate où le dernier mot appartient toujours au groupe parlementaire.

 


Georges Lefranc (1904-1985), historien du mouvement ourvier et membre de "Révolution Constructive"...exclu de l'enseignement pour avoir participé à des organes de presse de la collaboration, en particulier au journal L'Œuvre.

 

« Révolution Constructive » ne suivra pas les néo-socialistes dans la scission, ce qui leur permettra de connaître un certain succès de 1933 à 1934 dans la SFIO, jusqu’à finalement la prise du pouvoir par Hitler et les premières mesures de la dictature fasciste contre le mouvement ouvrier allemand. Le pacifisme intégral et l’anticommunisme viscéral de ses membres constituants conduiront un certain nombre d’entre eux au soutien à Vichy, dont l’historien Georges Lefranc. L’influence du planisme va demeurer importante : en septembre 1934, une première conférence internationale se réunit, pas dans une bourse du travail mais à l'abbaye de Pontigny ; des militants belges dont Henri de Man, suisses, italiens et français, les syndicalistes CGT Belin et Lacoste, y élaborent les « thèses de Pontigny », corpus idéologique du corporatisme autoritaire. En décembre 1934, Henri de Man tient une réunion à Paris avec Belin, Lefranc, Vallon (Groupe dit du 9 juillet) et Déat ; il met l'accent sur sa formule de l'« État fort » en précisant que « ce n'est plus par la révolution qu'on peut arriver au pouvoir ». Il faut un Etat qui discipline l’anarchie capitaliste par l’intervention dans l’économie tout en jugulant les revendications ouvrières. Il faut une communauté d’intérêts. L’entreprise est un « bien commun ».



Marcel Déat (1894-1955), chef de file des néos dans la SFIO...

 

Ni Gauche, ni droite… un populisme nationaliste

 



Fondamentalement la doctrine planiste ou néo-socialiste condamne le libéralisme parce qu’il a institué l’anarchie sociale, elle rejette la lutte des classes qui en est la conséquence directe, et donc le rôle de la classe ouvrière, comme moteur du développement historique : le révisionnisme dans le mouvement ouvrier commence toujours sur cette question. Les planistes voient dans l’association des experts le groupe social en capacité de sortir la société de la crise qu’elle traverse. En 1931 se fonde le courant X-Crise ou « planisme des ingénieurs ». Ses fondateurs Gérard Bardet et André Loizillon associent des personnalités issues de polytechnique pour trouver des solutions aux problèmes économiques des années 1930. Les planistes ne se réunissent pas seulement entre experts mais vont jouer un rôle incontestable dans la superstructure politique, multiplier des liens avec des hommes politiques appartenant aussi bien aux courants de gauche que de droite, et jusqu’à l’extrême droite maurrassienne.

On revendique le « ni gauche-ni droite » et on souhaite un Etat dirigé par des experts qui dépossède la représentation parlementaire de ses prérogatives. Les planistes proposent la création d’un Conseil des corporations et d’un Conseil d’Etat, institutions qui permettraient de limiter les pouvoirs des députés élus au suffrage universel.

Intervenant dans la tragédie de la défaite des armées alliées face à l’offensive allemande de juin 1940, le 10 juillet 1940 est soumise à l'Assemblée nationale, incluant à la fois les députés et les sénateurs, une proposition de révision des lois constitutionnelles régissant la Troisième République : il s’agit d’attribuer les pleins pouvoirs constituants au maréchal Philippe Pétain, président du Conseil. C’est Laval qui manœuvre pour faire avaler la pilule. 87 députés refusent, l’arc politique qu’ils représentent est très large. En fait la question de la transmission de tous les pouvoirs au maréchal Pétain divise tous les partis, du PS de Blum à l’extrême droite maurrassienne. Pour faire litière du reste sur les positions qui seront celles aussi bien de Charles De Gaulle que de François Mitterand, c’est bien l’assemblée nationale issue du Front Populaire, moins le PCF qui avait été dissous et un certain nombre d’élus absents à Vichy ce jour-là, qui commet la trahison. Ce faisant ce vote engage la responsabilité historique de la France en tant que telle, notamment dans l’affaire de la rafle du Vel d’Hiv impliquant directement la police d’Etat qui suscite encore aujourd’hui les polémiques que nous savons.

Lorsque le maréchal Pétain mettra en place son cabinet, c’est naturellement que les planistes et les néo-socialistes y trouveront leur place. Le syndicalisme confédéré est dissous et remplacé par le système des Comités d’organisation (CO),  pilotés par des planistes. La charte du travail instaure des corporations par branches d'activité, dans le but d’associer dans la même communauté d’intérêts patrons et ouvriers, et d'éviter ainsi la lutte des classes. La doctrine sociale de l’église servira de prêt à porter idéologique : patrons et ouvriers nous sommes tous des membres du « corps mystique du Christ ». L’Eglise catholique présente à Vichy soutiendra le régime. Le cardinal Gerlier écrira alors:  « Car Pétain, c'est la France et la France, aujourd'hui, c'est Pétain ! » Les personnalistes chrétiens de la revue Esprit et son animateur philosophe Emmanuel Mounier seront du cortège.

 


Jacques Doriot (1898-1945) à la tribune du PPF (Parti Populaire Français).

Le PPF de Doriot

Sous l'uniforme nazi de la division Charlemagne lors de l'offensive contre l'URSS...



Si le planisme s’est surtout développé à partir de la social-démocratie et des tenants de la doctrine sociale de l’église catholique, l’itinéraire de Jacques Doriot entrainant une fraction du courant communiste va être aussi un segment important. Itinéraire fulgurant du maire de Saint Denis qui va passer du combat en 1934 contre le cours ultragauche de la IIIème Internationale, qui voyait dans la social-démocratie un ennemi plus dangereux que le fascisme, au soutien total à Hitler : après avoir fondé la LVF (Ligue des Volontaires Français), il combattra en Russie sous l’uniforme de la Wehrmacht. On va retrouver dans le PPF (Parti Populaire Français) la même dénonciation du libéralisme économique et la nécessité d’une économie dirigée. La corporation y est définie de la manière suivante :

« Dans la corporation française, le désordre social, la grève revendicative y deviendront inutile, puisque la classe ouvrière saura qu’à chaque moment de l’évolution économique, elle a sa part légitime, et qu’elle est intéressée au développement de cette production… La corporation protégerait délibérément le secteur libre et lui permettrait de résister au secteur protégé. Ensuite la corporation pourrait envisager de prendre certaines mesures de décentralisation industrielle, de démocratisation du capital, qui rendraient moins puissants les grands trusts… » (Citation tirée de Jacques Doriot, de Jean Paul Brunet, page 256)

On retrouve la référence aux experts :

« L’ordre nouveau sera l’ordre des cadres, leur victoire sera la victoire de l’intelligence et du courage sur la tyrannie du nombre et celle de l’argent… » (page 257)

A la veille de la guerre, le PPF, d’abord respectueux de la démocratie républicaine, évoluera vers le corporatisme. Doriot évoquera les « trois leviers essentiels de l’Etat moderne…le conseil des provinces, le conseil des corporations, le conseil de l’empire… La province, la région correspondent aux vieilles traditions nationales de notre pays. Mais c’est surtout dans leur cadre que se regroupent les organisations économiques et sociales, les associations patronales et syndicales, pour lesquelles le département représente un cadre administratif étriqué. Et puis la région permettrait de concentrer les moyens d’action du pays, d’éviter l’éparpillement des efforts ; elles permettraient aux 25 grands commis de l’Etat français de faire une œuvre constructive de longue haleine, où les 90 préfets de la République française, prisonniers des politiciens locaux, ne peuvent réaliser la mise en route que de petits travaux d’intérêt local… »
« …le conseil des provinces françaises aurait donc pour tâche de guider, coordonner, inspirer le travail de nos provinces, auprès du gouvernement » (page 259)

Effectivement ces propos, outre le fait que le corporatisme remet en cause complètement l’apport révolutionnaire de 1793 – jacobinisme et rôle des départements -, entrent en raisonnante avec la politique économique actuelle et au rôle dévolu aux régions dans la décentralisation administrative, telle qu’elle est menée depuis la première loi Deferre de 1982.



Annonce de proclamation du Rassemblement National Populaire...

Marcel Déat, de dérive en dérive vers le soutien au national-socialisme

Depuis son exclusion de la SFIO jusqu’à juin 1940, formellement Déat continue de se réclamer du « socialisme ». En 1933 il participe à fonder le Parti Socialiste de France - Union Jean Jaurès qui regroupe des courants réformistes opposés à la fois à l’orientation de Blum et de l’aile gauche de la SFIO, et les néo-socialistes. Un certain professeur de lettres classiques, du nom de Georges Pompidou, rejoindra le courant néo au moment de la rupture avec la SFIO.  Un certain Charles De Gaulle, que Déat rencontrera à plusieurs reprises pendant le Front Populaire, écrira de lui :
" Déat a sans aucun doute un grand talent et une haute valeur. C'est de quoi on lui en veut. Mais patience, je crois qu'on le verra remonter et aller très haut." (1)

Le courant socialiste a toujours été marqué depuis la boucherie de 1914 par le pacifisme : Marceau Pivert et les gauches du parti n’y échapperont pas. Même le PSOP, créé par Pivert et ses camarades lors de l’exclusion de 1938 au congrès de Royan de la SFIO, ne pourra dégager une position commune. Déat combattra dans les années précédant la guerre sur une ligne de pacifisme intégral. Il militera même contre l’antisémitisme du parti nazi allemand mais se ralliera au sionisme. Le 4 mai 1939, Marcel Déat publie dans l'Œuvre l’article "Mourir pour Dantzig ?" qui ralliait la politique anti-interventionniste : « Il ne s'agit pas du tout de fléchir devant les fantaisies conquérantes de M. Hitler, mais je vous le dis tout net : flanquer la guerre en Europe à cause de Dantzig, c'est y aller un peu fort, et les paysans français n'ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ». (2)

Son pacifisme l’amène à soutenir l'armistice du 22 juin 1940 et la nomination de Pierre Laval à la vice-présidence du Conseil.

