Numéros 1 à 5

CMO 1 (Avril 1998)

 


 

Pourquoi les Cahiers du mouvement ouvrier ont-ils commencé à paraître en 1998, par Jean Jacques Marie

 

 

Dans sa préface au Livre noir du communisme, Stéphane Courtois écrit : « Aujourd’hui encore, le travail de deuil de l’idée de révolution telle qu’elle fut envisagée aux XIXe et XXe siècles est loin d’être achevé. »

Ces lignes ont le mérite de la clarté. Au nom de l’offensive contre le « communisme », c’est d’une attaque contre le mouvement ouvrier tout entier qu’il s’agit ; tous les courants qui se sont retrouvés dans la Première Internationale, quelles que soient leurs divergences, ont en commun une idée : le mouvement ouvrier a comme objectif l’émancipation de la classe ouvrière, qui passe par l’abolition du salariat et du patronat, c’est-à-dire du système capitaliste, et c’est à cette fin qu’il se constitue en force distincte et indépendante de l’État, de ses institutions et de tous les partis politiques bourgeois.

Les divergences sur les moyens, les formes d’organisation, la tactique, la stratégie peuvent être très grandes et engendrer des divisions profondes, mais chaque courant du mouvement ouvrier se forme alors et se définit ouvertement et publiquement par rapport à cette fin. C’est ainsi que, lorsque se constitue à Saint-Etienne, en 1881, le courant réformiste dit « possibiliste », le document constitutif de ce courant, considéré comme le courant le plus modéré du socialisme en France, place délibérément ce dernier entièrement dans le cadre de l’héritage de la Première Internationale, c’est-à-dire à l’intérieur de la tradition constitutive du mouvement ouvrier :

« Considérant que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes…

* que l’assujettissement du travailleur au détenteur du capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle

* que, pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ;

* que l’émancipation des travailleurs n’est pas un problème simplement local ou national, qu’au contraire ce problème intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique.

Pour ces raisons, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire français déclare

que le but final qu’il poursuit est l’émancipation complète de tous les êtres humains sans distinction de sexe, de race et de nationalité ;
que cette émancipation ne sera en bonne voie de réalisation que lorsque, par la socialisation des moyens de produire, on s’acheminera vers une société communiste dans laquelle « chacun donnant selon ses forces, recevra selon ses besoins » :
que pour marcher dans cette voie il est nécessaire de maintenir, par le fait historique de la distinction des classes, un parti politique distinct en face des diverses nuances des partis politiques bourgeois ;
que cette émancipation ne peut sortir que de l’action révolutionnaire et qu’il y a lieu de poursuivre comme moyen la conquête des pouvoirs publics dans la commune, le département et l’État… »
Quel que soit le jugement que chacun peut porter sur l’activité ultérieure des « possibilistes », tel est en tout cas leur acte de naissance public.

Le secrétaire de la fédération des Bourses du travail, Fernand Pelloutier, qui représente un autre courant, très différent, du mouvement ouvrier (l’anarcho-syndicalisme), écrit en 1892 :

« Les luttes engagées depuis si longtemps entre la collectivité populaire et l’oligarchie capitaliste ne sont et ne pouvaient pas être autre chose que des escarmouches précédant la grande bataille où s’engloutira le vieux monde. »

Il évoque l’avenir à préparer :

« Sur les ruines de la classe bourgeoise, jouisseuse et repue, s’élèvera ce quatrième état sans le travail duquel rien de ce qui est ne peut exister. »

Lorsque, la même année, il soumet au congrès régional ouvrier de l’Ouest, réuni à Tours, une résolution sur la grève générale à préparer, son texte souligne parmi ses considérants :

« La formidable organisation sociale dont dispose la classe dirigeante rend impuissantes et vaines les tentatives amiables d’émancipation faites depuis un demi-siècle par la démocratie socialiste. Il existe entre le capital et le salariat une opposition d’intérêts que la législation actuelle prétendue libérale n’a pu ou voulu détruire.

Le parti socialiste a acquis la certitude que seule une révolution pourra lui donner la liberté économique et le bien-être matériel conformes aux principes les plus élémentaires du droit naturel. »

Si, pour Pelloutier, le moyen d’y parvenir est la grève générale et pour les « possibilistes » — ou « broussistes », comme on les appelle, du nom de leur dirigeant Paul Brousse — l’action politique quotidienne, les uns et les autres définissent leur action par rapport à une fin similaire et les uns et les autres la situent dans un cadre international. Pelloutier le soulignera en consacrant une partie importante de la fin de sa vie à publier à cette fin un journal intitulé L’Ouvrier des deux Mondes.

La IIème Internationale a repris cette tradition jusqu’à son effondrement devant la guerre mondiale en 1914 ; l’Internationale communiste, ou Ille internationale, l’a perpétuée à son tour jusqu’à sa destruction intérieure par le stalinisme et son effondrement devant le nazisme en 1933. La IVe Internationale, proclamée en 1938, a, à son tour, réaffirmé la continuité de cette même tradition fondatrice du mouvement ouvrier ; elle a été soumise à une persécution — dont la plus importante a été la liquidation physique des « bolcheviks-léninistes » ou « trotskystes » russes, effectuée en 1937-1938 dans les camps de concentration de Vorkouta, Magadan et autres — et à des pressions fantastiques.

Aujourd’hui, c’est toute cette tradition du mouvement ouvrier, les fondements mêmes sur lesquels il s’est édifié au milieu du siècle passé, sa réalité organique qu’une offensive sans précédent tente, sous le masque de l’histoire, de dénaturer et dont elle vise à interrompre la transmission.

Dans son « Journal en public » de La Quinzaine (1er-15 décembre 1997), Maurice Nadeau le remarquait à sa manière en disant de deux coauteurs du Livre noir, Jean-Louis Panné et Stéphane Courtois :

« Ces historiens et universitaires, coauteurs de ce Livre noir du communisme, viennent de commettre une escroquerie (…). L’escroquerie consiste en ce que ce collectif d’auteurs appelle « communisme » ce qui en est précisément le contraire (…). Ce qui m’étonne, c’est que ce qui me semblait clair il y a soixante ans : que Staline, dix ans après la mort de Lénine, trois ans après l’exclusion et l’envoi en exil de Trotsky, Staline, avec qui la contre-révolution s’installe, soit tenu par des « historiens » et des « universitaires » d’aujourd’hui pour un « communiste » et ce qu’il incarne pour le « communisme ». Où donc ont-ils fait leurs classes, ces « historiens » ? Pour quelques-uns, tiens, pardi ! chez Staline, précisément. » Ou chez tel de ses voisins.

Dans sa tentative de détruire tous les courants indépendants du mouvement ouvrier et, au premier chef la IVe Internationale, Staline avait tenté de remodeler et de détruire l’histoire même du mouvement ouvrier : il l’avait lui-même souligné en adressant une lettre à la rédaction de la revue historique Proletarskaia Revolioutsia, publiée dans le numéro de juin 1931 de cette revue, où il définissait les règles de la nouvelle histoire stalinienne : contre le trotskysme et contre l’héritage de Rosa Luxembourg, dans lesquels il incluait tout courant ou militant qui ne cédait pas à son diktat.

Au même moment, il donnait la dimension pratique de cette révision de l’histoire, imposant à la direction du Parti communiste allemand de concentrer toute son énergie non pas à combattre le nazisme, mais la social-démocratie, considérée comme l’ennemi principal, voire, dans certains cas, unique. Un texte reproduit dans ce numéro contient une formule plus qu’éclairante à ce sujet : il ne faut pas, affirme une directive de l’Internationale communiste à la direction du PC allemand, que l’arbre du nazisme cache la forêt de la social-démocratie.

Aujourd’hui, la tentative de destruction de la mémoire du mouvement ouvrier est reprise et développée, sous d’autres auspices, par des disciples de Staline ou par des convertis directs à la défense du capital. Les privatiseurs-destructeurs de l’économie russe de Moscou, Pétersbourg, Vladivostok et ailleurs sont la plupart du temps d’anciens nomenklaturistes reconvertis au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale.

Que le même phénomène se produise dans le domaine de l’histoire n’a rien d’étonnant. Les « sciences humaines » sont, moins que toute autre forme de connaissance et d’expression, indépendantes des relations sociales. C’est même un des secteurs où la commande sociale est exécutée avec la plus grande facilité.

Dans 1984, George Orwell insistait sur l’importance, pour un système totalitaire, du contrôle et donc de la déformation de l’histoire, qui débouche sur sa destruction. Sans doute, dans ce cas, l’imagination du romancier George Orwell se nourrissait-elle des souvenirs du militant ouvrier George Orwell engagé dans les milices du POUM pendant la révolution espagnole.

La défense du mouvement ouvrier, c’est aussi et en grande partie la préservation de sa mémoire, de son passé, de son histoire réelle, de plus en plus obscurcie. C’est à cette tâche que se consacrera cette revue.

 


Du bon usage des archives, par Jean Jacques Marie

 

Comment les archives révèlent ce qu’on leur demande

« Archives secrètes de Moscou », « Révélations », « La vérité dévoilée par les archives », on n’en finirait pas d’énumérer le flot des annonces tapageuses qui révisent l’Histoire et servent, en passant, à débusquer un certain nombre « d’agents », notion flexible à souhait où l’on mêle agents de renseignements, agents d’influence, agents politiques, agents provocateurs, etc.
Après les Aveux des archives de Prague, de Bartosek, et avant le pavé du Livre noir du communisme (qui utilise d’ailleurs fort peu d’archives, vu l’incompétence linguistique de la majorité de ses auteurs, et d’abord de son maître d’œuvre), Historia, de novembre-décembre 1997, annonce « Les révélations des archives soviétiques ».

L’édition française du Lénine de Volkogonov (amputée de moitié par rapport à l’original) est sous-titrée « Le vrai Lénine d’après les archives secrètes soviétiques ».
« Les archives tchécoslovaques éclairent impitoyablement les événements de Prague », annonce Historia. Les interrogations sur le respect de certaines exigences minimales et sur les manipulations multiples auxquelles les archives sont soumises ou qu’elles permettent sont écartées par la sanctification de l’archive ou par des questions du genre : « Qui a peur des archives de Moscou ? » (couverture du Point).

Des archives à manier avec des pincettes

Soulignons d’abord que les archives des organismes dirigeants de multiples partis (et pas seulement staliniens), surtout celles des commissions de contrôle, de conflits ou de conciliation, sont riches en documents parsemés d’insinuations malveillantes, de détails douteux, d’affirmations gratuites, voire de calomnies. Il est plus commode d’exclure un gêneur pour affaire de mœurs, malversations financières — réelles, provoquées, grossies ou, le plus souvent, inventées — ou lien avec la police, que pour désaccord politique.

Salir l’exclu, c’est le meilleur moyen de le disqualifier et de l’isoler. Lorsque le PCF exclut André Marty, Jacques Duclos le traita de « policier ». Lorsqu’en mai 1950, le secrétariat du comité central du PCUS limogea de l’Université de Moscou Prezent, l’adjoint du biologiste charlatan Trofime Lyssenko, qui faisait pousser du blé ramifié dans les colonnes de la Pravda, mais pas dans les champs, il retint contre lui huit griefs, dont l’accusation de débaucher ses étudiantes… et l’appartenance à un (mythique) groupe terroriste trotskyste à Odessa, en 1938 (1).
La seule vraie raison de son limogeage — le fait d’être juif, alors que Staline prépare sa campagne antisémite — est précisément la seule qui ne soit pas mentionnée.

Enfin, le recours à la calomnie (en particulier l’accusation de vol dans la caisse) est un procédé « politique » largement répandu. Que dire des rapports d’indicateurs, de provocateurs et de mouchards où l’incompréhension voisine avec le souci de plaire à ses supérieurs et de se pousser du col ? Que peut-on enfin tirer d’aveux extorqués et dictés ? Tout comme les juges ecclésiastiques obtenaient jadis des « sorcières » condamnées au bûcher de minutieuses descriptions de leurs rapports sexuels avec le démon, les inquisiteurs staliniens ont arraché aux accusés les aveux les plus extravagants, et leur pression perdurait au-delà de l’interrogatoire et du procès lui-même, car elle s’exerçait dans une situation et un climat politiques dont l’oubli conduit à travestir la vérité.

A-t-on le droit d’utiliser la plus petite parcelle de ces « aveux » et des documents rédigés sous cette pression ? Le cadre des réhabilitations effectuées après la mort de Staline était impérativement tracé : le réhabilité pouvait mettre en cause les individus X ou Y, telle méthode ou telle « bavure », mais pas le système dans le cadre duquel les aveux avaient été arrachés. C’est la situation dans laquelle se sont trouvés des dizaines de milliers de condamnés, comme London en 19541955. Utiliser ce qu’ils ont alors dit ou écrit dans ces limites très contraignantes est abusif. Leur reprocher d’avoir joué le jeu, c’est exhiber un héroïsme rétrospectif à bon marché. Certes, il faut « refuser de vivre dans le mensonge », dira Soljenitsyne. Pas si facile, même pour lui, nous le verrons.

Des révélations de pacotille

Dans Historia, Françoise Thom, qui a conquis des galons de soviétologue en présentant la glasnost et la perestroïka comme une opération du KGB (2), consacre un article à Nicolas Iejov, le chef du NKVD de la fin septembre 1936 à décembre 1938. Sa seule « révélation » palpitante (Nicolas Iejov était… « bisexuel » !) provient des aveux extorqués à Iejov par Beria, dont les services aimaient exiger de leurs victimes (surtout des anciens dignitaires) l’aveu de leur « pédérastie ».

En octobre 1951, Staline fit arrêter plusieurs dirigeants juifs de la Sécurité d’État, dont l’un d’eux, Lev Schwarzman, fut invité à avouer, outre sa participation au complot juif pour s’emparer de la Sécurité, ses relations pédérastiques avec son propre fils, l’ambassadeur d’Angleterre et l’ancien dirigeant de la Sécurité d’État, Victor Abakoumov, donc lui aussi pédéraste ! Utiliser ces « aveux » arrachés par les bourreaux à leurs patients, anciens bourreaux eux-mêmes et qui connaissaient la musique pour en avoir joué, n’est-ce pas donner implicitement raison au procureur des procès de Moscou, Vychinski, pour qui « l’aveu est la reine des preuves » et cautionner les autres délires policiers staliniens ? Françoise Thom publie aussi un article sur « Beria, alter ego de Staline ? », illustré par une photo dont la légende affirme : « Il voulait prendre la place de Staline. »
Révélation aussi stupide qu’imaginaire, qui ne s’appuie sur aucun document. L’évocation des archives peut donc servir à tout, même, voire surtout, quand elles n’existent pas.

Les archives utilisées comme feuilles de vigne

Le phénomène n’est pas nouveau. Le livre du Tchèque Karel Kaplan, publié en 1978 sous le titre Dans les archives du comité central, et sous-titré « 30 ans de secrets du Bloc soviétique », en donnait déjà une excellente illustration. Secrétaire de la commission des réhabilitations, Kaplan avait eu accès à de nombreuses archives, dont il avait extrait des renseignements précis et précieux, mais subordonnés à la thèse politique centrale de son ouvrage : « Staline prévoyait à brève échéance l’occupation de toute l’Europe » (p. 101). « Pour mener à bien l’opération militaire contre l’Europe, le bloc soviétique devait former une entité aussi monolithique que possible (…). Les procès des années 1951-1952 incarnent en quelque sorte l’inféodation absolue de la Tchécoslovaquie à Moscou en vue de l’occupation militaire de toute l’Europe »(p. 168). Sous le sous-titre « Staline se préparait à envahir l’Europe de l’Ouest », Kaplan évoque une conférence de janvier 1951 au Kremlin, avec Staline, Molotov (pourtant en disgrâce depuis 1949 !), « qui dirigeait la séance (…), entourés d’une brochette de maréchaux et de généraux de l’Armée rouge ». Staline « développa l’idée de l’occupation militaire de toute l’Europe » et expliqua : « Aucune armée européenne n’est capable de s’opposer sérieusement à l’armée soviétique et il est même à prévoir qu’il n’y aura pas de résistance du tout. La force militaire actuelle des USA n’est pas très grande. Le camp soviétique possède donc temporairement une nette supériorité dans ce domaine. Elle n’est cependant que provisoire, pendant quelque trois à quatre ans (…). Seule une mobilisation totale de nos ressources nous permettra de saisir cette unique occasion d’étendre le socialisme sur l’Europe tout entière. » Le lendemain, l’état-major soviétique fixa avec chaque délégation « le nombre, la nature et l’affectation de leurs unités respectives à engager sur le théâtre des opérations militaires » (pp. 165-166).

