Après 1945

Extraits d'une lettre à Michel Lissansky, ex-responsable FTP dans la Limousin.

Crois-tu vraiment que ces organisations (le PC et le Front national) désirent et peuvent organiser une Europe socialiste? (…) Les discours de Thorez, qui commencent à couillonner les pauvres bougres comme en 36, montrent bien que ce n’est pas le socialisme qui l’intéresse… Et toi? qu’est-ce qui t’intéresse? Je pense que tu as tout de même un autre idéal que d’être un fonctionnaire important dans un immense appareil (ça c’est facile) au prix de la liberté de penser, au prix de ta complicité muette avec tous les crimes contre la révolution; ce genre de nouveaux privilégiés qui confondent l’émancipation des travailleurs avec une promotion de grade dans une bureaucratie quelconque est malheureusement assez répandue, hélas, on l’a bien vu avec les plats de lentille offerts par la « race élue »…

(…) Et cela seul (le partage de la Pologne) suffirait à marquer la frontière entre la vraie révolution socialiste et la caricature sanglante qu’on nous propose; après tout, les nazis aussi ont fait cela, le transfert des populations, la manipulation territoriale, la terreur et la destruction systématique de tout ce qui s’oppose à la volonté du maître, au talon de fer de l’armée. Mais s’ils s’appelaient cyniquement socialistes, c’est du moins en antimarxistes qu’ils se présentaient aux foules ignorantes. La démagogie stalinienne a ceci de particulier qu’elle se réclame du marxisme en le piétinant aussi lourdement que les bottes nazies...

 

 

Le stalinisme se réclame du marxisme en le piétinant

Avril 1945

 


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Extraits cités par Joubert d’une lettre de Marceau Pivert à Michel Lissansky, responsable FTP dans le Limousin, qui vient d’adhérer au PCF et sera plus tard président de l’ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants et Victimes de Guerre) à Paris.

Crois-tu vraiment que ces organisations (le PC et le Front national) désirent et peuvent organiser une Europe socialiste? (…) Les discours de Thorez, qui commencent à couillonner les pauvres bougres comme en 36, montrent bien que ce n’est pas le socialisme qui l’intéresse… Et toi? qu’est-ce qui t’intéresse? Je pense que tu as tout de même un autre idéal que d’être un fonctionnaire important dans un immense appareil (ça c’est facile) au prix de la liberté de penser, au prix de ta complicité muette avec tous les crimes contre la révolution; ce genre de nouveaux privilégiés qui confondent l’émancipation des travailleurs avec une promotion de grade dans une bureaucratie quelconque est malheureusement assez répandue, hélas, on l’a bien vu avec les plats de lentille offerts par la « race élue »…

(…) Et cela seul (le partage de la Pologne) suffirait à marquer la frontière entre la vraie révolution socialiste et la caricature sanglante qu’on nous propose; après tout, les nazis aussi ont fait cela, le transfert des populations, la manipulation territoriale, la terreur et la destruction systématique de tout ce qui s’oppose à la volonté du maître, au talon de fer de l’armée. Mais s’ils s’appelaient cyniquement socialistes, c’est du moins en antimarxistes qu’ils se présentaient aux foules ignorantes. La démagogie stalinienne a ceci de particulier qu’elle se réclame du marxisme en le piétinant aussi lourdement que les bottes nazies.

(…) Ce qui dicte la ligne politique du PC et de son satellite Front national, ce n’est pas l’intérêt collectif du prolétariat international, la volonté du peuple français, les aspirations de la résistance révolutionnaire. C’est Staline, les intérêts de sa bureaucratie et il est trop clair qu’il ne veut pas entendre parler de révolution.


De La Haye à Puteaux,  par Marceau Pivert

Article paru dans L’Aveyron libre du 29 mai 1948.

Publié sur le site de la Bataille Socialiste (http://bataillesocialiste.wordpress.com/)


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Le congrès à La Haye s’achève sur cette affirmation : « il faut faire l’Europe ». Mais il ne dit pas quelle sorte d’Europe il faut faire, ni comment il faut la faire. Trop d’intentions équivoques ont hypothéqué cette audacieuse tentative. Et le jeu des forces sociales qui cherchent à s’affronter dans le cadre de l’Europe n’est pas encore clairement précisé: il s’agit, pour les conservateurs du vieil ordre économique, d’unir leurs fractions de classes dominantes en vue de consolider un pouvoir qui s’effrite et de l’adosser au colosse américain. Cette vue est sans doute progressive par rapport aux Vendéens qui s’obstinent à résister au mouvement général des choses et à cultiver leur égoïsme provincial ou leur grandeur nationale, même au prix de la misère, de la dictature et de la guerre. Mais elle est parfaitement réactionnaire par rapport aux besoins et aux aspirations des démocraties populaires européennes: c’est ce qu’ont dit les fédéralistes de tendance socialiste démocratique, qui ont participé au congrès de La Haye.

Ainsi, un puissant mouvement est en train de se dessiner à travers tous les pays où peut encore s’exprimer une opinion libre, en direction des États-Unis d’Europe ; tous ceux, staliniens ou gaullistes, qui s’opposent à ce mouvement, sont parfaitement cohérents avec leur postulat fondamental: les antagonismes qui polarisent le monde entre l’URSS et les USA ne peuvent se régler, d’après eux, que par la guerre et la liquidation d’un adversaire par l’autre.

Il devrait y avoir, au sein du « Mouvement pour les États-Unis d’Europe », une cohérence idéologique du même type: tous ceux qui préconisent des solutions, constructives, pacifiques, démocratiques, génératrices de bien-être et de liberté devraient s’y retrouver pour forger en commun les instruments économiques et politiques de la révolution européenne.
En fait, de vieux politiciens clairvoyants évitent de poser les vrais problèmes et cherchent à utiliser l’occasion du plan Marshall pour reconstruire une Europe militarisée en vue de la troisième guerre. Et il y en a même au sein du mouvement pour l’Europe unie, qui sont disposés à planifier la fabrication des tanks ou des avions plutôt que celle des tracteurs agricoles ou des locomotives. Il y en a aussi qui rêvent de « mettre en valeur » les grands domaines d’Afrique ou d’Asie sans se préoccuper outre mesure des aspirations vers la liberté des populations qui y vivent. Les socialistes savent tout cela. Ils ne sont pas disposés à se laisser utiliser pour le replâtrage d’un régime qui s’effondre. Mais ils veulent d’abord reconstituer leur front international de lutte brisé par la guerre, par les nationalismes rétrogrades et par le stalinisme totalitaire. Les socialistes ont créé le centre de propagande pour les États-Unis d’Europe précisément pour obliger chacun à se définir, et pour amener les travailleurs à se reconnaître comme solidaires dans la défense de la liberté et de la paix.

Tel est aussi l’objet de l’initiative prise par le « Comité international pour les États-Unis socialistes d’Europe » qui convoque du 18 au 22 juin à Puteaux, un congrès des peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique. Le délégué à La Haye de ce comité (qui s’est présenté comme une organisation internationale, déjà libérée des préjugés nationaux) notre ami Bob Edwards, secrétaire général du Syndicat des travailleurs de l’industrie chimique britannique, ouvrira le congrès de Puteaux en saluant les délégués des organisations socialistes, syndicalistes, pacifistes, fédéralistes, démocratiques de toute l’Europe: y compris ceux des nations de l’Europe orientale, dont les socialistes européens dignes de ce nom soutiennent la revendication fondamentale: droit à la libre détermination sans pression extérieure. Y compris les délégués grecs et espagnols, qui refusent de jouer le rôle de pions au service d’une puissance extérieure.

Le congrès des peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique entendra aussi les revendications des délégués des masses indigènes en voie d’émancipation anti-impérialiste. De toutes les parties de l’Afrique, des lointaines régions de l’Asie viendront des représentants qualifiés des peuples longtemps exploités par les capitalistes européens, et qui commencent à se sentir solidaires de la lutte que nous avons entreprise pour une Europe socialiste.

Quand ces peuples, qui représentent la moitié de l’humanité et ceux d’Europe, qui représentent les expériences politiques et techniques les plus anciennes, les volontés révolutionnaires et libératrices les plus denses, auront scellé leur alliance fraternelle pour le socialisme et la liberté, on pourra mesurer les différences de niveau et de portée historique entre le congrès de La Haye et le congrès de Puteaux.

