Saint Pol Roux (1861-1940)


Sommaire:

Nous ajoutons à ces deux poèmes, le texte de l'émission radiophonique que René Guy Cadou devait consacrer à l'auteur en 1949. Qui mieux qu'un poète pouvait le mieux parler de Saint Pol Roux le Magnifique...


Prière à la mer

O Mer, ancienne et jeune, gracieuse et farouche, reine des pavois de fête, souveraine des tempêtes, ô Mer, accorde ta miséricorde à ces pêcheurs venus pour déposer la caresse ingénue de leurs yeux sur la risée de ta joue bleue ! De grâce, reste la clémente envers les braves gâs à l'âme simple que voici, mains jointes et genoux pliés au fond de leurs chaloupes si petites parmi toi si grande, ô Mer (les fils et des aïeux ! Daigne sourire aux soufflets pacifiques de nos avirons, souris encore à l'innocente égratignure de nos hameçons, puis qu'une brise sereine arrondisse en fruits mûrs bâbord ou tribord amures nos taillevents et nos misaines, et que ton cœur profond fasse taire là-bas marsouins et bélugas qui sont les ogres des sardines, mignons petits poucets de l'abîme qui vont par bancs semblables à des tas d'argent et que les filles des usines serrent dans des boîtes mêmement qu'images, fleurs ou papillons dans le missel de leur première communion, et sois, Mer de Bretagne, sois hospitalière à ces filets qui nous font vivre afin que lourds on les retire de tes flancs féconds comme on tire un délivre où chante l'avenir ! Enfin, les noirs démons de tes rafales, à jamais amarre-les dans les cavernes de ces côtes, fabuleuses grottes que tu fermeras avec les épaves, mâts brisés, gouvernails rompus, coques défoncées, de tous les navires engloutis depuis ta première colère, Océan, et que les coups d'aile des guilloux, des goélands, des mouettes et des cormorans signifient désormais sur nos fronts tes gestes d'espérance et de bénédiction !

Ainsi soit-il !

Camaret-sur-mer, 1899.

Saint Pol Roux, Poètes d’aujourd’hui, Edition Seghers 1971, page 155.


Pour dire aux funérailles des poètes

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Allez bien doucement, car ce cercueil n'est pas comme les autres où se trouve un bloc d'argile enlinceulé de langes, celui-ci recèle entre ses planches un trésor que recouvrent deux ailes très blanches comme il s'en ouvre aux épaules fragiles des anges.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Allez bien doucement, car ce coffre, il est plein d'une harmonie faite de choses variées à l'infini : cigales, parfums, guirlandes, abeilles, nids, raisins, cœurs, épis, fruits, épines, griffes, serres, bêlements, chimères, sphinx, dés, miroirs, coupes, bagues, amphores, trilles, thyrse, arpèges, marotte, paon, carillon, diadème, gouvernail, houlette, joug, besace, férule, glaive, chaînes, flèches, croix, colliers, serpents, deuil, éclairs, boucliers, buccin, trophées, urne, socques, cothurnes, brises, vagues, arc-en-ciel, lauriers, palmes, rosée, sourires, larmes, rayons, baisers, or, tout cela sous un geste trop prompt pourrait s'évanouir ou se briser.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Allez bien doucement, car si petit qu'il soit de la taille d'un homme, ce meuble de silence renferme une foule sans nombre et rassemble en son centre plus de personnages et d'images qu'un cirque, un temple, un palais, un forum ; ne bousculez donc pas ces symboles divers pour ne pas déranger la paix d'un univers.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Allez bien doucement car cet apôtre de lumière, il fut le chevalier de la Beauté qu'il servit galamment à travers le sarcasme des uns et le crachat des autres, et vous feriez dans le mystère sangloter la première des femmes si vous couchiez trop durement son amant dans la terre.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Allez bien doucement, car s'il eut toutes nos vertus, mes frères, il eut aussi tous nos péchés ; allez bien doucement car vous portez en lui toute l'humanité.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Allez bien doucement, car il était un dieu peut-être, ce poète, un dieu qu'on a frôlé sans deviner son sceptre, un dieu qui nous offrait la perle et l'hysope du ciel alors qu'on lui jetait le fiel et les écailles de sa table, un dieu dont le départ nous plongera sans doute en la ténèbre redoutable ; et c'est pourquoi vont-ils, vos outils de sommeil, produire tout à l'heure un coucher de soleil.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Mais non ce que vous faites là n'est qu'un pur simulacre, n'est-ce pas ? C'est un monceau de roses que l'on a suivi sous l'hypothèse d'un cadavre et que dans cette fosse où vous allez descendre, ô trésoriers de cendres, et ces obsèques ne seraient alors qu'une ample apothéose et nous nous trouverions en face d'un miracle. Oh ! dites, ce héros n'a pas cessé de vivre, fossoyeurs, ce héros n'est point mort puisque son âme encore vibre dans ses livres et qu'elle enchantera longtemps le cœur du monde, en dépit des siècles et des tombes !

