Heinrich Heine (1797-1856)

Dessin de Kietz (1851)


Sommaire:

Allemagne, conte d’hiver

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 181

(extraits)

…Je m'ennuie de ma mère,
Je l'avoue bien franchement,
Treize années maintenant
Que je n'ai vu la chère vieille.

Adieu, ma femme, mon bel amour,
Tu ne peux comprendre ma peine.
Je te presse fort sur mon cœur,
Et je dois pourtant te quitter.

Une peine ardente me pousse
Loin de mon bonheur très doux.
Je dois respirer l'air allemand
Pour que je n'étouffe.

La peine, l’angoisse, l'orage
Montent en moi jusqu'à la crampe.
Mon pied tremble d'impatience
De piaffer sur le sol allemand.

Avant la fin de l'an je rentrerai
De mon voyage en Allemagne.
Je pense, et alors je t'offrirai
Les plus beaux cadeaux pour la nouvelle année

II

Quand j’entendis parler allemand
Je connus une joie étrange
Je m’imaginais que mon cœur
Saignait délicieusement.

Une enfant chantait sur sa harpe.
Elle chantait vrai avec son cœur
Mais sa voix était fausse. Son chant
Pourtant sut me toucher.

Elle chantait l'amour, la peine,
Le sacrifice et le bonheur
De se revoir dans l'au-delà
Où s'abolissent les douleurs.

Elle chantait notre vallée
De larmes, la joie qui meurt,
Et le ciel où l'âme savoure
L'éternité du bonheur.

C'était le chant du renoncement,
Le tra-la-la du paradis,
Dont on endort quand il pleurniche
Le peuple, ce grand dadais.

J'en connais l'air et les paroles.
Je connais Messieurs les Auteurs.
En secret ils buvaient le vin
Et prêchaient l'eau aux auditeurs.

Je veux vous chanter, mes Amis,
Un chant nouveau, un chant meilleur
Nous voulons ici-bas, sur terre,
Installer notre paradis !

Nous voulons être heureux sur terre
Et cesser de mourir de faim.
Le ventre paresseux ne doit pas digérer
Le produit des mains travailleuses.

Pour chaque homme il pousse ici-bas
Assez de pain, assez de roses,
De beauté, de myrte et de joie,
Suffisamment de petits pois.

Oui, des petits pois pour chacun
Aussitôt qu'éclatent les cosses !
Le ciel nous l'abandonnons
Aux angelots et aux moineaux.

S'il nous pousse une aile à la mort
Nous vous rendrons une visite
Et nous mangerons là-haut,
Des tartes célestes, des gâteaux.

Un chant nouveau, un chant meilleur
Chants de flûte, chants de violon !
C'en est fait du Miserere,
Le glas funèbre reste muet.

La jeune Europe est fiancée
Avec le beau, le beau génie
De la liberté ! Ils s'embrassent,
Ils goûtent le premier baiser.

Sans bénédiction du curé,
Le mariage n'est pas moins valable.
Que vivent les jeunes mariés
Et les enfants qui leur viendront.

Mon chant est un hymne de noce,
Un chant nouveau, un chant meilleur,
Je sens se lever en mon âme
Les étoiles de l'apothéose.

Enthousiastes elles flamboient
Et coulent en torrent de feu,
Je me sens fort magnifiquement.
Je pourrais fracasser des chênes !

Depuis que je suis en Allemagne
Un flux magique me parcourt
Le géant a touché sa mère
Et retrouvé des forces neuves.

III

Pendant que l'enfant chantait
La chanson du bonheur céleste
Ma valise était visitée
Par les douaniers de Prusse.

Ils flairaient tout, ils fouillaient tout
Chemises, pantalons, mouchoirs,
Ils cherchaient dentelles et bijoux.
Aussi des livres interdits.

Fouilleurs de bagages, pauvres fous !
Vous ne découvrirez rien,
La contrebande que je passe
Je l'ai enfoncée dans mon crâne…


Nous aurons une belle journée !

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 131

Nous aurons une belle journée, me cria du fond de la voiture mon compagnon de voyage. Oui, nous aurons une belle journée ! Répéta tout bas mon cœur, et il tressaillit de tendre mélancolie et de joie. Oui, ce sera une belle journée, le soleil de la liberté réchauffera la terre de plus de bonheur que toute cette aristocratie des étoiles. Une génération neuve fleurira née des embrassements librement consentis et non plus d'une couche servile sous le contrôle des douaniers ecclésiastiques. Les hommes naîtront libres, et avec cette liberté ils acquerront aussi des pensées et des sentiments libres, dont nous autres, qui sommes nés esclaves, n'avons pas la moindre idée... Oh ! comme il leur sera difficile d'imaginer combien était affreuse la nuit dans laquelle nous avons vécu, et quel combat horrible nous avons eu à soutenir contre des spectres hideux, des hiboux obtus et des tartufes criminels ! Malheureux combattants que nous sommes, nous qui avons dû dépenser toute notre vie dans un semblable combat nous qui nous trouvons fatigués et pâles quand brille le jour de la victoire! La flamme du soleil levant ne suffira pas à colorer nos joues ni à mettre quelque chaleur en notre cœur ; il nous faut mourir comme cette lune qui se couche...