En attendant, les socialistes de la région parisienne sont fiers de renouveler ainsi les traditions du socialisme international : ils appellent tous les travailleurs conscients des terribles dangers qui menacent la paix et la liberté à se rassembler d’urgence autour de cet effort pour la reconstruction d’un monde nouveau.


Cours nouveau, article de Marceau Pivert publié dans Correspondance socialiste internationale du 5 août 1953

Publié sur le site de la Bataille Socialiste (http://bataillesocialiste.wordpress.com/)


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Y a -t-il vraiment quelque chose de changé dans le comportement de la diplomatie russe? Est-on enfin sur la voie de la détente internationale entre les grandes puissances? Selon la réponse qu’ils apportent à ces questions, les hommes d’Etat contribuent à la détente qu’ils souhaitent, ou bien s’opposent plus ou moins hypocritement à la pacification qu’ils redoutent.
Nous nous placerons délibérément en dehors (au-dessous, ou au-dessus, comme on voudra) des préoccupations des chancelleries, des chefs de gouvernements, des chefs d’états-majors.

Nous nous inspirerons exclusivement, dans cette brève analyse, des intérêts et des aspirations des travailleurs de tous les pays - des Russes comme des Américains, des Européens ou des Africains comme des Asiatiques. Et, de ce point de vue, nous affirmons, sans hésitation ni réserve: « Oui, quelque chose est changé au cours de cette année 1953, et qui fera date ». Le changement, d’abord imperceptible, s’est produit dès le lendemain de la mort du tyran qui jouait cyniquement avec la liberté et la paix des peuples, à commencer par le sien. Oui, quelque chose est changé depuis la mort de Staline: le stalinisme cruel, totalitaire, machiavélique et despotique a du plomb dans l’aile. C’est sans doute parce que cet épouvantail terrible était si précieux pour les gouvernements capitalistes, dans leur dessein de subordonner leurs peuples à la peur de la guerre, qu’ils ont vanté partout, avec une naïveté et une inconscience déconcertante, les mérites prodigieux du « chef génial ». Mais les lauriers sont coupés. Et les successeurs ont autre chose à faire qu’à s’agenouiller devant une momie sacrée. La vie continue, avec ses exigences et ses contradictions. Cependant, cette mort n’aurait sans doute pas suffi à modifier profondément le cours des choses si, en même temps que sombrait dans le néant le chef de la contre-révolution, les premiers symptômes du réveil du prolétariat international qu’il avait tant contribué à démoraliser et à crucifier, n’avaient pas annoncé les temps nouveaux. Deux faits se conjuguent donc pour créer les conditions d’une « nouvelle étape »: la mort de Staline et l’éveil de la conscience de classe parmi les esclaves qu’il croyait pouvoir dominer pour toujours.

La revue "Correspondance Socialiste Internationale" titre "Honneur aux prolétaires berlinois"

 

Les journées de juin et leurs conséquences

Tous les travailleurs ont compris l’importance décisive des journées de juin en Allemagne orientale. A elles seules elles justifient largement notre affirmation qu’un cours nouveau est commencé. C’est surtout celui-ci que nous cherchons à définir: les travailleurs allemands ne se sentent pas vaincus. Au contraire. Ils savent que leur puissance réside dans leur force de travail et d’organisation, car ils ont reçu, de longue date, une éducation socialiste et démocratique. C’est pourquoi ils ont eu le courage de se battre les mains nues contre les tanks de l’Armée Rouge. C’est ce genre de bataille, de genre de résistance obstinée, méthodique, héroïque pour la reconquête des droits élémentaires des travailleurs qui caractérise le mieux le cours nouveau. Finalement, les travailleurs organisés vaincront: c’est une certitude. Et leur victoire contribuera à la libération pacifique de leur communauté nationale. Et cette libération devra contribuer à la renaissance de l’internationalisme prolétarien. Car ce n’est pas seulement d’une portion de territoire annexé et exploité par un impérialisme primitif et barbare qu’il s’agit: c’est de la liberté du monde et de la paix des hommes que sont aujourd’hui comptables les lutteurs de l’avant-garde prolétarienne d’Europe centrale. Et c’est aussi de la solidarité de classe, de l’activité et de l’esprit revendicatif des autres prolétariats du monde, dressés contre les mêmes dangers de servitude et de misère, que dépend la victoire finale commune. Le « cours nouveau » qui commence pourrait ainsi se définir: la lutte de classe internationale n’est plus un instrument des impérialismes qui s’affrontent. Elle se développe enfin pour les objectifs propres des masses ouvrières et paysannes du monde entier.

Militaristes et neutralistes

Nous entendons bien ici les réflexions des hommes prudents, et les réserves de ceux qui sont toujours en retard sur les événements. « Nous n’en sommes pas encore là - disent-ils. En attendant, continuons à nous armer et tenons-nous prêts à toutes les agressions! » Sans doute! Sans doute! Les militaires et les chefs de gouvernement doivent faire leur métier qui n’est pas le nôtre - et nous les comprenons bien. Mais notre rôle de socialistes internationalistes consiste précisément et avant tout à défendre notre classe contre l’agression permanente que constituent pour elle l’oppression et la course aux armements. La pire des agressions, contre tous les travailleurs du monde, c’est d’ailleurs la guerre elle-même, qui doit d’abord pour passer sur les millions de cadavre de ses victimes, abattre les plus grands socialistes, comme Jean Jaurès, et disloquer, anéantir et parfois déshonorer l’Internationale elle-même. Deux fois déjà la guerre est ainsi passée sur notre génération: c’est le problème de la guerre qui domine toutes nos réflexions politiques. Quiconque n’apporte pas une réponse satisfaisante dans ce domaine - satisfaisante pour les travailleurs s’entend - n’est pas digne du nom de socialiste. Or, ce qui va devenir possible désormais, ce qui résultera invinciblement du nouveau cours des choses, c’est que les socialistes internationalistes vont pouvoir enfin reprendre leur combat avec quelque chance d’être mieux compris: car l’immense masse des prolétaires misérables, opprimés, exploités, a déjà joué son rôle, sans le savoir peut-être et par sa seule résistance aux dures exigences des maîtres du jour: la famine, l’accélération des normes, la dictature policière, l’aggravation des conditions d’existence, sont des phénomènes à peu près universels, sauf en Amérique, centre de gravité du capitalisme en expansion. Pendant ce temps, des représentants officiels des travailleurs peuvent encore se diviser entre « partisans » de la militarisation de l’Allemagne et « partisans » de la neutralisation de l’Allemagne. Ils ne font ainsi que refléter les exigences soit de l’impérialisme capitaliste, soit de l’impérialisme stalinien: ils sont déjà en retard sur les événements. Car ce n’est pas pour cela (communauté européenne de défense - objectif atlantique - ou neutralisation de l’Allemagne - objectif russe) que les masses prolétariennes combattent et meurent: c’est pour le socialisme et la liberté; c’est pour le droit de disposer d’eux-mêmes, de discuter dans des syndicats libres, de voter pour qui bon leur semble et de critiquer ouvertement telles ou telles mesures gouvernementales. Militaristes ou neutralistes sont plus ou moins inspirés, ou influencés, par la pression des gouvernements de l’Ouest et de l’Est. Mais les socialistes internationalistes, interprètes des aspirations profondes des masses, poseront, avec celles-ci, les problèmes préalables: pourquoi donc ces armements écrasants? A qui profitent-ils? Quelle classe les alimente par son travail et quelle classe s’enrichit en les fabricant? N’y a-t-il donc pas d’autre solution dans la société actuelle que d’être chômeur ou soldat? que de préparer la guerre ou de fermer les usines? Ainsi se profilent enfin à l’horizon les thèmes essentiels d’une politique socialiste internationale commune à tous les exploités et prenant pour base de départ leurs besoins élémentaires.