En 1942 il va tenter d’unifier les partis collaborationnistes, l’opération visant surtout le PPF de Doriot : nous avons développé précédemment les positions de l’un et de l’autre sur la question sociale, ils étaient manifestement d’accord sur le corporatisme, mais Doriot déclinera l’offre. Dans le même marigot il est toujours difficile de faire coexister deux crocodiles. Déat proclamera le RNP (Rassemblement National Populaire) et constituera un appareil où les postes de responsabilité seront systématiquement attribués à des transfuges du socialisme et du syndicalisme confédéré. Si le parti de Déat n’a pas connu comme tous les partis collaborationnistes un développement populaire de masse, plusieurs courants du mouvement ouvrier ont cherché néanmoins à y faire de l’entrisme. Une partie du PCI (Parti Communiste Internationaliste) sur l’initiative d’Henri Molinier ), Roger Foirier, issu des jeunesses du PSOP de Marceau Pivert, Maurice Déglise, membre du comité central des Jeunesses communistes. Certains nationalistes anticolonialistes nord-africains entrent dans la collaboration avec l’Allemagne nazie qui leur fait miroiter l’indépendance de l’Algérie. Plusieurs dirigeants nationalistes algériens du Parti du peuple algérien (PPA) créé en 1937 par Messali Hadj entrent dans le RNP, pensant que Déat leur servira pour leur propre combat. De bien mauvaises initiatives !

Le 16 mai 1944, il entre dans le gouvernement de Pierre Laval comme ministre du travail et de la solidarité nationale. Il défendra une collaboration totale avec l'Allemagne nazie. En 1945, Il s’exile à Turin et sera caché par une institution religieuse où il finira ses jours en 1955, converti au catholicisme…

Quelques enseignements de cette période…

Dans le cheminement vers l’application des principes du corporatisme vers le fascisme, il y a effectivement des degrés différents d’implication. Il y a ceux qui iront jusqu’au bout, Déat et Doriot, en feront partie. D’autres comme les personnalistes de Mounier ou le courant social-chrétien qui donnera naissance en 1944 au MRP (Mouvement Républicain Populaire) de Georges Bidault feront le choix d’entrer dans la résistance et de rejoindre le CNR (Conseil National de la Résistance), mais toujours sur la base d’un programme dépassant le clivage gauche-droite. A dire vrai il fallait prendre les moyens d’endiguer le mouvement prolétarien qui ne manquerait pas de se produire au moment de l’effondrement de la machine de guerre nazie. Mais la référence au corpus idéologique du corporatisme et à la doctrine sociale de l’Eglise était intégralement maintenue. On verra dans les articles suivants comment le combat pour appliquer les principes du populisme étranger aux principes sur lesquels s’est constitué le mouvement ouvrier va se modifier et prendre d’autres angles d’attaque.

Qu’il s’agisse du courant impulsé par Doriot dans le PCF ou des néo-socialistes de la SFIO, il s’agit de cadres politiques du mouvement ouvrier qui ont forgé leur pensée dans le marxisme. N’oublions pas qu’à la veille de la grève révolutionnaire de 1936 le programme officiel de la SFIO reste la dictature du prolétariat, certes aménagé à la sauce Léon Blum qui introduit la différence entre l’exercice (respect de la légalité républicaine) et la conquête révolutionnaire du pouvoir renvoyée aux calendes grecques. Avec une spécificité liée aussi bien aux acquis légués par la révolution française qu’à la place de l’église catholique dans l’histoire de la France, qui est celle de la défense de la laïcité, d’une séparation des églises et de l’Etat qui s’est imposée au système scolaire, puis qui gagnera l’ensemble des services publics. Le congrès de 1929 de la SFIO votera à l’unanimité une résolution laïque qui est un modèle du genre : nationalisation totale du système scolaire et séparation de l’église et de l’Etat assortie d’une position anticléricale et anticapitaliste :

« Dans sa bataille quotidienne le socialisme trouve devant lui l’église, hostile de même qu’à partir de la révolution française, l’Eglise s’est alliée aux adversaires de droits de l’homme, de la République et de la démocratie, que la papauté n’a pas cessé de les condamner en principe et le clergé de les combattre en fait, de même elle a fait un pacte de naissance dès la naissance du socialisme avec le grand capitalisme. Le capitalisme a mis sa puissance au service des prétentions cléricales, l’Eglise a mis son pouvoir au service du privilège capitaliste… (et plus loin) Pour toutes ces raisons tant doctrinales que politiques, le PS est anticlérical au sens propre du terme, c’est-à-dire résolument opposé aux empiètements de l’Eglise sur tout ce qui n’est pas du domaine de la conscience… »

Le passage sur les positions planistes conduira cette génération de cadres politiques du mouvement ouvrier, issus du marxisme et du laïcisme, vers une révision idéologique dont le corpus retrouve celui fourni par l‘encyclique « Rerum Novarum » de Léon XIII. L’Eglise condamne le libéralisme car ce dernier a généré l’anarchie et créé les conditions de la révolution sociale. L’Eglise considère l’entreprise comme un « bien commun » dans laquelle patrons et ouvriers (tous deux membres du « corps mystique du Christ ») ont des devoirs réciproques. Le planisme ou néo-socialisme a préparé, étayé, cette contre-révolution idéologique et politique qui trouvera son cadre institutionnel d'application dans la charte du travail de Pétain.

En cette période qui voit le retour des mouvements populistes, surtout ceux qui prétendent relever la bannière de l’émancipation sociale, tout comme d'ailleurs les néo-socialistes des années 1930 continuaient à se revendiquer d'une "socialisme" national et autoritaire, il est utile d’avoir une réflexion sur ces heures qui furent les plus sombres de l’histoire du mouvement ouvrier du XXème siècle. 


Résolution du congrès de Nancy de la SFIO en 1929 sur la laïcité et l'anticléricalisme

…Dans sa bataille quotidienne, le socialisme trouve devant lui l’Eglise, hostile de même qu’à partir de la révolution française, l’Eglise s’est alliée aux adversaires des droits de l’homme, de la République et de la démocratie, que la papauté n’ a pas cessé de les condamner en principe et le clergé de les combattre en fait, de même elle a fait un pacte dès la naissance du socialisme avec le grand capitalisme.

Le capitalisme a mis sa puissance au service des prétentions cléricales; l’Eglise a mis son pouvoir au service du privilège capitaliste. Tels ils se trouvent toujours étroitement associés dans la commune résistance aux aspirations populaires, tels ils s’unissent en Italie pour asservir le peuple à la double contrainte de l’oppression dictatoriale et de la tutelle cléricale, tels on les voit en France s’appuyant l’un sur l’autre, poursuivre ensemble la conquête du pouvoir politique, peser ensemble sur leurs communs intérêts sur les gouvernements, les assemblées, la presse et le corps électoral, enfin s’assurer ensemble, par la pression et la menace, la soumission des individus et des familles qu’ils tiennent à leur merci.

Pour toutes ces raisons tant doctrinales que politiques, le PS est anticlérical, c'est-à-dire au sens propre du terme, résolument opposé aux empiétements de l’Eglise sur tout ce qui n’est pas du domaine de la conscience. Le PS est anticlérical en tant qu’il rencontre l’Eglise dans toutes les entreprises de réaction politique et de conservatisme social. L’anticléricalisme pour lui, loin d’être raillerie mesquine ou persécution sectaire, signifie au contraire défense de la liberté pour tous, protection assurée de tous, contre toutes les forces coalisées de contrainte et devient une forme de sa lutte de classe.


Il faut s’entendre ! par Marceau Pivert

Tribune libre de Marceau Pivert dans le Populaire du 27 juillet 1933.

 

Ainsi donc, on s’occupe du socialisme… Tout le monde est gagné par la contagion… Les classes moyennes se tournent vers le socialisme… Certaines catégories de la classe dirigeante n’y sont pas insensibles non plus. La nation devient socialiste; la démocratie devient socialiste; la jeunesse devient socialiste. Le tout est de savoir exactement de quoi l’on parle ! Et la grande presse, surtout celle de gauche, de monter en épingle le trio néo-socialiste Marquet-Montagnon-Déat. Et d’admirer les audaces vertigineuses de ces constructeurs sans peur sinon sans reproche…

Permettez, camarades ! Voici déjà un symptôme qui doit éveiller l’attention d’un socialiste tout court: Comment expliquer que ces hommes politiques, que ces journaux politiques, que ces « démocrates » soient si empressés à vous louanger ? Ce sont bien les mêmes qui, lorsque le groupe parlementaire défend à la Chambre les contre-projets socialistes, acceptent ou encouragent les multiples lâchages de la pseudo majorité ? Sur le contre-projet Auriol de redressement financier, sur la suppression des périodes de réserve, sur l’office du blé et la fixation d’un salaire minimum pour les ouvriers agricoles, où étaient ces beaux messieurs ? Ils étaient contre ! Ils le restent ! Première cabriole: Ils applaudissent des discours et des intentions dans la mesure où cela les rassure contre le socialisme tout court. Attention au lendemain: Ou bien vous serez fidèles au programme de socialisation… et alors vous verrez vos journaux changer de ton… ou bien vous trahirez purement et simplement, et alors les cartes seront abattues et le jeu sera clair.

Deuxième symptôme. Cette révolution nationale, qu’attendez-vous pour la faire ? Depuis un an vous tenez à la fois, camarades de la majorité du groupe parlementaire, et le sort des gouvernements dans vos mains et la volonté du Parti en échec… Où est le résultat de « votre » politique, que le Parti vient de désavouer solennellement ? Crédits militaires ? Fonds secrets ? Budget bourgeois ? Tout cela est évidemment utile… mais pour la sécurité du régime capitaliste. Est-il là ce que vous entendez par socialisme dans le cadre national ? L’heure de la conclusion logique d’une telle obstination approche. La tirerez-vous vous-mêmes ? Faudra-t-il vous y aider ?

Car enfin il y a une aberration insupportable dans cette nouvelle position « doctrinale » (?). Les classes moyennes sont en mouvement. Et pour les suivre vous n’hésitez pas à quitter le terrain de classe du prolétariat… Voilà qui est inquiétant.

– Mais non ! proteste cet excellent Montagnon, « nous savons que la classe ouvrière est l’élément principal essentiel » , écrit-il dans l’Œuvre du 25 juillet.

– Simple affirmation; car ce qui compte, pratiquement, c’est de se soumettre à la volonté de cette classe ouvrière organisée. Et celle-ci s’exprime dans nos Congrès. Ne pas se soumettre aux décisions des Congrès, c’est effectivement mépriser « l’élément principal essentiel » . A moins d’opposer les inorganisés au Parti… Mais alors, le bolchevisme n’est pas où on le suppose !

– Seule notre conception syndicaliste peut sauver les classes moyennes, dit-on encore.

– Non, Montagnon, ce n’est pas votre conception, c’est la force ouvrière qui jouera le rôle décisif. Écoutons ensemble la voix des travailleurs syndiqués et nous chasserons sans peine les billevesées qui sont, dans le mouvement ouvrier le reflet des inquiétudes des classes menacées.