J’ignore si je mérite qu'on pose un jour une couronne de lauriers sur mon cercueil. La poésie quel que fût mon amour pour elle n'a jamais été pour moi qu’un jouet sacré ou l’instrument saint des fins célestes. Je n'ai jamais attaché grand prix â la gloire du poète et peu m'importe qu'on loue ou blâme mes chansons. C'est un glaive que vous déposerez sur mon cercueil, car j'ai été un brave soldat de la guerre pour la libération de l'humanité.

Dessin 1829


Atta Troll

Préface

(Extraits)

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 174.

Atta Troll naquit... à la fin d'octobre 1841 à une époque où la grande émeute n'était pas encore apaisée. Des ennemis de toutes couleurs s'étaient ligués contre moi. Ce fut vraiment une grande émeute. Je n'aurais jamais cru que l'Allemagne produisait autant de pommes pourries qu'il s'en abattit en ce temps-là sur ma tête. Notre pays est béni ; il n'y pousse ni citron, ni orange d'or et le laurier s'y rabougrit, mais les pommes pourries prolifèrent chez nous en folle abondance. Tous nos grands poètes en savent quelque chose. Je devais perdre tête et couronne. Je n'ai perdu aucune des deux...

J'ai indiqué ci-dessus intentionnellement à quelle époque était né Atta Troll. En ce temps-là fleurissait la soi-disant poésie politique. Comme le dit Ruge, l'opposition vendait son cuir et se faisait poésie. Les Muses avaient reçu l'ordre sévère de ne plus jouer ni aux oisives, ni aux frivoles, mais de se mettre au service de la patrie soit comme vivandières de la liberté, soit comme lessiveuses de la nationalité christiano-germanique. Du vieux bois sacré des bardes allemands s'élevait alors ce pathos vague et infertile, cette vapeur inutile de l'enthousiasme, qui, sans craindre la mort, se jetait dans un océan de banalités et me rappelait toujours ce marin américain, si enthousiaste du Général Jackson qu'il s'était jeté un jour du haut du mât en criant : « Je meurs pour le Général Jackson ! » Oui, nous, Allemands ne possédions pas encore de flotte, mais nous avions déjà beaucoup de marins qui, en vers et en prose, mouraient pour le Général Jackson...

Par les Dieux éternels ! En ce temps-là, il fallait représenter les droits indescriptibles de l'esprit, surtout en poésie. Comme cette représentation fut la grande affaire de ma vie, je l'ai constamment eu présente à l'esprit en écrivant ce poème. La forme et le sujet furent une protestation contre le plébiscite des tribunes du jour. En vérité, déjà les premiers fragments imprimés d Atta Troll excitèrent la bile de mes héros de théâtre, de mes Romains qui, non contents de m'accuser de réaction littéraire et sociale, me reprochèrent aussi de tourner en ridicule les plus saintes idées de l'humanité. En ce qui concerne la valeur esthétique de mon poème, je leur cède volontiers même aujourd'hui la place. C'est pour ma joie personnelle que je l'écrivis dans le songe chimérique de cette école romantique où j'ai vécu mes jeunes années les plus agréables, et dont j'ai rossé en dernier lieu le maître d'école. De ce point de vue-là il est peut-être possible de refuser mon poème. Mais tu mens, Brutus, tu mens Cassius, et tu mens Asinius quand vous affirmez que mon ironie touchait ces idées qui sont une conquête si précieuse de l'humanité et pour lesquelles j'ai moi-même tant lutté et tant souffert. Non, c'est justement parce que ces idées sont sans cesse présentes à mon esprit dans leur plus magnifique clarté, dans leur plus belle grandeur, c'est parce qu'elles sont là présentes à l'esprit du poète que l'envie de rire le saisit avec violence quand il voit comme on les traite d'une façon grossière, comme cette société à responsabilité limitée les saisit lourdement et sottement. Par la même occasion le poète se moque de la rude peau d'ours de cette société. Il existe des miroirs taillés de telle façon que même un Apollon n'y voit que sa caricature : ce qui nous fait rire. Mais nous rions alors de l'image déformée et non du dieu...