Les forces élémentaires sont en marche

La période que nous venons de vivre (disons au cours de ces vingt dernières années) a vu le socialisme constamment impuissant à dominer les éléments internationaux; le besoin de liberté et d’indépendance nationale a été à l’origine de toutes les unions sacrées. Utilisé par les classes dominantes, il a joué contre l’internationalisme. Au bout du compte, la barbarie n’a reculé ici que pour réapparaître un peu plus loin. Les peuples ont marché pour la liberté et ils ont inconsciemment renforcé le stalinisme et consolidé le capitalisme. Mais aujourd’hui, de nouvelles aspirations à l’indépendance nationale et à la libre détermination sont devenues si puissantes et les classes dominantes si impuissantes à les satisfaire, qu’elles ne peuvent plus être utilisées « sans coup férir » par les grandes puissances qui dirigent le monde. Le nationalisme naturel à un peuple opprimé est devenu une force élémentaire explosive; lorsque les classes dominantes le mettent dans leur jeu, des foyers de guerre s’allument un peu partout: telle est la gravité de la situation en Corée du Sud, où des forces réactionnaires risquent de rechercher l’unification en provoquant un conflit mondial.

Mais si, en Corée, en Indochine (comme cela est le cas en Tunisie) des forces de libération nationale et sociale partent des profondeurs des masses ouvrières et paysannes et accrochent leurs revendications vers la liberté à toutes les revendications du prolétariat international, alors le stalinisme sera sûrement vaincu sur son propre terrain, ce que ne pourrait jamais obtenir un gouvernement capitaliste.

En d’autres termes, le caractère nouveau de la situation s’affirmera d’autant plus clairement que les masses ouvrières et paysannes, organisées internationalement, poursuivront des objectifs communs à tous les travailleurs: ce sont donc des techniques de lutte de classe, comme la grève, qui doivent prévaloir sur les techniques de lutte entre nations, comme la guerre froide ou chaude; et ces techniques elles-mêmes doivent naturellement s’inspirer d’une ligne politique autonome de classe, afin de transformer le mouvement spontané en mouvement conscient et à longues perspectives.

Politique de classe et politique de puissance

C’est la question allemande qui est au centre de la situation internationale: la politique de puissance tend à mettre la réunification de ce pays au service d’une stratégie - intégration à l’Ouest, disent les uns - neutralisation (afin de favoriser l’infiltration stalinienne) disent les autres; il n’y a pas de solution durable dans cette direction, et même si la conférence à quatre ou cinq, que nous souhaitons, aboutissait à un compromis, à un partage du monde, la dynamique guerrière reprendrait bientôt sa marche en avant car elle est la loi même de la politique de puissance, exclusivement basée sur des rapports de force.

La position socialiste internationaliste revendique donc pour le peuple allemand le droit de disposer librement de lui-même. Le mot d’ordre révolutionnaire est aujourd’hui: suffrage universel (comme en 1848) avec garantie de libre circulation des pensées et des opinions: ici, c’est le camp totalitaire qui doit reculer. Et sans aucun marchandage. On ne négocie pas au sujet d’un droit imprescriptible: toutes les forces politiques internationales qui se réclament de la démocratie doivent sur ce point apporter leur aide au peuple allemand. Nous espérons bien qu’alors ce sera un gouvernement socialiste qui prendra la direction des affaires, car nous n’avons aucune confiance, en dépit de tous leurs engagements, dans les gros industriels, les militaires et les ex-nazis qui soutiennent Adenauer. Ainsi, pour la première fois, un parti socialiste placé au cœur d’une situation internationale en pleine évolution, pourrait peser de tout son poids en faveur du désarmement général contrôlé. L’Allemagne, non réarmée, servirait de base de départ pour cette campagne socialiste internationale, et les travailleurs de tous les pays se sentiraient solidaires de cette vaste entreprise. Alors, ce sont les militaires des deux camps qui devraient reculer - ou se démasquer. Et il n’est pas impossible que la crise intérieure russe ne soit finalement influencée par une telle politique internationale. Nous répondons ici à ceux de nos camarades qui nous croient pleins d’illusions sur les chances d’une négociation entre les grandes puissances: « Nous n’avons pas d’illusions, mais nous savons - et nous l’observons en ce moment même - que le niveau de conscience politique des masses - que la lutte de classe internationale, même dans sa phase la plus obscure et la plus embryonnaire - jouent un rôle considérable dans les décisions des gouvernements impérialistes ».

Accords sur le dos de qui?

Nous avons l’habitude, dans cette modeste revue, d’être généralement en avance sur les événements. (On peut relire par exemple ce que nous avons écrit depuis trois ans au sujet de la nécessité avant toute autre décision concernant l’Allemagne, de procéder à la consultation démocratique de ce pays réunifié.) Nous n’hésitons pas, en conséquence, à indiquer dès à présent un danger qui semble aujourd’hui bien imaginaire, mais qui peut se préciser rapidement: celui d’accords entre les « super-grands », au détriment des petites nations et du mouvement autonome des masses. Voyez comment la presse réactionnaire - ou la presse prosoviétique, ce qui n’est pas tellement différent - apprécie les événements de Berlin-Est: vous serez édifiés sur la vraie nature des sentiments qu’ils ont inspiré à la classe ennemie, celle des munitionnaires, des impérialistes et des bureaucrates totalitaires. Les uns regrettent presque cette lutte héroïque juste au moment où les diplomates allaient tomber dans les bras les uns des autres! Et les Russes continuent de calomnier ignoblement et à emprisonner les ouvriers qui revendiquent. Ce sont des provocateurs fascistes! Il y a déjà des alliances tacites (comme celles qui se sont révélées dans le concert inattendu de louanges en faveur de Staline mort) dans cette convergence des inquiétudes et des colères! Eh bien c’est notre devoir à tous, à nous socialistes et syndicalistes libres dans tous les pays, de travailler à une autre convergence: celle qui rassemblera dans l’action solidaire tous les opprimés contre tous les oppresseurs, tous les exploités contre tous les exploiteurs. Il n’y a pas d’unité d’action possible entre des travailleurs honnêtes et les fusilleurs de Berlin-Est. Il n’y a pas de politique commune possible avec ceux qui ne pensent et n’agissent qu’en terme stratégiques, sans tenir jamais compte du fait que derrière les armes il y a des hommes. Que valent donc, aujourd’hui, les affirmations selon lesquelles l’Allemagne de l’Est était armée jusqu’aux dents, ce qui exigerait l’armement systématique et urgent de l’Allemagne occidentale? Que valent ces bataillons allemands prolongeant l’Armée Rouge quand les ouvriers des usines les dissolvent et les volatilisent sous les coups de leur action de classe? Et que vaudraient les paysans russes changés eux-mêmes en policiers de la contre-révolution, en face d’une classe ouvrière luttant pour sa liberté en même temps que contre l’exploitation capitaliste?
S’il y a, comme nous le souhaitons, des accords internationaux qui sanctionnent enfin un commencement de détente internationale, il appartiendra aux masses ouvrières alertées et remises en marche par leurs premiers succès, de faire en sorte qu’ils ne consacrent pas un recul du mouvement de libération sociale, mais un progrès. Le choix est proche et il sera décisif: lutte de classe pour les solutions socialistes, ou reprise de la course à la militarisation et à la guerre.
Tout compte fait, les pessimistes qui ne croyaient plus à l’existence de la lutte de classe et qui se complaisaient dans le service exclusif des grandes perspectives stratégiques, feront bien de réviser leurs orientations s’ils veulent participer réellement au grand remue-ménage qui se prépare. Car bientôt le troisième camp socialiste internationaliste surgira, au milieu des discussions des diplomates, et si ceux-ci n’entendent rien, des millions d’esclaves, eux, reconnaîtront clairement l’appel de leur destin. Quand ces masses déshéritées d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine et ces prolétaires industriels d’Europe et d’Amérique, auront pu s’emparer des mêmes idéologies socialistes internationalistes et libertaires qui sont en train de cheminer lentement dans leur conscience obscure, alors, bien des échafaudages fragiles des chancelleries s’écrouleront. Et l’effrayant appareil totalitaire lui-même ne résistera plus longtemps aux pressions obstinées d’une classe laborieuse internationale qui porte dans ses mains la destinée du monde.


Les difficultés de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, notes rédigées par Marceau Pivert

Paru dans la Révolution prolétarienne d’avril 1954

Repris par le site de la Bataille Socialiste (http://bataillesocialiste.wordpress.com/)

Le 22 janvier, à Paris, devant une Commission du Mouvement démocratique européen, Finet, syndicaliste belge, représentant ouvrier à la Communauté Charbon-Acier, a fait un exposé qui fut suivi de l’intéressant échange de vues, dont Marceau Pivert a recueilli les éléments, qu’on lira ci-dessous.