Kaplan dit tenir ce récit oral du ministre de la Défense tchèque de l’époque, Cepicka, qui, à sa demande, aurait rédigé pour le Premier secrétaire un texte écrit que Kaplan ne cite pas. Les résumés ou citations d’archives qui entourent cette révélation douteuse visent à la valider, comme les étais placés aux murs vacillants d’une vieille maison.

Cette pratique est florissante. Volkogonov mêle ainsi, pour démontrer la malfaisance de Lénine et du bolchevisme, un trafic de documents, que l’historien britannique Ronald Hingsley qualifie de « maraudage dans les archives », et l’utilisation frauduleuse de l’absence de documents ! Ainsi, abordant le « grand secret » de Lénine et l’argent allemand en 1917, Volkogonov fait du manque de documents d’archives un argument décisif. Son développement, réduit à quatre lignes dans l’édition française, est plus disert dans le texte russe : « De nombreuses actions du cercle secret des bolcheviks ont été réalisées sur une base verbale, orale. Après la révolution d’Octobre, de nombreux, de très nombreux documents ont été détruits, d’autant plus que Lénine savait garder les secrets. Lénine avait comme passion solide, permanente, l’amour des secrets, des liens conspiratifs clandestins, des opérations secrètes. Le guide de la révolution russe était un grand-prêtre inégalable des secrets : historiques, politiques, moraux, de parti, révolutionnaires, diplomatiques, militaires, financiers, etc. » (tome I, pp. 200-201).

Bref, l’inexistence de documents révèle… que Lénine avait quelque chose à cacher. Comme, à Stockholm, l’ancien révolutionnaire Parvus, devenu agent, affairiste, viveur et flambeur, a demandé aux Allemands pour préparer la révolution en Russie de l’argent qu’il a dépensé à sa convenance et que Soljenitsyne, « le grand romancier », a, dans son Lénine à Zurich, imaginé une rencontre entre Parvus et Lénine, Volkogonov en conclut que les Allemands finançaient bien les bolcheviks.

Soljenitsyne a donné un brillant exemple de la méthode dès 1974 dans L’Archipel du Goulag, où il évoque une conversation de trois heures entre le « Juif de Turquie » Frenkel et Staline « autour de 1929 ». Certes, « le sténogramme de cette conversation ne sera jamais rendu public, il n’a purement et simplement jamais existé, mais, ajoute Soljenitsyne, il est clair (!) que Frenkel déploie devant le Père des Peuples les perspectives éblouissantes de la construction du socialisme grâce au labeur des détenus ». Soljenitsyne détaille les propositions que Frenkel « esquisse à touches hardies sur une carte de l’Union au rythme des bouffées que son interlocuteur tire de sa pipe. C’est Frenkel, et non un autre, et de toute évidence (!) précisément en cette occasion, qui propose le système universel d’enregistrement au camp par groupes A-B-C-D (…). C’est Frenkel, et personne d’autre, et précisément au cours de cet entretien, qui propose de renoncer au système réactionnaire qui consiste à nourrir les détenus sur une base égale (…). C’est encore lui qui propose les crédits (…). C’est vraisemblablement en cette occasion qu’est choisi le premier camp d’expérimentation, le grandiose Bielomorstror » (tome II, p. 62).
Soljenitsyne reconstitue donc le contenu d’une conversation sans date, sans témoin ni procès-verbal. Du grand art ! Un détail néammoins : Frenkel n’apparaît jamais dans le registre nominal des visiteurs reçus dans le bureau de Staline, du 9 décembre 1927 à sa mort en mars 1953 (3). Pour être belle, la rencontre entre le Juif de Turquie et l’homme à la pipe n’en est pas moins imaginaire. L’authenticité de nombre des témoignages cités par Soljenitsyne sur le Goulag ne saurait transformer en fait cette affabulation (et bien d’autres, qu’il a concoctées à la grande admiration des Nouveaux « Philosophes » d’hier et des « Historiens » du communisme d’aujourd’hui).

Des « révélations » fantômes, de vieux ragots

Les « révélations » consistent souvent non à verser du vin nouveau dans de vieilles outres, mais du vieux vin dans des outres rapiécées.
Ainsi, dans Historia, Yves Santamaria, l’un des onze auteurs du Livre noir du communisme, reproduit les litanies sur l’or allemand déversé sur les bolcheviks, réfutées jadis par Boris Souvarine (4) et que les archives présidentielles russes ne confirment pas : « Le gouvernement du Kaiser n’a pas lésiné sur l’appui qu’il a consenti à ces marxistes russes (…). Jusqu’à leur défaite, les Allemands soutiendront — militairement et financièrement — le nouveau régime » (p. 48).
Nicolas Werth répète la vieille antienne sur les camps de concentration prétendument fondés par Trotsky le 8 août 1918, alors que tout le monde à l’époque nommait ainsi les « camps d’internement » où , en période de guerre, on entassait ses adversaires faits prisonniers. Ces camps n’ont, et Werth le sait, d’autre rapport que le nom avec les camps de travail forcé et d’extermination fondés par Hitler et avec le Goulag de Staline, instrument de répression politique et de travail forcé de masse, même si, en période de famine généralisée, les conditions de survie pouvaient y être effroyables.

Les archives : une arme politique

Les documents d’archives, même non dénaturés, peuvent être utilisés comme simple arme politique. En juin 1957, sept des onze membres du présidium du comité central (l’ex-bureau politique) du PCUS, dont Malenkov, Molotov et Kaganovitch, tentent d’évincer Khrouchtchev. Ce dernier réunit le comité central, qui condamne le « groupe antiparti ». Leur principal accusateur, le maréchal Joukov, bombarda les sept d’extraits d’archives parfaitement authentiques :
« J’ai en main une documentation authentique dont je réponds de chaque mot ; sur ces documents figurent les signatures originales de ces camarades. Des documents qui se trouvent dans les archives du Collège militaire de la Cour suprême, dans les archives du comité central, il découle que, du 27 févier 1937 au 12 novembre 1938, le NKVD a reçu l’accord de Staline, Molotov et Kaganovitch pour que le collège militaire de la Cour suprême condamne à la peine suprême —la fusillade — 38 679 personnes. »

Dans la seule journée du 12 novembre 1938, dit-il, Staline et Molotov ont sanctionné l’exécution de 3 167 personnes ; le 21 novembre, les mêmes et Kaganovitch celle de 292 personnes, dont 45 anciens membres du comité central. Il cite des notes de Kaganovitch envoyant à la mort ses collaborateurs du commissariat du peuple aux Transports. Il ajoute : « Sur Malenkov (…), j’ai des documents (…), des lettres de lui proposant d’arrêter des gens », plus 58 volumes de retranscription d’écoutes téléphoniques de dignitaires du régime conservés dans le coffre-fort de Malenkov, et commente : « Si le peuple savait que du sang d’innocents coule aux bouts de leurs doigts, il ne les accueillerait pas par des applaudissements, mais par des pierres. » Passion de la vérité ? Certes… Mais Joukov, chassé du comité central et de Moscou en 1946, avait aussi une revanche à prendre sur l’entourage de Staline. Savourant sa vengeance, il conclut imprudemment : « D’autres camarades, d’anciens membres du bureau politique, sont eux aussi coupables. Je suppose que vous savez, camarades, de qui il est question, mais vous savez que ces camarades, par leur travail honnête, leur franchise, ont mérité que le comité central de notre parti, tout notre parti leur fassent confiance » (5). Cinq mois plus, tard Khrouchtchev limogeait pour « bonapartisme » imaginaire cet impudent et imprudent maréchal, qui utilisait les archives de façon si meurtrière…

La méthode est banale. En décembre 1990, Les Nouvelles du comité central du PCUS publient sept pages de documents titrés « Soljenitsyne demande conseil au comité central ».

Au lendemain d’une réunion où Khrouchtchev a malmené plusieurs écrivains soviétiques, son assistant Lebedev lui résume par lettre un coup de téléphone de Soljenitsyne, qui déclare : « Je suis profondément ému par le discours de Nikita Serguievitch Khrouchtchev et je lui exprime ma profonde gratitude pour l’attitude exceptionnellement bonne qu’il a vis-à-vis de nous, les écrivains, et vis-à-vis de moi personnellement, et pour la haute appréciation qu’il donne de mon modeste travail. »

Il s’affirme prêt à retirer du répertoire sa pièce de théâtre sur le Goulag, qui suscite discussion. Lebedev conclut : « Soljenitsyne m’a demandé (…) de vous transmettre son salut le plus cordial et ses meilleurs souhaits. Il veut une fois encore vous assurer qu’il a bien compris votre souci paternel concernant le développement de notre littérature et de notre art soviétiques et il s’efforcera d’être digne de la haute dénomination d’écrivain soviétique »(ce « souci paternel » exigerait sans doute le point d’ironie réclamé par Alphonse Allais !).

Puis une lettre de cinq grands intellectuels soviétiques demande en 1965 à la direction du PCUS d’attribuer un appartement moscovite à Soljenitsyne, gêné par le bruit à Riazan. Bref, Soljenitsyne apparaît comme un courtisan. Le pouvoir eltsinien a repris le procédé : en 1995, lorsque la télévision gouvernementale a supprimé l’émission hebdomadaire de Soljenitsyne, la revue d’archives présidentielles, Istotchnik (n° 3, 1995), a publié un billet chaleureux de Soljenitsyne à Cholokhov, daté de 1962, affirmant : « J’apprécie hautement l’auteur du Don paisible. » Or Soljenitsyne affichera ensuite un mépris de fer pour Cholokhov, auquel il déniera la paternité du Don paisible, volé, selon lui, par Cholokhov à son véritable auteur ! Ce parangon de morale apparaît ici en demi-teinte…

Révélations imaginaires et révisionnisme

On objectera qu’il s’agit là de manœuvres politiciennes et que l’utilisation des archives par les historiens relève d’une démarche scientifique et non politique. Vite dit. Les archives (ou leur évocation) servent en fait souvent de feuille de vigne à des thèses préétablies. Ainsi, près de 10 des 120 pages d’Historia sont consacrées à Katyn, en Biélorussie, où le NKVD, au printemps 1940, abattit 4 143 officiers polonais, puis près de 6 000 autres à Kozielsk, Ostarkhov et Starobielsk. Annette Wieviorka y écrit que la « question de Katyn est peut-être la plus honteuse de la guerre » (p. 106). Plus honteuse que Baby Iar, où les nazis et la police ukrainienne massacrèrent près de 100 000 Juifs ? Plus honteuse que la liquidation des Juifs lituaniens par la police lituanienne et les nazis ? C’est que Katyn sert à mettre en cause, au-delà du NKVD, de Staline et de Beria, l’URSS elle-même en tant que système social.
Ces pages ont donc une fin idéologique, tout comme le dénigrement insidieux auquel a été soumis l’an passé le Livre noir sur les crimes nazis en URSS, où les Juifs soviétiques, loin de voir dans la guerre un affrontement entre deux totalitarismes, révèlent un réel patriotisme soviétique. La photographie ornant l’article d’Annette Wieviorka porte la légende : « Les accusés à Nuremberg ne manquent pas de manifester leur surprise devant l’habileté des Soviétiques à réécrire l’histoire de la guerre. » Les accusés, c’est-à-dire les chefs nazis, représenteraient-ils donc, sur ce point, la vérité face au mensonge ?

Les archives, couverture d’un choix sélectif et orienté

On a là l’exemple typique d’un choix orienté. Personne ne s’est, en soixante-quinze ans, penché sur une énigme tragique voisine : le 25 avril 1920, Pilsudski, le chef de la Pologne, envahit l’Ukraine, prend Kiev, que, face à la réaction de l’Armée rouge et de la population, il doit évacuer le 12 juin, en faisant sauter l’église Saint Vladimir, la gare, le château d’eau, l’usine électrique.

Dans sa contre-offensive, l’Armée rouge franchit la frontière polonaise, échoue devant Varsovie à la mi-août et reflue de près de 400 kilomètres. Pendant sa retraite, 40 000 soldats rouges sont capturés et entassés dans des camps de concentration, dont celui de Sztalkowo.
Presque aucun d’entre eux ne réapparut jamais. Auraient-ils choisi la liberté ?
Non pas. Officiellement, plus de 6 000 soldats rouges — selon certains, plus de 8 000 — sont enterrés à Sztalkowo. D’après les autorités polonaises, la quasi-totalité de ces 40 000 disparus seraient morts du choléra. Des milliers de détenus avaient pourtant été mis gratuitement à la disposition des fermiers et entrepreneurs polonais de la région.

Or une note de la deuxième section de l’état-major polonais en date du 4 mai 1921 (n° 2015/C) ordonne à la direction du camp de Sztalkowo de « rapatrier immédiatement dans le camp les prisonniers de guerre russes bolcheviks, occupés à des travaux agricoles en dehors du camp, dans des entreprises privées, dans des établissements d’Etat (…). Les brigades de travail de prisonniers pour lesquelles sont donnés des ordres spéciaux de liquidation ne sont pas concernées par cet ordre de retour »(6).

L’état-major s’inquiétait de la propagande bolchevique développée par ces prisonniers, pourtant soumis au préalable à une inquisition : « Es-tu pour Trotsky et Lénine ? » La réponse « pour Trotsky » valait 50 coups de fouet, « pour Lénine » 25.

Les disparus de Sztalkowo et d’ailleurs n’intéressent personne.

Des camps de concentration dans la Pologne catholique et (très peu) démocratique ; des soldats-paysans faisant de la propagande bolchevique, fi donc !
Ces 40 000 prisonniers disparus après la victoire de la civilisation occidentale sur le bolchevisme, sous la direction du général Weygand, n’illustrent pas la perversité intrinsèque du communisme. Qu’ils dorment en paix.

Les archives elles-mêmes ne sont pas neutres

L’intérêt des archives est donc subordonné à la décision préalable de l’historien : que veut-il montrer ou démontrer ?

Dès lors, que cherche-t-il ? Comment exploite-t-il ce qu’il trouve ? Croire que « l’historien du communisme » arrive sans préjugés dans les archives et que ce serait la découverte (due au hasard ?) des documents qui orienterait d’elle-même ses conclusions est bien naïf. On peut lui appliquer la phrase du Dieu de Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé ! » Et puis les archives sont elles-mêmes composées, leur élaboration est un élément de la fabrication de l’histoire. Il ne s’agit pas simplement de la distinction nécessaire entre un document authentique et un faux (7), mais de la nature même des documents authentiques, de la décision qui a présidé à leur conservation et à leur classement, à leur sélection ou à la disparition de certains d’entre eux, de leur choix par l’historien, de la connaissance par ce dernier de la langue dans laquelle les documents sont rédigés, de leur interprétation, de leur utilisation

Ainsi, en décembre 1979, Molotov a confié aux archives de l’Institut du marxisme léninisme soixante-dix-sept lettres et notes de Staline à lui adressées, dont la grande majorité couvrent les années 1925-1930, et une douzaine seulement les années 1931-1936. Or la correspondance de Staline avec lui n’a pu s’interrompre en 1936. Molotov a donc fait un tri. L’utilisation des lettres déposées (fort intéressantes) est limitée par notre ignorance des raisons de ce probable tri effectué par un homme qui a déclaré : « Il y aura un musée Staline à Moscou (…). Le rôle joué par Staline est immense. Je suis sûr que son nom se relèvera et occupera dans l’histoire un rang glorieux » (8) et qui peut donc avoir éliminé ce qui gênerait cette perspective.