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Humble, il voulut se soumettre à la règle commune des êtres, rendre le dernier soupir et mourir comme nous, pour ensuite, orgueilleux de ce que l'homme avait le front d'un dieu, ressusciter devant les multitudes à genoux. En vérité je vous le dis, il va céans renaître notre Maître d'entre ces morts que gardent le cyprès avec le sycomore, et sachez qu'en sortant de cet enclos du Temps, nous allons aujourd'hui le retrouver debout dans toutes les mémoires, comme demain, sur les socles épars érigés par la gloire, on le retrouvera sculpté dans la piété robuste des humains.

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs.

Saint Pol Roux, Poètes d’aujourd’hui, Edition Seghers, 1971, page 209.


Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, par René Guy Cadou

(Emission radiophonique du 12 octobre 1949, Rennes)

Homme :
C'est sur un fond de lande désolée, dans la promiscuité des oiseaux et des anges, adossé jour et nuit à l'écran sonore de la mer que nous apparaîtra désormais le personnage de Saint-Pol-Roux, entré vivant dans la Légende.

Femme :
Il naît à Saint-Henry, près de Marseille, un 15 janvier 1861, d'une famille d'industriels.

Homme :
Il a vingt ans quand il s'inscrit sans conviction à la Faculté de Droit de Paris, préférant promener la cape à l'espagnole du Magnificisme dont il laisse le bord traîner comme la robe d'or du jeune Alcibiade sur les trottoirs du Quartier Latin.

Homme :
Saint-Pol-Roux va se marier. Ses parents sont maintenant au courant de ses projets littéraires et lui fournissent des mensualités qui vont permettre au poète et aux siens une existence en apparence aisée.

Femme :
Mais Paris l'ennuie, Paris le fatigue, Paris l'inquiète, et cet homme qui refusera toujours de s'associer aux complots, qui toujours rejettera loin de lui toutes les compromissions, après un court séjour à Bruxelles, s'installe avec sa femme et ses deux enfants dans la légendaire forêt des Ardennes luxembourgeoises, en Wallonie.

Homme :
Ici, écrira-t-il, je parachève ma « Dame à la Faulx » (1) entre les coups d'archet du vent sur les futaies enveloppantes et le croassement des corbeaux... C'est une féerie constante ! Dans le bois de jeunes bouleaux, dont le tronc suggère une jambe de page, des lièvres assis et hauts comme des danois regardent le songeur aux longs cheveux qui passe...

Homme :
Un soir...

Femme :
Un soir de juillet 1898.

Homme :
Alors que le poète et sa famille ont regagné la capitale, Saint-Pol-Roux rencontre à Montmartre une Bretonne qui lui parle avec tant d'enthousiasme de sa province qu'il n'en faut pas plus au poète pour décider sur le champ son départ.

Homme :
A Camaret plus de chambre !

Femme :
La famille de Saint-Pol s'installe à Lanvemazal, hameau de Roscanvel. Il y naîtra bientôt une petite fille, Divine.

Homme :
On vit ici tel que dans un missel, avec au visage une gifle de sel quand le vent tourne les subtiles pages du village, on vit ici tel que dans un missel,  l'abri des ogres et des médiocres de la ville, entre la barbe de cuivre du blanc meunier de Ménézarvel et la barbe de givre du bleu batelier Manivel.

Homme :
C'est l'époque où, après avoir publié « Les Reposoirs de la Procession » (2), Saint-Pol-Roux remet au Mercure de France le manuscrit d' « Anciennetés » (3).

Femme :
Héritier de Rabelais et de Hugo, de Rimbaud et des Romantiques allemands, ce dernier romantique glissait dans ses poèmes, sous une apparente préciosité tant de métaphores hardies et flamboyantes, tant de mots subtils que ceux-ci devaient ouvrir des horizons nouveaux à toute une jeunesse.

Homme :
Je songe à la Magdeleine aux Parfums.