Est-ce à dire que la volonté de combat soit le privilège de nos néo-socialistes ? La presse bourgeoise s’est bien gardée de faire connaître les moyens de lutte directe immédiate qui ont été proposés au Congrès par presque tous les orateurs ! Contre le fascisme, contre la guerre, pour les actions communes, sur le terrain de classe, avec les partis prolétariens, des idées aussi audacieuses, aussi claires, ont été exprimées. Elles seront portées à la Conférence internationale. Elles se traduiront dans des résolutions accentuant l’opposition de tous les prolétariats à tous les révisionnismes et à toutes les formes de fascisme. Elles marqueront le désir de passer à l’offensive générale.

« Nous constituerons des équipes nouvelles » , écrit Montagnon.

Qu’est-ce à dire ? S’il s’agit de lier plus étroitement que jamais syndicats et partis ouvriers dans la lutte commune, d’accord; mais c’est peut-être autre chose. Une autre équipe gouvernementale mieux outillée pour mater la classe ouvrière ?

Alors qu’on se le tienne pour dit: Dans nos sections, dans nos syndicats, dans nos groupes de défense et dans nos jeunes gardes existent des énergies qui sauront coordonner leurs efforts, résister à tous les assauts et, sur le roc du front international de classe, qui se préparent aux gestes décisifs.

État fort ? Autorité ? Ordre ? Économie dirigée ? Formule à double entente. Parlons clairement: Les travailleurs ne doivent compter que sur eux-mêmes, faire leur besogne eux-mêmes, diriger eux-mêmes l’économie internationale socialisée, organiser eux-mêmes leur sécurité de classe. Et refaire eux-mêmes le plus vite possible, leur unité révolutionnaire. Si c’est cela que veulent certains de nos camarades, pourquoi commencent-ils par s’insurger contre le Parti ? Pourquoi s’obstinent-ils à suivre dans son naufrage un radicalisme qui a donné toute la mesure de son impuissance ?

Oui, Déat, crions notre volonté de vivre le socialisme et de le faire, mais un socialisme qui effraye la bourgeoisie et qui dresse contre nous la haine de tous ceux qu’il menace… non pas un néo-socialisme (?) adapté aux besoins des classes dominantes et auquel toutes les feuilles capitalistes ouvrent largement leurs colonnes!


Fichier audio: Déat ministre du travail appelle la classe ouvrière française à se soumettre à la machine de guerre nazie (STO)


 

Mexico 1938: Trotsky, Natalia et le couple Rosmer...

Du plan de la C.G.T. à la conquête du pouvoir, par Léon Trotsky

Œuvres de Léon Trotsky: mars 1935 en édition numérique, texte tiré de l’ouvrage de Pierre Broué : « Le mouvement communiste en France »

5 avril 1935.


 

Camarades,

  La C.G.T. se donne pour but l' « intensification de la propagande » en faveur du Plan [1]. Nous ne pouvons que nous en féliciter. Le meilleur Plan n'est qu'un chiffon de papier s'il n'a pas de masses militantes derrière lui. Il est à regretter que dans l'année écoulée depuis l'adoption du Plan, on ait fait si peu pour le présenter aux masses et pour gagner celles‑ci.

  Les notes « à l'usage des propagandistes » que nous avons reçues de la C.G.T. depuis des mois insistent sur la nécessité d'un « vigoureux effort de propagande orale poursuivi jusque dans les petits centres ». Je suis sûr que les unions départementales pourraient mobiliser des cadres suffisants de propagandistes dévoués mais, pour que leurs efforts soient vraiment vigoureux et surtout efficaces, il faut qu'elles-mêmes voient clair dans la question. Je dois cependant avouer que les discussions sur le Plan, même dans des cercles assez restreints, révèlent une certaine confusion. Peut-être ne sommes‑nous pas suffisamment renseignés, nous autres, gens de province. Alors, le centre doit nous aider. Je veux, pour ma part, profiter de la session du C.C.N. pour poser des questions, exposer quelques doutes, indiquer quelques lacunes et exiger quelques éclaircissements supplémentaires.

Dans cette salle, il y a beaucoup de camarades qui sont trop expérimentés dans la conduite des masses ‑ beaucoup plus encore que moi ‑ pour que je doive insister sur l'idée suivant laquelle la propagande ne peut porter que lorsqu'elle est claire et concrète ; c'est pourquoi nous, propagandistes, nous vous demanderons un peu plus de clarté et un peu plus de précision sur le Plan.

Le but du Plan.

Dans les différents exposés de la C.G.T., nous lisons souvent qu'il s'agit de rénovation de l'économie nationale, parfois opposée à la « réorganisation économique et sociale », mais parfois aussi identifiée à celle‑ci.

Camarades, il est bien difficile de dire aux ouvriers, aux paysans : « Nous voulons la rénovation de l'économie nationale », alors que tout le monde se sert maintenant de la même expression : les jeunesses patriotes, les démocrates populaires, le Front paysan [2], parfois même les radicaux, mais surtout M. Flandin, proclament et promettent tous la rénovation et même la réorganisation de l'économie nationale. Il faut que notre Plan se distingue de ceux de l'ennemi de classe par la définition précise de son but. Toutes les rénovations et réorganisations dont je viens de parler veulent rester sur la base capitaliste, c'est‑à‑dire sauvegarder la propriété privée des moyens de production. Et le plan de la C.G.T. ? S'agit‑il de rénover l'économie capitaliste ou de la remplacer par une autre ? J'avoue ne pas avoir trouvé une réponse exacte à cette question. Parfois nous lisons dans les mêmes exposés qu'il s'agit non pas d'une transformation du régime actuel, mais seulement de mesures d'urgence pour pallier la crise. Cependant, nous trouvons aussi cette affirmation que les mesures d'urgence doivent ouvrir la voie à des transformations plus profondes.

Peut‑être que tout cela est juste, mais on ne trouve jamais la définition exacte du régime auquel on veut aboutir. De quel ordre doivent être les transformations dites profondes ? S'agit‑il seulement ‑ je ne parle qu'hypothétiquement ‑ de transformer une partie du capitalisme privé en capitalisme d'État ? Ou bien vouIons‑nous remplacer le capitalisme tout entier par un autre régime social ? Lequel ? Quel est notre but final ? C'est étonnant, camarades, mais tous les exposés et même les « notes à l'usage des propagandistes » n'en disent absolument rien. Voulons‑nous remplacer le capitalisme par le socialisme, par le communisme ou par l'anarchie proudhonienne ? Ou bien voulons‑nous tout simplement rajeunir le capitalisme en le réformant et en le modernisant ? Quand je veux me déplacer pour une ou deux stations seulement, je dois savoir où va le train. Même pour des mesures d'urgence, nous avons besoin d'une orientation générale. Quel est l'idéal social de la C.G.T. ? Est‑ce le socialisme ? Oui ou non ? Il faut qu'on nous le dise, sinon, comme propagandistes, nous restons tout à fait désarmés devant la masse.

L'anarchie du socialisme.

Les difficultés ne font que s'aggraver par le fait que nous ne connaissons la doctrine de la C.G.T. et son programme que partiellement et que les « notes à l'usage des propagandistes » ne nous indiquent pas la littérature qui pourrait nous renseigner. La seule autorité doctrinale citée par les exposés de la C.G.T., c'est Proudhon, le théoricien de l'anarchie. C'est lui qui a dit que l' « atelier doit remplacer le gouvernement ». Aspirons‑nous, nous aussi, à l'anarchie ? Voulons‑nous remplacer l'anarchie capitaliste par l'anarchie toute pure ? Il semble que non, puisque le Plan parle de nationalisation des industries‑clés. Nationalisation signifie pratiquement étatisation. Or, si nous avons recours à l'État pour centraliser et diriger l'économie, comment pouvons‑nous invoquer Proudhon qui réclamait de l’État une seule chose : qu'il lui fiche la paix ! Et vraiment l'industrie moderne, les trusts, les cartels, les consortiums, les banques, tout cela dépasse totalement la vision proudhonienne des échanges équitables entre des producteurs indépendants. Pourquoi donc invoquer Proudhon ? Cela ne peut qu'aggraver le désarroi.

Au capitalisme actuel, qui se survit depuis longtemps, nous ne pouvons opposer que le socialisme. Comme propagandiste de notre organisation syndicale, je crois exprimer l'idée de beaucoup de militants en demandant que le Plan de rénovation économique soit dénommé le Plan des mesures transitoires du capitalisme au socialisme [3].

Alors, avant de prendre place dans le wagon, chaque ouvrier, chaque paysan saura où va le train de la C.G.T.

Camarades, pour l'efficacité de notre propagande, cette précision est absolument indispensable.

Les propositions du Plan.

Le plan de la C.G.T. insiste surtout sur ce fait que le crédit est le levier dirigeant de l'économie. Camarades, je suis loin d'être un spécialiste dans les questions de banque et de crédit. Je veux surtout m'instruire pour, pouvoir exposer la question aux ouvriers, mais j'avoue de nouveau ne pas avoir trouvé dans les documents de la C.G.T. les éclaircissements dont j'ai besoin. On y parle de la « nationalisation du crédit » et du « contrôle des banques », c'est plutôt par exception qu'on parle, dans le même texte, de la « nationalisation des banques ». Est‑ce qu'on peut diriger le crédit sans avoir nationalisé les banques ? On ne peut diriger que ce qu'on tient fermement dans ses mains. Voulons-­nous nationaliser les banques, ou non ? Voulons‑nous exproprier les banquiers, oui ou non ? je suppose que oui. Alors, il faut le dire ouvertement et clairement. Malheureusement, au lieu de le faire, nous trouvons des formules vagues, par exemple : « La banque doit être au service de l'économie et non l'économie au service de la banque » (page 6 de l'exposé). Un ouvrier m'a demandé de lui expliquer cette phrase nébuleuse. Voyant ma perplexité, il a remarqué : « Mais la banque reste toujours au service de l'économie, comme les trusts, les compagnies de chemin de fer, etc... Ils sont tous au service de l'économie capitaliste pour dépouiller le peuple. » Cette remarque brutale me parait beaucoup plus juste que la formule que j'ai citée plus haut. La banque capitaliste est au service de l'économie capitaliste. Il faudrait donc dire : nous voulons maintenant arracher la banque des mains des exploiteurs capitalistes pour en faire un levier de la transformation sociale, c'est‑à‑dire de l'édification socialiste. Je voudrais bien voir cette formule claire dans le texte du Plan.

