Situation d'Apollinaire

 

L’esthétique d’Apollinaire

« A la fin tu es las de ce monde ancien… » (Zone)

Guillaume Apollinaire s’inscrit dans une époque marquée par de profondes fractures sociales et culturelles : il est un lyrique intérieur qui s’inscrit dans l’influence du romantisme allemand. Les légendes du Rhin l’habitent.  Apollinaire reste d’un côté l’éternel mal aimé, l’insatisfait ; « l’homme ce rêveur définitif » écrira André Breton. Mais il est résolument tourné vers les découvertes de l’art moderne : un monde doit être imaginé qui n’est pas celui que sa génération a vécu. Entre la Chanson du Mal Aimé (1903) et Zone (1913) il y a un gouffre. Zone fait éclater toutes les interrogations, y compris par l’abandon des formes classiques de la rime et du vers régulier.

 

Il invente de nouvelles formes

Le calligramme n’est pas sa seule trouvaille. Il applique à la poésie, grâce à une juxtaposition chaotique de motifs disparates, l’esthétisme du Cubisme, qui repose en peinture sur l’écrasement de la perspective. Le poète, tel « l’écho sonore » de Victor Hugo, enregistre les vibrations ordinaires du monde, ainsi le « zinc d’un bar crapuleux » ou «  les laitiers qui font tinter leurs bidons » à l’orée du matin et les transcrit dans le chant. L’image poétique nait de cette association entre des objets ou des réalités que tout oppose à la tradition littéraire classique : en ce sens il est un vrai précurseur du surréalisme. « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire… » (Rhénanes)

 

Le testament d’Apollinaire

Lorsqu’il meurt prématurément dans les derniers jours de la guerre, dans le poème-testament « La jolie rousse », le conflit entre la tradition, forme ancienne de la poésie, et l’invention reste entièrement ouvert. Le dadaïsme puis la révolution surréaliste s’opposera au vieux monde d’avant 1914 et à ses formes littéraires convenues. Apollinaire, l’artilleur de ce nouveau langage, aura  fait  feu aux avant-postes d’un art nouveau… 

« Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l'illimité et de l'avenir… »

 


Apollinaire collabore à la revue Nord-Sud
(1917-1918)

Max Jacob (1876-1944)

Pierre Reverdy (1859-1960)

Tristan Tzara (1893-1963)

Philippe Soupault

 

Sous son titre faisant référence à la compagnie de métropolitain reliant les deux foyers intellectuels et artistiques de l’époque, Montmartre et Montparnasse, Pierre Reverdy créa Nord-Sud en mars 1917. Longtemps financée par le couturier-mécène Jacques Doucet, cette revue, l’une des plus importantes de l’époque malgré son tirage modestes de 100 à 200 exemplaires, publia 15 livraisons. Elle sut synthétiser les différentes recherches de l’avant-garde d’alors. Dans un premier temps, Max Jacob (26 contributions) et Apollinaire furent ses collaborateurs les plus féconds ; puis dans seconde étape, la jeune génération – Breton, Aragon, Soupault, Tzara, Reverdy lui-même – domine les sommaires. Dans ses articles ou chroniques, sous son nom ou sous des pseudonymes, Reverdy élabore un projet artistique dans le sillage du Cubisme : « un art de création et non de reproduction ou d’interprétation : alors la Poésie sera réalité artistique, non réalisme. »

 

 

 

 

 

 

André Breton (1896-1966)

 
 

Louis Aragon (1897-1982)

 

 


Hommage d'André Breton

L'image surréaliste en 1920...