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« L’Europe se fera par des réalisations concrètes… ce sont les bases économiques communes qui permettront d’élaborer une politique générale commune. » Ainsi commence notre camarade Pinet, unique syndicaliste coopté au sein de la Haute Autorité du Charbon et de l’Acier. Première difficulté : assurer la libre circulation avec égalité des taxes fiscales : or celles-ci représentent 4 % du prix de revient en Allemagne et 15 % en France, au départ ; il a fallu des séances interminables pour tenter d’agir sur cette donnée, et dans le cadre beaucoup trop étroit du texte du traité. L’objectif proposé touche inévitablement à la structure des économies nationales et aussi à la politique d’investissements, à celle d’expansion de la consommation. Mais le traité n’a pas de pouvoir dans ces domaines essentiels. II lui est interdit de porter atteinte à la « réserve de capitaux » que, dans chaque pays, les gouvernements entendent diriger vers tel ou tel secteur. Le principal obstacle est donc constitué par les intérêts. Cette situation est encore rendue plus difficile par le fait que les gouvernements, qui ont abandonné à regret une parcelle de souveraineté, cherchent à la reprendre ; tandis que les producteurs, et quelquefois même les travailleurs, préfèrent continuer à voir les choses dans la perspective purement nationale : un véritable esprit communautaire européen fait cruellement défaut.

Autre source de difficultés : l’inspiration du traité est exclusivement libérale : en principe, il faut assurer le jeu de l’offre et de la demande en assurant cependant à tous les utilisateurs des conditions égales ; alors, les coûts de production s’abaisseront et les consommateurs en profiteront. En fait, la Haute Autorité est composée surtout de huit représentants des Etats (qui n’ont pas l’habitude de donner satisfaction aux syndicats !) : le remède à ces difficultés ne peut donc pas se trouver ailleurs que dans l’action propre des syndicats. Pour agir, il faut connaître les conditions de fonctionnement de l’instrument créé : il ne dispose pour l’instant que d’un budget infime au regard des charges à assumer : à 0,9 % de prélèvement, c’est un budget de 300 milliards. Avec cela, il faut favoriser les recherches, les constructions ouvrières, les informations, les réadaptations.
Mais rien que sur les informations, il est actuellement très difficile d’établir des comparaisons entre salaires, charges sociales, niveaux de vie car même des organisations syndicales, enfermées dans leurs conceptions nationalistes, se refusent à fournir les renseignements.

Il est évident que des recherches sur la rentabilité ou des études de rationalisation peuvent conduire à des fermetures de puits : ici, les pouvoirs de la Haute Autorité doivent être interprétés ; mais il y a eu des pays qui ont ratifié en stipulant expressément que la Haute Autorité ne pourrait pas s’occuper des salaires ; l’élargissement de la sécurité sociale n’est pas non plus dans les attributions de la C.E.C.A. La seule chose qui est stipulée, à l’article 69, c’est la libre circulation de la main-d’œuvre qualifiée. On envisage donc de consacrer une fraction importante du budget à des dépenses de « réadaptation ». Il faudra passer par l’avis du Conseil des ministres. Et chaque pays devra aussi contribuer à ce fonds spécial.
Il ne semble pas, par contre, que la concurrence puisse être faussée par de bas salaires : les syndicats intéressés y veillent : en tout cas, c’est leur fonction essentielle ; ainsi, en Belgique, la convention collective fixe le salaire du mineur, quel que soit l’endroit où il travaille, à 284 francs belges.

La formation professionnelle est aussi un domaine où les syndicats ont leur mot à dire ; ils ont commencé à étudier le problème. Enfin, la construction de 60.000 maisons ouvrières, puis de 40.000 autres, dépend naturellement de l’emprunt projeté aux Etats-Unis, mais ce projet est conforme à l’objectif général du traité : « Faciliter et encourager la production ». Quand un mineur doit faire trois heures de chemin de fer pour rentrer chez lui ou venir à la mine, il n’est pas en mesure de produire dans de bonnes conditions.
En somme, si l’on connaît bien les clauses du traité, et si les organisations syndicales d’un secteur économique décisif s’unissent par-dessus les frontières et les divergences idéologiques, elles peuvent changer le caractère des compétitions de pays à pays et leur substituer une revendication commune : ainsi seulement on pourra éviter la décadence de l’Europe et jouer un rôle utile dans la sauvegarde de la paix.

L’heure des motions de congrès est donc dépassée : c’est en prenant conscience des puissants intérêts qui gravitent autour de cette construction européenne que les travailleurs pourront avoir leur place dans la nouvelle Europe : on a critiqué vivement la C.E.C.A. dans tous les milieux. Ce qui est sûr, c’est que le syndicalisme doit se poser maintenant des problèmes plus vastes que ceux qu’il a traditionnellement rencontrés dans le cadre national ; essayer de grappiller ici ou là cela devient insuffisant quand la marge de profit des entreprises s’amenuise de plus en plus ; le cadre national est dépassé. Il faut aller au vaste marché commun : à quoi servent les machines modernes, les trains à bandes, quand il n’y a pas de débouchés pour écouler les produits et qu’on met les ouvriers en chômage ?

La discussion

L’exposé de Finet a été suivi d’une discussion que nous résumons : les auditeurs syndicalistes ou socialistes redécouvraient la dure réalité de la lutte de classes (du moins ceux qui l’avaient oubliée). Constant constate un certain « rapport de forces »… la C.E.C.A. est une pointe avancée qui exige d’autres intégrations, et une autorité politique, et une politique, sinon elle ne sera que l’apparence d’une institution nouvelle derrière laquelle fonctionnera le cartel (le premier cartel des houillères date de 1710). « En réalité la libre concurrence n’existe pas ». Quant aux critères de rentabilité, ils sont très obscurs et discutables ; il faudrait tenir compte de tous les éléments, des pertes d’investissement aussi bien que des différences entre prix de revient et prix de vente ; quant aux salaires, il faut en revenir au vieux principe syndical : ce qui est un avantage pour quelques-uns est un avantage pour tous. Si, comme on le dit, les mineurs allemands ont refusé une augmentation de salaires, agissons pour les obliger à les augmenter ; organisons l’information pour établir les statistiques relatives à la main-d’œuvre puisque nous nous heurtons là à la résistance des employeurs ; enfin, impossible d’établir une comparaison des prix de revient si l’on n’impose pas un plan comptable…

Sinot ne dissimule pas la déception de ses camarades mineurs quant aux « avantages » pour eux de la C.E.C.A. : comment aller leur parler de l’Europe alors que, depuis un an, leurs difficultés ne font que croître ? Ce n’est peut-être pas la faute du marché commun, mais il faudrait bien que Finet puisse persuader ses collègues que les mesures transitoires intéressent au plus haut point les mineurs menacés ; il faut aussi comparer les salaires différés ; ceux des mineurs allemands sont beaucoup plus bas que chez nous ; voilà la concurrence déloyale ; résultats : on ferme nos mines de Provence qui ont, après celles de Lorraine, le plus haut rendement de toute l’Europe et les bénéfices les plus élevés. On déplace des travailleurs sans rien faire pour eux. Il est évident que les syndicalistes doivent commencer par s’entendre et par s’unir. Mais il faut aussi que lorsque nous signalons une situation anormale à la C.E.C.A., on mette moins d’un an à nous répondre… S’il ne s’agit que de fermer les usines marginales, alors toutes les mines de France et de Belgique n’arriveront jamais à concurrencer les mines allemandes ; il faudra les fermer ; mais il y a aussi à envisager la question de l’écoulement de la production. Si des bassins sont mal placés géographiquement, il faut encourager la consommation sur place par des investissements ; il y a de vastes régions qui sont dépourvues de gaz : on peut le leur fournir en utilisant des charbons même médiocres ; en outre, on doit prévoir des centrales thermiques pour écouler les stocks de France et de Belgique : la C.E.C.A. déclare que les stocks européens sont minimes : 10 millions de tonnes ; mais on oublie de dire que 9 millions de tonnes sont sur le carreau des mines françaises et belges. Enfin, nous attendons toujours qu’on pense à indemniser les mineurs licenciés ou déplacés « volontaires » en Lorraine. Drôles de « volontaires » ! Nous remarquons que les capitalistes des puits de Péchelbronn accordent, eux, 250.000 francs d’indemnité à chaque travailleur licencié. Les bonnes intentions de la C.E.C.A. ne suffisent plus… sinon, qu’on ne s’étonne pas si les slogans staliniens ont du succès… Clozon déclare qu’ « on n’y voit pas clair » : on ne sait pas où l’on va ; on ne sait pas ce que coûtent réellement les choses. « Je mets au défi qui que ce soit, dans l’état actuel de l’information statistique, de comparer les salaires hollandais, belges, allemands, français » ; les gouvernements non plus ne savent pas où ils vont ; et pourtant le secteur des mines, très concentré, est le plus simple à étudier ; mais il faudrait un plan comptable… dont personne ne veut. On a fait un effort aux Houillères ; quant à la sidérurgie, il n’y faut pas compter…