C’est évidemment une banalité que d’évoquer le nettoyage des archives et le document disparu. Il faut néanmoins y insister. Au plénum du comité central de juin 1937 du Parti bolchevique, Staline a fait voter (à l’unanimité, bien entendu), une résolution officialisant l’usage de la torture contre les (prétendus) ennemis du peuple. Ce texte est introuvable. Un télégramme chiffré de Staline du 10 janvier 1939 y fait allusion, mais ce télégramme est introuvable dans les archives centrales. On en a par hasard trouvé une copie dans les archives du PC du Daghestan, où, contrairement aux ordres manifestement reçus (mais on n’a pas de trace non plus de cet ordre hautement vraisemblable), un fonctionnaire paresseux a oublié de le détruire. Lors du plénum du comité central consacré au « groupe antiparti » de Molotov-Malenkov-Kaganovitch, en juin 1957, Khrouchtchev évoque ce texte en rappelant que Kaganovitch avait, peu avant, demandé qu’on le recherche pour le détruire… mais le travail avait déjà été fait depuis longtemps.

Le fonds Ordjonikidzé venu des fonds du bureau politique enfin transmis par les archives présidentielles en 1996 ne comporte que quatre dossiers, avec des pièces sans intérêt ; or le conflit entre Staline et Ordjonikidzé, qui se conclut par le suicide de ce dernier le 17 février 1937, a été un élément important dans la vie politique des sommets du Parti communiste russe de 1932 à 1937… Le fonds a donc été scrupuleusement nettoyé. De quoi ? Par qui ? Quand ? Pourquoi ?
Le fonds Mikoïan ne comporte que seize dossiers, dont aucun après 1937. Il a lui aussi été nettoyé.

Le sens de la sélection

Après le choix du sujet, la sélection des documents, qui découle du choix préalable de l’historien, joue un rôle essentiel. C’est ainsi un cliché que de présenter la politique des bolcheviks à l’égard des paysans pendant la guerre civile, de 1918 à 1920 (réquisition forcée de leur production pour nourrir la ville affamée et l’Armée rouge) comme le produit d’un choix idéologique. Mais au comité central du Parti libéral Cadet, le 20 août 1917, un dirigeant cadet, Kaufman, déclarait : pour faire face à la crise alimentaire (moins grave qu’en 1918) « au gouvernement, on envisage déjà la possibilité d’organiser des expéditions militaires pour prendre le pain aux paysans » (9). Bonne ou mauvaise (c’est une autre question), la réquisition paraissait donc dictée par les circonstances. Mais oublier ce projet du gouvernement provisoire permet de présenter les réquisitions de 1918-1920 comme un pur produit de l’idéologie.

Documents trafiqués

Encore s’agit-il là de documents authentiques, quoique partiels. Or les archives sont parsemées de documents orientés, voire fabriqués. Ainsi, selon diverses sources, lors des élections au comité central du Parti communiste russe, à la fin du XVIIe Congrès, en janvier 1934, Staline, rayé par 292 délégués, fut élu en dernière position sur une liste comportant le même nombre de candidats que de places. C’était une atteinte insupportable — quoique dissimulée aux simples délégués — au prestige du secrétaire général. Dans son très documenté Assassinat de Kirov, Alla Kririllina réfute cette version en s’appuyant sur le procès-verbal officiel du dépouillement conservé dans les archives du comité central. Mais ce document, qui n’enlève à Staline que trois voix, est bien douteux : le vote a été dépouillé dans treize sous-commissions et les résultats collationnés par une commission centrale de dépouillement de 63 membres, dirigée en fait par Lazare Kaganovitch (fidèle de Staline à 200 %, selon Molotov lui-même), flanqué de deux fidèles, et présidée par Vladimir Zatonski. Or 60 membres de la commission, dont Zatonski, sauf les trois acolytes sûrs, furent fusillés entre 1936 et 1938. Selon Mikoïan, sur deux sous-commissions, il manquait une trentaine de voix à Staline. Kaganovitch a falsifié le résultat du vote et ceux qui en savaient trop ont été liquidés. Le document archivé est donc ici un élément de manipulation et de falsification de l’histoire.

Le document apparemment authentique ne va pas sans problème non plus. Ainsi, la lettre rédigée en 1953, lors du prétendu complot des médecins-assassins (en majorité juifs), dit des Blouses blanches, vitupère ces médecins en ne citant que des noms de Juifs, maudissant « tous les projets des Vovsi, des Kogan, des Feldmann, etc. », accusant les « ennemis de la liberté des nationalités et de l’amitié des peuples (…) de vouloir transformer les Juifs de Russie en espions et en ennemis du peuple russe », tout en dénonçant l’antisémitisme. Cette lettre, finalement publiée en janvier 1997, porte une liste de noms (dont les écrivains Vassili Grossman, Ilya Ehrenbourg, Samuel Marchak, Marguerite Aliguer, etc., le physicien Lev Landau, le pianiste Emile Guillels, le compositeur Blanter, etc.), mais on n’a retrouvé aucune signature, alors qu’il y en eut beaucoup. Blanter a déclaré à l’un des rescapés de l’affaire après sa libération : « Chaque matin, j’ouvrais la Pravda les mains tremblantes de peur d’y trouver ce document infâme avec ma signature » (10). La liste publiée est sans aucun doute un projet établi ou visé par Staline. Les signatures recueillies (mais quelles sont-elles ?) ont sans doute été détruites. Pourquoi ? Pour protéger tel ou tel (le membre du bureau politique Kaganovitch ?) ou masquer des refus, signes d’un échec ?

Pendant longtemps, une liste de cinq ou six refus a circulé ; on y trouve le nom d’Ilya Ehrenbourg, mais ni celui de Vassili Grossman ni celui de Lev Landau, pourtant antistaliniens de très longue date, alors qu’Ehrenbourg avait de tout aussi longue date été un utile compagnon de route des campagnes staliniennes ? Auraient-ils accepté alors même qu’Ehrenbourg osait écrire à Staline pour expliquer la maladresse nocive de la lettre ? Ou est-ce ce qu’on a cherché à nous faire croire ? La liste orale est-elle innocente et fiable ?

Le journal de l’assassin de Kirov, Nikolaiev, largement utilisé par Alla Kirillina, pose un problème identique. Nikolaiev n’avait pas de machine à écrire. Or le texte archivé de son journal est tapé à la machine, sans doute par les dactylos du NKVD de Leningrad.
À quel moment ? Avant le 4 décembre, modifications ou coupures correspondraient aux intérêts de la direction du NKVD de Leningrad, soucieuse d’écarter l’accusation de négligence ; après son remplacement par des hommes de Staline, le 4, elles auraient dissimulé des faits gênants pour Staline et introduit des éléments favorables à son utilisation de la mort de Kirov. Rien ne permettant de trancher, le « document » ne prouve donc pas grand-chose.

Le monde des « agents », ou l’histoire comme manipulation

Le jeu des révélations accorde une place centrale à la découverte des « agents », mot utilisé à tout va et dans tous les sens possibles. On met sur le même plan, à travers l’utilisation du même mot, l’agent de renseignement, qui se vend et vend ce qu’il peut savoir contre espèces sonnantes et trébuchantes à un « État étranger », et le militant communiste, qui, au lendemain de la révolution russe, agressée de toute part, s’est engagé pour participer à sa défense et choisit ou accepte de réaliser ce choix politique en luttant contre les services d’espionnage ou de contre-espionnage des États ennemis ou en collectant des informations utiles dans ce combat. À l’exemple du plus connu, Ignace Reiss, dans les années 1920, des centaines de communistes, en particulier de pays d’Europe centrale dominés par des régimes dictatoriaux, ont donné cette forme à leur combat militant dans la continuité du combat révolutionnaire auquel ils avaient pris part. L’une des escroqueries du stalinisme est précisément d’avoir utilisé au compte de « l’antifascisme » les convictions de milliers d’hommes et de femmes de par le monde pour la seule défense de ses intérêts d’État et de caste.

En juin 1937, Ignace Reiss, communiste polonais, qui s’était engagé dans les services de renseignements soviétiques de l’Armée rouge pour servir de cette manière la révolution mondiale, considère que le stalinisme n’a rien à voir avec le communisme pour lequel il se bat depuis son adolescence. Il rompt donc avec Staline et les services secrets. Dans une lettre au comité central du Parti communiste russe, il dénonce les procès de Moscou et annonce sa décision de poursuivre son combat pour le socialisme en adhérant à la IVe Internationale. Il fut assassiné par deux tueurs staliniens. Karel Bartosek écrit à son propos dans Les Aveux des archives : « L’agent soviétique Ignace Reiss, en protestation contre Staline, avait cessé de coopérer avec la centrale de Moscou » (pp. 290291).
Reiss serait donc un « agent » comme Orlov, envoyé par le NKVD en Espagne pour y organiser l’assassinat des militants anarchistes, poumistes, trotskystes, communistes dissidents, voire un vulgaire espion. Pour faciliter la confusion Bartosek oublie tout simplement de signaler que, dans sa lettre ouverte à Staline, Ignace Reiss annonce qu’il rejoint les rangs de la Quatrième Internationale, décision qui cadre évidemment assez mal avec sa définition comme « agent ». Il s’agit de démontrer que « communiste » est synonyme d’agent et d’espion. Bartosek cite la phrase orale du défunt beau-frère du secrétaire du PC tchécoslovaque Slansky, condamné à mort lors du procès de Prague de novembre 1952 et pendu : « Le Komintern a été la plus grande organisation d’espionnage qu’ait connue le monde entier. » Ce mort bien pratique sert ainsi de document d’archives à lui tout seul ; il ne peut ni confirmer ni infirmer ces propos, qui ne prouveraient d’ailleurs rien, mais qui prétendent porter par beau-frère interposé la caution du secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque et principal condamné des procès de Prague de novembre 1952 lui-même ! La thèse centrale d’un livre intitulé Les Aveux des archives est donc fondée sur une déclaration orale invérifiable, mais dont le sens est clair : Internationale communiste = espionnage, de sa fondation en 1919 pour aider à la révolution mondiale à sa dissolution en 1943 par Staline, désireux d’amadouer Roosevelt et Churchill (la phrase dit en effet « a été » et non « est devenu »).
L’utilisation du mot « agent » relève donc d’un tour de passe-passe politique assez grossier. Ainsi, selon Karel Bartosek, Artur London — membre du PC, puis du gouvernement tchécoslovaque — serait un agent, recrutant des agents de renseignements (dénués d’ailleurs de tout renseignement) pour le parti dont il est officiellement membre. Étrange « agent ». Bartosek n’hésite pas à utiliser contre les London une lettre de Jacques Duclos, que Trotsky accusait d’être le représentant du Guépéou au bureau politique du PCF. Ce Duclos est certainement un témoin fiable, lui qui, en janvier 1935, accusait Trotsky d’avoir organisé l’attentat contre Kirov, le premier secrétaire du PC de Leningrad. Sa lettre date du 14 janvier 1953, le lendemain de l’annonce au monde entier du prétendu complot des médecins, dans lequel Duclos risquait de se voir entraîné. Ce document ne peut avoir qu’une valeur : montrer comment Duclos prépare sa défense.

Quant à prendre ce qu’il dit pour argent comptant…

Pour Stéphane Courtois, Eugène Fried, représentant de l’Internationale communiste, serait le « chef secret du Parti communiste français ». Chargé de transmettre et d’y faire appliquer les consignes de la direction stalinisée de l’Internationale communiste qui n’a elle-même pas la moindre autonomie de décision, il n’était pourtant le chef de rien du tout.

Pierre Cot — compagnon de route affiché du stalinisme — est qualifié par Thierry Wolton, après Stéphane Courtois, d’ « agent soviétique actif et important » — dont l’activité semble pourtant se limiter à des commentaires et des rapports politiques bien banals et à un appui public à toutes les campagnes staliniennes. Thierry Wolton, dans Historia, cite le résident du NKVD à Washington, Zoubiline, qui, dressant une liste « de Français réfugiés aux Etats-Unis susceptibles (sic) de travailler pour le NKVD », précise : « Nous les contrôlons tous à travers Pierre Cot. » Cette formulation fanfaronne ne peut qu’attirer les soupçons : comment quelqu’un pourrait-il « contrôler », en tant qu’agent de renseignements, toute une liste de futurs agents éventuels encore ignorants de leur recrutement prochain ? Pierre Cot était sans doute leur mentor politique. Une simple note d’agent des services secrets suffirait à faire basculer un individu du rôle d’agent politique au rôle d’agent d’espionnage. La personne de Pierre Cot est en elle-même de peu d’intérêt, mais la méthode utilisée à son égard est révélatrice

L’essentiel n’est pas là ; il est, au-delà de tel ou tel détail, véridique ou fabriqué, dans une conception de l’histoire qui réduit tout à la manipulation.
Des millions d’hommes à travers le monde tentent depuis le XIXe siècle de contribuer à faire leur propre histoire en construisant ou faisant vivre partis et syndicats ouvriers. Ils ne seraient en fait que des marionnettes sur un théâtre d’ombres. Toutes les ficelles seraient tirées dans la coulisse par les vrais acteurs, cachés aux yeux de tous.

Les adhérents et militants sont donc trompés ; ils croient agir, alors qu’ils sont manipulés. Les forces sociales ne sont plus que des pions sur un échiquier où règnent en maîtres les appareils policiers et leurs agents.

L’ultime avatar de cette conception est formulé par Vitali Chentalinski dans Les Surprises de la Loubianka. Nouvelles découvertes dans les archives littéraires du KGB. Évoquant l’arrestation en 1919 de la voiture de Lénine par des bandits, il écrit que la « rencontre » de Lénine et de leur chef, Kochelkov, « fut celle de deux parrains, de deux maîtres de la ville » et, pour tout dire, de deux brigands de grand chemin (…). Les bolcheviks ont pris le pouvoir avec des méthodes de bandits et l’ont renforcé par le sang et la violence en piétinant les lois élémentaires de la morale et du droit. Sous ce prisme, Kochelkov n’apparaît que comme une pâle image, banale et quotidienne, du terroriste rouge » (pp. 10 et 26).
Les archives peuvent vraiment servir à tout.

Notes :

(1) CRCEDHC, fonds 17, inventaire 118, dossier 890.
(2) « Le KGB a certainement été à l’origine de la glasnost (…). Une des innovations de la perestroïka a été l’application à l’intérieur de l’URSS des techniques mises au point par le KGB en Occident » (Le Moment Gorbatchev, Hachette 1991, p. 199).
(3) Publié dans Istoritcheskii Arkhiv, à partir du n° 6, 1994.
(4) Cf. Boris Souvarine : Controverse avec Soljenitsyne, Allia, 1990, pp. 77 à 105.
(5) Istoritcheskii Arkhiv, 3, 1993, pp. 17 à 20.
(6) Cf. Il faudrait demander à Boudionny, in Komsomolskaia Pravda, 19 mai 1994.
(7) Les faux font des ravages. À la fin des années 1990, le faux attribué au colonel de l’Okhrana Eremine présentant Staline comme un agent de la police secrète tsariste, publié par Life en mai 1956, a connu un vif succès en Russie après celui qu’il avait connu à l’Ouest. Un historien russe, Aroutiounov, a même prétendu en avoir découvert l’original aux archives de la fédération (GARF). Le faux est pourtant patent.
(8) Felix Tchouiev : Conversations avec Molotov (Albin Michel, 1996, pp. 277-278).
(9) GARF, fonds 523, inventaire n° 2, dossier 20.
(10) Jacob Rapoport, A la frontière de deux époques, Moscou 1988, p. 68.