 

Apollinaire s'était donné pour devise « J'émerveille ». Aujourd'hui encore, il me paraît certain que cette devise eût été un écueil pour tout autre, que nul autre n'eût été en mesure de justifier une telle prétention. Une telle gageure, il fallait être quelqu'un d'unique pour la tenir. Et pourtant, quand j'avais vingt ans, Apollinaire n'avait qu'à se faire entendre pour me transporter dans le monde des merveilles, en ces très mystérieux confins de la légende et de l'histoire où il avait pied. Ces lieux que les hommes n'entrevoient qu'à grand peine lui étaient découverts devant son regard intérieur ils s'étendaient à perte de vue. Nul doute pour moi qu'il entendait chanter la statue de Memnon, ni que les éclats de lances dans la forêt du Graal lui étaient aussi clairs qu'à nous les étoiles d'une nuit d'été. La plus grande merveille encore, et à  beaucoup près, c'est que son pouvoir d'exaltation, bien loin de se cantonner dans un passé reculé ou aboli, s'exerçait avec la même plénitude dans le présent et tendait de toutes ses forces à anticiper sur l'avenir. Il y a quelque chose d'à jamais bouleversant dans son besoin de cueillir l'émotion que la vie dispense à chaque minute, mais qui nous fuit comme l'eau à laquelle l'enfant fait une coquille de ses mains. Qui ne se souvient de ces accents d'Apollinaire :

« Nous n'aimons pas assez la joie
De voir les belles choses neuves
O mon amie hâte-toi
Crains qu'un jour un train ne t'émeuve plus
Regarde-le vite pour toi »

L'émotion est ici quêtée à sa source même : l'incantation poétique, qu'Apollinaire a portée si loin, trouve sa parfaite contrepartie dans cette volonté de décantation. [...]

Apollinaire, tant qu'il n'y a pas tenu expressément, a été souvent prophète. Il voyait si bien communiquer les domaines de la poésie et de la prophétie qu'il a cru pouvoir, presque à volonté, passer de l'une dans l'autre….

« Ombre non pas serpent mais d'arbre, en fleurs », Le Flâneur des deux rives, n°1, mars 1954

 


Hommage de Louis Aragon

« Je lègue à l'avenir
l'histoire de Guillaume Apollinaire. »

 

Pour avoir dérobé le feu du ciel, l'arc-en-ciel, l'Hérésiarque vient de mourir, frappé par la grande peste européenne. Juste châtiment d'une vie qui se maintint toujours dans les royaumes défendus de la magie... Que subsiste au creux du chêne l'enchanteur Apollinaire dont la voix sans bouche exaltera les adolescents des générations futures à la quête ardente et passionnée des essences inconnues qui mieux que les alcools du passé enivreront demain. Qui pourra dire au cours de quel voyage et dans quel orient il devint sorcier et prophète ? Des signes annonçaient les  événements de sa vie ; un peintre en mille neuf cent treize apercevait sur son crâne la cicatrice d'une blessure encore à naître. Lié par un pacte à tous les animaux sacrés, il connaissait tous les dieux et fabriquait tous les philtres. Il avait parcouru l'Allemagne et sans doute l'Égypte. D'un pays très lointain, il avait amené vivant un oiseau bleu qui ne chanta plus en exil. Enfin, charmeur de fusées, il attirait à lui les feux d'artifice comme des oiseaux de paradis. La science qu'il possédait de tout ce qu'ignorait autrui le faisait prendre pour un humaniste du seizième... «J'ai l'esprit goethien », disait-il. Gardons encore de lui cette image d'Épinal, le poète équestre et couleur de la guerre. Je le reconnais ainsi il fut ce condottiere de Ferrara ou de Ravennes qui périt droit sur son cheval.

Mais de l'ami mort en Novembre, je ne reverrai que le regard. Tout à l'heure, en longeant le Rhin, j'ai cru le rencontrer à nouveau. Déjà s'était enfuie en criant l'oie sauvage, déjà des lacis d'herbe sur le fleuve avaient figuré les cheveux de Lanthelme ou d'Ophélie, quand des yeux m'ont fixé qui s'ouvraient dans l'eau verte. Mais peut-être le bruit des trains allemands sur la rive ennemie m'hallucina quand j'entendis Guillaume Apollinaire dire comme jadis avec assurance «J'ai l'esprit goethien.»