Les tisserands silésiens

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 167.

Dans leurs yeux sombres aucune larme.
Assis au métier ils serrent les dents.
Allemagne, nous tissons ton linceul,
Nous mêlons à la trame la triple malédiction.
Nous tissons. Nous tissons.

Maudite soit l'Idole que nous avons priée
Dans le froid de l'hiver, dans le froid de la faim.
Attente et espoir. Attente en vain. Espoir en vain.
Elle nous a trahis, trompés, bernés.
Nous tissons. Nous tissons.

Maudit soit le Roi, le Roi des riches,
Que notre misère ne put toucher.
Dans notre poche il prît le dernier denier.
Puis nous fit fusiller comme des chiens.
Nous tissons. Nous tissons.

Maudite soit la fausse patrie
Où ne poussent qu'opprobre et que honte.
Où chaque fleur se fane avant d’épanouir.
Où la Pourriture fait la joie des vers.
Nous tissons. Nous tissons.

La navette vole. Le métier craque.
Nous tissons le jour. Nous tissons la nuit.
Allemagne nous tissons ton linceul.
Nous mêlons à la trame la triple malédiction.
Nous tissons. Nous tissons.


Préface à l'édition de Lutèce

(30 mars 1855)

(Extraits)

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 206.

... Celui qui ne s'attache qu'aux mots, trouvera facilement, s'il s'en donne la peine, dans mes articles, nombre de contradictions, d'étourderies, même un manque apparent de convictions sincères. Mais celui qui saisit l'esprit plus que la lettre, y trouvera partout la plus stricte unité de pensée et un attachement indéfectible à la cause de l'humanité et aux idées démocratiques de la Révolution... Les Républicains qui se plaignent de mon manque de bonne volonté, n'ont pas considéré que pendant vingt ans, dans tous mes articles, je les ai en cas de besoin, défendus sérieusement, et que dans mon livre Lutèce je mettais en évidence leur supériorité morale en faisant bien ressortir l'outrecuidance ridicule et grossière et la nullité complète de la bourgeoisie régnante. Ils ont l'esprit un peu lourd ces braves républicains, dont j'avais d'ailleurs autrefois meilleure idée. Je croyais que leur étroitesse d'esprit n'était que subtile dissimulation ; je pensais que la République jouait le rôle de Junius Brutus pour rendre par cette feinte imbécillité, la royauté plus insouciante, plus imprévoyante, et la faire tomber ainsi dans le piège. Mais, après la révolution de février je reconnus mon erreur : je vis que les républicains étaient vraiment de très honnêtes gens qui ne savaient pas dissimuler, et qu'en vérité ils étaient ce qu'ils avaient l'air.

Si les Républicains offraient déjà au correspondant de la gazette d’Augsbourg un sujet fort épineux, que dirai-je des socialistes, ou, pour nommer le monstre par son vrai nom, des communistes ! Je réussis malgré tout à aborder ce thème dans la Gazette d'Augsbourg. Bien des articles furent supprimés par la rédaction qui se souvenait du vieux dicton : « il ne faut pas peindre le diable sur le mur ! » Mais il lui était impossible de supprimer toutes mes communications. Comme je viens de le dire, je trouvais le moyen de traiter dans ces prudentes colonnes un sujet dont l’effroyable importance était tout à fait inconnue à l'époque. Je peignis le diable sur le mur de mon journal, ou bien comme le disait une personne fort spirituelle, je lui fis une bonne réclame. Les communistes répandus isolément dans tous les pays, sans conscience précise de leurs communes tendances, apprirent par la Gazette d'Augsbourg qu'ils existaient réellement. Ils apprirent ainsi par la même occasion leur nom véritable, totalement inconnu à plus d'un de ces pauvres enfants trouvés de la vieille société. Par la Gazette d'Augsbourg les « communes » dispersées des communistes reçurent des nouvelles authentiques sur les incessants progrès de leur cause. A leur grand étonnement, ils apprirent qu'ils n'étaient pas du tout une faible petite communauté mais le plus fort de tous les partis, que leur jour n'était pas encore, il est vrai, arrivé, mais qu'une attente tranquille n'était pas une perte de temps pour des hommes à qui appartient l'avenir.