 


CMO 2 (Juin 1998)

 


 

Marceau Pivert : La Position du socialisme révolutionnaire, par Jean Jacques Marie

Il y a quarante ans, dans la nuit du 2 au 3 juin 1958, s'éteignait Marceau Pivert, né en 1895. Un moment membre du bureau national du Syndicat national des instituteurs, cofondateur en 1927 de la tendance Bataille socialiste dans la SFIO, il rompt avec cette tendance en septembre 1935 pour fonder la Gauche révolutionnaire dans la SFIO, car il ne peut accepter que la Bataille socialiste approuve les exclusions de 13 membres des Jeunesses socialistes accusés de "trotskysme" par la direction du parti et renvoie publiquement la bataille révolutionnaire au lendemain de la prochaine guerre qui vient... La Gauche révolutionnaire devient bientôt majoritaire dans la fédération de la Seine de la SFIO.

En mars 1938, le conseil national de la SFIO confie à Léon Blum la mission de constituer un ministère d' Union nationale. La fédération de la Seine proteste aussitôt en contestant le droit au conseil national de modifier le caractère du parti, "parti de lutte de classes, d'opposition fondamentale et irréductible à l'ensemble de la classe bourgeoise et à I'Etat qui en est l'instrument" (déclaration commune des organisations socialistes du 13 janvier 1905), et décide de faire connaître sa protestation dans l'ensemble du Parti socialiste. Le bureau de la fédération est suspendu. Un secrétaire provisoire est nommé par le secrétaire général de la SFIO de l'époque, Paul Faure (futur membre du Conseil national de Pétain) : un certain Desphilippon, qui, sous l'occupation, se ralliera à l'ultracollaborationniste Marcel Déat. En juin 1938, le congrès du Parti socialiste à Royan exclut la fédération de la Seine en utilisant à cette fin les mandats mêmes de la fédération. Marceau Pivert fonde alors le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), qui se disloque face à la guerre.

Marceau Pivert, réintégré dans la SFIO en 1946, redevient vite secrétaire de la fédération de la Seine, poste dont il sera démis en 1956. Il est aussi jusqu'à cette date membre du comité directeur. Il s'élève contre la guerre d' Algérie et contre l'invasion par les troupes franco-britanniques du canal de Suez (1956), nationalisé par Nasser, et participe alors à l'entreprise du journal La Commune, qui tente de regrouper les forces ouvrières hostiles à la guerre coloniale et à l'écrasement concomitant de la révolution hongroise. Trois jours avant de mourir, il dicte un court texte à la demande d'André Breton, qui dit alors de lui : « C'est le dernier socialiste. »

Les Cahiers du mouvement ouvrier publieront dans leur numéro de septembre 1998 la plate-forme de fondation de la Gauche révolutionnaire. Nous publions ci-dessous des extraits d'un chapitre, intitulé « La Position du socialisme révolutionnaire », d'un texte inédit de 76 pages, qu'il rédigea en octobre 1946 et intitula : « Et pourtant, elle tourne ».
Jacques Kergoat a publié en juin 1994 aux éditions de l'Atelier une biographie très bien informée : Marceau Pivert, socialiste de gauche.
 
Marceau Pivert (1895-1958)

 

Et pourtant, elle tourne, par Marceau Pivert

 

La crise générale de la société capitaliste est ouverte depuis le début du siècle. En faisant sauter le chaînon le plus fragile de la solidarité internationale contre-révolutionnaire, la Première Guerre mondiale a prouvé que les travailleurs les plus déshérités pouvaient se libérer du joug de leurs maîtres quand ceux-ci représentent une forme politique rétrograde par rapport aux exigences contemporaines des nouvelles forces de production, en Russie, un empire féodal, en face de la nécessité de l'industrialisation. Mais le prolétariat russe était une minorité dans une immensité communauté paysanne inculte.

Il ne reçut pas l'aide escomptée du prolétariat industriel européen et il compliqua d'ailleurs cette solidarité en essayant d'imposer au mouvement socialiste des formes d'organisation autocratiques et totalitaires, forgées dans l'expérience particulière des minorités russes. La contre-révolution fut repoussée par le prolétariat russe à cause de circonstances géographiques et psychologiques favorables et aussi de l'immense sympathie dont fut entourée la révolution russe dans les masses populaires du monde entier. Mais le rétablissement provisoire du régime capitaliste partout ailleurs allait avoir une double conséquence :

1) En URSS, reflux des tendances révolutionnaires internationalistes, création d'une bureaucratie totalitaire constituée en caste privilégiée et prenant en charge la fonction historique de la révolution bourgeoise, d'où industrialisation et collectivisation par voie de décrets, surexploitation des travailleurs, dictature policière et étatique renforcée. Théorie du socialisme dans un seul pays. Entrée dans le jeu diplomatique des grandes puissances, c'est-à-dire abandon de la solidarité internationale inconditionnelle des opprimés.

2) Dans le monde capitaliste, aggravation des contradictions : la guerre avait une origine impérialiste évidente ; elle opposait le plus vieil impérialisme, la Grande-Bretagne, à un jeune et vigoureux concurrent, l'Allemagne, dont le rapide développement des industries électriques et chimiques avait fait un terrible compétiteur sur tous les marchés et un âpre demandeur de débouchés coloniaux. L'élimination de l'impérialisme allemand fut de courte durée : l'accroissement de la productivité provoqué par la guerre, la faillite de tout système de réparations substantielles, en économie capitaliste fermée (basée sur les échanges et les investissements de capitaux), le rétrécissement du marché mondial au moment où les besoins d'expansion sont accentués (URSS et pays neufs), tout cela créa les conditions de la formidable crise de 1929-1930, au moment même où les théories réformistes se développent partout et tendent à faire réviser les enseignements fondamentaux du marxisme révolutionnaire : c'est en 1927, à Lyon, que Léon Blum refuse à notre tendance (alors Bataille socialiste) son accord sur la notion de croissance des antagonismes de classes. C'est à la même époque que Spinasse développe, avec l'appui de tout le socialisme réformiste, la thèse du développement capitaliste continu, des hauts salaires...

Mais la crise éclate et s'étend sur le monde capitaliste. La menace révolutionnaire peut devenir sérieuse. Les dirigeants capitalistes s'en rendent compte et pratiquent une solidarité spontanée véritablement touchante, d'un pays à l'autre : c'est alors que le fascisme hitlérien apparaît au capitalisme international comme la digue la plus sûre contre la révolution prolétarienne. Des crédits énormes sont fournis à Hitler par toutes les bourgeoisies sans exception : les millions de dollars de la Standard Oil of New Jersey permettront la construction des usines synthétiques de caoutchouc et de pétrole. Les armes de Vickers armeront ses bandes d'énergumènes. Les crédits de la Skoda (Schneider) alimenteront ses caisses noires. Les historiens socialistes auront ici un beau sujet de recherches pour mettre en évidence la solidarité internationale des classes capitalistes en face des dangers de révolution prolétarienne : ce phénomène n'était pas nouveau, puisque la Commune de Paris a été écrasée après un accord entre Thiers et Bismarck pour reconstituer une armée de versaillais avec les prisonniers rapidement libérés. Il apparaît encore mieux au cours des discussions des états-majors en 1918, alors qu'on s'est beaucoup préoccupé de fournir à Hindenburg le moyen de faire massacrer par Noske les vaillants ouvriers révolutionnaires du Spartakusbund allemand.

Le fascisme hitlérien est donc alimenté à son départ par toutes les caisses du capitalisme international. Mais il obéit à ses lois propres, qui sont celles d'un impérialisme encore plus agressif, encore plus vorace, encore plus explosif, un impérialisme qui, ne pouvant trouver d'issue à ses contradictions intérieures, discipline son propre capitalisme pour mieux préparer la guerre, qui pousse les tendances naturelles du système capitaliste jusqu'à la réquisition des forces de travail et au monopole étatique absolu sur toute la vie du pays, et qui, enfin, ne pouvant coloniser les nègres africains ou les jaunes, se jette à la conquête des vieux pays voisins

Dans cette interprétation générale, le fascisme et la guerre sont à nos yeux les produits directs du fonctionnement du régime capitaliste.

 


 

Juin 36 et la censure, par Marceau Pivert

 

En temps de guerre, la censure a comme justification officielle la volonté d'interdire la communication à l'ennemi de tout renseignement susceptible d'être utilisé par lui à des fins militaires, bref tout renseignement militaire direct ou indirect. Le caviardage par la censure d'une partie du numéro du 13 novembre 1939 et d'un bon tiers du numéro du 20 décembre 1939, en pleine « drôle de guerre », c'est-à-dire alors qu'aucune opération militaire n'est en cours, illustre de façon particulièrement grossière l'objectif essentiellement politique poursuivi par cette institution.

Ainsi, dans le numéro de novembre, la censure supprime les deux tiers d'un article intitulé « Soviétisation ou stalinisation ? »  Et dans un article intitulé «  Un meilleur monde »  supprime les deux passages suivants :
« En attendant, les gars se préparent à passer l'hiver sur la ligne Maginot. Ils demandent seulement qu 'on leur fasse signe le jour où les plans de l'Europe future seront fin prêts. Et ils voudraient bien ne pas être obligés de partir pour un monde meilleur avant d'avoir vu poindre l'aube d'un meilleur monde. Curiosité qui se comprend et que la censure elle-même trouvera légitime. »

Et surtout, après la phrase « Dollfuss n’est plus » (l'ancien chancelier réactionnaire d' Autriche), la censure supprime : «  Paix à ses cendres ! M. Salazar a fait au Portugal des expériences que Le Temps juge fort intéressantes ! Libre à lui ! M. Mussolini et même le saint-père ont chacun, paraît-il, leur plan en réserve. Nous demandons à réfléchir. «
Ensuite, la censure interdit la reproduction du poing levé, symbole de la grève générale de juin 1936. La rédaction remplace donc l'image par la phrase « Un poing, c'est tout ! «  
Dans l'article éditorial du numéro du 20 décembre, « Sans guides ni boussoles » , la censure supprime les deux lignes suivantes, après «  les principes essentiels du socialisme «  : «  lutte de classes, internationalisme prolétarien, démocratie intérieure ».

Puis elle supprime tout le paragraphe final, qui dit :
« La IVe Internationale est à naître. Car elle n'existe pas encore, n 'en déplaise aux disciples de Trotsky. Ne nous faisons pas d'illusions ! La guerre fera craquer l'armature des vieux partis. Pas de chauvinisme partisan ! Pas de roublardise inutile. Il ne s'agit pas de nous entre-voler nos effectifs ! Pauvre jeu ! Triste jeu ! II s'agit de retrouver la route, de rassembler les volontés éparses, de construire les nécessaires plateformes de combat.
Contre le fascisme intérieur ou extérieur, qu 'il se présente sous sa forme hypocrite du corporatisme ou sous la forme brutale de la dictature césarienne
Contre le système capitaliste et sa folie criminelle !
Pour la gestion directe des entreprises de production et d'échanges !
Pour la coopération internationale des travailleurs.
Pour et par la paix. »

L'article central, dont la censure ne laisse rien, même pas le titre, s'intitule : « Mines de Petsamo » : « La grande presse n'en a pas fait mystère :
La mine de nickel finlandais de Petsamo devait entrer en pleine production dès 1940. La revue américaine The Business Week écrivait récemment que cette production devait atteindre 500 tonnes de nickel et 250 tonnes de cuivre par mois.
Mais à qui donc appartient cette mine ? Elle est propriété du trust canadien International nickel, qui, jusqu'à ce jour, y a investi un capital de 7 millions 300 000 dollars. Et le minerai transporté à Kristiansand, en Norvège du Sud, y est traité dans une usine récemment installée par la Falconbridge nickel of Canada.

Le Canada est en guerre.
Aux côtés de la Grande-Bretagne. Aux côtés de la France, son alliée.
Et voici qu’apparaît un des aspects de l'enjeu qui oppose en un duel gigantesque et à peine amorcé deux forces rivales, deux puissances antagonistes, deux systèmes.
Capitalisme traditionnel contre capitalisme d'Etat.
Internationale bancaire contre économie autarcique.
L'impossible conservatisme et la fausse révolution.

Quand les dieux se querellent, disait feu Mme Hanau, qui souvent voyait clair, ce sont les hommes qui tombent.
C'est l'heure décisive du XXe siècle. Les destins économiques de notre globe se décident en ce moment.
Après quelques considérations générales, l'article continue :
« Aujourd'hui, c'est la maîtrise de l'océan Arctique qui est enjeu.
Ses rives glacées ont un riche sous-sol.

 

Demain, ce sera la maîtrise de la mer Noire, la clef des Dardanelles, la route vers l'Orient
Nous nous refusons à choisir entre Moscou et... Ottawa.
Derrière le panneau-réclame de la révolution mondiale, nous savons bien que s 'avance l'impérialisme panslave.
Et capitalisme d'Etat ne signifie pas socialisme.
Mais nous savons bien aussi que le capitalisme néo-libéral, appuyé sur les oligarchies qui triomphèrent en 1918, est en train de crouler, sapé par ses contradictions internes.
Contre l'impossible conservatisme.
Contre la fausse révolution.
Place à la gestion directe des travailleurs associés : techniciens, ouvriers, paysans.
Place au socialisme. »

 


CMO 3 (Mars 1999)

 


 

Daniel Guérin : le Front populaire et les colonies, par Jean Jacques Marie

 
Les ouvrages consacrés à juin 1936 et au Front populaire sont en règle générale d'une extrême discrétion sur la "politique coloniale" du gouvernement de Front populaire présidé par Léon Blum. Le Juin 36 (Editions ouvrières) de Danos et Gibelin consacre une page (pp. 136-137) aux "caractères particuliers des grèves en Afrique du Nord", mais n'évoque jamais autrement la question. Le Juin 36 de Georges Lefranc (Archives Julliard, 1966) est tout aussi muet, bien qu'il consacre à la fin une notice biographique au ministre des Colonies du gouvernement de Front populaire, Marius Moutet. La notice nous apprend qu'il "se spécialise dans les questions coloniales" et qu'il est "l'un des rares militants SFIO qui tutoie Léon Blum et que Léon Blum tutoie", mais on ne sait rien de plus sur son action. La Défaite du Front populaire (Maspéro, 1977) de Guy Bourdé n'en souffle mot. Charles Berg et Stéphane Just, dans Fronts populaires d'hier et d'aujourd'hui (Stock, 1977), sont tout aussi discrets. Plus étonnant encore, peut-être : dans son Révolutionnaires du Front populaire (10-18, 1973), Jean-Paul Rioux, publiant 61 textes de la Gauche révolutionnaire de la SFIO, des trotskystes du Parti ouvrier internationaliste, des anarchistes, des syndicalistes révolutionnaires de La Révolution prolétarienne, des opposants communistes du groupe Que faire ? d'André Ferrat, plus des extraits de la lettre du député PCF de

Clichy-Levallois, G. Honel, à Maurice Thorez, ne reproduit aucun texte consacré à la question coloniale, comme si ceux qu'il appelle les "minorités révolutionnaires" avaient été indifférents à cette question ou avaient soutenu au moins passivement la politique du gouvernement de Front populaire sur ce point, ou encore comme si cette question ne se posait même pas !  On trouve juste une allusion (par ailleurs privée de tout commentaire, et donc incompréhensible) dans la décision du bureau politique du PCF de retirer à André Ferrat Clichy-Levallois, G. Honel, à Maurice Thorez, ne reproduit aucun texte consacré à la question coloniale, comme si ceux qu'il appelle les "minorités révolutionnairesla direction de la section coloniale du PCF et dans la réponse — en huit lignes — de ce dernier réfutant l'accusation d'avoir "prétendument mené une politique entravant l'alliance des travailleurs européens et indigènes". Point final.