La nationalisation des banques ne pourrait naturellement s'effectuer qu'au détriment de la haute finance. Quant aux petits épargnants, leurs intérêts doivent être non seulement ménagés, mais protégés. Il faut choisir entre les intérêts des requins de la finance et les intérêts des classes moyennes. Notre choix est fait, par l'expropriation des premiers. Nous créerons pour les seconds des conditions beaucoup plus favorables qu'actuellement.

Mais la nationalisation des banques ne suffit pas. Après la nationalisation des banques, il faudra venir à leur unification complète. Toutes les banques particulières doivent être transformées en filiales de la banque nationale. Il n'y a que cette unification qui puisse transformer le système des banques nationalisées en un système de comptabilité et de direction de l'économie nationale.

Contre la dictature du capital financier.

Dans les « Notes à l'usage des propagandistes », je trouve des données extrêmement précieuses concernant l'organisation de la dictature du capital financier sur notre pays. Se fondant sur une enquête faite en 1932, les notes affirment ce qui suit : « Pratiquement, on peut dire que quatre‑vingt‑dix personnes contrôlent et dirigent l'économie de notre pays. » Voilà une affirmation précise, et écrasante dans sa précision. Ainsi, le bien‑être ou la misère de cent millions d'êtres humains ‑ car il ne faut pas oublier nos malheureuses colonies, saignées plus encore que la métropole par les quatre‑vingt‑dix requins ‑, le sort de cent millions de personnes dépend d'un signe des doigts de quatre‑vingt‑dix magnats tout‑puissants. Ce sont eux qui introduisent le gâchis dans l'économie nationale pour conserver leurs privilèges et leur puissance basés sur la misère et sur le sang. Malheureusement, ni l'exposé du Plan, ni les commentaires n'indiquent ce qu'il faut faire de ces quatre‑vingt‑dix monarques qui nous dirigent. La réponse devrait être nette : il faut les exproprier, il faut les détrôner, il faut rendre au peuple spolié ce qui lui appartient. Ce serait un bon commencement pour la réalisation du Plan. Je propose, au nom de l'union départementale de l'Isère, d'inscrire cette mesure dans le texte du Plan. Notre propagande deviendra alors beaucoup plus vigoureuse et beaucoup plus efficace [4].

La nationalisation de l'industrie.

Dans l'exposé du Plan, nous trouvons un paragraphe important sous le titre : « Les Nationalisations industrialisées. » Ce titre paraît bien étrange. On comprend ce que signifie l'industrie nationalisée, mais on reste tout à fait surpris devant la nationalisation industrialisée. Permettez‑moi de dire que de pareils artifices de terminologie compliquent la tâche du propagandiste, en obscurcissant les choses les plus simples. Les « Notes à l'usage des propagandistes » ne font même pas mention de la nationalisation de l'industrie. Peut‑être que ces notes précédaient la dernière rédaction de l'exposé. Malheureusement, on ne trouve presque jamais de dates sur les documents de la C.G.T. : c'est une lacune importante qu'il faut combler pour faciliter notre travail.

Nous nous félicitons en tout cas du fait que la dernière rédaction du Plan pose la thèse suivante : La nationalisation de certaines industries‑clés est nécessaire. Cependant, le mot « certaines » parait superflu. Nous ne pouvons pas, naturellement, prétendre nationaliser d'un seul coup toutes les industries, les petites, les moyennes, les grandes. Au contraire, pour les petits industriels, pour les artisans comme pour les petits commerçants et les paysans, le régime que nous voulons établir doit comporter la plus grande indulgence. Mais le texte parle explicitement des industries-clés, c'est‑à‑dire des trusts et des cartels puissants, des congrégations comme le Comité des forges, le Comité des houillères, les Compagnies de chemin de fer, etc., etc. En tant qu'industries‑clés, il faut les nationaliser toutes, et pas « certaines » seulement. Il nous semble même, dans l'Isère, qu'il faudrait joindre au Plan la liste de ces industries‑clés avec des données précises sur leur capital, leurs dividendes, le nombre des ouvriers qu'elles exploitent et le nombre de chômeurs qu'elles vouent à la misère.

Pour parler au peuple, il faut être concret, il faut nommer les choses par leur nom et donner des chiffres exacts, sinon l'ouvrier et surtout le paysan diront : « Ce n'est pas un plan, mais plutôt le rêve platonique d'un bureau quelconque. »

Conditions d'acquisition.

C'est sous ce titre que l'exposé du Plan parle des conditions de la nationalisation des industries‑clés et évidemment aussi des banques. Nous sommes habitués à penser que la nationalisation doit se faire au moyen d'expropriations effectuées contre les exploiteurs. Pourtant le Plan parle, non pas de l'expropriation, mais de l'acquisition. Est‑ce que cela signifie que l'État doit tout simplement acheter aux capitalistes les entreprises créées par le travail des ouvriers ? Il s'avère que oui. A quel prix ? L'exposé nous répond : le prix doit être calculé « sur la valeur réelle au moment du rachat ». Nous apprenons par la suite que « l'amortissement doit être calculé sur une période de quarante ou cinquante ans ». Voilà, camarades, une combinaison financière qui ne sourirait guère ni aux ouvriers ni aux paysans. Comment ? Nous voulons transformer la société et nous commençons par la reconnaissance totale et intégrale de la sacro‑sainte propriété capitaliste !

C'est juste ce que le président du Conseil, M. Flandin, a dit récemment au Parlement : « Le capital, c'est du travail accumulé. » Et tous les capitalistes du Parlement ont applaudi à cette formule. Malheureusement, elle n'est pas complète. Il faudrait dire en vérité : « Le capital, c'est du travail d'ouvriers accumulé par leur exploiteur. » C'est ici le moment de citer Proudhon sur la propriété capitaliste. Vous connaissez la formule « La propriété, c'est le vol. » On pourrait dire dans ce sens « La propriété des quatre‑vingt‑dix magnats qui dirigeaient la France, c'est du vol accumulé. » Non, nous ne voulons pas racheter ce qu'on a volé au peuple travailleur, nous ne voulons pas endetter le nouveau régime dès le premier jour, alors qu'il aura bien des tâches à résoudre et bien des difficultés à surmonter. Le capitalisme a fait faillite. Il a ruiné la nation. Les dettes des capitalistes envers le peuple dépassent de beaucoup la valeur réelle de leurs entreprises. Non ! Pas de rachat ! Pas de nouvel esclavage ! L'expropriation pure et simple ou, si vous voulez, la confiscation.

J'espère bien que dans cette assemblée qui représente les opprimés, les exploités, personne n'est animé de sympathie pour les magnats menacés de chômage et de misère. Ils sont d'ailleurs assez prévoyants pour s'assurer de tous côtés et, si vraiment l'un d'entre eux se trouvait sans ressources, l'État lui assurerait la même pension qu'aux ouvriers retraités. Nous avons suffisamment de vieillards, de jeunes dans la misère, frappés par la maladie, de chômeurs permanents, de femmes vouées à la prostitution. Pour remédier à toute cette misère humaine, nous aurons bien besoin des sommes que le Plan, trop généreux, est prêt à attribuer aux exploiteurs et à leurs descendants pendant un demi‑siècle. Mais cela signifie, camarades, vouloir élever deux nouvelles générations de fainéants ! Non, ce seul paragraphe suffit pour compromettre irréparablement le Plan tout entier aux yeux des masses affamées. Biffez, camarades, ce paragraphe, aussitôt que possible. Voilà encore une proposition de notre U.D.

L'abolition du secret commercial

Les « Notes à l'usage des propagandistes » nous apprennent : « La fraude fiscale est élevée à la hauteur d'une institution. » C'est très bien dit. C'est juste et clair. Mais il ne s'agit pas que de la fraude fiscale. Les affaires Oustric et Stavisky [5] nous ont rappelé que toute l'économie capitaliste est basée, non seulement sur l'exploitation légalisée, mais aussi sur la fraude générale. Pour cacher la fraude aux yeux du peuple, il existe un moyen magnifique qui s'appelle le secret commercial. On prétend qu'il est nécessaire pour la concurrence. C'est un mensonge monstrueux. La loi sur les ententes industrielles, de Flandin, démontre que les capitalistes n'ont plus de secret entre eux. Le soi‑disant secret du commerce n'est pas autre chose que la conspiration des gros capitalistes contre les producteurs et les consommateurs. L'abolition du secret commercial doit être la première revendication du prolétariat qui se prépare à diriger l'économie nationale.

A vrai dire, le plan de la C.G.T. n'est pas encore un plan : il ne contient que des directives générales et même peu précises. Un vrai plan économique exige des données concrètes, des chiffres, des diagrammes. Nous sommes naturellement bien loin de cela. La première condition pour une première esquisse du Plan consiste à mettre en évidence tout ce que la nation possède en forces productives, matérielles et humaines, en matières premières, etc. Il faut connaître le vrai prix de revient, comme les « faux frais » de la fraude capitaliste et, pour cela, il faut abolir une fois pour toutes le complot des fraudeurs qui se nomme le secret commercial.

Le contrôle ouvrier.

Le Plan parle, quoique très brièvement, du contrôle ouvrier (voir les conseils de gestion). Nous sommes, dans l'Isère, résolument partisans du contrôle ouvrier. On rencontre souvent cette objection : « Le contrôle ne nous suffit pas. Nous voulons la nationalisation et la direction ouvrière ». Cependant nous n'opposons nullement ces deux mots d'ordre l'un à l'autre. Pour que les ouvriers prennent la gestion de l'industrie ‑ ce qui est absolument nécessaire aussitôt que possible pour le salut de la civilisation ‑, il faut revendiquer immédiatement le contrôle ouvrier, comme aussi le contrôle paysan sur certaines banques, sur les trusts d'engrais, de la meunerie, etc.

Pour que la nationalisation s'opère, non pas bureaucratiquement, mais révolutionnairement, il faut que les ouvriers y participent à chaque étape. Il faut qu'ils s'y préparent dès maintenant. Il faut qu'ils interviennent dès maintenant dans la gestion de l'industrie et de l'économie tout entière sous la forme du contrôle ouvrier en commençant par leur usine. Le Plan, qui envisage ce contrôle sous la forme de collaboration de classes, en mettant la représentation ouvrière en minorité devant la bourgeoisie (voir conseils d'industrie), prescrit par surcroît que le délégué de chaque catégorie de producteurs doit être nommé par l' « organisation professionnelle ». Nous ne pouvons pas nous faire à cette proposition. Nos syndicats n'englobent malheureusement qu'un douzième ou un quinzième du salariat ; le syndicat n'est pas un but en soi, sa mission est au contraire d'entraîner dans la gestion des affaires publiques toute la masse travailleuse.

