Bruno Doucey (1961- )


Sommaire:

Bruno Doucey publie en avril 2015 « Le Carnet retrouvé de Monsieur Max », ouvrage imaginant que Max Jacob aurait rédigé un carnet intime durant les dernières années de sa vie jusqu’à sa mort au camp de Drancy en 1944. On se laisse prendre à ce puzzle de recomposition de la vie du grand poète, on en est si proche lorsqu’on a lu et aimé Max Jacob, que l’on finit par regretter que lui-même ne l’ait pas écrit. Il n’y a qu’un poète pour entrer dans cette alchimie secrète et restituer le cher visage de Max.


La trace de Jean Moulin, MAX dans la clandestinité…


8 février 1944


La mort. La vie m'aura offert bien des occasions de m’y habituer depuis que la guerre a éclaté. En hiver, on l’attend. Mais a la saison des fleurs... Fin avril 1942, Delphine, ma sœur aînée, enterrée à Quimper, tandis que des magnolias déversaient leur splendeur dans la rivière de notre enfance.

Fin juin d'une autre année
À l'heure du solstice d'été
Max à son tour s'en est allé

C'était il y a moins d'un an, en juin ou juillet 1943, et l'on parle déjà de toi au passé. Je ne sais rien des circonstances de ta mort mais je les imagine héroïques, comme le fut ta vie. Je me souviens encore du quatrain que je t'avais offert, il y a quelques années :

Je suis ce soir, la chose est claire
L'heureux meunier du Finistère:
J’ai le moulin de Pont Aven
Et le Moulin de Châteaulin

Jean Moulin... T'en souviens-tu, l'ami? Nous nous étions rencontrés à Quimper, chez le docteur Tuzet, puis à Pont-Aven, où nous avions déjeuné ensemble dans un moulin transformé en restaurant. Tu venais d'être nommé sous-préfet de Châteaulin, dans le Finistère. Tu parlais de la Bretagne comme si tu y étais né, et ses poètes étaient tes frères: Corbière en Armor, Saint Pol Roux à Camaret, Jacob sur la rive de l'Odet. Jean Moulin, toi qui publiais des caricatures et des dessins humoristiques dans les journaux, qui étais enthousiaste, beau, vif, direct et convaincant. Pauvre Jean, arrêté à Caluire, pour avoir servi ton pays avec courage et dévouement! Et dire que tu portais mon prénom dans la lutte clandestine : MAX comme un visage tatoué sur la poitrine...


Max… où vont nos yeux quand les paupières se ferment pour la dernière fois?

Passé ce matin devant le miroir de la pension Persillard. Étrange sensation, à près de soixante-huit ans – un Vieillard! - de voir un autre dans la glace. Avec le temps, je me suis fait à la silhouette râblée de petit cheval, cette allure de gnome claudicant qui pourrait effrayer les enfants s'il ne les faisait rire par quelque tour de vieux clown. Mais la bobine, Dieu qu'elle surprend! Sans le monocle d'autrefois, le frac et les souliers vernis, le beau chapeau à bords roulés, la canne à pommeau, ma tête ressemble à une pierre décapée. Une lune sans fard. Un coing posé sur un buffet de cuisine. Pénitent idéal, en somme. Il reste que mes yeux ont conservé cette beauté orientale de l'enfance, des yeux Jacob plus que Max, qui faisaient la fierté de ma mère. Des yeux de chat où la sévérité n'a pas sa place. Séduction, malice, ingénuité, cynisme quand il le faut, timidité parfois, et ces regards en biais brillants comme des timbales. Où vont nos yeux quand les paupières se ferment pour la dernière fois?


 

Une passerelle


23 fevrier 1944


À ma mort, je ne demande pas un monument, une stèle, un tombeau.  Je me fous de tout cela. Je voudrais simplement que l'on édifie une passerelle, à Quimper, sur le petit fleuve de mon enfance. Des écoliers la traverseront en rentrant de l'école. Des amoureux s'y attarderont à la tombée du soir. Quelquefois, le nom d'un enfant à naître sera gravé sur ses rampes et des voyelles tomberont dans le courant, comme des larmes d'or. En voletant d'arbre en arbre sur les berges, des oiseaux se diront: c'est là que vécut le poète; son chant, c'était de la musique que le vent confiait aux étoiles. Parfois, quand la marée déboutonnera le veston du soleil, des poèmes monteront de l'onde. Des yeux humides et brillants, de grands yeux de magicien, sépareront les eaux du ciel et les eaux de la terre. Alors, je m'en irai tranquille jusqu'à la mer, qui me ramènera inlassablement, sur les vaisseaux de la Lune, vers la maison de mon enfance.


"1943: Saint Benoit sur Loire. Dans une chambre, un vieux poète juif attend qu'on vienne le chercher et noircit les pages d'un petit carnet, racontant avec un humour féroce la folie qui s'est emparée du monde. Bruno Doucey se glisse ainsi dans la peau de Max Jacob, jusqu'à ses dernières heures à Drancy. Ce faux journal résonne avec une justesse bouleversante et nous tient en haleine de bout en bout."

 

 

 

 

Professeur de français dans le secondaire, puis formateur en IUFM et auteur d’ouvrages de pédagogie à destination de l’enseignement, il s’est beaucoup consacré à une réflexion sur l’enseignement de la poésie à l’école. Il a dirigé les Éditions Seghers pendant huit ans jusqu'à leur mise en sommeil pour des raisons économiques. Il fonde en 2010 sa propre maison d'édition, les Éditions Bruno Doucey, qui ont déjà publié de nombreux poètes.

http://www.editions-brunodoucey.com/