Alain Fournier (1886-1914)


Sommaire:

 

Attendue à travers les étés...

D’après Alain Fournier, adapté en alexandrins réguliers pour les nécessités de la mise en musique par RD.

Par une après-midi chaude vous êtes venue
Sous une ombrelle blanche dans les avenues
Avec un air sérieux penché comme mon enfance
Et vous êtes venue sous une ombrelle blanche

Rêvant d'amour sous les glycines dans la cour
De cette maison calme et perdue sous les branches
Vous étiez mes lointains mes enfantins jours
D'été qui rêvaient et s'attardaient à l'enfance

Avec la surprise inespérée d'être blonde
Vous êtes venue soudain sur mon chemin
Etonnée d'apporter la fraîcheur de vos mains
Avec dans vos cheveux tous les étés du monde

Cette video est illustrée par quelques photo reprises au film de Jean-Daniel Verhaeghe (2006), avec Clémence Poésy Rôle dans le rôle d' Yvonne de Galais
Jean-Pierre Marielle dans celui de M. de Galais, Jean-Baptiste Maunier dans celui de François Seurel et Philippe Torreton dans celui de M. Seurel...

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Lire avec vous à l'ombre apaisée et heureuse
Un roman d'autrefois ou « Clara d'Ellébeuse »
Et rester là jusqu'au dîner jusqu'à la nuit
Entendre les enfants dans les sentes fraîchies

Vous êtes venue et tout mon rêve au soleil
N'aurait jamais osé vous espérer si belle
Cheminant sous votre ombrelle vous êtes venue
Et pourtant tout de suite je vous ai reconnue

Vous êtes venue et me conduisiez à pas lent
Dans l'ombre de la grille qui se ferme et s'étend
Dans le piaillement des moineaux sur le toit
A la maison d'été à mon rêve d'enfant

Et puis après plus près de vous sur le bateau
Qui faisait un bruit calme de machine et d'eau
Ce dimanche à Paris dans l'avenue lointaine
Rêver d'amour sur les quais déserts de la Seine.

Partition

 


Attendue à travers les étés...

(A une jeune fille
A une maison
A Francis Jammes)

Attendue
A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d'ennui,
Sous le soleil ancien de mes après-midi
Lourds de silence
solitaires et rêveurs d'amour

d'amour sous les glycines, à l'ombre, dans la cour
de quelque maison calme et perdue sous les branches.
A travers mes lointains, mes enfantins étés,
ceux qui rêvaient d'amour
et qui pleuraient d'enfance,

Vous êtes venue,
une après-midi chaude dans les avenues,
sous une ombrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché comme mon enfance.
Vous êtes venue sous une ombrelle blanche.

Avec toute la surprise
inespérée d'être venue et d'être blonde,
de vous être soudain
mise
sur mon chemin,
et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains
avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde,

Vous êtes venue :
Tout mon rêve au soleil
N'aurait jamais osé vous espérer si belle,
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.

Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle,
et une vieille dame gaie à votre bras,
il m'a semblé que vous me conduisiez à pas
lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
à la maison d'été, à mon rêve d'enfant,

à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
de la porte — quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu'on lisait en juillet, quand on était petit.

Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
Oh! qui sait où!... à « La Maison des Tourterelles ».

Vous entriez, là-bas,
dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
dans l'ombre de la grille qui se ferme, — Cela
fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu.

Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.

Puis recevoir, tous deux,
dans l'ombre du salon,
des visites où nous dirons
de jolis riens cérémonieux.

Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,
sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes peureuses
et cachées qui s'effarent de la page tournée,
lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier,
un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse ».

Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'a la nuit,
à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies.

C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine,
je m'en allais,
et vous n'alliez,
avec mon rêve, sur vos pas,
qu'à mon rêve, là-bas,
à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
la châtelaine.

C'est Là — que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
ce dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,
qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine...
Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d'eau...

Source : Miracles, Gallimard Collection Blanche, 1925, page 99.


 

 

Yvonne de Quiévrecourt, la muse...

Alain Fournier rencontra au cours de l’année 1908, le jeune homme était alors âgé de 22 ans, à Paris au Cours-le-Reine, une jeune fille dont il tomba éperdument amoureux. Il usa de mille stratagèmes pour obtenir son adresse et la revoir. Toutefois émue par la passion que l’écrivain nourrissait pour sa personne, elle abrégea néanmoins la rencontre : « Quittons-nous ! Nous avons fait une folie ! » Des années s’écoulèrent après cette rencontre, mais l’impression que lui avait laissé cette brève rencontre devait obséder Alain Fournier. Il chercha à retrouver la trace de la jeune fille. Il y réussit mais pour apprendre que cette dernière était mariée.

Il rencontrera pour la seconde fois Yvonne de Quiévrecourt, sans doute du 1er au 4 août 1913, à Rochefort-sur-Mer, où la jeune femme, mère de deux enfants, est de passage chez ses parents. Le jeune homme est bouleversé — des notes sur un petit carnet noir en témoignent — mais chacun a choisi sa vie. Il échangera encore quelques lettres avec Yvonne de Quiévrecourt, mais ne la reverra jamais. Son ami Jacques Rivière écrira :

« Ayant suivi Alain Fournier depuis son adolescence jusqu’à sa mort, je puis dire que cet événement si discret fut l’aventure capitale de sa vie et ce qui l’alimenta jusqu’au bout de ferveur, de tristesse et d’extase. Ses autres amours n’effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois, n’intéressèrent les mêmes parties de son âme… » (page 31 « Miracles »)

L’écrivain laissa quelques textes écrits en vers libres. Cette rencontre devait lui inspirer cet émouvant poème, qui, outre l’aspect autobiographique, traduit un vrai don de poète lyrique. Dans ce beau visage de femme « sous son ombrelle blanche » apparait celui d’Yvonne de Galais, l’héroïne du Grand Meaulnes. Le texte de Fournier chante, mais la structure du vers libre ne permet guère de respecter le tempo musical. Ce poème a toujours chanté en moi, c’est pourquoi j’ai pris la liberté d’en réécrire une partie en alexandrins réguliers pour la mise en musique.