La grève sera profitable aux ouvriers, syndiqués ou non, seulement à la condition que l'avant‑garde syndicale entraîne la masse entière dans l'action. Pour l'efficacité du contrôle ouvrier, la même condition est primordiale. C'est pourquoi le comité de contrôle dans chaque usine ne doit pas être composé seulement des délégués du syndicat, c'est‑à‑dire du quinzième des ouvriers. Non, il doit être élu par tous les ouvriers de l'usine, sous la direction du syndicat. Ce serait là le vrai commencement de la démocratie ouvrière libre et honnête, par opposition à la démocratie bourgeoise corrompue jusqu'à la moelle.

La semaine de quarante heures.

Le Plan réclame l'application de la semaine de quarante heures sans diminution des salaires. Voilà un mot d'ordre indiscutable. Mais nous savons trop bien que la classe dirigeante et son État se tournent dans l'autre sens, c'est‑à-­dire qu'ils veulent abaisser les salaires sans diminuer le nombre des heures de travail. Quels sont donc nos moyens pour aboutir à la semaine de quarante heures ? Les « Notes à l'usage des propagandistes » nous apprennent qu'« une action a été engagée pour l'aboutissement d'une convention internationale », et continuent : « Il se peut qu'elle aboutisse prochainement. » Il se peut.... ce n'est pas bien précis et, étant donné la situation économique et politique internationale, nous sommes plutôt enclins à conclure : il ne se peut pas. Si nous nous trompons, notre représentant à Genève corrigera notre pessimisme. jusqu'à nouvel ordre, les chômeurs de Grenoble ‑ et nous en avons ! - n'attendent pas grand‑chose des ententes genevoises.

Et qu'est‑ce qu'on nous propose, à part l'espoir de l'aboutissement prochain d'une convention diplomatique ? Les «Notes » poursuivent : « La propagande doit être poursuivie dans le pays pour faire comprendre la portée sociale de cette revendication ouvrière ». Simplement pour « faire comprendre » ? Mais tous les ouvriers, même les plus simples, comprennent très bien l'avantage de la semaine de quarante heures sans diminution de salaire. Ce qu'ils attendent de la C.G.T., c'est l'indication des moyens par lesquels on peut aboutir à la réalisation de ce mot d'ordre [6]. Mais c'est ici précisément que commence la grande lacune du Plan : il fait des propositions, il émet des suggestions, il formule des mots d'ordre, mais il se tait totalement sur les moyens de leur réalisation.

La question paysanne.

Cependant, avant de passer à la question des moyens de réalisation du Plan, il faut nous arrêter sur une question d'une gravité exceptionnelle : la question paysanne. Tout le monde en parle, tout le monde proclame la nécessité d'améliorer la situation des paysans, mais il y a beaucoup de malins qui voudraient préparer pour les paysans une omelette sans casser les œufs du grand capital. Cette méthode ne peut être la nôtre.

Commentant le Plan, les « Notes à l'usage des propagandistes » disent : « Il faut libérer les paysans de la double étreinte : trusts des engrais au départ, consortium des grands moulins et de la meunerie à l'arrivée. »

Il est bien de dire : « Il faut libérer les paysans », mais vous savez bien que le paysan n'aime pas les formules vagues et platoniques. Et il a diablement raison. « Il faut libérer ». Mais comment ? Voici la seule réponse possible : il faut exproprier et nationaliser les trusts des engrais et la grande meunerie, et les mettre vraiment au service des agriculteurs et des consommateurs. On ne peut pas aider les paysans sans porter atteinte aux intérêts du grand capital.

Le Plan parle de la « réorganisation générale de la production agricole », mais il ne précise ni le sens de cette réorganisation, ni ses moyens. L'idée d'exproprier les paysans ou de les forcer par la violence à se mettre sur la voie de la production socialiste est si absurde qu'elle ne vaut pas la peine d'être critiquée ; personne d'ailleurs ne propose de telles mesures. C'est la paysannerie elle‑même qui doit choisir la voie de son salut. Le prolétariat assurera à ce qu'auront choisi les paysans son appui sincère et efficace. Les coopératives paysannes sont les moyens les plus importants pour permettre la libération de l'économie agricole des cloisons trop étroites de la parcelle. Les commentaires du Plan disent : « Les coopératives paysannes de production de stockage et de vente doivent être encouragées et aidées ». Malheureusement, on ne nous dit pas par qui et comment elles doivent être encouragées et aidées. Nous retrouvons à chaque étape la même lacune. Les revendications du Plan ont souvent l'air de lettres sans adresse.

Sous quel régime politique ?

Qui est‑ce qui nationalisera les banques, les industries‑clés, viendra en aide aux paysans, introduira la semaine de quarante heures, en un mot, appliquera le programme de la C.G.T. ? Qui, et comment ? Cette question, camarades, est décisive. Si elle reste sans réponse, le Plan tout entier reste suspendu en l'air.

C'est dans le paragraphe sur les « Nationalisations industrialisées » que nous trouvons en passant une réponse indirecte et tout à fait étonnante à la question qui nous intéresse. Voilà comment l'objectif même du Plan est défini dans ce paragraphe : « Il s'agit d'établir ( ... ) les modalités techniques d'un programme qui puissent être applicables indépendamment du régime politique. » On se frotte involontairement les yeux une ou deux fois en lisant cette formule invraisemblable. Ainsi, le plan qui doit être dirigé contre les banquiers, les magnats des trusts, contre les quatre‑vingt‑dix dictateurs de la France et des colonies, le plan qui doit sauver les ouvriers, les paysans, les artisans, les petits commerçants, les employés et les petits fonctionnaires, ce plan serait indépendant du régime politique ? Autrement dit, le gouvernail de l'État peut rester, comme il l'est actuellement, dans les mains des exploiteurs, des oppresseurs, des affameurs du peuple, n'importe, la C.G.T. présente à ce gouvernement son plan de rénovation économique ? Disons‑le franchement et ouvertement, cette prétendue indépendance du Plan à l'égard du régime politique annihile totalement sa valeur réelle en le plaçant en dehors de la réalité sociale.

Qui détient le pouvoir ?

  Ce ne sont naturellement pas les formes constitutionnelles ou bureaucratiques du régime étatique qui nous intéressent  en ce moment. Mais il y a une question qui domine toutes les autres, c'est celle‑ci : quelle est la classe qui détient le pouvoir ? Pour transformer la société féodale en société capitaliste, il a fallu que la bourgeoisie arrache par la violence le pouvoir des mains de la monarchie, de la noblesse, et du clergé. Le Tiers État a très bien compris que son plan de « rénovation économique et sociale » exigeait un régime adéquat. Et de même que la bourgeoisie consciente n'a pas chargé Louis Capet d'abolir le régime médiéval, le prolétariat ne peut charger ni Flandin, ni Herriot, ni d'autres chefs de la bourgeoisie d'appliquer le plan qui doit aboutir à l'expropriation de la bourgeoisie elle‑même. Celui qui détient le pouvoir décide des formes de la propriété et toute la réforme se réduit en dernière analyse à l'abolition de la propriété privée et à l'instauration de la propriété collective ou socialiste des moyens de production. Celui qui croit que la bourgeoisie est capable de s'exproprier elle‑même est peut‑être un excellent poète, mais je ne lui confierai pas, pour ma part, la caisse du moindre syndicat, parce qu'il vit dans le domaine des rêves et que nous voulons, nous, rester dans la réalité.

Il faut le dire carrément : seul un gouvernement révolutionnaire, celui des ouvriers et des paysans, prêt à la lutte implacable contre tous les exploiteurs, peut appliquer le Plan, le compléter, le développer et le dépasser dans la voie du socialisme. Cela signifie pour le prolétariat : conquérir le pouvoir.

La lutte des classes ou leur collaboration.

A qui s'adresse le Plan ? Aux possédants pour les attendrir ou aux dépossédés pour les dresser contre l'oppression ? Nous autres, propagandistes, devons tout de même savoir à qui nous nous adressons et sur quel ton. Ni le Plan ni les commentaires ne nous instruisent là‑dessus. L'exposé officiel nous dit que le plan lancé par la C.G.T. doit être « favorablement accueilli du grand public ». Je vous demande, camarades, et je me demande à moi‑même : qu'est‑ce que cela veut dire, le grand public ? Ce n'est pas, je suppose, le public des grands boulevards. Dans le mouvement syndical, dans la lutte sociale, nous nous sommes habitués à discerner avant tout les classes : le prolétariat, la bourgeoisie, les différentes couches de la petite bourgeoisie. Nous espérons bien que le prolétariat et les couches inférieures de la petite bourgeoisie accepteront favorablement le Plan, à condition qu'il soit mis au point, épuré des équivoques et présenté aux masses comme un programme de lutte. Mais les ouvriers et les paysans pauvres, ce n'est pas le grand public. Veut‑on dire par exemple que c'est la grosse bourgeoisie qui doit accepter le plan de la C.G.T. ? Non, évidemment, on ne veut pas se moquer de nous. Consultons le Temps. Il y a quelques semaines, ce journal qui représente bien les quatre‑vingt‑dix magnats du capital, c'est‑à‑dire l'oligarchie dirigeante, protestait véhémentement contre toute participation des syndicats ouvriers aux corporations industrielles. Je vous cite deux phrases qui valent des volumes : « La paix sociale a été obtenue sous l'Ancien régime au prix de l'interdiction de toute association ouvrière ». Voilà la grosse bourgeoisie aux abois qui cherche maintenant son inspiration dans l'Ancien régime ! Et puis le même article dit : « Le corporatisme signifie ici le syndicalisme ». Le Temps nous démontre ainsi chaque jour que la classe dirigeante, non seulement ne se prépare pas à faire des concessions dans le sens du plan de la C.G.T., mais au contraire qu'elle envisage la possibilité d'écraser la C.G.T. elle‑même.

Jaurès a très bien dit que le Temps, c'est la bourgeoisie faite journal. Avec cette bourgeoisie qui s'inspire maintenant de l'Ancien régime pour interdire toute association ouvrière, la collaboration est‑elle possible ? Poser cette question, c'est y répondre. Il ne reste que la lutte implacable, et jusqu'au bout.

Le principal défaut du Plan.