Cet aveu que l'avenir appartient aux communistes, je le fis d'un ton d'appréhension et d'angoisse extrême, et hélas ! Cela n'était pas du tout un masque ! En effet ce n'est qu'avec horreur et effroi que je pense à l'époque où ces sombres iconoclastes arriveront au pouvoir. De leurs mains calleuses ils briseront sans merci toutes les statues de marbre de la beauté si chères à mon cœur ; ils fracasseront toutes ces babioles et ces riens fantastiques de l'art qu'aimait le Poète. Ils détruiront ces bois de lauriers et y planteront des pommes de terre. Les lis qui ne filaient ni ne travaillaient, et qui pourtant étaient vêtus aussi magnifiquement que le roi Salomon dans toute sa splendeur, seront alors arrachés du sol de la société, à moins qu'ils ne veuillent prendre en mains le fuseau. Les roses, ces oisives fiancées du rossignol, auront le même sort. Les rossignols, ces chanteurs inutiles, seront chassés, et hélas ! mon Livre des Chants servira à l'épicier à faire des cornets où il versera du café ou du tabac à priser pour les vieilles femmes de l'avenir. Hélas, je prévois tout cela, et je suis saisi d'une indicible tristesse en pensant à la ruine dont le prolétariat vainqueur menace mes vers qui périront avec tout l'ancien monde romantique. Et pourtant je l'avoue, avec franchise, ce même communisme si hostile à tous mes intérêts et à mes penchants exerce sur mon âme un charme dont je ne puis me défendre : deux voix s'élèvent en sa faveur dans ma poitrine, deux voix qui ne veulent pas se laisser imposer silence, qui peut-être sont au fond que des instigations diaboliques, mais, quoi qu'il en soit, j'en suis possédé et aucun pouvoir d'exorcisme ne saurait les dompter.

Car la première de ces voix est celle de la logique. Le diable est un logicien, a dit Dante. Un terrible syllogisme me tient ensorcelé, et si je ne puis réfuter cette prémisse que les hommes ont tous le droit de manger, je suis forcé de me soumettre aussi à toutes les conséquences. En y songeant, je cours le risque de perdre la raison ; je vois tous les démons de la vérité tourner en triomphe autour de moi, à la fin un désespoir généreux s'empare de mon cœur et je m'écrie : elle est depuis longtemps jugée, condamnée cette vieille société. Que justice se fasse ! qu'il soit brisé ce vieux monde où l'innocence a péri, où l'égoïsme a prospéré, où l'homme a été exploité par l'homme ! Qu'ils soient détruits de fond en comble ces sépulcres blanchis où résidaient le mensonge et l'iniquité. Et béni soit l'épicier qui un jour confectionnera avec mes poésies des cornets où il versera du café et du tabac pour les pauvres bonnes vieilles qui, sens notre monde actuel de l'injustice, ont peut-être dû se passer d'un pareil plaisir. « Fiat justicia, pereat mundus ! »

La seconde des voix impérieuses qui m'ensorcellent est encore plus puissante et plus infernale, que la première : c'est celle de la haine, la haine que je voue à un parti dont le communisme est le plus terrible adversaire et qui pour cette raison est notre ennemi commun. Je parle du parti des soi-disant représentants de la nationalité en Allemagne, de ces faux patriotes dont l’amour, pour la patrie ne consiste qu'en une aversion idiote pour l'étranger et les peuples voisins, et qui, chaque jour, déversent leur fiel, notamment contre la France. Oui, ces débris, ces descendants des teutomanes de 1815, qui ont seulement modernisé leurs costumes de fous ultratudesques (1) et se sont fait un peu raccourcir les oreilles, je les ai détestés et combattus pendant toute ma vie, et, maintenant, que l'épée tombe de la main du moribond, je me sens consolé par la certitude que le communisme qui les trouvera en premier sur son chemin leur donnera le coup de grâce ; et ce ne sera certainement pas d'un coup de massue, mais d'un simple coup de pied que le géant les écrasera comme on écrase un crapaud. Ce sera son début. Par haine contre les partisans du nationalisme, je pourrais presque me prendre d'amour pour les communistes. Au moins ce ne sont pas des hypocrites, ayant toujours sur les lèvres la religion et le christianisme ; les communistes, c'est vrai, n'ont pas de religion (aucun homme n'est parfait !) ; les communistes sont même athées (ce qui assurément est un grand péché), mais comme principal dogme ils professent le cosmopolitisme le plus absolu, un amour universel pour tous les peuples, une confraternité de tous hommes, citoyens libres de ce globe. Ce dogme fondamental est le même qu’a prêché jadis l’Evangile, de sorte qu’en esprit et en vérité les communistes sont bien plus chrétiens que nos soi-disant patriotes germaniques, ces champions bornés d’une nationalité exclusive…

Vous pouvez hurler ! Le jour viendra où le coup de pied fatal vous écrasera. Avec cette certitude je puis sans crainte quitter ce monde.