Lebras : II n’y a qu’une méthode : quand on ferme une usine sous prétexte qu’elle n’est plus rentable, il faut que les syndicalistes soient capables de la prendre en charge et de la faire fonctionner ; et il cite le cas où, ‘ pour une même fabrication, une usine nationalisée sort quatre appareillages électriques dans le même temps qu’une autre usine en sort trente…

Felce est assez pessimiste : les syndicats attendent quelque progrès de la part de la C.E.C.A. et voilà que la C.E.C.A. s’adresse aux syndicats… c’est une sorte de cercle vicieux.

Collinet demande s’il ne conviendrait pas de constituer une association de « consommateurs finaux », pour demander l’entrée dans le contrôle de la C.E.C.A., qui admet celui des « utilisateurs ».

Etienne Weill-Raynal pose la question de l’attitude des producteurs : Comment se comportent-ils ? Collaborent-ils ? Ou bien ont-ils reconstitué leur cartel en se moquant des recommandations de la C.E.C.A. ?

Marceau Pivert pose la question des prix pratiqués : y a-t-il eu baisse ? Y a-t-il entente pour les maintenir, en face de la dépression menaçante ? Comment ne pas voir qu’il y a autour de ces questions une authentique lutte de classes à l’échelle européenne ? Une lutte sur deux fronts, d’ailleurs : contre les nationalistes rétrogrades, encouragés par les staliniens. Et contre le grand capitalisme qui veut faire une Europe de Restauration. En face de ces entreprises, il n’y a pas encore d’organisation ouvrière européenne capable de combattre au nom des masses laborieuses, pour une intégration économique, la cogestion et le contrôle démocratique d’une Assemblée européenne. Bien mieux, au lieu de rechercher avec rage l’union de toutes les forces syndicales libres, voilà maintenant qu’on augmente la confusion en intervenant dans les problèmes internationaux en s’alignant sur un bloc…

Karila demande, pour la propagande, des données précises sur les avantages concrets de la C.E.C.A.

J. Robin est assez pessimiste sur la possibilité d’apporter des satisfactions immédiates : il semble bien en effet que la grande force populaire dont vient de parler Marceau n’ait pas encore été constituée. « II est certain que les prix ont monté ; dans ces conditions, notre effort est massacré d’avance ».

Veillon confirme : l’homme de la rue ne sait pas ce que c’est que la C.E.C.A. et ne s’intéresse nullement à ces problèmes : les prix ont baissé pour le charbon, mais pas à la consommation ; on ferme des mines ; développer la production, cela exige l’action syndicale pour les salaires. Les travailleurs répugnent à tout déplacement ; et les staliniens les encouragent à cette résistance.

Le Bourre : « Les vieux européens » ont un peu l’impression d’avoir joué depuis 1948 à l’apprenti sorcier. Le mouvement syndical n’est pas encore préparé à des formes gestionnaires ; il s’agit, en présence du S.O.S. de Pinet, de faire l’autocritique du mouvement syndical : il ne s’intéresse pas aux problèmes de reconversion, qui peuvent avoir bien des aspects. Le syndicalisme doit s’engager d’abord aux côtés du grand capitalisme et des technocrates pour, ensuite, pouvoir les vaincre ; sur le plan européen, sommes-nous prêts à substituer nos cadres à ceux du capitalisme ?

Dumas confirme ce qu’a dit Le Bourre : le souci professionnel et national des syndiqués est ce qui doit le plus nous préoccuper. Il y a du chemin de parcouru depuis qu’on n’avait pas le droit d’être syndiqué ; mais pas encore assez puisque nous devrions avoir à Luxembourg notre « brain trust » syndical européen.

J. Enock déplore que cette séance ne puisse conduire à aucune conclusion : il attendait beaucoup plus de la part des responsables syndicalistes.
« En fait il s’agit d’une véritable révolution à entreprendre… »

William : II faut savoir utiliser les possibilités offertes par le traité. Entre ce qui est formellement recommandé et ce qui est formellement interdit, il y a une large marge d’initiatives à prendre et les travailleurs organisés seront bien obligés de s’en occuper, dans le cadre européen ; on peut même dire que plus la C.E.C.A. sera réactionnaire, et plus l’action syndicale s’imposera, qu’elle utilise ou non tel ou tel secteur capitaliste ou technocratique, il lui faudra établir son programme minimum commun et dépasser les frontières nationales : c’est l’apprentissage un peu rude de la réalité internationale qui formera une certaine conscience.

Constant insiste encore sur la nécessité de l’information exacte afin de pouvoir dire : « A partir de maintenant, les licenciements sont pris en charge par la C.E.C.A., qui en est responsable. »

Veillon précise que ses réflexions ne comportent aucune critique à l’égard de P. Finet, ni non plus une sorte de fuite du mouvement syndical devant ses responsabilités nouvelles.

Finet répond aux divers orateurs : il souligne qu’à Luxembourg, toutes les grosses organisations sidérurgiques, celles d’Allemagne, de France, de Belgique, ont leur bureau privé permanent, surveillant de près la C.E.C.A. Le mouvement syndical se rend-il compte de ce qui se passe ? On s’adresse à la C.E.C.A. comme si nous étions un gouvernement européen : cela constitue une erreur d’optique. Il faut voir le traité tel qu’il est et se rendre compte que si nous essayions de dépasser tant soit peu nos prérogatives, on aurait vite fait de nous rappeler à l’ordre.

Ainsi, pour les questions posées par Sinot, il faut savoir que nous ne pouvons intervenir qu’après avoir été régulièrement saisis : or c’est seulement le 12 janvier dernier que le ministre Louvel a signalé officiellement à la Haute Autorité la question des licenciements ; il faut en outre que le gouvernement fasse quelque chose, de son côté, pour les chômeurs ; alors, une aide supplémentaire de la C.E.C.A. peut être envisagée. Nous nous préoccupons aussi de développer la consommation ; mais il est nécessaire d’obtenir l’accord des gouvernements : alors, s’il s’agit d’installations nouvelles, il devient presque impossible d’obtenir l’accord unanime du Conseil des ministres. Telle est la réalité.

L’information est insuffisante ? Certes. Elle est même nulle en ce qui concerne les conditions sociales… Je défie un militant syndicaliste hollandais d’exposer le système belge de sécurité sociale ; quant à nos organisations internationales, j’en parle en connaissance de cause, elles ne vont jamais au fond des problèmes ; elles ne peuvent pas le faire ; tous les essais tentés ont fait fiasco. Même de région à région comment comparer par exemple le régime des congés payés ? Nous avons en Belgique fait une grève générale de huit jours en 1936, à la suite des journées de juin 36 en France, pour conquérir cette législation ; mais il y a des variations très grandes d’une province à l’autre.

