Présentation

 

 

 

2011, déjà le soixantième anniversaire de la disparition de René Guy Cadou.

Les manifestations qui se sont tenues à Nantes ce printemps ont témoigné encore de cette permanence solaire de la voix du poète.

J’ai passé mon enfance à Ornans, cité à l’époque de 3000 habitants, construite sur le cours d’une rivière à truites, froide et sauvage, au fond d’une vallée encaissée, surplombée de collines rocheuses. Je revois les vieilles maisons sur la Loue, avec à proximité de la maison d'école, la demeure du peintre Gustave Courbet. Celui que le gouvernement issu de l'écrasement de la Commune de Paris avait assigné à résidence et condamné à peindre pour l'Etat, pour avoir osé faire abattre la couronne Vendôme, symbole des tueries napoléoniennes.

Mon père était un homme de la nature, pêcheur et chasseur; il m’emmenait les soirées de septembre, à l’heure précise du crépuscule, nous attendions le passage des bécasses.  Ici c'était la course souple d’un lièvre au fond d’un chemin creux. J’ai connu les matins d’automne et de brouillard sur le chemin de l’école.  J’ai vécu dans cette ambiance de préau d’école sous les marronniers et d’instituteurs en blouse grise, de scènes de chasse et d’enfance heureuse dans une nature somptueuse.  Sans doute étais-je prédisposé à recevoir la parole de ce barde venu des pays du grand ouest.

(Ornans, les vieilles maisons sur la Loue, photo Muriel Pill)

Puis à Besançon en 1967, cité chargée d’histoire au pied des grandes forêts de sapin du haut Doubs, ce fut sur les bancs d’un antique collège, des lycéens de terminale se passionnaient de poésie, du moins pour celle que les manuels scolaires voulaient bien en délivrer. Un poète de notre région, Roland Bouhéret, sans doute irrité par notre adulation d’Eluard ou d’Aragon, vint un jour nous lire les textes de René. Cette voix fraternelle d’un jeune homme disparu à l’âge de 30 ans, s’est imposée à nous, « aveuglante comme une poignée de sel gris ».

Je n’ai cessé de le chanter depuis.

Les premières musiques que j’ai composé sur les textes de René, c’était durant ma classe de terminale. A l'époque j’avais enregistré une cassette, nous étions tout au début de l’ère des cassettes, que j’avais envoyé à Hélène Cadou, alors bibliothécaire à Orléans. Elle m’avait répondu de sa belle écriture, pleins et déliés, au stylo à bille vert : étais-ce la continuité du règne végétal ? Puis suivront au long des années des rencontres si belles, si lumineuses avec celle qui transmettait l’héritage de René. Je me souviens en 1980 sa venue dans mon lycée parisien, où elle avait enthousiasmé les jeunes gens d’une classe de terminale littéraire.

Cadou écrivit entre 1945 et mars 1951, une œuvre lyrique de premier plan et se plaça d’emblée à l’écart de la littérature officielle, celle qui se faisait  « aux deux magots ou bien aux Lipp ». Il appartient à cette tradition littéraire d’enseignants-écrivains, celle d’Alain Fournier. Le soir après la classe l’instituteur raccrochait sa  blouse grise, et montait dans la petite chambre de la maison d’école, dont la fenêtre donne sur la « grande ruée des terres ». Là le poète, comme à la proue du navire, nouait les fils précieux de sa poésie. Une voix qui finit par s’imposer aujourd’hui, mais aussi un ami dont la parole est toujours là, dans toutes les épreuves, les joies, les ferveurs qu’un homme rencontre dans sa propre vie. Une main fraternelle toujours là à se poser sur la vôtre.

R.D.

Un étang dans la région de Lons le Saunier-Jura (photo RD)

 

 

 

"Nous allons enlacés par les brumes d'automne

Au fond des rues éteintes où tourne le poignard

Et jusqu'aux étangs noirs où ne viendra personne

O mort pressons le pas le ciel est en retard..." (Alphabet de la mort)