Femme :
Mon âme est maternelle ainsi qu'une patrie
Et je préfère au lys un pleur de sacripant.
Les regrets sont la clef bonne à ma bergerie,
Je fais une brebis du loup qui se repent.
Venez, tous les vaincus aux griffes du reptile
Le faible sans sourire et le pauvre sans fleur,
J'ouvre l'amène auberge de mon évangile
Aux vagabonds fourbus des routes de douleur.

Homme : 1903 !
Le poète dit adieu à la Chaumière de Divine et s'installe enfin à Camaret dans un manoir à huit tourelles qu'il a fait construire et qu'il ne quittera plus.

Femme :
Adieux déchirants !

Homme :
Adieu, naïves heures qui ne chanteront plus au clocher de l'église ! Adieu, tout cela qui nous fut familier ! adieu, bouquets traditionnels aux clous des poutres ! adieu landes brûlées qui nous préservaient du tonnerre ! adieu le gui, adieu le houx, adieu le mai, adieu greniers où tant de poèmes furent écrits ! adieu chambrette où naquit ma fille, chambrette où j'eusse tant aimé mourir à l'heure du destin !

Homme :
A Camaret continue cette vie toute simple faite de joies familiales, de la sympathie unanime des indigènes, de la fréquente présence des amis.

Femme :
Le 3 mars 1915, le fils aîné du poète, Coecilian, âgé de 23 ans, tombe à Vauquois, laissant ses parents inconsolables.

Femme :
Madame Amélie Saint-Pol-Roux, sa mère, le suivra bientôt dans la tombe.

Homme :
Les soucis matériels s'ajoutent à la douleur du Magnifique.

Homme :
Pour subsister, il écrit des romans populaires que signera Pierre Decourcelle.

Femme :
La barbe de lierre a blanchi donnant à Saint-Pol-Roux le Magnifique son visage définitif.

Homme :
Visage de chiromancien et de mage.

Homme :
Fini le temps de la recherche syntaxique, de la métaphore, de la révolte.

Femme :
Au contact de la Bretagne, de ses habitants volontiers taciturnes, au contact de Dieu, Saint-Pol-Roux, devenu le Solitaire à Barbe Blanche, clarifie son style, s'évertue à parler le langage des simples et se rapproche à grands pas de la Grande Poésie.

Homme :
Et pas seulement de la Grande Poésie comme on dit Grande Musique mais de cette fleur anonyme des revers de talus qui voltige de bouche à oreille depuis des siècles.

Homme :
Un pèlerinage à Saint-Anne, les vieilles du hameau, les poupées de sa fille sont désormais ses thèmes favoris. Il les enjolive de phrases disposées comme un vol de mouettes tantôt rejeté vers la mer, tantôt vers le ciel.

Femme :
Oh ! quelques jour, plus tard, lorsque j'aurai depuis longtemps fini de vivre et que la fille de ma fille sera mère ou bien grand-mère, oh ! quelques jour, plus tard, avoir mon nom dedans les menus livres des classes primaires...

Homme :
Avoir été jeté dans l'ombre, insulté, maudit, tandis que l'on allait de par le monde en chantant la Beauté, jadis, et sentir, une fois mort, que la Postérité plonge les deux longs bras de son remords en votre tombe et triomphalement vous tire du trou sombre

Homme :
Les jours d'hiver, il ne passe personne sur la lande, mais le printemps ramène les roses et les goélands.

Homme :
Saint-Pol-Roux est assis au-dessus du gouffre amer et travaille.

Femme :
Il ne cessera de travailler jusqu'à la mort. Par instants il pose sa pipe et regarde la mer ou bien Divine.

Homme :
Mer des grands trous qui s'ouvrent à la façon des griffes et des gueules.

Femme :
Epargne-nous !

Homme :
Mer qui te fiches des médailles et qui te fous des scapulaires.

Femme :
Epargne-nous !

Homme :
Mer des calvaires impuissants sur le môle.

Femme :
Epargne-nous !

Homme :
Mer des péris sans cierge et sans cercueil.

Femme :
Epargne-nous !

Homme :
Mer des goémons sinistres comme des linceuls.

Femme :
Epargne-nous !

Homme :
Ces litanies à la mer, Saint-Pol-Roux, dans sa prière quotidienne, les adresse aussi à Dieu.

Homme :
En 1939, le Solitaire qui se désintéressait jusqu'alors de l'édition de ses œuvres autorise un éditeur parisien à reproduire la Supplique du Christ dédiée à Einstein qu'il vient de faire paraître dans la revue du Mercure de France pour protester contre la persécution des Juifs par les Allemands.

Femme :
Un grand poète chrétien élève la voix et répond à la Bête.