Comment pourrait-on, d’autre part, comparer les salaires hollandais et belges : il faut d’abord prendre une monnaie commune : 45 cents ou 180 francs de l’heure en Hollande, et 240 fr. en Belgique. Mais le coût de la vie est à l’indice 250 en Hollande et 420 en Belgique ; et les loyers ont augmenté de 140 % en Hollande et de 200 % en Belgique. Le B.I.T. a essayé de calculer ces termes de comparaison ; nous essaierons nous aussi, mais nous rencontrons là encore le même genre d’obstacle : il nous est interdit de violer le « secret professionnel » : les entreprises nous refusent donc la communication des listes individuelles de salaires. Tout dépend, dans ce domaine de l’activité, de la pression, de l’action syndicale. Déjà, au sein de la Haute Autorité, pour obtenir une majorité de 5 sur 9, c’est très difficile. Le moteur de la machine, c’est la communauté des travailleurs organisés. La Haute Autorité ne peut à peu près rien par elle-même ; mais avec l’aide de l’action syndicale, et dans l’intérêt de l’amélioration de la production, nous pouvons envisager des réalisations considérables : pour la formation professionnelle, pour la construction de 100.000 logements ouvriers ; en dehors de ces réalisations, les travailleurs ne s’intéresseraient pas à la C.E.C.A. Pourtant, il y a déjà, ici ou là, des progrès certains : les mineurs belges savent bien, par exemple, que s’il n’y avait pas eu la péréquation et la clause de 40 % du prix de la tonne qui les protège, il y aurait déjà du chômage sérieux dans leurs mines. Nous envisageons des crédits s’élevant à 1.000 dollars (400.000 francs) par travailleur licencié et réadapté. Je crois pouvoir insister ici sur une perspective moins conservatrice que celle qu’on entretient chez les mineurs. Je suis de Charleroi ; je connais la question ; je dis que maintenir à tout prix ses hommes dans cet état d’esclavage, ce n’est pas une preuve de progrès. Il y a chez vous des mineurs qui occupent au fond une mine des Cévennes désaffectée : je connais ce genre de sacrifice ; mais il est plus utile de se battre pour avoir les moyens de changer de métier et même de région ; les Houillères de France ont un plan progressiste à ce sujet ; l’essentiel est de considérer l’évolution inévitable des techniques et de protéger les droits du travailleur.

Quant à l’attitude des producteurs, et à la création d’un Cartel à l’exportation, il y a là un état d’esprit absolument intolérable. Des juristes sont venus nous dire : « Vous n’avez pas le droit d’intervenir dans ce domaine car vous ne pouvez pas prouver que ce cartel a une influence sur le marché intérieur que vous contrôlez. » Nous n’avons pas accepté cet interdit. C’est la Haute Autorité qui, d’après l’article 61, doit fixer les prix maxima et minima. Donc ce ne sont pas les producteurs. Cependant, le Conseil des ministres nous a dit : « Non, inutile de fixer les prix maxima ». Nous n’avons pas eu plus de succès au Comité consultatif. Cependant, il nous faut combattre le Cartel ! Il faudra introduire une législation anticartel. Il est bien évident que si la Haute Autorité ne fait rien sur ce point décisif, il n’y a plus qu’à mettre la clef sous la porte et à fermer boutique.

Répondant à Marceau Pivert, Finet précise que, pour le charbon, les prix fixés par la H. A. dans les six pays n’ont pas bougé. Mais pour l’acier, il est exact qu’il y a eu légère hausse au début : surtout en France, où les sidérurgistes ont prétendu qu’il n’y avait pas assez de « rentabilité » ; mais nous assistons maintenant à un début de récession et les prix de barèmes ne sont plus pratiqués : il y a des réductions consenties en sous-main. Nous essayons de contrôler les prix réels. Mais les questions de rentabilité et de productivité sur lesquelles nous butons constamment sont traitées, dans les textes, selon les lois capitalistes : la « rémunération normale des capitaux engagés » est la règle à suivre : depuis six mois, les experts discutent sur la définition d’un prix de revient ; il est évident que les conceptions syndicalistes ne coïncident pas avec les conceptions capitalistes : il n’y a pas, pour nous que l’intérêt du capital à considérer : l’actif, dans une entreprise, c’est aussi le travail assuré aux ouvriers ; il n’y a aucun doute que nos conceptions devront triompher, mais le texte du traité n’a pas été fait par des syndicalistes ; il offre cependant aux syndicalistes l’occasion d’une intervention qui va dans le même sens que toutes ses activités : en créant les conditions d’une augmentation générale de la rentabilité, de l’expansion, on ouvre de nouvelles possibilités d’amélioration du niveau de vie pour les travailleurs organisés. Encore faut-il que ceux-ci réclament leur part de l’augmentation de plus-value créée par l’élargissement et la meilleure organisation du marché ; mais il ne doit pas y avoir d’illusion sur le sens, les limites et le caractère de cette action : rien de fondamental n’a été modifié dans la structure sociale… on essaie seulement d’augmenter la part du gâteau que devront se partager capitalistes et travailleurs.



Préface à « Ciel Rouge sur la Roumanie », seconde édition de 1959 titrée « Sous la botte soviétique», par Marceau Pivert

Deuxième préface

Le 12 décembre 1956


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Je n’ai rien à retrancher ni à ajouter aux lignes que j’ai données à notre ami D. G. R. Serbanesco pour préfacer la première édition de son témoignage « Ciel Rouge sur la Roumanie ».
L’empire totalitaire est actuellement secoué sur ses bases, l’esprit de liberté souffle sur son glacis, et ce sont les ouvriers, les paysans, les étudiants et les soldats, unis dans leurs « conseils », c’est-à-dire dans leurs soviets, qui prennent en main, avec leurs armes de classe, la grève générale, le combat pour l’indépendance nationale et pour le socialisme. L’admirable effort du peuple hongrois ne peut pas ne pas avoir de résonance ailleurs… à travers toute l’Europe aussi bien qu’à travers toutes les Russies.

Depuis ma première préface (15 janvier 1952), j’ai eu le privilège de prendre un contact personnel avec la réalité soviétique ; je crois y avoir perçu des signes de renouvellement, de détente, de compréhension… mais il y a une telle défiance à l’égard de l’Occident, y compris même des milieux socialistes traditionnels, une telle surestimation des dangers constitués par les vieilles classes réactionnaires déchues, une telle peur des forces impérialistes adverses, que les milieux qui ont alimenté, justifié, accepté lâchement et cherché à imposer partout le despotisme stalinien sont encore plus puissants, capables de saisir toutes les occasions, tous les prétextes, d’invoquer toutes les fautes, et tous les crimes commis en face, dans le camp des « démocraties », afin de ramener le peuple russe à la notion désespérée qu’il doit imposer par la force des armes un régime qu’on lui a fait accepter comme du « socialisme ».
Entre les forces de paix, de bien-être et de liberté d’un côté, celles de guerre, de misère et de tyrannie de l’autre, la lutte est devenue internationale, et la communauté internationale des travailleurs doit aujourd’hui « prendre la tête de la colonne humaine ».

Tout ce qui, à l’Ouest, contribuera à préférer les méthodes de guerre à celles de la lutte ouvrière ne pourra que favoriser les forces de guerre encore puissantes au sein de la société russe. Mais, au contraire, tout ce qui, à l’Ouest, et particulièrement dans le mouvement démocratique et socialiste, mettra en mouvement les travailleurs librement organisés, en direction de leurs propres objectifs, c’est-à-dire une Europe socialiste, favorisera une sympathie et une solidarité, qui deviendront de plus en plus actives au sein des masses ouvrières, paysannes et estudiantines de Russie.

Qu’il se trouve des dirigeants russes pour comprendre enfin qu’il faut aujourd’hui faire confiance à l’homme moderne et au travailleur conscient, et non plus prétendre imposer la volonté d’une minorité à l’ensemble d’un peuple, et les transitions nécessaires s’imposeront sous la poussée croissante des aspirations des masses.
Les classes déchues et les régimes réactionnaires condamnés ne peuvent que contrarier ce processus historique.
Au contraire, les hommes aimant au-dessus de tout la liberté, l’égalité, la fraternité, et non pas seulement en les réservant à des élites, mais en les favorisant partout, feront surgir des barbaries de notre époque une humanité nouvelle, meilleure, plus éclairée, et finalement, réconciliée avec elle-même.


 

Du troisième camp au troisième front, article de Marceau Pivert dans Masses N°7-8 de février-mars 1947.

(Note: revue Masses)

Publié sur le site de la Bataille Socialiste (http://bataillesocialiste.wordpress.com/)

 


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Les apparents caprices de la diplomatie internationale ne peuvent pas nous dissimuler, la gravité ni la permanence des antagonismes fondamentaux qui déchirent le monde.