La place réservée à la question des colonies dans les ouvrages consacrés au Front populaire
 
On trouve, dans le Léon Blum de Jean Lacouture (Le Seuil, 1977), deux pages (sur 600) sur la politique coloniale du président du Conseil (pp. 337-339). Georges Lefranc consacre 6 des 502 pages de son épaisse Histoire du Front populaire (Payot, 1965) à l'action du gouvernement de Front populaire dans la "France d'outre-mer" (pp. 301 à 307). Daniel Guérin y consacre 6 pages (179 à 185) dans Front populaire, révolution manquée (Julliard, 1963).
L'Histoire du Parti communiste français, publiée par les Editions sociales en 1964 (après l'accession de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie à l'indépendance !) est tout aussi muette sur cette question dans son évocation du Front populaire, mais l'aborde dans un sous-chapitre intitulé "Défendre la France contre la menace hitlérienne et la trahison de la cinquième colonne" (pp. 360-361). On y lit :
"En 1939, l'Italie tentant de s'assurer des complicités en Afrique du nord, Maurice Thorez, au nom du comité central, va sur place appeler à l'union des populations algériennes avec la classe ouvrière de France contre le fascisme. Il s'agit de savoir si le gouvernement français acceptera ou non de céder des colonies à Hitler (souligné par nous) et, selon l'expression de Paul Faure, d'élargir l'espace vital de l'Allemagne hitlérienne, contrairement aux intérêts des peuples coloniaux et du peuple français. Le parti riposte comme il l 'a fait à chaque fois : (...) à Nice, contre les revendications territoriales de Mussolini (...). En Algérie même, le Parti communiste algérien a été constitué en 1936, mais le mouvement anticolonialiste se trouve en période de tâtonnements. De nombreux intellectuels, de formation française, soutiennent des positions assimilationnistes, sans perspective nationale. D'autres éléments, groupés dans des formations politiques ou religieuses, défendent des positions marquées d'étroitesse nationale et manifestent de grandes incompréhensions à l'égard du danger hitlérien" (p. 360).  

Georges Lefranc cite une phrase de Léon Blum, qui définit l'objectif du Front populaire dans ce domaine ("extraire du fait colonial le maximum de justice sociale et de possibilités humaines"), et une autre du ministre des Colonies, Marius Moutet, plus nette : il répudie "la colonisation égoïste, celle d'un pays qui ne se préoccuperait que de retirer des indigènes des tributs directs ou indirects en hommes, en prestations, en numéraire, au profit de la métropole", ce qui signifie en bon français qu'il faut se soucier d'en extraire tout cela, mais avoir en plus un autre souci, laissé d'ailleurs dans l'ombre... Lefranc est totalement muet sur les mesures répressives citées ci-après.

Jules Moch, dans Le Front populaire (Librairie académique Perrin, 1970) de  plus de 400 pages, qui consacre une page un quart (pp. 165-166) aux territoires coloniaux, est aussi discret que Lefranc  sur les mesures de répression à l'encontre des mouvements nationalistes. Il ne parle d'ailleurs jamais de l'action de Marius Moutet, dont le nom n’apparaît chez lui que dans la composition du gouvernement et dans une prise de position sur l'Espagne. Il se permet en prime une petite falsification. Jules Moch écrit :
" Une très large amnistie a libéré plus de 11 000 condamnés politiques indochinois victimes de la répression des gouvernements antérieurs" (p. 165).
Or il s'agissait de 1 100 amnistiés (dont certains retrouveront vite le chemin du bagne et des prisons), et non de 11 000. Un petit zéro de plus, ça ne fait pas de mal...

Le Léon Blum de Jean Lacouture, rédigé à une époque où son auteur affirmait des convictions anticolonialistes, donne de la politique coloniale de Léon Blum un tableau quasiment lyrique, qui efface toutes les mesures répressives, sauf une, présentée d'une façon alambiquée :
"Ce socialiste (Léon Blum), à la différence de la plupart de ses successeurs au pouvoir ; avait su prendre conscience du scandale colonialiste. Qu 'il n'ait dégagé aucune solution définitive n 'a évidemment pas dépendu de lui, qui vit successivement saboter par ses successeurs ou par le Parlement les tentatives faites en Syrie, en Algérie, en Indochine, voire en Tunisie" (p. 337).
Jean Lacouture évoque "une série d'initiatives audacieuses pour l'époque »  (p. 338) concernant la Syrie ("un projet de négociation menant à l'indépendance de la Syrie (...) jamais soumis au Parlement"), l'Algérie (hélas, "le blocage total des procédures de réformes, organisé par le gouverneur général à Alger et par le Parti radical à Paris, empêcha que le texte vînt devant le Parlement  (p. 338), la Tunisie ("là encore, de puissants intérêts locaux brisèrent les tentatives évolutives") (p. 338).

Le Maroc ? « C'est au Maroc que la politique du Front populaire fut la plus effacée. Blum s'était pratiquement contenté d'y substituer au très autoritaire résident général Peyrouton l'intelligent élève de Lyautey (grand colonialiste devant l'Eternel, NDR) qu'était le général Noguès (...). On reviendra (... ) sur la timidité de cette politique du gouvernement de Front populaire, qui se trouva amené (comment ? pourquoi ? NDR) à couvrir en 1937 les mesures répressives prises par le général Noguès contre ce qui allait devenir l'Istiqual. C'est peut-être en Indochine que le bref passage de Léon Blum au pouvoir laissa le plus de traces .

L'envoi d'une mission conduite par le radical de gauche Justin Godart provoqua une remarquable "décompression » psychologique ( Maigre bilan ? Il n'a pas dépendu de Léon Blum qu 'il fût plus important (...). S'agissant de l'Algérie, faire prévaloir une telle réforme (le projet Violette, NDR) sans l'appui du Parlement dans une société aussi hermétiquement coloniale et dominée par le Parti radical était probablement impossible » (pp. 338-339).
C'est dire en termes choisis que la politique coloniale du Front populaire est bien coloniale.
Chose tout à fait remarquable : aucun des auteurs cités ne dit mot des mesures de rétorsion prises par la direction de la SFIO... et l'intelligent disciple du maréchal Lyautey à l'encontre de la fédération socialiste du Maroc, qui, à la différence des autres fédérations de la "France d'outre-mer", avait une position anticolonialiste. Ni des mesures prises à l'encontre du Parti communiste malgache, dont le dirigeant, Dussac, travaillait main dans la main avec la Gauche révolutionnaire de la SFIO. L'histoire est décidément une science très délicate.

 


CMO 3 (Septembre 1998)

 

Nous reproduisons ci-après deux articles de Daniel Guérin, alors membre de la commission coloniale de la SFIO et l'un des dirigeants de la Gauche révolutionnaire, publiés dans l'hebdomadaire La Vague : le premier, daté du 1er février 1937, et le second du 15 avril 1937, sur la dissolution de l'Etoile nord-africaine (Algérie) et du Pacte d'action marocaine.

Un coup de force : la dissolution de l'Etoile nord-africaine, par Daniel Guérin

(La Vague, 1er février 1937)


A la veille du Congrès de Biarritz, le gouvernement, pour amadouer messieurs les radicaux, avait fait évacuer brutalement par des forces de police une usine parisienne. A la veille d'une interpellation au Sénat sur I' Afrique du Nord, le gouvernement, pour amadouer messieurs les sénateurs, vient de décider la dissolution de l'Etoile nord-africaine. Mêmes causes, mêmes effets.

Et la bourgeoisie d’applaudir. Une feuille boursière, le Journal des finances, écrit :
"La dissolution de l'Etoile nord-africaine, si elle doit être le point de départ d'une intervention plus énergique pour maintenir le calme en Urique du Nord, est de nature à favoriser le groupe des entreprises qui y sont installées. "
Rappelons, tout d'abord, que si le calme est loin de régner, à l'heure actuelle, en Afrique du Nord, ce n'est pas du fait de l'Etoile nord-africaine, mais du fait des fascistes qui s'organisent, s'arment, se préparent impunément et presque ouvertement à la rébellion contre le gouvernement de Front populaire. Vis-à-vis d'eux, carence totale de l’autorité ; vis-à-vis de l'Etoile nord-africaine, répression brutale.

Et maintenant, pour ceux qui l'ignoreraient, qu'est-ce que l'Etoile nord-africaine ? L'Etoile est une organisation fondée en 1926 et qui groupe des indigènes nord-africains, algériens la plupart, autour d'un programme d'émancipation, à la fois sociale et nationale. C'est dire que l'Etoile nord-africaine est à la fois prolétarienne et anti-impérialiste.
A ce double titre, elle mérite toute notre sympathie. Et c'est à ce même titre qu'elle a attiré sur elle la haine tenace de la bourgeoisie. Dissoute une première fois en 1929, reconstituée sous le nom de "Glorieuse Etoile nord-africaine", dissoute à nouveau en 1934-1935, ses chefs condamnés à de lourdes peines de prison, poursuivie encore une fois au début de 1936, l'Etoile n'a cessé d'être persécutée qu'à l'arrivée au pouvoir du Front populaire.

Mais l'Etoile n'est pas qu 'une organisation anticolonialiste. Elle est aussi, elle est surtout une admirable ligue de défense des ouvriers nord-africains travaillant en France et notamment dans la région parisienne, intervenant chaque fois que ceux-ci sont brimés par l'administration, radiés du chômage, etc.
L'Etoile avait naturellement sa place dans le Rassemblement populaire. Elle y a adhéré dès le début. Et le 14 iuillet 1935, comme le 14 juillet 1936, le peuple de Paris a fait un vif succès à ses milliers d'adhérents défilant en rangs serrés, dans les rues de la capitale.

Je rappellerai, ici, deux souvenirs personnels. Au lendemain du 6 février 1934, alors que nous étions quelques-uns à nous préoccuper de la propagande et du recrutement fascistes auprès des Nord-Africains de la région parisienne, Messali, l’animateur de l'Etoile, vint se mettre à notre entière disposition, pour nous aider à disputer les Nord-Africains au fascisme. En septembre 1936, aux Lilas, les ouvriers occupaient une usine : parmi eux, des Nord-Africains que les émissaires du service de police spéciale de la rue Lecomte  (1) incitaient à se désolidariser de leurs camarades et à briser la grève. Il me suffit d'envoyer un pneu (*) et un camarade de l'Etoile vint aussitôt haranguer, en arabe, les grévistes nord-africains, les exhortant à rester dans la lutte aux côtés de leurs frères de misère.

Et aujourd'hui, le gouvernement de Front populaire remercie l'Etoile de son attachement au Front populaire en décrétant sa dissolution ! Et le texte de loi invoqué pour légaliser cette dissolution, c'est... la loi de dissolution des ligues fascistes ! A l'époque où cette loi a été votée, nous avions été quelques-uns à mettre en garde contre un paragraphe à double tranchant, qui pouvait s'appliquer non seulement aux formations paramilitaires de La Rocque, mais aussi à des organisations du genre de l'Etoile nordafricaine.
Le ministre de l'Intérieur du Front populaire s'est chargé de justifier nos appréhensions.
 

Notes:

(1) Ces services de la rue Lecomte, chargés de la surveillance policière des Nord-Africains, n'ont jamais été dissous, eux, malgré nos démarches pressantes auprès du ministère de l'Intérieur.
(*) J'étais alors secrétaire du comité local intersyndical (CGT) des Lilas.

 


 

De mieux en mieux ! par Daniel Guérin

La Vague, 15 avril 1937

Et cela continue. Après la dissolution de l'Etoile nord-africaine, après la fusillade de Metlaoui, le gouvernement fait dissoudre le Parti d'action marocaine

Nos amis marocains, se souvenant que nous leur avions promis les libertés démocratiques et soucieux d'agir dans la légalité, avaient tenu à donner à leur mouvement le caractère d'un parti à l'occidentale, calqué directement sur notre parti socialiste. Il paraît que c'est cela, leur crime !

Écoutez les considérants de l'arrêté du 18 mars : « Cette association, par des manifestes, par la délivrance de cartes d'adhérents, par des paiements de cotisations et par la prestation de serment de tous ses membres, a gravement porté atteinte à l'autorité du sultan »(sic).

Magnifique, n'est-ce pas ? Ajoutez à cela que le général Noguès, cette brute galonnée que le Front populaire a envoyée au Maroc, a convoqué les dirigeants de l'organisation dissoute pour leur dire : «  Si vous n'évacuez pas votre siège, j'emploierai là force. » Voulait-on d'un nouveau Metlaoui, d'un nouveau Clichy ? (*)

Comme il faut bien maintenant essayer de justifier le coup de force, on insinue, comme on l'avait déjà fait pour l'Etoile nord-africaine, que le Parti d'action marocaine a des attaches avec le fascisme. Contre cette misérable calomnie, nos amis marocains protestent avec indignation. Dans le numéro du 3 avril de leur journal, l'Action populaire, ils écrivent : « Les membres du parti sont profondément démocrates et ils ne peuvent avoir aucune communauté d'idées ou de pensée avec une doctrine basée sur la violence et la destruction de toute liberté humaine... Ni économiquement ni politiquement, nous ne pourrons admettre la moindre similitude avec l'idéal fasciste, qui n'est que le prolongement de l'oppression capitaliste, dont les peuples coloniaux ont eu à souffrir depuis que la colonisation existe... »

Si quelqu'un, au Maroc, a fait le jeu du fascisme, ce n'est pas le Parti d'action marocaine, mais bien notre propre impérialisme. Il n'est pas de meilleure réplique à la dissolution du 18 mars que de révéler certains faits. L'été dernier, nos amis du Parti d'action marocaine s'étaient offerts pour organiser un soulèvement de la zone espagnole contre Franco, à condition que le gouvernement républicain d'Espagne accorde à l'avance une certaine autonomie, certaines libertés à la zone espagnole. Mais l'impérialisme français a fait pression sur le gouvernement républicain d'Espagne pour que cette autonomie et ces libertés ne soient pas accordées. Messieurs les généraux, messieurs les administrateurs de la Banque de Paris et des Pays-Bas (si directement intéressée au maintien de la tyrannie dans le Maroc français) craignaient en effet que l'octroi de libertés à la zone espagnole ne fasse tache d'huile, que la zone française ne puisse résister à la contagion. Plutôt la victoire de Franco qu'un Maroc un peu plus libre !

Qui donc, s'il vous plaît, s'est fait, en l'occurrence, le complice du fascisme ?

Au moment où nos amis marocains voient leur organisation dissoute, affirmons-leur toute notre active solidarité. Qu'ils ne s'imaginent pas que nous sommes mieux traités qu'eux. Ici, on saisit nos journaux, on traîne dans la boue les meilleurs de nos militants. Contre l'adversaire capitaliste et impérialiste, la lutte devient plus rude.
Délivrés de tout ce qui a pu, depuis trop de mois, paralyser notre action, menons-la, cette lutte : la main dans la main avec nos frères des colonies.

L'Etoile nord-africaine dissoute s'était transformée en un parti également calqué sur nos partis occidentaux. On la poursuit maintenant pour « reconstitution de ligue dissoute »; on l'assimile aux formations paramilitaires du colonel de La Rocque. A la fois bouffon et triste. J'apprends d'autre part qu'il est question, sur la foi de rapports mensongers envoyés par l'administration coloniale fasciste, de dissoudre également le vaillant groupe de la Lutte de Saigon. Ainsi, l'un après l'autre, tous les groupements qui sont à la pointe du combat pour l'émancipation des peuples coloniaux voient s'abattre sur eux la répression. Plusieurs des rédacteurs de la Lutte sont communistes. Nous verrons si nos amis communistes prendront la défense de ce groupe avec autant de mollesse (c'est le moins qu'on puisse dire) qu'ils l'ont fait pour l'Etoile nord-africaine et le Comité d'action marocaine…

(*) Le 7 mars 1937, à Metlaoui, en Tunisie, la troupe avait abattu quinze grévistes des mines de phosphates. Le 16 mars, à Clichy, les forces de répression du ministre de l'Intérieur socialiste, Dormoy, avaient ouvert le feu sur une foule prolétarienne et socialiste, faisant cinq morts, dont la militante SFIO Solange Demangel.