Les observations, les critiques et les suggestions que je présente ici au nom de notre union départementale sont déjà assez volumineuses et je suis malheureusement loin d'avoir épuisé les questions même les plus importantes. Aussi est‑il d'autant plus nécessaire d'indiquer le défaut fondamental du Plan : ses auteurs veulent se placer au‑dessus des classes, c'est‑à‑dire en dehors de la réalité. Ils parlent du grand public, alors qu'ils veulent gagner tout le monde. Ils veulent nationaliser les banques, mais sans préjudice pour la haute finance, nationaliser les trusts en assurant luxueusement le parasitisme de trois générations de la grosse bourgeoisie. Ils veulent venir en aide aux paysans sans porter atteinte aux intérêts des propriétaires des trusts d'engrais et de la grosse meunerie. Ils veulent aussi évidemment gagner tous les régimes politiques possibles, puisqu'ils déclarent leur plan neutre envers les partis et même les régimes politiques. Il me semble même que des expressions recherchées et incompréhensibles comme les « nationalisations industrialisées », etc. sont choisies pour ne pas effaroucher les oreilles délicates des magnats des trusts.

Ce procédé n'est pas seulement inutile, il est dangereux ; il n'est pas seulement dangereux, il est néfaste. Qui veut trop embrasser mal étreint ou emporte peu. Nous ne gagnerons pas la bourgeoisie, elle a une conscience inébranlable, elle se moque de nos conseils, elle s'apprête à nous écraser. Plus nous sommes doux, conciliants et obséquieux envers la bourgeoisie, moins elle nous estime et plus elle devient intransigeante et arrogante. Cette leçon se dégage, il me semble de toute l'histoire de la lutte des classes.

D'autre part, en poursuivant de nos sollicitations le prétendu grand public et en faisant concession sur concession pour adoucir l'idole capitaliste, nous risquons de mécontenter les déshérités qui commencent déjà à se dire : « Ce sont les conseillers des classes possédantes et non pas les chefs des classes opprimées. » Nous ne gagnerons jamais le cœur de l'ennemi de classe, mais nous risquons de perdre définitivement la confiance de notre propre classe. C'est la méconnaissance de cette règle fondamentale qui constitue le principal défaut du Plan. Il faut le remanier, il faut s'adresser directement aux salariés et aux exploités, il faut tenir un langage clair et ferme, il faut transformer le Plan en un programme d'action du prolétariat tout entier.

Le Front unique du prolétariat.

Les « Notes pour les propagandistes » nous recommandent de « cristalliser toutes les bonnes volontés ». C'est vague. Où faut‑il les chercher ? Nous connaissons les classes et leurs organisations, mais nous connaissons surtout la mauvaise volonté de la bourgeoisie. Pour la briser, il faut lui opposer la volonté révolutionnaire de la classe ouvrière. Quant aux classes moyennes, elles ne mettront leur confiance dans le prolétariat que si celui‑ci démontre par son action sa confiance en lui-même.

Il est absurde et même criminel de chercher les bonnes volontés dans la bourgeoisie en brisant et en paralysant la bonne volonté révolutionnaire du prolétariat. Il nous faut, coûte que coûte, le Front unique de notre classe. L'unité syndicale en premier lieu, l'unité d'action de toutes les organisations ouvrières, syndicales, politiques, coopératives, éducatives et sportives avec un but précis : l'application du plan de nationalisation ou de socialisation par la conquête du pouvoir.

Il faut mobiliser tous les vrais militants ouvriers pour une campagne vigoureuse dans le pays. Il faut que les paysans, dans les plus lointains hameaux, se convainquent que le prolétariat s'apprête cette fois sérieusement à renverser la bourgeoisie, à prendre le pouvoir dans ses mains pour transformer notre pays, pour le rendre enfin habitable pour le peuple travailleur [7].

Ou bien le plan sera transformé en un plan de conquête du pouvoir par le prolétariat pour l'instauration d'un gouvernement ouvrier et paysan, ou bien il sera enregistré par le peuple comme nul et non opérant. L'U.D. de l'Isére est pour l'action révolutionnaire. Si vous faites appel à nous dans ce sens, nous vous répondrons : Présent !

 


Notes

[1] C'est en 1933 que le socialiste belge Henri de Man avait fait adopter les thèses sur la planification au congrès du parti ouvrier belge. Les idées « planistes » furent répandues en France par le groupe « Révolution constructive », dont Georges Lefranc était l'un des animateurs. Le bureau d'études créé sur proposition de Jouhaux près du C.C.N. de la C.G.T. en mai 1934,  élabora un « plan de travail », qui fut adopté en octobre 1934 par le C.C.N.

[2] Pierre Taittinger, chef de file des J.P., et Henry Dorgères, leader du Front paysan, étaient deux des plus connus parmi les dirigeants des « ligues ». Les démocrates populaires étaient les ancêtres du M.R.P.

[3] Trotsky écrivait par ailleurs : « Ni De Man, ni Jouhaux n'ont inventé leurs plans. Ils ont pris tout simplement les revendications fondamentales du programme de transition marxiste, la nationalisation des banques et des industries‑clés, ont jeté par‑dessus bord la lutte de classes et, à la place de l'expropriation révolutionnaire des expropriateurs, ils ont mis une opération financière de rachat » (« Encore une fois, où va la France ? » Ecrits, t. II, p. 81). Dans son Journal d'exil, le 10 mars, il écrit « Quelle pauvreté d'idées couverte d'une ridicule grandiloquence bureaucratique ! Et quelle avilissante lâcheté devant les maîtres ! » (pp. 65‑66).

[4] Les nationalisations devaient être ultérieurement écartées du programme du Front populaire sur l'insistance des communistes. Cf. Maurice Thorez, dans l’Humanité du 13 juillet 1936 : « Les camarades du parti socialiste voulaient introduire dans le programme les nationalisations. Nous nous sommes refusés à semer des illusions. Nous avons tenu bon. Nous avons eu raison. »

[5] La faillite de la banque Oustric, en 1926, entraîna un scandale dans lequel furent compromis plusieurs parlementaires. Le ministre des finances Raoul Péret, traduit en Haute‑Cour, fut acquitté. Quant au scandale Stavisky, découvert en décembre 1933, on sait qu'il rejaillit lui aussi sur les milieux parlementaires, fournissant aux Ligues, au début de 1934, la matière de leurs attaques contre la « corruption du parlementarisme ».

[6] On sait que la loi sur les quarante heures fut votée dans la nuit du 11 au 12 juin 1936 par 480 voix contre 160, sous la pression de la gigantesque vague de grèves avec occupation des usines qui avait précédé de quelques jours la formation du gouvernement Blum de Front populaire.

[7] Trotsky pensait que le Plan avait pour objectif de « masquer le dernier krach du réformisme et d'inspirer de nouveaux espoirs au prolétariat pour le détourner de la révolution ». Mais il pensait également : « Le Plan, lancé pour détourner les ouvriers de « mauvaises pensées » peut devenir le drapeau du mouvement révolutionnaire ». Au C.C.N. de mars, Jouhaux escamota la discussion sur la propagande pour le Plan. Trotsky écrit : « En janvier, la C.A.P. du parti socialiste proposa au parti communiste une lutte commune pour le pouvoir au nom de la socialisation des banques et des branches concentrées de l'industrie ( ... ) Mais, dans le C.C. du parti communiste siègent, non des révolutionnaires, mais des mandarins. « Il n'y a pas de situation révolutionnaire », répondirent‑ils, en contemplant leur nombril. Les réformistes de la S.F.I.O. respirèrent de soulagement : le danger était passé. Jouhaux se hâta de retirer de l'ordre du jour la question de la propagande pour le Plan. Le prolétariat est resté dans la grande crise sociale sans aucun programme. » L'idée d'utiliser le plan de la C.G.T. pour une mobilisation des travailleurs pour des revendications transitoires fut également soutenue par Marceau Pivert (Le Populaire, 18 mars 1935, « Tout se tient »), mais combattue par Daniel Guérin au sein de la Gauche Révolutionnaire (Front populaire, révolution manquée, pp. 77‑78).

 


Manifestation de France Insoumise...

L’histoire bégaie ou quelques éléments de réflexion sur le populisme... 

2ème  partie: quand  Jean Luc Mélenchon combattait en 2007 la ligne démocrate de Hollande-Royal et …le néo-socialisme, par Robert Duguet


Sommaire:

Introduction : les populismes de la période 1930-1945 se sont construits de l’intérieur du mouvement ouvrier

Mélenchon de 2007 résiste à la ligne « démocrate » dans le PS

De la ligne « démocrate » à la doctrine sociale de l’Eglise

Le retour du « néo-socialisme, ordre, autorité, nation »

De la constitution du Front de Gauche à France Insoumise, un cheminement vers le populisme…

 


 

Introduction : les populismes de la période 1930-1945 se sont construits de l’intérieur du mouvement ouvrier

Nous sommes en 2007 : la campagne calamiteuse de Ségolène Royal face à Sarkozy aboutit au fait que le Parti Socialiste perd une campagne présidentielle réputée imperdable. Loin de réduire le débat à une question de personnalité, Jean Luc Mélenchon pose la question juste : à savoir à partir de quelle ligne politique Ségolène Royal, appuyée par François Hollande, alors premier secrétaire du PS, a-t-elle entrainé son camp à la défaite ? Jean Luc Mélenchon a constitué aux marges du PS une association PRS (Pour la République Sociale) qui servira de base politique pour la rupture de 2008 et la constitution du PG (Parti de Gauche). Il rédige fin 2007 un livre « En quête de gauche… après la défaite », sous la forme de dialogue avec le journaliste Michel Soudais de Politis, qui est une sorte de manifeste. On ne peut que conseiller aux militants de France Insoumise aujourd’hui de relire par le menu ce livre de Jean Luc Mélenchon, qui est, à mon sens le meilleur de ce qu’il a écrit et défendu, du temps où il se battait contre les dérives « démocrates » qui allait mener le PS à l’effondrement actuel. Nous allons citer largement des extraits de ce livre. (1)