Ils les soulignent : tantôt, la tension est telle que la préparation du règlement par la force des armes semble inévitable et prochaine. Tantôt, la conciliation est à l’ordre du jour, mais elle est dictée, de toute évidence, par des exigences complémentaires et non par une vision commune des besoins de l’humanité.

Nous sommes donc parfaitement conscients, infiniment mieux qu’en 1919, de la précarité des traités et règlements par lesquels les grandes puissances essaient de camoufler leurs désaccords ou de marchander une sécurité très relative pour une période plus courte que la précédente trêve de vingt ans…

D’un côté, l’économie capitaliste américaine, la plus puissante de tous les temps, ne peut pas échapper aux lois de sa dynamique interne : il lui faut, et il lui faudra de plus en plus, à mesure que vont se relever les ruines et renaître des compétiteurs, envahir les marchés extérieurs, forcer les barrières défensives, imposer ses tarifs et ses prix, multiplier les clientèles et les investissements : l’énorme machine ne peut tourner qu’avec le secours d’un volant d’expansion croissante : l’impérialisme américain ne dépend pas de la volonté de tel ou tel homme d’état; il est dans la nature des choses, il surgit de la présente structure économique et sociale du pays qui représente aujourd’hui la forme la plus évoluée et la plus riche du système capitaliste. Cette expansion se traduit dans presque tous les pays du monde par une intervention politique, financière, culturelle, directe ou indirecte, discrète ou brutale, dont toute orientation politique se réclamant du socialisme doit savoir apprécier l’existence, les séductions et les limites…

De l’autre côté, l’économie soviétique, elle aussi, doit obéir à sa dynamique interne : le seul fait de l’existence d’un vaste secteur planifié et cherchant à se soustraire aux lois classiques de la libre concurrence capitaliste, de l’accumulation et de l’investissement capitalistes, est un obstacle à l’expansionnisme américain. Mais l’existence d’un régime capitaliste jeune, formidablement organisé, sur un continent aux trois quarts inexploité, complique singulièrement les problèmes de la bureaucratie stalinienne depuis qu’elle a tourné le dos aux. perspectives de révolution socialiste internationale : ou bien accepter les machines, les techniciens, les capitaux, américains dont elle a un besoin urgent, mais alors faire des concessions politiques; ou bien fermer hermétiquement le « rideau de fer », mais alors, interdire aux masses populaires russes tout espoir, pendant des dizaines d’années, de bien-être et de liberté.
A l’antagonisme des « zones d’influence » se superpose l’antagonisme des systèmes politiques. Il ne s’écoulera pas de longues années avant que ne se cristallisent, dans l’opinion mondiale, des formulations aussi superficielles que « fascisme » et « antifascisme »; ce sera sans doute « démocraties » contre « totalitarisme »; ou bien, répliqueront les staliniens, « communisme » contre « capitalisme » ; et le problème, une fois encore sera posé en termes falsifiés. Car de même qu’on a vu du côté des démocraties la dictature Metaxas, en Grèce, ou Vargas, au Brésil, ou même Franco, célébré par le « démocrate Churchill » pour les services rendus aux « Nations-Unies ». De même, on verra cette fois le fasciste Péron aux côtés de Staline: et, si la confusion actuelle continuait, le Général de Gaulle, cherchant à imposer sa Constitution de Bayeux, d’essence bonapartiste, afin de se porter au secours de !a « civilisation chrétienne » menacée par le « bolchevisme ».

Or il y a dans le monde, aujourd’hui, il y a surtout en Europe, il y a certainement en France, des masses énormes de citoyens qui, par avance, se refusent à devenir les cobayes d’un camp contre l’autre. La troisième guerre mondiale, posant la question de la domination économique et politique soit du capitalisme américain, soit du soviétisme stalinien, n’aura pas lieu si ces forces hostiles à l’un et à l’autre système prennent conscience à temps de leurs immenses possibilités.

Les forces non-capitalistes et non-staliniennes constituent dès à présent les éléments d’un troisième camp capable de modifier, par sa seule existence indépendante la terrible polarisation qui se poursuit en ce moment dans tous les pays.

Le troisième camp n’est pas sur le même plan que les deux autres : il a dès à présent des alliés sûrs au cœur même des deux autres : et dans les rangs du prolétariat américain dont la conscience politique doit mûrir à travers les prochains combats de classe; et dans les rangs du prolétariat russe qui n’a pas accepté à 100% la dégénérescence nationaliste de sa bureaucratie totalitaire.

II n’a aucune prétention d’intervention dans le jeu subtil des politiques de puissances. Mais sa force apparaîtra très vite lorsqu’il se présentera comme la réponse à des inquiétudes innombrables, comme la solution à des problèmes par ailleurs insolubles : et d’abord quand il fera la preuve d’une véritable autonomie idéologique et politique à l’égard des deux blocs. Il représente bien autre chose que les intérêts de minorités privilégiées, capitalistes ou bureaucratiques, dont l’apparente puissance vient de leur habileté à se présenter comme les représentants authentiques de masses populaires énormes… Le troisième camp a dès à présent, comme armature solide, des cadres internationalistes qui n’ont pas flanché au cours des dix dernières années et dans les pires conditions, en face des pires dangers. Les militants socialistes et syndicalistes révolutionnaires, qui avaient à leur disposition une théorie du fascisme, du stalinisme, de l’impérialisme, et qui ont pu la mettre à l’épreuve des faits tout en participant à la lutte indépendante contre les ennemis de la révolution sociale, sont aujourd’hui parfaitement préparés à aborder les problèmes concerts de l’organisation du troisième camp dans la région du monde où les réalisations deviennent possibles en Europe.

C’est pourquoi ils sont à l’origine d’une initiative qui le mois prochain, doit réunir à Londres des délégation» venues de tous les pays européens en vue d’examiner les conditions à réaliser pour construire les Etats-Unis socialistes d’Europe.

Mais les avant-gardes internationalistes ne sont pas les seules intéressées à promouvoir cette formation d’un troisième camp socialiste et libertaire. Tous les pays actuellement réduits à l’impuissance, marchant à la dérive par suite des désaccords des grandes puissances, toutes les victimes de la guerre, de la misère, de la famine, à qui l’on ne propose qu’un type d’esclavage, le stalinien, ou un autre, le capitaliste, toutes les masses coloniales en travail d’émancipation nationale et sociale ont aussi intérêt à refuser la polarisation monstrueuse qui cherche à les enchaîner à un bloc ou à l’autre.

En bref, derrière les attitudes des groupes liés à un bloc ou à l’autre, on peut aisément distinguer les modalités d’une forme de colonisation ou d’une autre : et l’âpreté des discussions, des terrorismes aussi, dans toute l’Europe centrale et en Asie, traduit très exactement le niveau de conscience des meneurs du jeu : A Wall-Street comme à Moscou, on se rend parfaitement compte que des questions de vie ou de mort sont posées.

Oui, mais de vie ou de mort pour l’humanité aussi; de vie ou de mort pour des dizaines de millions d’hommes, pour des centaines et des milliers de grandes cités, et pour des richesses de civilisations accumulées à travers les siècles…

De sorte que le troisième camp représente infiniment, plus que les avant-gardes internationalistes qui en ont constitué l’armature : des ploutocraties ou des bureaucraties minoritaires sont prêtes à entraîner le monde dans une destruction effroyable parée qu’elles identifient (c’est normal, mais nous repoussons cette prétention) leur sort à celui de leurs esclaves…
Notre réponse et notre appel sont dans la plus pure tradition du mouvement socialiste digne de ce nom : que les esclaves s’unissent, et se débarrassent des maîtres assez insensés pour préférer la guerre à la transformation révolutionnaire de la société…

Le troisième camp celui des opprimés, doit se définir se dégager des deux autres. Il doit constituer, lui aussi,, un front de combat, un troisième front, où se retrouveront tout naturellement, les anticapitalistes et les antistaliniens de toute l’Europe.