(1) Tudesque : ce qui relève de l’esprit germanique.


L'Asra

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 206.

Chaque jour la merveilleuse
Fille du sultan descendait
Dans la soirée à la fontaine
Où clapotent les eaux blanches.

Chaque jour le jeune esclave était
Dans la soirée à la fontaine
Où clapotent les eaux blanches.
Chaque soir il était plus pâle.

Une fois la princesse s'approche
Et lui dit vite ces paroles
« Dis-moi ton nom et ton pays,
Je veux savoir, et ta tribu ! »

L'esclave dit : « Je m'appelle
Mohammed ; je suis du Yemen,
Et de la tribu des Asra
Qui meurent quand ils aiment. »


Luther

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 155.

On a en France des idées très fausses sur la Réforme et sur son héros. La principale cause de ces erreurs est que Luther ne fut pas seulement le plus grand homme de notre histoire, mais aussi le plus allemand : son caractère réunit au plus haut degré toutes les vertus et tous les défauts des Allemands ; il représente réellement ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'esprit germanique. Ses qualités, nous les trouvons rarement réunies et elles nous paraissent ordinairement incompatibles.

C'était en même temps un rêveur mystique et un homme d'action. Ses pensées ne possédaient pas seulement des ailes, mais aussi des mains. Il parlait, et chose rare, il agissait aussi. Il n'était pas seulement la langue, il était l'épée de son temps. Il était en même temps un froid rhéteur scolastique et un prophète plein d'enthousiasme et d'inspiration. Quand il avait passé péniblement la journée à se torturer l'esprit en discussions dogmatiques, le soir venu, il prenait sa flûte, et, contemplant les étoiles, il s'évadait dans la mélodie et dans la prière. Le même homme qui pouvait insulter ses adversaires comme une marchande de poissons savait être aussi suave qu'une tendre jeune fille. Il était parfois sauvage comme la tempête qui déracine les chênes, puis doux et murmurant comme la brise qui caresse des violettes. Il était plein de la plus grande terreur de Dieu, prêt à tous les sacrifices en l'honneur du Saint-Esprit, il pouvait s’élever dans les plus hautes sphères de la spiritualité, et pourtant il connaissait parfaitement les magnificences de cette terre et il savait les apprécier. C'est de sa bouche la fameuse maxime :

« Qui n'aime le vin, la femme et le chant
Reste insensé sa vie durant. »

C'était un homme total, c'est-à-dire : un homme chez l'esprit et la chair ne sont pas séparés. L'appeler spiritualiste serait donc aussi insensé que l'appeler sensualiste. Que dis-je ! Il y avait en lui quelque chose de miraculeux, d'originel, d'insaisissable ; il possédait ce que possèdent tous les hommes providentiels : une terrible naïveté et une sagesse un peu gauche : il était à la fois sublime et borné, invincible et démoniaque.

Le père de Luther était mineur à Mansfeld. L'enfant l'avait souvent accompagné dans les ateliers souterrains où croissent les puissants métaux, où coulent les sources profondes et vigoureuses ; le jeune esprit avait peut-être inconsciemment tiré en lui les forces les plus secrètes de la nature, et les esprits de la montagne l'avaient peut-être rendu invulnérable. De là venaient cette terre, ces scories, ces passions qu'on lui a longtemps reprochées. On a eu tort : sans cet apport terrestre, il n'aurait pu être homme d'action.

Gloire à Luther ! Gloire éternelle à cet homme si cher ! Nous lui devons le salut de nos biens les plus nobles ; nous lui devons des bienfaits qui encore aujourd'hui nous font vivre. Ce n'est pas à nous de se plaindre des limites étroites de ses vues. Le nain, grimpé sur les épaules d'un géant, peut sans doute voir plus loin que celui-ci, surtout s'il met des lunettes. Mais même en ce haut lieu il nous manque le sentiment élevé et le cœur du géant que nous ne pouvons nous approprier. Moins juste encore nous paraît la, condamnation rigoureuse de ses fautes : ces fautes nous ont été plus utiles que les vertus de mille autres. La finesse d’Erasme r et la douceur de Mélanchton ne nous auraient jamais menés aussi loin que la brutalité divine du frère Martin. Oui, ces erreurs elles-mêmes que j'ai signalées ont produit des fruits précieux, des fruits que l'humanité toute entière goûte aujourd'hui. Du jour où, à la Diète, Luther refuse l’autorité du Pape et déclare publiquement « qu'on doit réfuter sa doctrine par des citations tirées de la Bible elle-même ou par des motifs tirés de la raison », de ce jour-là commence une nouvelle période pour l'Allemagne.