Homme :
Vous qui priez devant l'Agneau que garde un chandelier, Chrétiens, je vous demande grâce pour ma vieille race à face de brebis et de bélier, « Divin troupeau que devait disperser la politique humaine et qui depuis s'en va tout le long de la haine, le fer dans la laine, le fouet sur la peau. »

Homme :
Juin 40 !
La guerre fait rage en France et les blindés allemands déferlent sur la Bretagne.

Femme :
Les blés pourrissent sur les champs !

Homme :
C'est la revanche de la Bête !

Homme :
Dans la nuit du 22 au 23 juin, un soldat allemand se présente au manoir.

Femme :
Il est dix heures. Il demande des œufs.

Homme :
Dans un français difficile, il exige de visiter la maison pour s'assurer qu'on n'y cache point de soldats anglais.

Femme :
Saint-Pol-Roux et Divine ont revêtu leurs manteaux.

Homme :
L'homme habillé de vert dépose sur un fauteuil poignard et pistolet et demande qu'on éteigne l'électricité.

Femme :
Une mauvaise lampe à pétrole suffira.

Homme :
Pour éclairer le drame.

Homme :
Une longue veillée...

Femme :
Une longue veillée funèbre.

Homme :
Celle de Rose, la Servante, de Divine et de Saint-Pol !

Homme :
La cave !

Femme :
L'escalier de la cave.

Homme :
Le drame
Un coup de feu ! Divine ! Un autre ! Rose !
Le poète s'écroule

Homme :
Dans la nuit, blessée seulement, Divine toute seule avec sa jambe brisée, dans la lande.

Femme :
Et puis, l'aube
L'aube d'un mois de juin
Avec ses oiseaux, avec ses fleurs de la veille qui s'ouvrent. Un vent léger.

Homme :
On a fusillé le soldat allemand. La servante au grand cœur repose maintenant dans le petit cimetière de Camaret. Chaque jour le vieux poète se rend à l'hôpital de Brest au chevet de sa fille, de l'ange de sa solitude qu'il aime tant.

Femme :
Quand tu naquis, fleur de lumière, en la chaumière du hameau sculpté de vieilles au fuseau, je me crus père d'une rose, et mes deux bras contre mon cœur lui furent sa corbeille à cette rose non pareille, rose entre toutes les roses.

Homme :
Jusqu'au rétablissement de sa fille, Saint-Pol-Roux a élu domicile à Brest. Le manoir conserve cet aspect définitif que lui a donné la tragédie du 23 juin. Le vieux poète n'y fait plus que de rares incursions dans le courant de l'après-midi.

Femme :
C'est l'automne. Les arbres de la propriété prennent déjà des teintes de sang.

Homme :
Serait-ce un signe ?

Femme :
Deux dames sont venues trouver Saint Pol.

Homme :
Elles lui ont dit que la veille, le 3 octobre, des Allemands avaient forcé les portes du manoir.

Homme : Le Poète gravit lentement l'allée sablée qui conduit à sa demeure, appuyé à un bras ami.

Femme : Sa vieille main tremble.
Il y a un sourire triste dans sa barbe !

Homme :
La Porte ouverte
Soudain
Un effroyable désordre

Homme :
Les meubles fracturés

Femme :
Les cartons vidés.

Homme :
Les manuscrits déchirés sur le parquet.

Homme :
Les cendres froides dans la cheminée.

Femme :
Désormais Saint-Pol-Roux a vécu.

Homme :
C'est moi, la Mort, c'est moi qui veux les éphémères,
C'est moi, la Mort, qui mets l'automne après l'été ;
C'est moi, la Mort, c'est moi qui fais pleurer les mères
Et qui plonge l'amour dans les flots du Léthé.

Homme :
C'est à l'hôpital de Brest, le 18 octobre, à 5 heures du matin, sous les yeux de sa fille qu'on avait transportée près de son lit que s'éteignit Saint-Pol-Roux.

Femme :
Au dehors, bien que pauvre, échoué sur la pierre de mélancolie aussitôt assiégée par des frères mauvais, votre lyrisme rayonnait vers ces sots qui, gavés, partaient réaliser de la sagesse avec ce qu'ils nommaient notre folie.

Homme :
Et cette strophe à Villiers de L'Isle Adam.

Homme : Nous te la retournons ce soir, ô Saint-Pol-Roux le Magnifique, le Crucifié !

27 septembre 1949.

(1) Mercure de France, 1899.
(2) Mercure de France, 1893.
(3) Mercure de France, 1903.