 


 

Un grand militant du socialisme international, James Maxton(1885-1946), par Marceau Pivert 


Le 27 juin 1923, la Chambre des communes britannique discuta des réductions de crédit infligées au ministère de la Santé écossais. Le sous-secrétaire parlementaire pour l'Ecosse, Walter Elliot, proposa de voter un crédit supplémentaire de 1 773 730 livres pour boucler le budget des dépenses du ministère de la Santé écossais. Un représentant du gouvernement, Joseph Sullivan, expliqua alors que les dépenses pour la santé affectées à l'Ecosse avaient été réduites de 378 000 livres à 289 000 (soit une réduction de 30 %), ce qui avait été suivi, dit-il, d'une augmentation de 11 % du taux de tuberculose. Des aides accordées antérieurement pour l'achat de lait et de nourriture à des mères de famille en détresse et à des jeunes femmes dans la misère avaient en effet été supprimées. "Malheureusement, s'exclama l'honorable parlementaire, nous devons défendre la monnaie." James Maxton prit alors la parole ; il rappela la circulaire du 12 mars 1922, qui, au nom de la défense de la monnaie, avait supprimé des aides sociales aux plus démunis et interdit d'accepter et de soigner dans les hôpitaux les enfants atteints de coqueluche et de rougeole, alors qu'à l'époque de très nombreuses familles ouvrières vivaient entassées dans une seule pièce. La circulaire organisait donc la contagion systématique. James Maxton traita d'assassins les promoteurs de cette politique. Le Parlement vota à une écrasante majorité (258 voix contre 70) sa suspension, ainsi que celle de trois autres députés travaillistes qui se solidarisèrent avec lui. Le président du groupe parlementaire du Labour Party, Ramsey Mac Donald, lui fit connaître sa désapprobation et lui demanda de s'excuser. Maxton refusa. Lors de deux tentatives d'entrer à la Chambre des  communes pour siéger, la police lui en interdit l'accès. II fut réintégré un mois plus tard, devant la crainte que le mécontentement suscité par la mesure dans les régions ouvrières de l'Ecosse ne prenne trop d 'ampleur...(Commentaire CMO N°3)

Fils d'un professeur de Glasgow, professeur lui-même, James Maxton, Jimmy pour ses  innombrables amis, fut probablement la figure la plus représentative du socialisme international au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Il fut initié à la vie politique par les grands pionniers du socialisme britannique : Keir Hardie, Robert Smillie, Bruce Glasier. Il adhéra à l'Independant Labour Party en 1904. Il en devint rapidement l'un des militants les plus ardents aux côtés de  Philip Snowden, de Ramsay Mac Donald, de Margaret Bondfield, de Fred Jowett. Au cours de la Première Guerre mondiale, il organisa la résistance des travailleurs de la Clyde contre les mesures dictatoriales de Lloyd George.
II y avait alors un "comité des travailleurs de la Clyde", qui, en dépit de I ‘Union sacrée, continuait la lutte de classe, sous la direction de W. Gallacher, David Kirkwood, J. W. Muir, A. Mc Manus. Lloyd George supprima brutalement les journaux du comité et arrêta ses dirigeants. Alors, James Maxton entra en scène : au cours d'un immense meeting, face aux policiers, il déclara que la grève générale était la seule réplique possible. Arrêté à son tour et condamné à un an de prison, il persuada ses gardiens de former une section de l' ILP.
En 1918, il est candidat et obtient 7 000 voix contre le candidat de l'Union sacrée, élu avec 10 000 voix. Celui-ci, Mac Gallum Scott, devait à son tour être persuadé par Maxton et devenir membre de l'ILP. En 1922, Maxton est élu avec une majorité de près de 8 000 voix. C'était le magnifique leader du prolétariat révolutionnaire écossais qui entrait aux Communes. Afin d'y introduire l'atmosphère ardente des chantiers de la Clyde, I' ILP convoqua les travailleurs au départ du train : 120 000 manifestants vinrent acclamer leurs représentants et confirmer leur mandat.

Aucun député ouvrier n'a jamais, dans aucun pays, traduit avec plus de passion, de hauteur de vues, de flamme revendicative, la protestation permanente des pauvres. Dès la première année au neuvième mois, au cours d'un violent incident, pour avoir dit que la classe dirigeante assassinait littéralement les enfants des pauvres, il fut suspendu ; ses collègues Wheatley, Campbell Stephen, G. Buchanan, Shinwell, répétant la phrase de Maxton, également... Et ce furent ensuite la lutte contre le réformisme de Ramsay Mac Donald, devenu Premier ministre en 1923, la lutte de l'ILP contre le révisionnisme, en 1923 ; le fameux manifeste Maxton-Cock, pour le maintien des principes fondamentaux du socialisme révolutionnaire, en 1927 ; le deuxième gouvernement travailliste, en 1929-1931, qui consacre la séparation entre le Labour Party et I 'ILP, celui-ci déclarant que "la solidarité internationale des travailleurs doit passer avant la solidarité avec un gouvernement quel qu'il soit".

Cette attitude fut maintenue par Maxton avec une autorité inégalée. Solidarité avec les travailleurs révolutionnaires russes, allemands, italiens, autrichiens, espagnols, hindous, etc., dans les bons comme dans les mauvais jours, surtout dans les mauvais jours : Maxton se déplaça spécialement lors de l'infâme procès du POUM, en Espagne, pour aller mettre son prestige personnel au service des militants calomniés et persécutés par les forces de la contre-révolution. Il dirigea l'opposition contre l'impérialisme britannique dès le premier jour de la guerre. Son dernier discours, le 6 décembre 1945, fut une attaque vigoureuse contre les tories, en même temps qu'une exhortation pressante à l'adresse du gouvernement travailliste : "Si vous ne faites pas la politique voulue par le peuple, le peuple choisira des représentants ouvriers plus décidés que vous à réaliser les transformations fondamentales. "
James Maxton laisse à ses amis internationalistes l'exemple inoubliable d'un militant révolutionnaire intransigeant, qui a su forcer le respect et même l'admiration de ses adversaires. Aucun militant socialiste, au cours de cette Deuxième Guerre mondiale, n'a plus fait que lui pour préparer les bases de départ d'une véritable Internationale socialiste.

Discours de James Maxton sur la réduction des crédits d'assistance sociale par les conservateurs

Toute la position doctrinale est ex primée dans le rapport : l'honorable et vaillant gentleman dit que le retrait de I ‘allocation et de la ration de lait aux mères de famille ne semble pas devoir affecter les statistiques de mortalité infantile. Est-ce qu'il oserait affirmer ici, lui qui est médecin, que la suppression du lait donnerait aux enfants une meilleure chance de survivre que la ration quotidienne de lait ? Non, il n'oserait pas. Et cependant, on a vu pire, dans ce domaine des économies sur la vie des enfants. On a vu une épidémie ravager la population infantile hospitalisée et l'administration écossaise obligée d'entasser les enfants dans des locaux trop étroits. De sorte que, pour donner satisfaction aux honorables et vaillants gentlemen qui siègent sur les bancs de l'autre côté de cette assemblée, en vue de faire des économies, ce que le très honorable baronet, membre du Parlement pour la City de Londres, approuve, on a vu obliger des enfants non contagieux à demeurer en contact avec des contagieux. Ainsi, pour faire des économies, on a fait mourir des centaines d'enfants. J'appelle cela un assassinat. J’appelle assassins les hommes qui ont pris cette décision. Ils ont du sang sur les mains. Du sang de nos enfants. C'est une chose effroyable, pour tout homme qui a sur la conscience un crime aussi froidement perpétré dans le seul but d'épargner de l'argent. Ainsi donc, nous devons nous préparer à détruire des vies d'enfants pour sauver des dividendes... Nous plaçons des enfants sur la ligne de front de notre combat...

L' orateur est prié de retirer ses expressions « injurieuses » .

« Je connais assez bien l'anglais et la signification des mots que j'emploie. Si le très honorable baronet, le membre du Parlement pour la City de Londres, veut me procurer un mot qui décrive ses actes et qui puisse remplacer le mot "assassin   j'aurai plaisir à le substituer à l'expression que j'ai employée. Mais faute de cela, je maintiens ce que j'ai dit. J'ai parlé délibérément et je maintiens. »

L'expulsion fut votée par 258 voix contre 70.


CMO 4 (Décembre 1998)

 



Chronique des falsifications

L'argent allemand et le mouvement ouvrier, Jean-Jacques Marie
 

On trouve aujourd'hui, sous la plume même d'historiens réputés sérieux, les vieux arguments fabriqués par les services de renseignements français avec  l'aide de leur agent Alexinski, et utilisés contre Lénine dès avril 1917, sur l'argent allemand qui aurait financé ses activités, la presse bolchevique, les tracts du Parti bolchevique, etc. Toutes ces publications bolcheviques avaient le mauvais goût de ne pas vouloir tenter de convaincre les paysans et les soldats russes qu'ils devaient continuer à mourir en masse pour le respect d'un accord secret entre Londres, Paris et Moscou, promettant à la Russie la ville de Constantinople et l'ouverture sur les détroits.

C'est là une arme utilisée contre le mouvement ouvrier dès sa constitution. Au lendemain de l'insurrection des ouvriers de Paris jetés à la rue en juin 1848, Le Bien public écrivait, dans son numéro du 24 juin : « Au milieu des causes qui ressortent de la terrible crise que nous traversons, il est impossible de ne pas reconnaître des excitations étrangères. Il est certain que des provocateurs ont distribué de l'argent Parmi les individus arrêtés, beaucoup ont été trouvés nantis de sommes assez importantes.»
Le journal Le Corsaire, du même jour, précise : « Dans un seul hôpital, à la Pitié, sur 589 individus arrêtés, on compte jusqu'à 180 000 francs, en numéraire tant français qu’étranger. »
Un chiffre précis (encore qu'arrondi), voilà qui fait vrai ! Or, d'après une déclaration du directeur de l'hôpital de la Pitié, M. Vincent, la somme totale trouvée sur 70 insurgés emmenés à l'hospice s'élevait... à 2,25 francs. La multiplication du Corsaire est astronomique, mais assez habituelle dans ce genre de campagne.
Lorsque la Gauche révolutionnaire, exclue de la SFIO au congrès de Royan de ce parti en juin 1938, fonda le Parti socialiste ouvrier et paysan, dont le nombre d'adhérents était d'environ 7 000, la presse se déchaîna et dénonça la main de l’Allemagne dans la fondation de ce parti par les exclus. Le numéro du 13, du 17 juin 1938, de Juin 36, l'organe du PSOP, cite ainsi deux extraits de presse significatifs.

M. Cartier, dans L'Epoque, écrit :
« C'est sur la question des fonds, plus importante et plus grave qu’ 'on ne l'imagine, que les socialistes vont faire des recherches. Mercredi après-midi, un député affirmait que le parti de Pivert recevait de l'argent allemand, que la police était renseignée et que la haine farouche des dissidents à l'égard de Dormoy (1) n 'avait pas d'autre raison. »
L'ex-ministre de l'Intérieur aurait donné des précisions à Paul Faure (2) et à Léon Blum, ajoutait le parlementaire, notamment sur l'origine d'un gros chèque encaissé à Paris.
 Si Dormoy est vraiment renseigné, pourquoi n'a-t-il pas provoqué une enquête, qui permettrait aux braves gens qui suivent Pivert de se méfier ?
Pourquoi ? expliqua le même député. Parce que Pivert est la candeur même et qu'il ne se doute pas de la crapulerie de son entourage. Il a autour de lui des gens douteux qui le mèneront plus loin qu'il ne veut aller.

Juin 36 cite ensuite un article de Juvenal évoquant l'intervention à la tribune du congrès d'un « lieutenant de l'illustre Marceau» , avec le commentaire suivant :
« Sous sa phraséologie révolutionnaire, c'est exactement le thème de la propagande hitlérienne. ElIe confirme ce que nous avons toujours dit et écrit : la Gauche révolutionnaire socialiste est, comme les groupements trotskystes et quelques autres, un instrument allemand... Le Ille Reich a travaillé les partis français, à l'extrême-gauche comme à droite. Il a partout Ses représentants. M. Marceau Pivert annonce à tous les échos qu’il va reprendre son activité révolutionnaire et développer son action dans le pays. Avec quels moyens ? Avec quel argent ? Le gouvernement fera bien de s 'en enquérir. »

Notes:

(1)Ministre de l'Intérieur du gouvernement du Front populaire (NDLR).
(2)Secrétaire général de la SFIO (NDLR).

 


CMO 5 (Mars 1999)

 


L'école d'Uriage et le nazisme ou le négationnisme discret du corporatisme chrétien, par Jean Jacques Marie

Le bilan du nazisme publié ci-après est extrait d'un ouvrage collectif publié sous la responsabilité de Gilbert Gadoffre à l'automne 1945 : Vers le style du XXe siècle. Présenté au nom de "l'équipe d'Uriage", il engage donc ses membres, qui en ont entrepris la rédaction dès 1943, à une nuance près. La préface signale, en effet, en passant : "L'étude sommaire du système nazi et du système communiste (pp. 60-70) paraît très discutable à une partie de l'équipe", réserve elliptique bien désinvolte, surtout à la date à laquelle elle est formulée.

Le premier tirage indique la liste complète des auteurs de l'ouvrage, que ces derniers appelaient entre eux "La Somme" : sous la direction de Gilbert Gadoffre, l' ont donc rédigé : H. Beuve-Méry, M. Bonnemaison, G. Chaîne, J.-M. Domenach, J. Dumazedier, G. Ferry, F. Le Guay, S. Nora.
Le chapitre intégralement reproduit constitue les pages 61 à 64 du volume. Ce dernier se présente comme un bilan théorique et politique collectif de l’école d'Uriage, dont l'apport décisif dans la pensée du christianisme social et de la démocratie chrétienne a été mille fois souligné par les intéressés eux-mêmes. Néanmoins, le passage en question est en règle générale systématiquement passé sous silence et l'ouvrage dont il est tiré trop rarement évoqué, sauf de façon allusive ou sélective. La lecture de ces pages permet de comprendre les raisons de cette discrétion pudique.


Un escamotage bien utile

Dans Les Hommes d'Uriage (1), Pierre Bitoun affirme dans le chapitre sur "L'esprit" d'Uriage qu'il n'utilise pas pour définir ce dernier "l'ouvrage Vers le style du XXe siècle, qu'une partie de l'équipe entreprendra de rédiger à partir de 1943 et dont les principaux thèmes sont déjà présents ou en germe à Uriage" (p. 72) ; reproduisant pourtant la page de couverture de cet ouvrage dans son cahier photos, il le commente par la légende: «La couverture de "La Somme".»

Il renvoie d'ailleurs, dans la suite de son livre, à de très nombreuses pages de cette "Somme", mais jamais à ces pages. Il cite les pages 67 à 69, 74, 100, 101, 111, 114-115, 135-137, 148-149, 155, 158-159, 170 à 174, 178-179, 181 à 184, 191 à 194, 194 à 196, 230-231, 255. Ainsi, Pierre Bitoun a soigneusement épluché l' ouvrage et en a utilisé de nombreux passages ; il a donc délibérément décidé d'ignorer ces pages. Et, comme l'ouvrage en question est depuis longtemps introuvable, cette décision revient à occulter un aspect décisif, mais fort gênant, de la pensée des "hommes d'Uriage".