A partir du moment où Luther déclarait qu'il fallait réfuter sa doctrine â l'aide de la Bible elle-même ou à l'aide de la raison, la raison humaine acquérait le droit d'expliquer la Bible et elle devenait juge suprême dans toutes les discussions religieuses.
C'est ainsi qu'apparut en Allemagne la soi-disant liberté d'esprit, ou comme on l'a appelée aussi, la liberté de pensée. La pensée devint un droit, le recours â la raison devint légitime. Certes- il y avait déjà quelques siècles qu'on pouvait penser et parler assez librement ; les scolastiques avaient discuté de problèmes si graves que nous saisissons à peine comment on avait osé en discuter en plein Moyen Age. En fait on ne parvenait à cela que par la distinction subtile entre la vérité théologique et la vérité philosophique, distinction grâce à laquelle on se protégeait du crime d'iconoclaste. Et puis ces discussions avaient lieu dans les salles de cours, en un latin ardu que le peuple ne pouvait comprendre. De cette façon il en résultait assez peu de dommages pour l'Eglise. Mais officiellement l’Eglise n'avait jamais permis de tels errements            et il lui arriva bien de jeter au bûcher quelqu’un de ces pauvres scolastiques. Depuis Luther on ne fait plus aucune différence entre la vérité philosophique et la vérité théologique; on discute sans crainte en plein marché dans la langue populaire. Les Princes qui acceptèrent la Reforme ont légitimé cette liberté de pensée, et un résultat important de cette liberté, un résultat important à l'échelle mondiale, est la philosophe allemande. Ce Martin Luther ne nous donna d'ailleurs pas seulement la liberté de mouvement mais le moyen du mouvement : il donna entre autres un corps à l'esprit. Il donna aussi le verbe à la pensée. Il créa la langue allemande.

II la créa en traduisant la Bible.

En vérité l'auteur divin de ce livre semble avoir connu aussi bien que nous l'importance de la traduction. Il choisit lui-même son traducteur. Il lui accorda le merveilleux pouvoir de traduire d'une langue morte et enterrée en une autre langue qui ne vivait pas encore.

Comment donc Luther est-il parvenu à créer cette langue ? Jusqu'alors cette création m'est restée incompréhensible. Le dialecte vieux-souabe avait totalement disparu en même temps que la poésie chevaleresque de l'empire des Hohenstaufen. Le dialecte vieux-saxon, nommé habituellement bas-allemand, n'existait plus que dans une région de l'Allemagne du Nord, et, malgré tons les essais qui ont été faits, il n'a jamais pu devenir une langue littéraire. Si Luther avait pris pour sa traduction la langue parlée dans la Saxe d'aujourd'hui, la noblesse aurait eu raison d'affirmer que le saxon - et notamment le dialecte de Meissen -- était bien le haut-allemand, c'est-à-dire la langue écrite. Mais c'est une erreur, qui, raison de plus pour y insister, a toujours eu cours en France. Le saxon d'aujourd'hui, pas davantage que le silésien, n'est un dialecte purement allemand : dans I’un comme dans l'autre apparaissent des nuances slaves.

Je reconnais donc franchement que j'ignore comment s'est formée la langue de la Bible luthérienne. Par contre, je sais que par cette Bible propagée à des milliers d'exemplaires par la jeune presse, par l'art noir de l’imprimerie, la langue de Luther s'est étendue en peu d'années à toute l'Allemagne et s'est élevée au rang de langue écrite.

Cette langue écrite règne encore aujourd'hui sur toute l'Allemagne et donne, à ce pays politiquement et religieusement divisé une unité littéraire. Un service aussi inappréciable semble compenser le manque d'intimité et de tendresse de cette langue dans sa forme actuelle. Nous trouvons habituellement cette intimité et cette tendresse dans les langues qui se sont formées à partir d'un seul dialecte. Mais la langue même de la Bible luthérienne est pleine de cette intimité et de cette tendresse : ce vieux livre est une source éternelle de jeunesse pour notre langue. Toutes les expressions, toutes les tournures de la Bible luthérienne sont allemandes : l'écrivain peut toujours les employer, et comme ce Livre est dans les mains des plus pauvres, ceux-ci n'ont pas besoin de quelque introduction savante pour s'exprimer d'une façon littéraire.