Ce que j’ai écrit sur le national-populisme dans les années 1930-1945 a suscité des réactions de militants de France Insoumise qui s’offusquaient de mes mises en garde, qui n’acceptent pas que l’on puisse établir un parallèle entre les mouvements populistes qui ont ralliés Vichy et le national-socialisme et les populismes de gauche actuels dont Jean Luc Mélenchon est le représentant le plus évident en France. « Chercher la vérité et la dire », disait Jaurès. Je rappelle que j’ai simplement exposé que les populismes d’avant-guerre ont été constitués de l’intérieur du mouvement ouvrier, des partis de gauche et du syndicalisme confédéré. Ils ne sont pas l’œuvre de l’extrême droite de l’époque. Autrement dit, les transfuges du mouvement ouvrier ont fourni une infanterie au fascisme. Ce sont des cadres du mouvement ouvrier qui se détourneront à la fois de l’immobilisme de la vieille direction social-démocratie, qui ne parle de la révolution et du socialisme que les jours de congrès, et de l’internationale communiste dont la stratégie folle de la ligne « classe contre classe » permettra la montée au pouvoir d’Hitler. Le populisme-national interviendra comme un raccourci démagogique tentant : beaucoup s’y noieront, certains se reprendront et rompront pour rejoindre la résistance, d’autres iront jusqu’au bout du soutien au national-socialisme. Telle est la logique terrible d’une dérive…

Mélenchon de 2007 résiste à la ligne « démocrate » dans le PS :

Revenons au Mélenchon de 2007 : pour comprendre l’orientation du couple Hollande-Royal, écrit-il, il faut remonter aux origines de « la ligne démocrate » :

 « C’est du parti démocrate américain et de l’équipe des nouveaux démocrates de Bill Clinton, dans les années 80, qu’est venue la nouveauté qui a tout emporté. Nous, les Français, nous ne tenons pas assez compte de l’influence du parti démocrate américain sur les partis de gauche en Europe…
C’est cela qui a permis à ce que j’appellerai désormais la ligne démocrate de se propager dans le monde comme elle l’a fait, submergeant totalement la ligne social-démocrate traditionnelle. » (Page 93)

Le journaliste lui pose la question : « c’est donc Blair qui a le mérite d’avoir assumé ouvertement la rupture avec l’ancienne orientation social-démocrate ? »

JLM : « Il n’a aucun mérite à cela ! Même pas celui de l’imagination politique puisqu’il a tout importé des États-Unis, quasiment mot pour mot. Le processus de « dépassement » de la gauche traditionnelle y a été engagé, dès les années 80, par les nouveaux démocrates. Ceux-là étaient regroupés autour du gouverneur Clinton et du sénateur Al Gore dans le Democratic Leadership Council, l’aile droite du parti démocrate. De 1988 à 1993, Blair a effectué, avec son acolyte de l’ombre Gordon Braun, de nombreux voyages auprès du DLC.
La théorie de la troisième voie qu’il a popularisée en Europe avec Schröder en 1999 n’est pas son invention. C’est celle de Clinton… » (Page 95)

Plus loin Jean Luc Mélenchon poursuit :

 « Le Democratic Leadership Council, qui regroupe les nouveaux démocrates est fondé en 1984, après les défaites électorales des années 70-80. À l’époque, les démocrates à l’élection présidentielle, Georges McGovern (1972) ou Walter Mondale (1984) avait été jugés trop à gauche. Il s’agissait donc, d’entrée de jeu, d’une volonté de recentrage. Le premier président du DLC est Bill Clinton lui-même. En 1990, la déclaration de la Nouvelle-Orléans résume les idées des nouveaux démocrates. La notion de troisième voie est introduite. En 1992, Tony Blair, flanqué de Gordon Braun, établit les premiers contacts avec le DLC. La Bible Des blairistes, par-delà la gauche et la droite, d’Anthony Giddens, est publié en 1994. En 1997, se tient un séminaire entre Blair, Hillary Clinton et des experts, dont Giddens, pour installer des groupes de discussions sur le nouveau centre-gauche. En 1998, Giddens et Blair publient une sorte de manifeste politique, La troisième voie : le renouveau de la social-démocratie. Un colloque s’ouvre à New York qui réunit Blair, Hillary et Bill Clinton, Prodi et des intellectuels acquis à la cause du renouveau en question.
A ce moment-là, apparaît même l’idée de la création d’une organisation concurrente de l’internationale socialiste, une sorte d’internationale du centre. J’ai le souvenir précis d’une discussion rapide à ce sujet au bureau national du parti socialiste français. Pierre Mauroy, président de l’internationale socialiste, était très ému de cette tentative de mise à la ferraille de la vieille internationale. Il mettait en garde. Personne ne s’alarma vraiment. C’était considéré comme une histoire lointaine. »

Michel Soudais pose la question : « Question : comment qualifier cette nouvelle orientation qui va se constituer dans le mouvement socialiste français ? »

« Le plus juste et le plus simple serait de le qualifier de courant démocrate. Cette appellation fait justice à ses origines politiques américaines. Mais surtout elle souligne l’essentiel du changement doctrinal. Il s’agit d’un courant qui ne veut plus donner une centralité particulière à la question sociale. Une social-démocratie pour qui le social est secondaire en quelque sorte… »( Page 108)

Question : « Quand ce courant démocrate a-t-il commencé à s’implanter en France ? »

JLM : « Il y a eu un processus de diffusion progressive. En fait l’épuisement de la stratégie social-démocrate n’est pas passé inaperçu dans nombre de cercles intellectuels, notamment en France. Je crois que beaucoup d’entre nous n’avons pas été assez attentif aux débats qu’ils animaient. Nous pensions que les avatars de la social-démocratie n’étaient pas le problème du socialisme français, compte tenu de son originalité. Et sans doute aussi, il faut bien le dire, n’avons-nous pas pris au sérieux des personnages politiques socialistes qui se sont immédiatement situés dans cette lignée. Je pense ici au petit groupe dits des transcourants au PS, constitué au début des années 80 autour de François Hollande. »

Question : « Vous faites de François Hollande le précurseur de la ligne démocrate dans le socialisme français ? »

JLM : « Oui tout à fait. Il ne s’en est distingué que par fonction. Devenu premier secrétaire, désigné par Lionel Jospin, il a dû évidemment s’inscrire dans les pas de ce dernier. Mais il ne s’est jamais écarté de ses propres fondamentaux. Pas un de ces textes ni de ses discours ne s’est jamais démarqué de ce qu’il avait écrit, dès 1984, dans un texte parfaitement clair. Le titre est un très bon résumé du programme : « pour être moderne, soyons démocrates. »
 « …En France, le courant démocrate est donc né il y a plus de 20 ans. Beaucoup l’ont aujourd’hui oublié….» (Page 111)
Page 113

Donc Ségolène Royal et François Hollande, souligné par moi, se sont forgés une pensée politique dans le cadre de ce courant démocrate transcourant en constitution depuis 23 ans au sein du PS:

« Je voudrais faire quelques citations du texte de 1984 qui permettront de juger sur pièces. J’aimerais qu’on se souvienne qu’il a été écrit il y a 23 ans. Ce rappel permet de constater à la fois la permanence des idées de ceux qui l’ont signé, et aussi le caractère absolument répétitif des mots et des arguments qu’on veut, une nouvelle fois, nous vendre comme des nouveautés.
Retrouvons d’abord le vieux refrain contre les tabous et l’archaïsme : « l’enjeu pour les socialistes est simple, écrivent-ils : ou bien ils font comme si rien n’avait bougé et s’arc-boutent sur leurs croyances anciennes et leurs indéniables acquis, mais le risque est alors réel d’un isolement grandissant par rapport à l’opinion, ou bien ils construisent au cœur même de la crise et dans l’expérience du pouvoir des bases d’un nouveau contrat et ils se modernisent. Cela suppose néanmoins de tordre le cou à quelques tabous préhistoriques. »
« Ensuite vient le cœur de la nouvelle doctrine, c’est-à-dire l’abandon de la référence au clivage social. Juger de la clarté totale du propos à ce sujet décisif :
« Disons-le tout net, au risque de provoquer la conception dogmatique de la classe ouvrière, l’idée que le lieu du travail pourrait être aussi un espace de liberté, la notion d’appartenance des individus à des groupes sociaux solidaires, l’affirmation d’un programme politique atemporel tout cela doit être abandonné. »

JLM souligne : Vous avez bien lu : il s’agit d’abandonner quatre fondamentaux de la politique de gauche. Et cela au profit d’un au-delà politique où il n’y a plus que des individus dans une société globale :

François Hollande : « Le parti socialiste est sans doute le premier parti ouvrier du pays, mais son ambition ne doit-elle pas être aussi le parti de toute la société ? Aussi doit-il s’adresser aux individus autant qu’aux groupes, en appelant au réel bien plus qu’aux mythes, adopter une démarche modeste, c’est-à-dire non pas pauvre, mais adapté au temps qui viennent ».
 « le parti socialiste doit s’efforcer d’être le parti de l’ensemble de la société… La démocratie n’est plus simplement une méthode, mais la finalité même du projet. »

Citation page 116 du texte de 1984 cosigné par François Hollande :

« Mais si nous sommes les plus confiants dans les vertus de l’idéal démocratique, nous n’en sommes pas les seuls dépositaires. Aussi, face aux périls qui grossissent (racisme, peur, pauvreté, montée des extrêmes), ayons le front de proposer un consensus stratégique entre nous et les courants démocratiques du pays. Ainsi, au-delà du clivage gauche-droite, pourraient s’affirmer des principes sur lesquels notre société doit impérativement reposer et les limites qu’il convient de ne jamais dépasser, à moins de déchoir. Tout le monde y gagnera. C’est aussi tout cela la modernisation. »

De la ligne « démocrate » à la doctrine sociale de l’Eglise :

Voilà l’analyse pertinente que Jean Luc Mélenchon fait en 2007 des positions de Ségolène Royal et François Hollande, et au-delà de tout ce que cela entraine au sein du courant socialiste.  Mais là où, à juste titre, il polémique très durement contre la candidate du PS, c’est sur les thèmes sécuritaires, où pour des raisons bassement électorales, elle va camper sur les terres de Sarkozy, et au-delà sur celles du FN.

 « …chacun s’attend à ce que j’évoque les incroyables tirades évangéliques de la fin de campagne de Ségolène Royal. Les aimons-nous les uns les autres, et autres tirades de la même veine, au stade Charléty et dans d’autres meetings de masse de la candidate, sont de très mauvais souvenirs pour beaucoup de socialistes consternés.
Entre la doctrine démocrate consensus social et la doctrine sociale de l’église, il y a une grande proximité. Parfois, c’est exactement la même chose. Ce n’est pas vraiment étonnant d’en retrouver l’influence dans le discours de Clinton. Mais une fois traduite en français, il est vrai que cela fait dresser l’oreille davantage qu’aux États-Unis. Dans ce registre, j’estime que Ségolène Royal s’est montrée d’une rigueur doctrinale très construite et systématique avec le concept d’ « ordre juste ». (Page 158)

… « L’expression l’ « ordre juste » est une expression qui n’appartient pas au vocabulaire socialiste. Il est au contraire au cœur de la doctrine sociale de l’église. Le pape actuel en fait un refrain constant de ses interventions concernant le fonctionnement de la société. Sa première encyclique publiée en décembre 2005 – s’y réfère abondamment. On se doute que quand Benoît XVI parle d’ordre juste dans son encyclique, ce n’est pas à cet ordre émancipateur du mouvement des lumières qu’il se réfère. L’idée que l’homme puisse  se donner à lui-même ses propres lois a toujours été combattue par le dogme catholique. Benoît XVI a rappelé que la source des malheurs du temps est dans la prétention des hommes à délibérer par eux-mêmes des sources de la morale plutôt que de s’en remettre à celles que Dieu leur enseigne. Ce raisonnement n’est pas nouveau.