Lorsqu'il aborde l'examen détaillé de "La Somme", il affirme : "Les rencontres de la Résistance ont imprimé leur marque sur la pensée de l'équipe. Nous allons le voir maintenant, La Somme, ainsi que tous les autres textes rédigés par le groupe dans les années 1943-1944 , en portent la trace" (2). Après quoi, l' auteur, sautant allégrement pardessus les pages 61 à 64 consacrées au nazisme, passe directement au "bilan globalement négatif du communisme" (pages 67 à 69) de Vers le style du XXe siècle. Ce saut périlleux est à la limite de la falsification.

Cette occultation des pages 61 à 64 est indispensable à la démonstration de Pierre Bitoun, désireux de réfuter les critiques adressées à l'école d'Uriage et à E. Mounier par Bernard-Henri Lévy, dans L'Idéologie française (3), et surtout à E. Mounier par Z. Sternhell, dans Ni droite, ni gauche : l'idéologie fasciste en France (4).

L'ouvrage de Bernard-Henri Lévy ne consacre que quatre pages et demie (pp. 50 à 54) à l'école d'Uriage. Bernard-Henri Lévy n'a manifestement pas lu Vers le style du XXe siècle, car il n'en cite que le titre, sans y faire jamais la moindre référence. Il affirme d'ailleurs, à propos de l'école d'Uriage : "Ce n'est pas qu'on y eût la moindre sympathie nazie" (5), et fonde cette affirmation sur le seul exemple de Beuve-Méry, qui, "antimunichois avant la guerre, ne cesse par la suite, et dès le premier jour, de dénoncer la collaboration avec Hitler et de diffuser des textes violemment hostiles aux perspectives de la Nouvelle Europe" (6). Si Bernard-Henri Lévy avait lu le chapitre reproduit ci-dessus, il aurait pour le moins nuancé cette affirmation abrupte.
Ses cinq pages rapides ont néanmoins suscité alors des réactions très vives, en particulier de Jean-Marie Domenach et, surtout, de Gilbert Gadoffre, auteur d'une attaque ad hominem peu glorieuse, destinée sans doute à dissimuler une difficulté à répondre sur le fond :
"On peut se demander dans lequel des deux camps se serait trouvé Bernard-Henri Lévy avec vingt ans de moins et un autre nom. Sans doute pas dans celui de la Résistance avouée. Peut-être chez les intellectuels neutralistes, qui grenouillaient dans Paris occupé et qui, par horreur du style militaire et du nationalisme, prêchaient la paix définitive avec l'Allemagne nazie" (7).

En un mot, si Bernard-Henri Lévy avait eu vint ans de moins, s'il s'était appelé Dupont et s'il avait été antimiltariste, il aurait probablement été collabo. La revue Esprit, dont Jean-Marie Domenach, rappelons-le, fut longtemps le directeur, s'est manifestement sentie piquée au vif pour publier une telle réponse ! Le lecteur du chapitre sur le nazisme de l’ouvrage composé sous la direction de ce même Gadoffre comprendra aisément les raisons de cette violence gratuite.

Bitoun veut présenter l'école d'Uriage comme un foyer antinazi. Résumant les réactions d'anciens d'Uriage au livre de Bernard-Henri Lévy, il écrit :
"Beaucoup (… ) racontent que l'école était l'un des rares lieux en France où se faisait, publiquement et dès 1940, le procès du nazisme, de l'antisémitisme et du racisme" (8).

Comment comprendre, alors, le texte reproduit ci-dessous, publié en 1945, qui ne dit mot de l'antisémitisme, porte un jugement positif sur le racisme et un jugement balancé, voire nuancé, sur le nazisme ? C'est une vision de 1940 revue et corrigée par le travail de la mémoire. On comprendrait mal, d'ailleurs, autrement, la visite amicale de l'amiral Darlan et de Georges Lamirand, secrétaire d'Etat à la Jeunesse, à Uriage en juillet 1941.
Certes, l'aumônier De Naurois a manifesté son désaccord avec Darlan :

"J'ai écouté tout son discours, face à lui, les bras croisés. Ça été remarqué et commenté" (9).
Résistance discrète, avouons-le. Bertrand d'Astorg est plus près de la vérité quand il déclare à Bitoun :
 "Quel a été le miracle qui a fait que nous ne sommes pas devenus des nazis?" (10).

S'il y a eu miracle, c'est donc qu'un certain nombre d'éléments factuels auraient pu permettre ou favoriser ce "devenir".
Pierre Bitoun affirme par deux fois, dans la même page 98, l'essence, selon lui, antinazie d'Uriage :
"Les veillées de la fin décembre 1942 (...) nous disent, affirme-t-il, le sacré de la communauté : le patriotisme et le drapeau tricolore de la nation française, la foi chrétienne et les chants liturgiques, le respect de la personne humaine et les conseils du Vieux Chef C'est-à-dire très précisément l'antithèse des valeurs nazies" (souligné par moi) (11).

Plus bas, il prétend qu'  "à l'heure même du départ comme à l'origine de l'école, au cœur de son esprit comme au plus profond du lien de la communauté, se trouvait l'antinazisme" (12).

Un "document étonnant"

Voir "l'antithèse des valeurs nazies" dans le drapeau tricolore, la foi chrétienne, les chants liturgiques, le respect de la personne humaine et les conseils du monarchiste Dunoyer de Segonzac, emballés sous l’étiquette "sacré", c'est oublier les aspects sociaux, politiques et racistes du nazisme. C'est beaucoup, mais c'est précisément tout ce qui est traité sous un angle positif dans le chapitre évoqué.
Il y a là un tour de passe-passe. En réalité, la majorité des cadres d'Uriage, pétainiste jusqu'à la dissolution de l'école fin décembre 1942 ou jusqu'à l'invasion de la zone libre (novembre 1942), penchant vers la Résistance ensuite, s'affirme patriote et antiallemande. Le "Vieux Chef", le monarchiste Dunoyer de Segonzac, plus honnête en cela que bien d'autres rescapés d'Uriage, évoque d'ailleurs "la position antiallemande" (13) d'Uriage et sa propre "attitude antiallemande" (14). Mais le "patriotisme" et l'hostilité tricolore à l'occupant étranger ne sont nullement équivalents à "l' antinazisme". Affirmer le prétendu antinazisme originel et permanent d'Uriage exige l'occultation complète des pages 61 à 64 de "La Somme".

Peut-être faut-il trouver une seconde raison dérivée de cette occultation dans le fait que le principal signataire de Vers le style du XXe siècle, Gilbert Gadoffre, sera en 1945 membre du comité qui a mis sur pied l'Ecole nationale d'administration (ENA), chargée de préparer les hauts fonctionnaires de l'Etat, puis fondateur du centre culturel de Royaumont et organisateur de ses colloques. Joffre Dumazedier, autre membre de l'équipe d'Uriage, auteur, dans ce volume collectif, de la partie consacrée aux "élites populaires" et l'un des théoriciens les plus conséquents du corporatisme, adhérera quant à lui en 1945, l'année de la publication de l' ouvrage collectif, au Parti communiste français, où il restera une année : c'est l'époque ultra-nationaliste du "Reconstruire d'abord", du "Retroussez vos manches", où Maurice Thorez dénonce les mauvais ouvriers qui travaillent mal parce qu'ils traînent trop au bal et déclare: "La grève est l'arme des trusts. " Le corporatiste Dumazedier peut s'y sentir à l'aise.

René Pucheu, expert à l'Assemblée de l'Episcopat français de Lourdes, dans son article liminaire du numéro spécial de la revue Esprit sur "Les militants d'origine chrétienne" (15), qualifie ce volume de "document étonnant, qui, en 1945, condensait les réflexions de l'équipe d'Uriage" (pp. 15-16). Document étonnant, pourquoi ? Parce que, selon René Pucheu, il a préparé la génération des cadres catholiques ultérieure :
« Cette génération de l'action catholique a accédé aux pouvoirs "sociétaux" quand, vers 1955, la société française s'engouffrait dans ce qu'à l'époque on appelait le néo-capitalisme, auquel, dans l'ensemble, cette génération a cru et qu'elle a géré avec compétence. Rencontre préparée apparemment, si l'on en croit le document étonnant qui, en 1945, condensait les réflexions de l'équipe d'Uriage; il est clair que la "technocratie" ne fut pas pour certains militants une ruse que leur imposa l'histoire. La "planification démocratique", la "politique contractuelle" ? A certains infléchissements près, ce fut voulu de loin. Peut-être même la Constitution de la Ve République! » (16).

Si l'on comprend bien René Pucheu, ce condensé des réflexions de l' école d'Uriage a, selon lui, préparé la "planification démocratique" de la CFDT, la "politique contractuelle" de Chaban-Delmas et même la Constitution de la Ve République.

René Pucheu revient un peu plus loin sur ce volume :
« Le texte précité de l'équipe d'Uriage se préoccupe grandement de la "cristallisation des élites nouvelles" et notamment des moyens de former "les hommes dont la classe ouvrière aura besoin plus que jamais pour remplir sa mission dans la société de demain". Peu à peu se dégagera un type nouveau de leader, dont le rôle et le nom conviennent si bien à l'univers du militant : l'animateur. En tout état de cause, grâce à cette heureuse ambiguïté, cette pédagogie a pu former à la fois des "cadres responsables" et des militants rêvant d’autogestion ! (17).

Toutes notions qui, si l'on comprend bien encore René Pucheu, remonteraient au moins partiellement à l'école d'Uriage ou du moins y trouveraient une formulation particulièrement adéquate. Remarquons en passant- car là n'est pas en l'occurrence l'essentiel- que ce qui différencie "l’animateur" du "délégué", c'est que le premier n'étant pas élu par ceux qu'il "anime", à la différence du "délégué", n'a pas, à la différence de ce dernier, de compte rendu de mandat à faire à la "base" qu'il encadre, et qu'il est même plus précisément désigné pour encadrer. Il est donc plus proche d'une organisation ecclésiastique que d'une organisation démocratique.

Un rappel

Rappelons quelques éléments essentiels à la compréhension de la place de l'école. Uriage se trouve à douze kilomètres de Grenoble. C'est là que, fin octobre 1940, au lendemain de la défaite militaire, Pierre Dunoyer de Segonzac, fils d'une vieille famille militaire, officier de cavalerie sorti de Saint-Cyr, installe une école de cadres, où le futur directeur du Monde, Hubert Beuve-Méry, remplit les fonctions de chef du bureau des études de l'école. L'école a d'abord été créée en juillet, à La Fauconnière, près de Vichy, et le maréchal Pétain lui-même l'a honorée d'une visite.

Jacques Thibau, énarque, auteur de Le Monde, histoire d'un journal et Un journal dans l'histoire (18), écrit dans ce dernier ouvrage :
"L'école avait d'abord été chargée par les services de la jeunesse (du gouvernement de Vichy, J.-J. M.) de donner un minimum de formation aux cadres des Chantiers de jeunesse, puis aux étudiants admis aux grands concours de la fonction publique" (19).

Sont passés par Uriage, on le sait, Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit, Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, Jean-Marie Domenach, directeur d'Esprit pendant de longues années, Paul Delouvrier, ministre de De Gaulle, P.-H. Chambard de Lauwe, Simon Nora, conseiller de Pierre Mendès-France puis de Chaban-Delmas, membre de la Fondation Saint-Simon, etc.
Jacques Thibau ajoute :
"Uriage, création personnelle de Dunoyer de Segonzac, relève de la politique du gouvernement de Vichy. Georges Lamirand, directeur des services de la jeunesse, ne ménage pas son appui à l' école" (20).
Dunoyer de Segonzac lui-même souligne:
"La loyauté à mon égard de Georges Lamirand ne s'est jamais démentie" (21).

Jacques Thibau résume en quelques lignes les références doctrinales d'Uriage, si connues que nul ne peut les contester :
 « La plupart des stagiaires interrogés aujourd'hui indiquent que Péguy, Proudhon et Maurras se trouvaient fréquemment au centre des débats. Lyautey (22) aussi, qui avait écrit en 1891 Du rôle social de l’officier et qui attribuait aux vingt mille officiers français de la fin du XIXe siècle cette structuration de la trame sociale par des cadres responsables, formés et désintéressés, qui est à la base de la conception d’Uriage » (23).

Cette conception trouve sa forme achevée dans le corporatisme, dont Dumazedier, l'un des principaux théoriciens d'Uriage, donne l'une des formulations les plus achevées que l'on puisse trouver :
"Il importe de restaurer, dans la mesure du possible, la vie artisanale et de porter l'essentiel de ses vertus au cœur de la fabrique moderne. L'idéal communautaire fera l'âme de l'atelier parce qu'il épanouit la personne du travailleur. La division du travail s'accompagnera d'un partage de la grande entreprise en communautés à la taille de l'homme (sections d'ateliers autonomes).
Le commandement sera d'autant mieux restauré qu'il sera plus décentralisé. L'ouvrier obéira d'autant plus qu'il aura l'espoir d'être promu un jour. Au vieil esprit de lutte, à l'esprit moderniste d'assurance sociale, il faudra substituer le noble idéal mutuelliste (dans l’organisation des secours, des services sociaux, etc.). C'est de l'intérieur que cette solidarité ouvrière devra s'étendre à la nation. Lorsque l'entreprise sera devenue une hiérarchie de fonctions, les syndicats pourront être rénovés dans l'esprit communautaire ; au lieu d'être des foyers de lutte, ils pourront devenir les foyers de culture des travailleurs" (24).

L'exaltation de la "communauté nationale" et du "racisme" nazis

Cette conception corporatiste explique que, malgré l'hostilité à l'occupant d'une bonne partie de ses membres, les cadres d'Uriage puissent, à l'automne 1945, dresser et publier le bilan du nazisme pour le moins extrêmement balancé et mesuré reproduit ci-après, même si les auteurs affirment que "le passif l' emporte déjà sur l'actif". C'est qu'ils retrouvent dans le nazisme, fût-ce de façon exacerbée (encore ne le disent-ils pas), un certain nombre de traits caractéristiques du corporatisme :
"Le nazisme a restauré le sens de la communauté nationale et uni les citoyens d'un même Etat en leur faisant prendre conscience d'une mission et d'un destin communs."

Cette exaltation de la "communauté nationale" transcendant les classes et supprimant la représentation spécifique des intérêts de classes (syndicats, partis, etc.) amène les auteurs à passer complètement sous silence l'exclusion des Juifs de cette prétendue "communauté nationale", exclusion qui découle pourtant de la définition nazie de cette communauté et qui prélude à leur extermination. Plus de Nuit de Cristal, plus de chasse aux Juifs ... Ces aspects ne sont jamais abordés, même brièvement, dans le texte. Et l'évocation des "peuples inférieurs" est dénuée de tous guillemets, donc présentée non comme une citation avec laquelle on prend ses distances, mais comme une donnée de fait.

Des camps de concentration bien banals ...

A l'époque où le texte est publié, la vérité sur les camps d'extermination nazis a éclaté au grand jour ; nul ne peut alors se targuer de l'ignorer, même si l'on ne connaît pas encore en détail tous les éléments de leur mécanique meurtrière. Dans l'ouvrage de Stéphane Courtois et Adam Rayski Qui savait quoi ? (25), Denis Peschanski souligne qu'à la BBC, "dès le 1er juillet 1942, Jean Marin évoque au micro le massacre de 700 000 Juifs de Pologne et signale l'existence des chambres à gaz ; mais les informations sur le génocide furent précisées en 1943" (26). Mais peut-être n'écoute-t-on pas la BBC à Uriage. Notons que cet ouvrage, qui, en plusieurs chapitres, pose les questions : "Que savait-on dans le monde ? Que savait Vichy ? Que savaient les collaborationnistes ? Que savaient les Français ? Que savait la presse clandestine non communiste ? Que savait la presse communiste clandestine ?", n'évoque jamais la position d'Uriage. Pierre Bitoun ne pouvant esquiver complètement la question, ose écrire :
 "La rigueur et la lucidité du propos, la dénonciation des camps de concentration forcent, me semble-t-il, l'admiration, et ce d'autant plus que l'essentiel des extraits de conférence cités plus haut datent de décembre 1940" (27).
En réalité, si l'on excepte les souvenirs postérieurs suspects de complaisance, Bitoun ne cite qu'un unique propos de l'aumônier De Naurois sur ce point :
"Le camp de concentration a une fonction essentielle en Allemagne : la terreur spirituelle est employée comme un moyen de gouvernement. Le camp de concentration a sa place dans ce système de la terreur. Les gens, en Allemagne, ont une terreur folle du camp" (28).
Même si la remarque de l’aumônier qui ne pouvait certes tout savoir en 1940 - a une portée critique, la réduction du camp de concentration à un élément de "terreur spirituelle" en oublie les aspects essentiels et surtout se retrouve encore très fortement adoucie cinq ans plus tard dans Vers le style du XXe siècle.