Mais les écrits originaux de Luther ont aidé également à fixer la langue allemande. Par leur passion polémique ils pénètrent profondément à l'intérieur du temps. Leur ton n'est pas toujours propre, mais il faut savoir qu'on ne fait pas de révolution même religieuse avec des fleurs d'oranger. Dans la Bible, la langue de Luther est toujours liée à une certaine dignité par crainte de l'esprit de Dieu ici présent. Mais dans ses pamphlets il s'abandonne à cette rudesse plébéienne qui est souvent aussi repoussante que grandiose. Ses expressions et ses images sont alors comme ces statues de pierre gigantesques, que nous trouvons dans les temples indous ou égyptiens et dont le coloris âpre et la laideur osée nous repoussent et nous attirent à la fois. Dans ce style rocailleux et baroque, le moine hardi nous apparaît parfois comme un Danton religieux, un prédicateur qui du sommet de sa montagne précipite sur les têtes de ses adversaires les blocs colorés des mots.

Plus importants, plus remarquables encore que ses écrits en prose sont les poèmes de Luther, ces chants qui dans le combat et la détresse jaillissent de son âme. Ces chants ressemblent parfois à des fleurs qui poussent sur les rochers, â des rayons de lune qui tremblent sur une mer agitée. Luther aimait la musique. Il a même écrit un traité sur cet art. Aussi ses chants sont-ils extrêmement mélodiques. Le nom de Cygne de Eisleben lui va bien. Mais, dans plusieurs chants, il n'est rien moins qu'un tendre cygne : il excite le courage de ses partisans et s'enthousiasme lui-même de la joie la plus féroce du combat. C’est en chantant un chant de guerre que lui et ses compagnons pénétrèrent dans Worms. La vieille cathédrale trembla de ces tout nouveaux accords.


Marengo

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 137.

…Quelle est la grande tâche de notre temps ? C'est l'émancipation. Non pas seulement celle des Irlandais, des Grecs, des Juifs de Francfort, des Noirs d'Amérique, et autres populations également opprimées, mais bien l'émancipation de tout le monde, de l'Europe en premier qui est devenue majeure et s'arrache aujourd'hui aux lisières de fer des privilégiés de l'aristocratie. Les quelques renégats philosophiques de la liberté peuvent forger, comme ils l'entendent, les chaînes des syllogismes les plus subtils pour nous démontrer que des millions d'hommes ont été créés pour être les bêtes de somme de quelques milliers de chevaliers privilégiés, ils ne pourront nous convaincre tant qu'ils ne prouveront pas, comme dit voltaire, que ceux-là sont nés avec des selles sur le dos et ceux-ci avec des éperons aux pieds. Chaque siècle a sa tâche dont l'accomplissement fait avancer l'humanité. L'ancienne inégalité, fondée sur le système féodal, était peut-être nécessaire, était une condition nécessaire au progrès de la civilisation ; aujourd'hui elle l'arrête, elle révolte les cœurs civilisés. Les Français, peuple social, peuple démocrate par excellence ne pouvaient pas ne pas être profondément irrités par cette inégalité qui heurte le principe social et démocratique d'une façon inadmissible, ils ont cherché à conquérir l'égalité de vive force, en coupant les têtes de ceux qui voulaient s'élever au-dessus des autres ; la Révolution fut le signal de la guerre pour la libération de l'humanité !

Gloire aux Français ! Ils ont travaillé pour les deux plus grands besoin de l'humanité : la bonne chère et l'égalité civile. Ils ont fait les plus grands progrès dans l'art culinaire et dans la liberté. Et si nous célébrons tous, un jour, convives égaux, le grand banquet de la réconciliation et que nous soyons de bonne humeur,            peut-on imaginer meilleure chose qu'une société d'égaux assis à une table bien servie ? - nous porterons le meilleur toast aux Français. Il se passera quelque temps sans doute avant qu’on célèbre cette fête, avant que l’émancipation soit chose faite mais enfin, il viendra ce temps : nous nous assoirons égaux et réconciliés à la même table. Unis, nous combattrons ensemble les autres fléaux de l'humanité et peut-être même à la fin combattrons-nous la mort dont le sévère système d'égalité nous blesse moins en tout cas, que la riante doctrine d'inégalité de l'aristocratisme.

Ne ris pas, lecteur futur ! Chaque siècle croit que sa lutte est la plus importante de toutes. C'est notre foi, la foi du siècle, la foi dans laquelle il vit et meurt. Nous aussi, nous voulons vivre et mourir dans cette religion de liberté qui mérite peut-être plus le nom de religion que ce spectre mort et creux que nous nommons encore ainsi par habitude... Notre saint combat nous semble être le plus important de ceux qui ont été livrés sur cette terre, bien qu'un pressentiment historique nous dise qu'un jour nos petits-fils considéreront cette lutte avec la même indifférence que nous considérons les combats des premiers hommes contre les monstres, les dragons et les géants également avides.

