Valéry Larbaud (1881-1957)


Sommaire:

 

Scheveningue, morte-saison

 

Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,   
Nous avons longuement bu des boissons anglaises;
C'était intime et chaud sous les rideaux tirés.
Dehors, le vent de mer faisait trembler les chaises.

On eut dit un fumoir de navire ou de train:
J'avais le cœur serré‚ comme quand on voyage,
J'étais tout attendri, j'étais doux et lointain;
J'étais comme un enfant plein d'angoisse et très sage.

Cependant tout était si calme autour de nous!
Des gens, près du comptoir, faisaient des confidences.
Oh! Comme on est petit, comme on est à genoux,
Certains soirs, vous sentant si près, ô flots immenses!

 

Source : Les poésies de A.O.Barnabooth, poésie Gallimard, page 52.

 

Musique RD

 

Partition

Carpe diem...
              
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
D’un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas
Semble tout à la fois désespéré et tendre ;
Et vois la salle de la petite auberge
Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,
Et où nous sommes seuls aujourd’hui, venus
De Naples, non pour voir Baïes et l’entrée des Enfers,
Mais pour nous souvenir mélancoliquement.
 
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
Mon amie, ô ma bonne amie, ma camarade !
Je crois qu’il est pareil au jour
Où Horace composa l’ode à Leuconoé.
C’était aussi l’hiver, alors, comme l’hiver
Qui maintenant brise sur les rochers adverses la mer
Tyrrhénienne, un jour où l’on voudrait
Écarter le souci et faire d’humbles besognes,
Être sage au milieu de la nature grave,
Et parler lentement en regardant la mer...
 
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Te souviens-tu de Marienlyst ? (Oh, sur quel rivage,
Et en quelle saison sommes-nous ? je ne sais.)
On y va d’Elseneur, en été, sur des pelouses
Pâles ; il y a le tombeau d’Hamlet et un hôtel
Éclairé à l’électricité, avec tout le confort moderne.
C’était l’été du Nord, lumineux, doux voilé.
Souviens-toi : on voyait la côte suédoise, en face,
Bleue, comme ce profil lointain de l’Italie.
Oh ! aimes-tu ce jour autant que moi je l’aime ?
 
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Oh ! que n’ai-je passé ma vie à Elseneur !
Le petit port danois est tranquille, près de la gare,
Comme le port définitif des existences.
Vivre danoisement dans la douceur danoise
De cette ville où est un château avec des dômes en bronze
Vert-de-grisés ; vivre dans l’innocence, oui,
De n’importe quelle petite ville, quelque part,
Où tout le monde serait pensif et silencieux,
Et où l’on attendrait paisiblement la mort.
 
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;
J’ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.
Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,
Sois mon certain refuge et ma petite ville ;
Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme
Qui ne sait plus qu’être inquiète et être aimée.

Source : Les poésies de A.O.Barnabooth, poésie Gallimard, page 59.


Valéry Larbaud d'après un dessin de Bernard Milleret

"J'avais le coeur serré comme quand on voyage"

Images

Un jour, à Kharkow, dans un quartier populaire
(0 cette Russie méridionale, où toutes les femmes
Avec leur châle blanc sur la tête, ont des airs de Madone!),
Je vis une jeune femme revenir de la fontaine,
Portant, à la mode de là-bas, comme du temps d'Ovide,
Deux seaux suspendus aux extrémités d'un bois
En équilibre sur le cou et les épaules.
Et je vis un enfant en haillons s'approcher d'elle et lui parler.
Alors, inclinant aimablement son corps à droite,
Elle fit en sorte que le seau plein d'eau pure touchât le pavé
Au niveau des lèvres de l'enfant qui s'était mis à genoux pour boire.

II
Un matin, à Rotterdam, sur le quai des Boompjes
(C'était le 18 septembre 1900, vers huit heures),
J'observais deux jeunes filles qui se rendaient à leurs ateliers;
Et en face d'un des grands ponts de fer, elles se dirent au revoir,
Leurs routes n'étant pas les mêmes.
Elles s'embrassèrent tendrement; leurs mains tremblantes
Voulaient et ne voulaient pas se séparer; leurs bouches
S'éloignaient douloureusement pour se rapprocher aussitôt
Taudis que leurs yeux fixes se contemplaient...
Ainsi elles se tinrent un long moment tout près l'une de l'autre,
Debout et immobiles au milieu des passants affairés,
Tandis que les remorqueurs grondaient sur le fleuve,
Et que des trains manœuvraient en sifflant sur les ponts de fer.

III

Entre Cordoue et Séville
Est une petite station, où, sans raisons apparentes,
Le Sud-Express s'arrête toujours.
En vain le voyageur cherche des yeux un village
Au-delà de cette petite gare endormie sous les eucalyptus.
Il ne voit que la campagne andalouse : verte et dorée.
Pourtant de l'autre côté de la voie, en face,
Il y a une hutte faite de branchages noircis et de terre.
Et au bruit du train une marmaille loqueteuse en sort.
La sœur aînée les précède, et s'avance tout près sur le quai,
Et, sans dire un mot, mais en souriant,
Elle danse pour avoir des sous.
Ses pieds dans la poussière paraissent noirs;
Son visage obscur et sale est sans beauté;
Elle danse, et par les larges trous de sa jupe couleur de cendre,
On voit, nues, s'agiter ses cuisses maigres,
Et rouler son petit ventre jaune;
Et chaque fois, pour cela, quelques messieurs ricanent,
Dans l'odeur des cigares, au wagon-restaurant...

Post-scriptum

0 mon Dieu, ne sera-t-il jamais possible
Que je connaisse cette douce femme, là-bas, en Petite-Russie,
Et ces deux amies de Rotterdam,
Et la jeune mendiante d'Andalousie
Et que je rie lie avec elles
D'une indissoluble amitié?
(Hélas, elles ne liront pas ces poèmes,
Elles ne sauront ni mon nom, ni la tendresse de mon cœur;
Et pourtant elles existent, elles vivent maintenant.)
Ne sera-t-il jamais possible que cette grande joie me soit donnée
De les connaître ?
Car je ne sais pourquoi, mon Dieu, il me semble qu’avec elles quatre,
Je pourrais conquérir un monde !

Source : « Les poésies de A.O.Barnabooth », Poésie Gallimard, pages 61,62,63,64.