Certes, depuis, l’église ne s’oppose plus à la démocratie. Mais elle continue à contester à l’homme et au peuple leur pleine souveraineté pour définir librement leurs normes de vie.

Que croyez-vous que l’ « ordre juste » de Ségolène Royal soit alors ? Quand elle dit, à maintes reprises, qu’il faut rétablir – c’est son mot – un « ordre juste », n’est-il pas légitime de s’interroger sur la nature de l’ordre auquel elle renvoie ? Surtout quand elle commence à employer cette formule deux mois après la publication de l’encyclique de Benoît XVI, qui fait de l’ordre juste le devoir essentiel du politique.

Selon moi, ce qu’elle dit est conforme à ce qu’explique la première encyclique du pape Benoît XVI :

« Il est certain que la norme fondamentale de l’État doit être la recherche de la justice et que le but d’un ordre social juste consiste à garantir à chacun dans le respect du principe de subsidiarité, sa part du bien commun. C’est ce que la doctrine chrétienne sur l’état et la doctrine sociale de l’église ont toujours souligné. D’un point de vue historique, la question de l’ordre juste de la collectivité est entrée dans une nouvelle phase avec la formation de la société industrielle au XIXe siècle. »

« …L’ordre juste de la société et de l’État et le devoir essentiel du politique. » (Page 167)

 

Pierre Laval, ex-dirigeant socialiste et maire d'Aubervilliers, prononçant en 1942 la phrase célèbre; « Je souhaite la victoire allemande, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s'installerait partout. » Fusillé à la Libération pour haute trahison. René Bousquet, ex-ami de François Mitterand, responsable de la police sous le régime de Vichy, impliqué dans la rafle du Vel d'Hiv... Du joli monde...

Le retour du « néo-socialisme, ordre, autorité, nation »(2)


Ségolène Royal mettra au centre de sa campagne les questions sécuritaires : Jean Luc Mélenchon soulignera, et avec lui quelques responsables du PS, la proximité de cette position avec les néo-socialistes des années 1930 au sein du mouvement socialiste :

« Ce n’est pas la première fois que les socialistes sont soumis à des tensions sur le sujet. Dans des conditions certes différentes, le congrès de Paris de la SFIO, en 1933, a eu à en connaître. C’est l’année où les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne. Le débat sur l’autorité avait donc un singulier relief. Plusieurs dirigeants actuels du PS l’ont relevé pour alimenter les débats dans la période de l’investiture interne au PS. Notamment Bernard poignant, président de la délégation socialiste française au Parlement européen, qui a jugé la situation assez grave pour envoyer une note largement diffusée au PS. Voilà cette histoire. (Page 174)

JLM reprend : A la tribune du congrès, Adrien Marquet, député-maire de Bordeaux, qui ralliera ensuite les nazis et la collaboration, déclare :

« Ah ! si la grande force que représente le socialisme était capable d’apparaître, dans le désordre actuel, comme un îlot d’ordre et un pôle d’autorité, quelle influence serait la sienne, quelles possibilités d’action véritable s’offriraient alors à lui ! La dominante, dans l’opinion publique, c’est la sensation du désordre et de l’incohérence. Ordre et autorités sont, je crois, les bases nouvelles de l’action que nous devons entreprendre pour attirer à nouveau les masses populaires sans lesquels rien de grand ne pourra être tenté. »

Léon Blum interrompra par une phrase : « je vous écoute avec une attention dont vous pouvez être juges, mais je vous avoue que je suis épouvanté. »

Pourtant les phrases d’Adrien Marquet pouvaient paraitre aussi pleines de bon sens que n’importe lesquelles de celle que nous entendons à présent, surtout si l’on tient compte du contexte de ces années de crise économique totale et de victoires dans l’Europe du modèle social et national de Mussolini, Hitler Salazar, au Portugal. Pourtant quand il s’explique à la tribune ensuite, Léon Blum est particulièrement incisif :

« Il faut maintenant que je réponde à ce discours de Marquet dont j’ai dit en l’interrompant, ce dont je m’excuse, qu’il m’épouvantait. Mais à la réflexion, et je peux bien lui dire que depuis que je l’ai entendu, je n’ai guère fait que réfléchir à cela. Je ne peux que lui dire que ce sentiment d’épouvante ne s’est pas atténué et qu’il n’a fait que se fortifier, au contraire. Il y a eu un moment, Marquet, où je me suis demandé si ce n’était pas le programme d’un parti social national de dictature. Vous êtes venus nous dire qu’il fallait des modes d’ordre d’autorité et d’ordre, avec l’impression que nous nous poserions devant le pays comme des défenseurs de l’autorité et de l’ordre… Rassemblant autour de nous ces masses populaires de valeurs hétérogènes et inorganisées dont je parlais tout à l’heure et cela pour une preuve de rénovation sociale dans le cadre national. Eh bien je le répète, quand vous disiez cela à la tribune du parti socialiste, et bien je me demandais où j’étais. Je me demandais ce que j’entendais et si je n’étais pas le jouet d’illusion des sens. »

Jean Luc Mélenchon poursuit la citation de Léon Blum :

« Mes chers amis, écoutez. Gardez-vous en ce moment à tout prix contre le danger que le discours de Marquet faisait apparaître de façon si saisissante, c’est-à-dire dans votre haine du fascisme, dans votre volonté de combattre et de le vaincre, dans votre volonté d’arriver au pouvoir avant lui, de lui emprunter ses propres armes et, ce qui épie, sa propre idéologie.

Je vous dirai simplement que la propagande socialiste n’est pas une propagande d’autorité, qu’elle n’est même pas une propagande d’ordre au sens où vous entendez, mais qu’elle est une propagande de liberté une propagande de justice. »
Jean-Luc Mélenchon reprend : « …c’est exactement ce que signifie l’ordre émancipateur [le courant émancipateur issu des Lumières du 18ème siècle et repris par le mouvement ouvrier, c’est moi qui ajoute cette précision] auquel je me réfère contre l’ « ordre juste ».

De la constitution du Front de Gauche à France Insoumise, un cheminement vers le populisme…

Jean Luc Mélenchon (PRS) et Marc Dolez (Forces Militantes) quittent le PS, au moment du congrès de Reims en septembre 2008, estimant que, malgré le rassemblement de tous les courants de son aile gauche, c’est la ligne « démocrate » qui l’emporte autour de Ségolène Royal. Ce qui était à l’œuvre au sein du courant socialiste français dès 1984 se manifeste le plus clairement, pour Mélenchon et ses amis, et dès lors  il n’est plus possible d’y défendre une orientation social-démocrate, ou simplement réformiste. Le message d’alerte du Pierre Mauroy de l’époque prend sens. A la différence de la Gauche Révolutionnaire de Marceau Pivert qui captait les aspirations anticapitalistes de la génération de la grève générale de 1936 et des courants antifascistes, le départ de Mélenchon-Dolez se fait sur une ligne néo-réformiste. Elle permet bien sûr la constitution du Front de Gauche, une opportunité que de nombreux militants vont saisir, y compris venant d’une tradition anticapitaliste, mais dont le cadre se limitera à un front électoral. Ni la direction du PCF, ni le PG n’accepteront que le Front de Gauche ne devienne un mouvement politique propre, auquel les travailleurs et citoyens peuvent agir et contrôler démocratiquement ce qu’ils font  sans adhérer à un parti politique existant. Les limites étaient imposées et ce sont les limites qui conduiront le Front de Gauche à son implosion. Mélenchon s’en sortira en faisant porter sur la direction du PCF la responsabilité de ce fait, ce qui n’est qu’une toute petite partie de la vérité.

Après avoir bridé la construction de son propre parti, le PG, où se succéderont exclusions et mises sous tutelle, on entre avec France Insoumise dans une logique « hors cadre de partis », donc hors du cadre du Front de gauche. A l’été 2014 il rédige l’ouvrage « l’ère du peuple » où il dessine les lignes de son nouveau projet politique. Aux orties la ligne qui définit la classe ouvrière, dans le rapport social capital-travail, comme moteur du développement de la civilisation. Aux orties le mouvement ou parti exprimant l’intérêt général humain mais à partir du mouvement propre des forces du travail. Mélenchon de 2017 rallie non pas « l’ère du peuple » mais l’ère démagogique du temps, pour de basses raisons électorales. Car il n’y a pas de peuple qui ne soit constitué et qui se constitue en dehors du mouvement propre de la classe ouvrière pour son émancipation. Lorsque Mélenchon de 2007 décrit le courant des « transcourants » du PS, en particulier le couple Hollande-Royal, qui transite de la position « démocrate » à l’américaine vers des dérives sécuritaires du type « l’ordre juste » nous ramenant au néo-socialisme d’Adrien Marquet et Marcel Déat, il condamne alors une orientation qui peut conduire à toutes les dérives du populisme. C’est pourtant sur cette pente qu’il glisse aujourd’hui. Jusqu’où ira-t-il ? Se reprendra t’il à la faveur des mouvements sociaux qui immanquablement se produiront ? A suivre !

Souvenons-nous de la formule d’Antonio Gramsci, «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres», Miguel Urbán, nouveau secrétaire de Podemos sur les questions européennes ajoutait : «les monstres surgissent quand le champ de bataille politique se structure autour des questions d’identité ou d’appartenance nationale plutôt que de démocratie et de justice sociale.»

Qui a raison ? Le Mélenchon de 2007 ou celui de 2017 ? Au regard des éléments ici rassemblés, poser la question c’est y répondre… Je suis épouvanté!

 



Notes :

(1)En quête de gauche après la défaite, Jean Luc Mélenchon, éditions Balland, septembre 2007.

(2)L'intertitre "Le néosocialisme, ordre, autorité, nation" renvoie à la brochure rédigée par Adrien Marquet, Marcel Déat et Gilbert Montagnon après le congrès de 1933 de la SFIO.