Sur le champ de bataille de Marengo les pensées nous arrivent en foule ; on serait tenté de croire que ce sont celles-là même que tant d'hommes laissèrent avec leur vie. Elles semblent maintenant errer sur ces plaines comme des chiens privés de leurs Maîtres. J'aime les champs de bataille, car, si horrible que soit la guerre, elle témoigne pourtant de la grandeur de l'esprit humain qui peut défier la mort, son ennemi héréditaire le plus puissant. J’aime surtout ce champ de bataille où la liberté dansa sur des roses de sang sa voluptueuse danse de noce ! La France était alors la fiancée et elle avait invité tout le monde à ses épousailles.

Comme dit la chanson :

« Oui da ! La veille des noces
On brisa au lieu de verres
Des têtes d’aristocrates. »

Mais hélas ! Chaque pouce de terrain gagné par l’humanité coûte des torrents de sang. N’est ce pas là un prix trop élevé ? La vie de l’individu ne vaut-elle pas autant que celle de la race entière ? Chaque homme, chaque être est un monde complet qui vit et meurt comme elle, et chaque pierre tombale couvre une histoire universelle.

 


 

Enfant perdu

Poètes d’aujourd’hui, édition Seghers, N°64, page 203..

Sentinelle perdue dans la guerre de la liberté
Depuis trente ans j'ai tenu fidèlement.
J’ai combattu sans espoir de vaincre.
Je savais que je ne rentrerai pas sain et sauf au foyer.

J'ai veillé jour et nuit, je ne pouvais dormir
Comme dormait sous la tente la troupe des amis,
(Les ronflements sonores de ces héros
Me tenaient éveillé même si j'avais sommeil!)

Comme dans ces nuits-là j'ai souffert de l'ennui !
De la peur aussi (Seuls les fous n'ont pas peur !)
Pour effrayer la peur je sifflais alors
Les rimes hardies d'un poème railleur.

Oui, je suis resté vigilant, l'arme au bras.
Si je voyais venir quelque gredin suspect
Je tirais juste et je lui logeais dans les tripes
Une balle brûlante, chaude comme une soupe

Il pouvait sans doute arriver parfois
Qu'un de ces gredins sache viser juste.
Je ne puis hélas, pas dire le contraire
Mes plaies sont béantes, mon sang coule.

Un poste est vacant ! Mes plaies sont béantes
L’un tombe, les autres serrent les rangs,
Mais je tombe invaincu, mes armes sont
Intactes... Seul, mon cœur est brisé.


Heine et Marx, par Pierre Garnier

(Extrait de la présentation de l'édition Poètes d'Aujourd'hui)

Une solide amitié se noua bientôt entre le poète célèbre âgé de quarante-six ans et le jeune théoricien révolutionnaire de vingt-cinq ans. Marx admirait en Heine le maître incomparable de la prose et de la poésie allemandes, le grand poète et le polémiste mordant. Il voyait en lui un annonciateur de la Révolution et même le premier poète du prolétariat. Heine voyait en Marx le « jeune Titan aux yeux brûlants » qui, à l'enthousiasme et à la bonté, mêlait une implacable logique, le « docteur en révolution » auquel appartenait l'avenir.


Chacun d'ailleurs était plein de respect pour l'œuvre de l'autre, le poète essayait d'assimiler la haute politique du jeune philosophe, le jeune philosophe essayait de comprendre, sans parti-pris, l'œuvre totale du poète ; et quand Ruge, prototype de trop nombreux Atta Troll politiques, voyait en Heine un « coquin » ou un « libertin », Marx lui répondait vertement:


« Souhaitons de faire une aussi bonne politique que Heine fait de bons vers, mon cher Ruge ! Je n'exige pas de toi que tu comprennes quelque chose à l'art ; n'exige pas de Heine une bonne politique. Les poètes sont des originaux ; il faut les laisser aller leur chemin. On ne les mesure pas à l'échelle des hommes ordinaires -- même pas à l'échelle des hommes extraordinaires. Et, à coup sur, pas à ton échelle ! »

Comme tout aurait été simple si tous les politiques avaient eu sur la liberté du poète la même pensée que Marx
Heine et Marx se virent chaque jour, pendant plus d'un an. Cette période et celle qui suivit jusqu'en 1847, furent pour le poète extraordinairement fertiles : les poésies politiques qui paraissaient dans les Annales franco-allemandes ou dans le Vorwärts, « tribune du communisme scientifique en formation », forment avec le Conte d'hiver l'ensemble le plus important et le plus décisif de tout le XIX siècle.