Et maintenant ne vous inclinez pas pour baiser le sol, et n'attendez pas de moi des prières, ni la constatation de notre humilité. Rien n'est plus gai que les blancs tombeaux au soleil sous leurs jolis fardeaux de perles. D'autres pleureront, moi je ne sais que rire et du feu poète je ne conserverai que la flamme, joie dansante. Femmes, ne vous lamentez pas mais secouez vos cheveux et dites la chanson de Tristouse Ballerinette..

 

«Oraison funèbre », Revue SIC, numéro d'hommage de Guillaume Apollinaire, n" 37, 38, 39, janvier et 15 février 1919 [reprint Jean-Michel Place, 1980]


Hommage de Philippe Soupault

 

Depuis quarante ans, depuis qu'il est mort, la gloire de Guillaume Apollinaire, gloire qu'il avait tant souhaitée, exalte mais déforme son souvenir. Ses œuvres complètes (ou presque), ses papiers intimes, de nombreuses études consacrées à son œuvre et à son influence ont été publiés. Il est devenu un «grand poète ». Ceux qui l'ont connu s'étonnent que l'on ait, en quelque sorte, élevé une statue à celui qui fut le contraire d'une statue. Guillaume Apollinaire, en effet, était un homme dont il était difficile de préciser les contours. On peut même se demander s'il connaissait lui-même ses véritables dimensions. Lorsqu'on le regardait, lorsqu'on parlait avec lui, on se demandait toujours à qui l'on avait affaire et réciproquement. Il avait un sourire «complice ». Il semblait du moins facile de connaître ses goûts : il était gourmand, amoureux de l'amour physique, épris de littérature, (bonne ou mauvaise, ancienne ou moderne), de bonne peinture, aimant les bibelots, les objets baroques, les anecdotes, les potins, les livres rares, surtout s'ils étaient licencieux. Mais il était plus difficile, pour moi du moins, de savoir ce qu'il voulait et où il désirait aller. Il était à la fois audacieux et craintif, conformiste, avide de louanges officielles et mystificateur, pédant et ironique, curieux et indolent, irritable et indifférent. Il se montrait d'une tolérance, d'une indulgence qui, pour le jeune garçon de dix-sept ans que j'étais quand je l'ai connu, paraissait coupable. Il aimait fréquenter des personnes étranges, c'est le moins qu'on puisse dire, et qui sentaient soit le moisi, soit la pourriture. Il est peut-être encore trop tôt pour que je cite des noms. Mais il faut signaler que cette « facilité » de Guillaume Apollinaire lui joua de vilains tours. Il aurait voulu être populaire et rien ne le contrariait davantage qu'une calomnie ou une médisance. Pourtant il ne craignait pas, au contraire, d'étonner, de choquer et même parfois, mais plus rarement, de faire scandale. [...]


On oublie qu'il fut d'abord un poète audacieux, le plus audacieux de son  temps et ensuite que c'est à lui que tous les peintres célèbres de notre époque doivent leur renommée. À cause des publications regrettables de poésies découvertes dans l'armoire à linge de celles qui furent pendant un certain temps l'objet de son admiration et peut-être de son amour, un grand nombre de nos contemporains s'imaginent que Guillaume Apollinaire fut un poète élégiaque, facile et abondant. Quand il s'agissait de poésie, surtout de la sienne, et non d'amour, Apollinaire se montrait très scrupuleux, scrupuleux jusqu'à l'hésitation. Beaucoup de ses poèmes, même parmi ceux qui pouvaient être considérés comme ses meilleurs, furent jetés dans sa corbeille à papiers. Mais, comme il aimait les expériences, il s'efforçait de retrouver un peu plus tard le même ton et le même langage. Et il s'ingéniait à reconnaître chez les autres poètes un même souci de ne pas accepter de retourner sur leurs pas...

Il se flattait d'être un poète et un prophète. Il adoptait volontiers quand il écrivait plus souvent que quand il parlait le ton de celui qui prédit l'avenir. Il n'avait pas tellement tort. Pour ceux qui l'ont écouté, à la fin de sa vie, quand il était plus sûr de lui-même, il paraissait toujours en avance d'un quart de siècle sur ses amis et connaissances.

 

Profils perdus [1963], Paris, Gallimard, « Folio »,1999