Les soi-disant réalistes demanderont où sont nos forces…
Un premier, recensement leur répondra, de Londres, le 23 février, de la « Conférence pour les Etats-Unis socialistes d’Europe »… Remarquez bien, maintenant, les réactions des différentes organisations, en face de cette initiative : vous trouverez sans doute des citoyens de bonne foi, et qui demandent à voir avant de s’engager. Mais vous verrez aussi très certainement, ceux qui sont dès à présent résignés à voir le stalinisme s’installer partout en Europe… et ceux qui, résignés eux aussi ne peuvent imaginer le socialisme que subordonné aux intérêts du capitalisme américain.

Mais tous les travailleurs sincèrement désireux de s’évader d’une alternative qui, à elle seule, est un défi à la capacité politique des élites européennes, reconnaîtront leur camp, repousseront à la fois les séductions capitalistes et staliniennes et organiseront leur troisième front: celui du socialisme et de la liberté.


Pourquoi rester à la SFIO, extrait d’une lettre de Marceau Pivert à Marcel Brun du 25 décembre 1957

Cité par Jean Paul Joubert.


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Et tous me demandent avec angoisse pourquoi « je prête encore mon nom » à l’escroquerie politique étiquetée SFIO. Voilà la vérité: je réponds que mon devoir est d’être là, en contact avec ce qu’il y a encore de sain dans le parti. Ce serait si facile de reprendre ma liberté et d’écrire partout où l’on désirerait m’accueillir. Non. En dépit de l’atroce déchirement qu’a été pour moi le 30 août 1956 (oui j’ai failli y laisser ma peau car mon état cardiaque depuis ce jour n’est plus « compensé »), j’ai fait l’impossible pour maintenir au parti le plus de militants qualifiés et conscients… pour aider l’opposition, toute l’opposition, variée, pluraliste, mais précisément à cause de sa tradition démocratique (et aussi socialiste). J’avais envoyé ma démission d’un parti qui, construit contre la guerre, décidait la guerre contre un petit peuple. Cette démission fut reprise par mes amis, ceux de la 15° en particulier (…).

Me voici hors de combat, du moins physiquement. Voici donc le conseil que je donne maintenant: je n’insiste plus pour maintenir les copains dans le parti, chacun décide pour lui-même (…).
Mais je me refuse en même temps à faire quoi que ce soit pour livrer ce parti à une bureaucratie qui s’effondrera, tôt ou tard, comme celle de Paul Faure (…).

L’essentiel est donc de ne pas se décourager, de rester groupés en noyaux de qualité…


                                                                                                                           


Le Mouvement socialiste pour les États-Unis d'Europe (MSEUE)

Publié sur le site de la Bataille Socialiste (http://bataillesocialiste.wordpress.com/)


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Le Mouvement pour les États-Unis socialistes d'Europe, présidé par André Philip, est né à Montrouge, près de Paris, en juin 1946 de la volonté de créer une Europe socialiste indépendante des États-Unis et de l'URSS. Il s'efforce de renouer avec l'ancienne tradition internationaliste des partis socialistes et son objectif initial est de parvenir à une planification socialiste d'une Europe unie. Mais après le début de la Guerre froide, cette attitude doctrinaire va peu à peu faire place à une approche plus coopérative qui conduit le mouvement à se consacrer davantage à la construction européenne. Celui-ci change d'ailleurs de dénomination en 1947 pour devenir le « Mouvement socialiste pour les États-Unis d'Europe » (MSEUE) qui estime urgent de faire d'abord l'Europe avant de lutter pour qu'elle soit socialiste.

Ses animateurs vantent l'unification européenne mais ils ne peuvent concevoir l'Europe unie sans la présence allemande et sans la participation de la Grande-Bretagne et des pays scandinaves notamment parce qu'ils estiment ces pays davantage imprégnés de l'esprit socialiste que les Six de la « petite Europe ». Sur le plan économique, le MSEUE réclame la planification des industries de base en Europe et celle des investissements en vue de permettre aux pays sous-développés d'Europe et d'outre-mer d'accéder au progrès économique. 
Lors de la deuxième conférence internationale pour les États-Unis socialistes d'Europe qui a lieu à Montrouge (Paris) les 21 et 22 juin 1947, Marceau Pivert, membre du comité directeur de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), expose les postulats de base du comité international d'étude et d'action pour les États-Unis socialistes d'Europe qu'il préside.

Exposé de Marceau Pivert sur l’idée de l’Europe socialiste (1947)

Le mouvement en faveur des Etats Unis Socialistes d'Europe a pris naissance en pleine guerre et a été interprété par la seule organisation ayant alors la possibilité de s'exprimer librement, l'Indépendant Labour Party Britannique. Par son groupe parlementaire, sous l'inoubliable direction de James Maxton, par sa presse et ses brochures, cette avant garde socialiste clairvoyante a traduit les exigences d'une société qui court au suicide et les aspirations de tous les travailleurs demeurés fidèles à l'internationalisme prolétarien.

En février 1947, à Londres, l'idée de la solution socialiste des problèmes internationaux posés à l'échelle européenne avait déjà largement dépassé le cercle étroit des milieux socialistes révolutionnaires qui avaient maintenu leurs liaisons, tant bien que mal, à travers les terribles difficultés de la contre-révolution nazie fasciste et de la guerre. Des syndicalistes, des coopérateurs, des pacifistes, des écrivains, des résistants, des rescapés des camps de la barbarie hitlérienne, des représentants des grands peuples de couleur, des socialistes de diverses tendances se joignaient aux pionniers de l'idée socialiste européenne.

En juin 1947, à Paris et à Montrouge, le cercle des protagonistes de la Fédération des Etats Unis Socialistes d'Europe et de la planification socialiste de ses industries clés s'est encore considérablement élargi. C'est le compte rendu des travaux de cette deuxième conférence qu'on trouvera ci-dessous. Nous caractériserons brièvement l'esprit commun à toutes les activités qui s'y sont retrouvées.

1°) les militants de toutes tendances qui se réclament principalement du mouvement ouvrier (syndicaliste et socialiste) et qui ont, pour la première fois depuis la fin de la première guerre mondiale, établi un contrat fraternel autour d'une tâche commune de propagande ne se résignent pas au partage de l'Europe et du Monde en deux blocs hostiles.

2°) ils ne résignent pas non plus à la perspective ni à la fatalité d'une troisième guerre mondiale qui entraînerait le chaos et la ruine de toute la civilisation sur la planète.

3°) ils ne se placent pas sur le plan de la politique de puissance, des combinaisons diplomatiques, des équilibres de forces militaires, des zones d'influence ou des points stratégiques. Au contraire tous se placent sur le plan de l'intérêt commun à tous les travailleurs, à tous les hommes civilisés et qui sont tous solidaires, qu'ils le veuillent ou non, dans la recherche d'une solution constructive à opposer ensemble une fausse solution destructive de la violence armée et de la guerre.

4°) tous postulent qu'au-delà des positions prises par les gouvernements, les états-majors, les bureaucraties et la plupart du temps en dehors de toute consultation démocratique des masses, il y a cependant les éléments d'une conscience publique universelle qui, si on sait la mobiliser, obligera les dirigeants à modifier le cours des événements qui nous conduisent à la pire des catastrophes.

Ces postulats communs définissent les limites mais aussi le vaste domaine du Comité International d'Etude et d'Action pour les Etats Unis Socialistes d'Europe.

Nous nous proposons de propager l'idée de l'Europe socialiste, d'étudier les conditions de sa réalisation de combattre les déformations, conscientes ou non, qui tendraient à nous confondre avec les partisans d'un bloc ou de l'autre. Nous faisons appel dans notre effort à la solidarité des travailleurs américains et nous essaierons d'associer à notre entreprise les travailleurs des pays de l'Est Européen, ainsi que les travailleurs russes eux-mêmes, si malheureusement isolés du reste du monde.

Nous soulignons surtout la nécessité pour tous les travailleurs européens de se retrouver et de se définir eux-mêmes, s'ils veulent échapper aux terribles dangers d'une colonisation ou d'une autre.

Et quant au reste, nous faisons confiance aux hommes de bonne foi, aux militants syndicalistes et socialistes eux-mêmes qui devront orienter leurs organisations vers cette perspective commune. S'ils n'y parvenaient pas, non seulement l'Europe serait définitivement déchirée et asservie mais le socialisme ne serait plus qu'un rêve généreux rejeté bientôt enveloppé dans son linceul de pourpre où dorment les dieux morts.

Il aurait tout simplement laissé passer son heure au cadran de l'histoire.