Génocide juif ? Camps de la mort ? Connais pas !

Le texte de "l'équipe d'Uriage" se contente en effet d'évoquer les camps de la mort une unique fois, et de façon à la fois extrêmement discrète et très curieuse : "Les haras voisinent avec les camps de concentration et les écoles du parti. " Opposés aux haras, où l’on s'occupe de l'amélioration de la race chevaline, les camps sont mis sur le même plan que les écoles du parti. Or ces dernières remplissent un simple rôle de propagande et de "formation" idéologique, sans fonction d'extermination ; mis sur le même plan que les "écoles du parti", le camp de concentration semble ainsi avoir pour fin essentielle le lavage de cerveaux (c'est la "terreur spirituelle" de l'abbé De Naurois) ; apparemment, pour l'équipe d'Uriage, la fonction fondamentale d'extermination - avec le travail forcé des camps de concentration n'existe pas.

Elle est gommée, effacée de l'histoire, à une date, répétons-le, où la vérité sur les camps était connue de tous dans ses grandes lignes depuis six bons mois. Apparemment, le génocide ne trouble ni les nuits ni les jours des penseurs d'Uriage.
Au moment où ces gens-là font imprimer ces lignes, David Rousset entame la rédaction de L'Univers concentrationnaire. Si ce n'est pas du négationnisme, qu'est-ce donc ?

Vive le racisme et "l'homme nouveau" nazi?

Les auteurs de ce texte évoquent le prétendu "socialisme nazi". S'ils mettent en question sa nature "socialiste", ils saluent néanmoins "ses réalisations sociales indiscutables (et) souvent grandioses". A leurs yeux, "le nazisme ne répond qu'à moitié aux aspirations de l'homme et du travailleur", ce qui veut dire qu'il y répond à moitié quand même. Ils se félicitent que de ce "le racisme a su remédier à la crise démographique de l'Allemagne en réprimant l'avortement". Vieille idée chérie de l’Eglise, la répression de l'avortement vaut bien un hommage au "racisme" ... Mais si le "racisme" nazi le réprime, c'est par souci - fantasmatique, certes, mais aux conséquences réelles dramatiques - de préserver et d'étendre la prétendue "race supérieure" ; or cette défense de la "race supérieure" est la couverture idéologique - si l'on ose dire de la chasse aux Juifs et autres "races inférieures" que sont les Tziganes et les Slaves. L'hommage rendu par l'équipe d'Uriage au racisme nazi est donc logiquement complété par un silence total, mais assourdissant, sur l'extermination des Juifs et même sur toutes les mesures de persécution antisémite qui ont marqué le règne d'Hitler dès son avènement.
Comment s'étonner, dès lors, de trouver ensuite l'affirmation enthousiaste que "le nazisme a su créer un homme nouveau en contact avec les forces de la nature, capable de comprendre le monde actuel et même de le dominer temporairement. Il y a dans l'élite nazie de la jeunesse un dynamisme, un héroïsme et une largeur d'horizon qui ne peuvent être perdus sans appauvrissement pour l'Europe".
Le "nazisme a su créer un homme nouveau en contact avec les forces de la nature" (29) ! Vraiment ? Cet enthousiasme aussi imprudent que révélateur rappelle certains passages de Robert Brasillach, l'écrivain et journaliste nazi, rédacteur en chef de Je suis partout, fusillé à la Libération. Il reprend purement et simplement la propagande nazie, qui transforme en héroïsme la rapacité sanglante et raciste des hordes de parasites et de tueurs SA et SS, ou l'enrégimentement de la Hitler Jugend.

Puisque les démocrates-chrétiens et chrétiens-sociaux insistent eux-mêmes sur leur filiation avec Uriage, on est fondé à s'interroger sur le sens de cet éloge critique du nazisme au lendemain même de l'écrasement de l'Allemagne hitlérienne. Le texte répond de lui-même : c'est parce qu'il a donné une forme achevée à la "communauté nationale" et au corporatisme en liquidant toute représentation spécifique des classes antagonistes, et d'abord celle de la classe ouvrière avec ses syndicats et ses partis, que le nazisme a suscité l’intérêt de l'école d'Uriage. Le nazisme l'a fait sous une forme monstrueuse - guère soulignée dans ce texte -, plus monstrueuse que le fascisme italien, car il exprimait les tendances d'un capitalisme plus puissant, plus dynamique, plus conquérant, et la rapacité d'une caste bureaucratique encore plus avide et plus brutale, rêvant l'un et l'autre de la domination de l'Europe et de la planète.

Par-delà telle ou telle adaptation circonstancielle aux réalités du moment, la communauté (régionale, nationale ou européenne) et le corporatisme apparaissent ainsi comme les fondements réels de la conception du monde des descendants d'Uriage. C'est pourquoi il est bon de tirer ce chapitre de l'oubli immérité où il gît.

 


 

Notes :

1)La Découverte, 1988.
(2) Ibidem, p. 134.
(3) Bernard Grasset, 1981.
(4) Le Seuil, 1983. Sternhell n'évoque Uriage que deux fois en passant, page 300.
(5) L'Idéologie française, op. cit., p. 52.
(6) Ibidem, p. 52.
(7) Esprit, no 5, 1981, p. 38.
(8) Les Hommes d'Uriage, op. cit., p. 22.
(9) Ibidem, p. 90.
(10) Ibidem, p. 22
(11) et (12) Ibidem, p. 98.
(13) Ibidem, p. 88.
(14) Ibidem, p. 94.
(15) Esprit, no 4-5, 1977.
(16) Ibidem, pp. 15-16.
(17) Ibidem, p. 17.
(18) Jean-Claude Simoen, 1978.
(19) Ibidem, p. 44.
(20) Ibidem, p. 48.
(21) Dunoyer de Segonzac. Le Vieux Chef Mémoires et pages choisies. Le Seuil, 1971, p. 102.
(22) Ce maréchal colonialiste, monarchiste et catholique (1854-1934), finit président d'honneur des fascisantes Jeunesses patriotiques.
(23) Le Monde, op. cit., p. 45. (24) Cahiers d'Uriage, no 35, pp. 135-136.
(25) La Découverte, 1987.
(26) Ibidem, pp. 86-87.
(27) Les Hommes d'Uriage, op. cit., p. 85.
(28) Ibidem, p. 78.
(29) Pendant que les croisés d'Uriage méditaient ainsi dans leurs veillées et, plus tard, sur "l'actif' et le "passif' du nazisme, La Vérité clandestine trotskyste publiait un article sur l'enfer du camp de Drancy reproduit ci-dessous (5 décembre 1941) ou les révélations d'un déporté d' Auschwitz libéré (20 mai 1943). Chacun ses priorités.

« Au camp de Drancy : quelques Juifs, gravement atteints par la maladie, sont sortis du camp de Drancy. Leurs témoignages concordent absolument avec des renseignements provenant d'autres sources. Aussi, lorsqu'ils nous ont dit: "Le camp était un enfer", les avons-nous crus sur parole. On sait déjà par tous les journaux, et nous l'avions signalé, à quel odieux trafic se sont livrés les gardes-mobiles qui gardaient le camp. 125 F une cigarette, 40 F une carotte, et ainsi de suite, voilà les tarifs de ce marché noir on ne peut plus aryen. On sait que les buildings où sont parqués les Juifs avaient été désertés par la garde mobile, ils sont inhabitables. Aussi la maladie fit-elle des ravages parmi les internés. Il y a quelques jours, le chiffre des morts atteignait 52. Les lettres qui nous parviennent du camp sont des lettres d'angoisse : "Tiendrons-nous le coup ? ", interrogent-elles. Camarades, il faut partout organiser la solidarité avec les Juifs enfermés. Comme les militants ouvriers, ils sont, eux aussi, les victimes désignées du fascisme. Camarades, il ne faut pas les laisser mourir ! A bas l'antisémitisme ! Solidarité avec les victimes du fascisme ! »
(La Vérité, 5 décembre 1941).
"Les nazis redoublent de violences contre les Juifs, déportant et massacrant des hommes et des femmes sans défense, séparant les parents de leurs enfants ( ... ), le gouvernement français, docile aux ordres de Hitler, fait enfermer dans ses camps des milliers d'innocents"
(La Vérité, 15 janvier 1943).

 


 

Un texte soigneusement passé sous silence

Le système nazi

A.-Sa force

Le nazisme est une réponse. Le malaise des démocraties posait la question d'une économie, d'une société et d'une anthropologie nouvelles. C'est parce qu'il s'est présenté comme une réponse à cette triple aspiration que le national-socialisme a pris un essor si puissant. Sa faiblesse vient de ce que, ces aspirations, il les a plutôt déviées et utilisées que satisfaites.

A une économie anarchique il a opposé, en effet, une économie orientée vers la communauté nationale et réglée par elle. Au chômage, il a substitué le travail obligatoire en vue de recréer la force nationale. Aux trusts tout-puissants, il a prétendu imposer le contrôle d'un Etat socialiste, et de même, à un individu déraciné, désorienté, il a proposé un idéal tangible, matériel : celui d'une civilisation fondée sur le Blut und Boden à retrouver et à étendre. Il a rétabli le contact entre l'homme et les forces infrarationnelles de la nature et de la race ; et par là, l'homme nouveau du nazisme a acquis ces bases fermes qui lui ont permis de se dresser avec tant de vitalité animale dans le siècle. Plus encore que par ses réalisations, c'est par cette prise en charge de l'homme total que le nazisme a conquis les masses.

Le nazisme est un système. Il englobe à la fois tout l'homme et unifie une société d'un type nouveau. Plus d'incertitude, plus de désordre : le principe initial une fois posé, toute pensée et toute action en découlent. Le sang est véritablement porteur de civilisation, de Kultur: aussi Hitler peut-il affirmer dans Mein Kampf: "Le but suprême de l'existence des hommes n'est pas la conservation d'un Etat: c'est la conservation de leur race." De cette règle, l'hégémonie mondiale promise à la race supérieure suit aussi logiquement que les principes d'une politique eugéniste. Rien ne saurait échapper à la Weltanschauung nationale-socialiste ; et c'est parce qu'il a donné une orientation nouvelle à l'homme et au monde que le nazisme a obtenu des conquêtes aussi rapides et aussi étendues. S'il échoue cependant, c'est que, dès l'origine, cette orientation est une déviation.

B. - Sa faiblesse

Le nazisme est un ersatz. - Aux aspirations de l'homme et du travailleur, il ne répond en effet qu'à moitié - et les ressources nouvelles de la propagande lui servent temporairement à masquer ce manque profond. L'homme était avide de retrouver un contact avec les forces d'en bas et celles d'en haut, avec les valeurs infrarationnelles et suprarationnelles. Le matérialisme nazi de la race ne peut combler le vide spirituel qui est dans l'homme qu'en exaltant une mystique du sacrifice et de l’héroïsme sans autre justification que la beauté de cette attitude. Mais le néant que cache cet idéal risque toujours d'apparaître et la propagande est une arme à double tranchant : elle peut façonner des surhommes en série, elle ne peut que vider ces surhommes de toute vie personnelle. Le nazisme, en créant des titans, a créé des chevaliers du néant ; et l’on peut prévoir que le creux de ces armures sonnera subitement. Les solutions qu'il a apportées dans le domaine économique relèvent de la même fragilité. Ses réalisations sociales sont indiscutables et souvent grandioses, qu'il s'agisse du cadre de travail, des organisations, des loisirs et des voyages, ou de l’éducation populaire : stades, maisons ouvrières, usines modernes, "asiles de camaraderie" ou locaux communautaires se sont multipliés. Mais le mal n'a pas été attaqué dans sa racine ; il a été dissimulé sous un emplâtre. Le socialisme nazi n'est qu'un capitalisme d'Etat, et la raison profonde pour laquelle la crise sociale semble apaisée, c'est que le nazisme a opéré un véritable transfert psychologique. Au travailleur qui souffrait de se sentir exploité, il a proposé de devenir le maître des autres peuples. Il n'y a pas eu libération du prolétariat parce que la conscience prolétarienne s'est effacée devant la conscience de la race supérieure. Mais quand cette race sera vaincue, comment se résoudra le problème ? Le système nazi apparaît ainsi condamné par ses fondements mêmes. Il fut puissant parce qu'il répondait à un mal profond des démocraties. Il reste faible parce que ce mal n'est qu'à moitié guéri ; et le passif l'emporte déjà sur l'actif.

C. - Son bilan

Actif - Le nazisme a su créer un homme nouveau, en contact avec les forces de la nature, capable de comprendre le monde actuel, et même de le dominer temporairement. Il y a dans l’élite nazie de la jeunesse un dynamisme, un héroïsme et une largeur d’horizon qui ne peuvent être perdus sans appauvrissement pour l'Europe. Le nazisme a su affirmer à tous les échelons du commandement un principe d'autorité fondé sur l'initiative et la responsabilité du chef. Il a su trouver des méthodes pour dégager les élites sociales et une aristocratie de commandement.
Le nazisme a restauré le sens de la communauté nationale et uni les citoyens d'un même État en leur faisant prendre conscience d'une mission et d'un destin communs. Le racisme a su remédier à la crise démographique de l'Allemagne en réprimant l'avortement et en favorisant par tous les moyens une politique de haute natalité.
Le nazisme, enfin, a, dans une certaine mesure, compris le devenir économique et politique du monde en réclamant la formation de grands espaces économiques, par-dessus les frontières nationales.

Passif.- Mais le nazisme n'a pas pu se délivrer de certaines contradictions internes qui lui ôtent toute valeur universelle.
Sur le plan humain : son matérialisme et l'utilisation sans scrupule des procédés de propagande et de police les plus bas vont à l'encontre même de l'idéal humain qu'il veut promouvoir : la race des maîtres est elle-même traitée et maniée comme une masse sans noblesse, les haras voisinent avec les camps de concentration et les écoles du parti. Que sera-ce chez les peuples inférieurs ?
Si la crise démographique est palliée, les futurs citoyens du Reich risquent de manquer des racines familiales ou humaines qui les intégreraient profondément à la communauté nationale.
Si le sol résonne à nouveau sous des pas virils, le Germain qui a retrouvé Wotan et les dieux des forêts ne lève les yeux que sur un ciel vide.
Si des chefs sont nés, ils ne conduisent les foules qui les suivent qu'à un néant héroïque.

Sur le plan international. - Il est contradictoire de vouloir étendre un nationalisme au-delà des frontières de la nation. Le nazisme, qui n'était pas à l'origine un article d'exportation, se veut aujourd'hui doctrine mondiale.

Or si certains de ses principes ne sont pas susceptibles d'extension (par exemple, ses fondements raciaux), d'autres peuvent prétendre à une plus large diffusion : principes d'héroïsme individuel ou de cohésion nationale. Mais, alors, en vertu de ces principes mêmes, un nationalisme étranger ne peut, sans se nier, se soumettre au nazisme. Qui veut l'imiter dans ce qu'il a de fort et d'humain ne peut que le combattre.